M. Darzac dit:

«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu’on le

réduise à merci, soit qu’on passe avec lui un traité de paix, soit

qu’on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le

secret à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète

de Mme Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M.

Stangerson ignore que nous sommes menacés encore des coups de ce

bandit!

— Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M.

Stangerson ne saura rien!…»

On s’occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce

qu’on pouvait attendre d’eux. Heureusement, le père Jacques et les

Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne

s’étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs.

Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien

encore Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son

maître à Paris et ne devait revenir qu’avec lui.

Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui

se tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s’asseoir au

milieu de nous.

«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j’ai fait une

reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte

Nord, d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace

avantageusement l’ancienne barbacane du château. Nous avons là, à

cinquante pas, du côté de l’Occident, les deux postes frontières des

douaniers français et italiens dont l’inexorable vigilance peut nous

être d’un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces

braves gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier

italien ne parle que l’italien, mais le douanier français parle les

deux langues, plus le jargon du pays, et c’est ce douanier (qui

s’appelle, m’a dit Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement

général. Par son intermédiaire, nous avons appris que nos deux

douaniers s’étaient intéressés à la manoeuvre insolite, autour de la

presqu’île d’Hercule, de la petite barque de Tullio, surnommé Le

Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des anciennes connaissances

de nos douaniers. C’est le plus habile contrebandier de la côte. Il

traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que les douaniers

n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et l’inconnu ont disparu du côté

de la pointe de Garibaldi. J’y suis allé avec le père Bernier, et, pas

plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous n’avons rien

aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J’en ai comme le

pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a

abordé près de la pointe de Garibaldi…

— Vous en êtes sûr? s’écria M. Darzac.

— À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je.

— Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans

le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le

réchaud à pommes de pin que j’ai retrouvé et que les douaniers ont

reconnu, réchaud qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche

la pieuvre, par les nuits calmes.

— Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac… Il est aux

Rochers Rouges!…

— En tout cas, si la barque l’a laissé aux Rochers Rouges, il n’en est

point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des douaniers sont

placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers Rouges en France,

de telle sorte que nul n’y peut passer de jour ou de nuit sans en être

aperçu. Vous savez, d’autre part, que les Rochers Rouges forment

cul-de-sac et que le sentier s’arrête devant ces rochers, à trois cents

mètres environ de la frontière. Le sentier passe entre les rochers et

la mer. Les rochers sont à pic et constituent une falaise d’une

soixantaine de mètres de hauteur.

— Certes! fit Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, et qui

semblait très intrigué, il n’a pu escalader la falaise.

— Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans la

falaise des poches profondes.

— Je l’ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné tout

seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier.

— C’était imprudent, remarquai-je.

— C’était par prudence! corrigea Rouletabille. J’avais des choses à

dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un tiers… Bref,

je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les grottes, j’ai appelé

Larsan.

— Vous l’avez appelé! s’écria Arthur Rance.

— Oui! je l’ai appelé dans la nuit commençante, j’ai agité mon

mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. Mais

est-ce qu’il ne m’a point entendu? Est-ce qu’il n’a point vu mon

drapeau?… Il n’a pas répondu.

— Il n’était peut-être plus là, hasardai-je.

— Je n’en sais rien!… J’ai entendu du bruit dans une grotte!…

— Et vous n’y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance.

— Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien,

n’est-ce pas? que ce n’est point parce que j’ai peur de lui…

— Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d’un même

mouvement, et qu’on en finisse une bonne fois!

— Je crois, fit Arthur Rance, que nous n’avons jamais eu une meilleure

occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui ce que nous

voudrons, au fond des Rochers Rouges!»

Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j’attendais ce qu’allait

dire Rouletabille. D’un geste il les calma et les pria de se rasseoir…

«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n’aurait pas agi

autrement qu’il ne l’a fait, s’il avait voulu nous attirer ce soir dans

les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il débarque

presque sous nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous eût crié en

passant sous nos fenêtres: «Vous savez, je suis aux Rochers Rouges! Je

vous attends! Venez-y!…» qu’il n’aurait peut-être pas été plus

explicite ni plus éloquent!

— Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui

s’avoua, du reste, profondément touché par l’argument de Rouletabille…

et il ne s’est pas montré. Il s’y cache, méditant quelque crime

abominable pour cette nuit… Il faut le déloger de là.

— Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers Rouges

n’a produit aucun résultat, parce que j’y suis allé seul… mais que nous

y allions tous et nous pourrons trouver un résultat à notre retour…

— À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas.

— Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous aurons

laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la retrouverions peut-être

plus!… Oh! ajouta-t-il, dans le silence général, ce n’est là qu’une

hypothèse. En ce moment, il nous est défendu de raisonner autrement que

par hypothèse…»

Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait.

Évidemment, sans Rouletabille, nous allions peut-être faire une grosse

bêtise, nous allions peut-être à un désastre…

Rouletabille s’était levé, pensif.

«Au fond, finit-il par dire, nous n’avions rien de mieux à faire pour

cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, car je

veux que la place soit mise en état de défense absolue dès demain. J’ai

fait fermer la porte de fer et je la fais garder par le père Jacques.

J’ai mis Mattoni en sentinelle dans la chapelle. J’ai rétabli ici un

barrage, sous la poterne, le seul point vulnérable de la seconde

enceinte et je garderai moi-même ce barrage. Le père Bernier veillera

toute la nuit à la porte de la Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a

de très bons yeux, et à laquelle j’ai fait encore donner une lunette

marine, restera jusqu’au matin sur la plate-forme de la tour. Sainclair

s’installera dans le petit pavillon de feuilles de palmier, sur la

terrasse de la Tour Ronde. Du haut de cette terrasse, il surveillera,

avec moi du reste, toute la seconde cour et les boulevards et parapets.

Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront dans la baille et

devront se promener jusqu’à l’aurore, le premier sur le boulevard de

l’Ouest, le second sur celui de l’Est, boulevards qui bornent la

première cour du côté de la mer. Le service sera dur cette nuit, parce

que nous ne sommes pas encore organisés. Demain nous dresserons un état

de notre petite garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons

disposer en toute sécurité. S’il y a des domestiques douteux, on les

fera sortir de la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en

cachette, toutes les armes dont vous pouvez disposer, fusils,

revolvers. On se les partagera suivant les besoins du service de garde.

La consigne est de tirer sur tout individu qui ne répond pas au qui

vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il n’y a point de mot

de passe, c’est inutile. Pour passer, il suffira de crier son nom et de

faire voir son visage. Du reste, il n’y aura que nous qui aurons le

droit de passer. Dès demain matin, je ferai dresser, à l’entrée

intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait jusqu’à ce soir son

entrée extérieure, — entrée qui est close, désormais, par la porte de

fer; et, dans la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la

voûte au-delà de la grille: ils déposeront leur marchandise dans la

petite loge de la tour où j’ai gîté le père Jacques. À sept heures,

tous les soirs, la porte de fer sera fermée. Demain matin, également,

Mr Arthur Rance donnera des ordres pour faire venir menuisiers, maçons

et charpentiers. Tout ce monde sera compté et ne devra, sous aucun

prétexte, franchir la poterne de la seconde enceinte; tout ce monde

sera également compté avant sept heures du soir, heure à laquelle devra

avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. Dans cette journée,

les ouvriers devront entièrement achever leur travail, qui consistera à

me fabriquer une porte pour ma poterne, à réparer une légère brèche du

mur qui joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et une autre

petite brèche, qui se trouve située près de l’ancienne Tour Ronde de

coin (B sur le plan) qui défend l’angle nord-ouest de la baille. Après

quoi, je serai tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de

quitter le château jusqu’à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je

pourrai tenter une sortie et partir en reconnaissance sérieuse à la

recherche du camp de Larsan. Allons, Mister Arthur Rance, aux armes!

Allez me chercher les armes dont vous disposez ce soir… Moi, j’ai prêté

mon revolver au père Bernier, qui se promènera devant la porte de

l’appartement de Mme Darzac…»

Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu un

pareil langage dans la bouche de Rouletabille n’aurait point manqué de

traiter de fous et celui qui le tenait, et ceux qui l’écoutaient! Mais,

je le répète, si celui-là avait vécu la nuit de la galerie

inexplicable, et la nuit du cadavre incroyable, il aurait fait comme

moi: il eût chargé son revolver, et attendu le jour sans faire le

malin!

VIII

Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer

Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous faisions

les cent pas, le long des parapets, sous la lune, examinant

attentivement la terre, le ciel et les eaux et écoutant avec anxiété

les moindres bruits de la nuit, la respiration de la mer, le vent du

large qui commença à chanter vers trois heures du matin. Mrs. Edith,

qui s’était levée, vint alors rejoindre Rouletabille sous sa poterne.

Celui-ci m’appela, me donna la garde de la poterne et de Mrs. Edith et

s’en fut faire une ronde. Mrs. Edith était de la plus charmante humeur

du monde. Le sommeil lui avait fait du bien et elle semblait s’amuser

follement de la figure blafarde qu’elle venait de trouver à son mari

auquel elle avait porté un verre de whisky.

«Oh! c’est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses petites

mains. C’est très amusant!… Ce Larsan, comme je voudrais le

connaître!…»

Je ne pus m’empêcher de frissonner en entendant un pareil blasphème.

Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne doutent de rien,

et qui, dans leur inconscience, insultent au destin. Ah! la

malheureuse, si elle s’était doutée!

Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter

d’affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque

l’occasion s’en présente, je me permettrai de faire connaître au

lecteur historiquement, si je puis me servir ici d’une expression qui

rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont

certains, à l’occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le

Mystère de la Chambre Jaune, ont pu mettre l’existence en doute. Comme

ce rôle atteint, dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que

quelques-uns pourraient juger inaccessibles, j’estime qu’il est de mon

devoir de préparer l’esprit du lecteur à admettre en fin de compte que

je ne suis que le vulgaire rapporteur d’une affaire unique dans le

monde, et que je n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas

où j’aurais la sotte prétention d’ajouter à une aussi prodigieuse et

naturelle histoire quelque ornement imaginaire, s’y opposerait et me

dirait mon fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables

sont en jeu et le fait d’une telle publication doit entraîner de trop

redoutables conséquences pour que je ne m’astreigne point à une

narration sévère, un peu sèche et méthodique. Je renverrai donc ceux

qui pourraient croire à quelque roman policier — l’abominable mot a été

prononcé — au procès de Versailles. Maîtres Henri-Robert et André

Hesse, qui plaidaient pour M. Robert Darzac, firent entendre là

d’admirables plaidoiries qui ont été sténographiées et dont,

certainement, ils ont dû conserver quelque copie. Enfin, il ne faut pas

oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises

Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné

une rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n’avons qu’à ouvrir

la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands

quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d’assises de

la Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type.

Alors, on comprendra qu’il n’y a plus rien à inventer sur un homme

quand on peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur,

connaissant désormais «son genre», c’est-à-dire sa façon d’opérer et

son audace sans seconde, se gardera de sourire quand Joseph

Rouletabille, prudemment, entre Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera

un pont-levis.

M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes

criminelles et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à

Ballmeyer.

Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n’est point arrivé à

l’escroquerie, comme tant d’autres, après avoir parcouru les dures

étapes de la misère. Fils d’un riche commissionnaire de la rue Molay,

il aurait pu rêver d’autres destinées; mais sa vocation, c’était la

mainmise sur l’argent d’autrui. Tout jeune, il se destina à

l’escroquerie comme d’autres se destinent à l’École des Mines. Son

début fut un coup de génie. L’histoire est incroyable — Ballmeyer

subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis

prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et écrivant à l’auteur

de ses jours:

«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils,

commis des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le

bureau ambulant, une lettre à votre adresse. J’ai réuni la famille;

d’ici à quelques jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au

remboursement. Vous êtes père: ayez pitié d’un père! Ne brisez pas tout

un passé d’honneur!»

M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le

premier acompte ou plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant

appris, après dix années, quel était le vrai coupable.

Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature

tous les attributs qui constituent l’escroc de race: une prodigieuse

variété d’esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en

scène et du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie,

à ce point qu’il faisait marquer son linge à des initiales appropriées

toutes les fois qu’il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le

caractérise surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes pour

l’évasion, une coquetterie de fraude, d’ironie, de défi à la justice;

c’est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de prétendus

coupables, sachant combien le magistrat s’attarde par tempérament aux

fausses pistes.

Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa

vie. Au régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse

le capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au

préjudice de la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge

d’instruction M. Furet comme s’étant volé lui-même.

L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires,

sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La

science appliquée à l’escroquerie n’a encore rien donné de mieux.

Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans

le courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue

Poissonnière, qui l’ont laissé s’installer dans leurs bureaux.

Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et,

contrefaisant la voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M.

Cohen, banquier, s’il serait disposé à escompter la traite. M. Cohen

répond affirmativement et, dix minutes plus tard, Ballmeyer, après

avoir coupé le fil téléphonique pour prévenir un contre-ordre ou des

demandes d’explications, fait toucher l’argent par un compère, un nommé

Rivard, qu’il a connu naguère aux bataillons d’Afrique, où de fâcheuses

histoires de régiment les avaient fait expédier l’un et l’autre.

Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer

Rivard et, comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui-même!…

Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge

d’instruction chargé de l’affaire.

«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis

désolé de vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C’est

une affaire qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu

besoin de quarante mille francs pour liquider une petite dette au salon

des courses, et vous les avez fait payer à votre maison. C’est vous qui

avez téléphoné.

— Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti.

— Avouez donc, vous savez bien qu’on a reconnu votre voix.»

Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la

police fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi,

alors avocat général, aujourd’hui ministre du Commerce, dut présenter à

M. Furet les excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné

par contumace à vingt ans de travaux forcés!

On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité,

à ce moment-là, avant de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et

quelle comédie! Il faut connaître tout au long l’histoire d’une de ses

évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l’aventure de ce

prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir

l’étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les

imprimés, jeter un coup d’oeil sur la formule des ordres de mises en

liberté.

Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans

laquelle, selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de

la prison de mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais

il manquait au papier le timbre du juge.

Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à

l’instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son

innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet

déposé sur la table, il fit tout à coup tomber l’encrier sur le

pantalon bleu du garde qui l’accompagnait.

Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui

compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un»,

Ballmeyer profitait de l’inattention générale pour appliquer un fort

coup de tampon sur l’ordre de mise en liberté et se confondait à son

tour en excuses.

Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant négligemment le papier

signé et timbré aux gardes de la souricière.

«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers!

Me prend-il pour son domestique?»

Les gardes ramassèrent précieusement l’imprimé, et le brigadier de

service le fit porter à son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de mettre

sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer

était libre.

C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s’était

échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au

garde qui l’amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de

blanc, à une première de la Comédie-Française. Déjà, à l’époque où il

avait été condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux

publics pour avoir volé la caisse de sa compagnie, il avait failli

sortir du Cherche-Midi en se faisant enfermer par ses camarades dans un

sac de papiers de rebut. Un contre-appel imprévu fit échouer ce plan si

bien conçu.

… Mais on n’en finirait point s’il fallait raconter ici les étonnantes

aventures du premier Ballmeyer.

Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d’Erlon, comte de

Motteville, comte de Bonneville[2], élégant, beau joueur, faisant la

mode, il parcourt les plages et les villes d’eaux: Biarritz,

Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu’à dix mille francs dans

sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses sourires; car

cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au régiment, il avait

fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son colonel!…

Connaissez-vous le «type» maintenant?

Eh bien, c’est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre!

Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la

personnalité du célèbre bandit. Elle m’écoutait dans un silence qui

finit par m’impressionner et alors, me penchant sur elle, je m’aperçus

qu’elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande

idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la

contempler à loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments

que je voulus plus tard en vain chasser de mon coeur.

La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec

un grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit

de m’aller coucher qu’à huit heures du matin quand il eut réglé son

service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu’il avait fait

venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de

la tour B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement

que le château fort d’Hercule se trouva le soir même aussi

hermétiquement clos dans la nature, avec toutes ses enceintes, qu’il

l’est linéairement parlant sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce

matin-là, Rouletabille commençait déjà à dessiner sur son calepin le

plan que j’ai soumis au lecteur, et il me disait, cependant que,

fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules pour ne point

fermer les yeux:

«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie

pour me défendre. Eh bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la

vérité: car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des

brèches, c’est moins pour que Larsan ne puisse s’y introduire que pour

épargner à ma raison l’occasion d’une «fuite»! Par exemple, je ne

pourrais raisonner dans une forêt! Comment voulez-vous raisonner dans

une forêt? La raison fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un

château fort bien clos! Mon ami, c’est comme dans un coffre-fort bien

fermé: si vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut

bien que votre raison s’y retrouve!

— Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que votre

raison s’y retrouve!…

— Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car vous

dormez tout debout.

IX

Arrivée inattendue du «vieux Bob»

Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, cependant

que la voix de la mère Bernier me transmettait l’ordre de Rouletabille

de me lever, je me précipitai à ma fenêtre. La rade était d’une

splendeur sans pareille et la mer d’une transparence telle que la

lumière du soleil la traversait comme elle eût fait d’une glace sans

tain, de telle sorte qu’on apercevait les rochers, les algues et la

mousse et tout le fond maritime, comme si l’élément aquatique eût cessé

de les recouvrir. La courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait

cette onde pure dans un cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes

blanches et toutes roses, paraissaient fraîches écloses de cette nuit.

La presqu’île d’Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, et

les vieilles pierres du château embaumaient.

Jamais la nature ne m’était apparue plus douce, plus accueillante, plus

aimante, ni surtout plus digne d’être aimée. L’air serein, la rive

nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce tableau

auquel mes sens d’homme du Nord étaient peu accoutumés évoquait des

idées de caresses. C’est alors que je vis un homme qui frappait la mer.

Oh! il la frappait à tour de bras! J’en aurais pleuré, si j’avais été

poète. Le misérable paraissait agité d’une rage affreuse. Je ne pouvais

me rendre compte de ce qui avait excité sa fureur contre cette onde

tranquille; mais celle-ci devait évidemment lui avoir donné quelque

motif sérieux de mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il

s’était armé d’un énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation

qu’un enfant craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait

à la mer, un instant éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui

provoquait la muette indignation de quelques étrangers arrêtés au

rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil cas où l’on redoute de

se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci laissaient faire sans

protester. Qu’est-ce qui pouvait ainsi exciter cet homme sauvage?

Peut-être bien le calme même de la mer qui, après avoir été un moment

troublée par l’insulte de ce fou, reprenait son visage immobile.

Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui

m’annonçait que l’on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une tenue

de plâtrier, tous ses habits attestant qu’il s’était promené dans des

maçonneries trop fraîches. D’une main il s’appuyait sur un mètre et son

autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui demandai s’il avait

aperçu l’homme qui battait les eaux. Il me répondit que c’était Tullio

qui travaillait de son état à chasser le poisson dans les filets, en

lui faisant peur. C’est alors que je compris pourquoi, dans le pays, on

appelait Tullio «le Bourreau de la Mer».

Rouletabille m’apprit encore par la même occasion qu’ayant interrogé

Tullio, ce matin, sur l’homme qu’il avait conduit dans sa barque la

veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de la presqu’île

d’Hercule, Tullio lui avait répondu qu’il ne connaissait point cet

homme, que c’était un original qu’il avait embarqué à Menton et qui lui

avait donné cinq francs pour qu’il le débarquât à la pointe des Rochers

Rouges.

Je m’habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m’apprit que nous

allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s’agissait du vieux Bob.

On l’attendit pour se mettre à table et puis, comme il n’arrivait

point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri de la

terrasse ronde du Téméraire.

Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant des

Grottes, qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses et

poissons de roches de tout le littoral, arrosée d’un petit «vino del

paese» et servie dans la lumière et la gaieté des choses, contribua au

moins autant que toutes les précautions de Rouletabille à nous

rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan nous faisait moins peur

sous le beau soleil des cieux éclatants qu’à la pâle lueur de la lune

et des étoiles! Ah! que la nature humaine est oublieuse et facilement

impressionnable! J’ai honte de le dire: nous étions très fiers — oh!

tout à fait fiers (du moins je parle pour moi et pour Arthur Rance et

aussi naturellement pour Mrs. Edith, dont la nature romanesque et

mélancolique était superficielle) de sourire de nos transes nocturnes

et de notre garde armée sur les boulevards de la citadelle… quand le

vieux Bob fit son apparition. Et — disons-le, disons-le — ce n’est

point cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus

moroses. J’ai rarement aperçu quelqu’un de plus comique que le vieux

Bob se promenant, dans le soleil éblouissant d’un printemps du midi,

avec un chapeau haut de forme noir, sa redingote noire, son gilet noir,

son pantalon noir, ses lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues

roses. Oui, oui, nous avons bien ri sous la tonnelle de la tour de

Charles le Téméraire. Et le vieux Bob rit avec nous. Car le vieux Bob

est la gaieté même.

Que faisait ce vieux savant au château d’Hercule? Le moment est

peut-être venu de le dire. Comment s’était-il résolu à quitter ses

collections d’Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son musée de

Philadelphie? Voilà. On n’a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà

considéré dans sa patrie comme un phrénologue d’avenir, quand sa

mésaventure amoureuse avec Mlle Stangerson l’éloigna tout à coup de

l’étude qu’il prit en dégoût. Après son mariage avec Miss Edith,

celle-ci l’y poussant, il sentit qu’il se remettrait avec plaisir à la

science de Gall et de Lavater. Or, dans le moment même qu’ils

visitaient la Côte d’Azur, l’automne qui précéda les événements

actuels, on faisait grand bruit autour des découvertes nouvelles que M.

Abbo venait de faire aux Rochers Rouges, dénommés encore, dans le

patois mentonais, Baoussé-Roussé. Depuis de longues années, depuis

1874, les géologues et tous ceux qui s’occupent d’études préhistoriques

avaient été extrêmement intéressés par les débris humains trouvés dans

les cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM. Julien, Rivière,

Girardin, Delesot, étaient venus travailler sur place et avaient su

intéresser l’Institut et le ministère de l’Instruction publique à leurs

découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles attestaient,

à ne pouvoir s’y méprendre, que les premiers hommes avaient vécu en cet

endroit avant l’époque glaciaire. Sans doute la preuve de l’existence

de l’homme à l’époque quaternaire était faite depuis longtemps; mais,

cette époque mesurant, d’après certains, deux cent mille ans, il était

intéressant de fixer cette existence dans une étape déterminée de ces

deux cent mille années. On fouillait toujours aux Rochers Rouges et on

allait de surprise en surprise. Cependant, la plus belle des grottes,

la Barma Grande, comme on l’appelait dans le pays, était restée

intacte, car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le

restaurant des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo

venait de se déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur

publique (car l’événement avait dépassé les bornes du monde

scientifique) répandait le bruit qu’il venait de trouver dans la Barma

Grande d’extraordinaires ossements humains, des squelettes très bien

conservés par une terre ferrugineuse, contemporaine des mammouths du

début de l’époque quaternaire ou même de la fin de l’époque tertiaire!

Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son mari

passait ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme on dit en

termes scientifiques, datant de deux cent mille ans, fouillant lui-même

l’humus de la Barma Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa

jeune femme prenait un inlassable plaisir à s’accouder non loin de là,

aux créneaux moyenâgeux d’un vieux château fort qui dressait sa massive

silhouette sur une petite presqu’île, reliée aux Rochers Rouges par

quelques pierres écroulées de la falaise. Les légendes les plus

romanesques se rattachaient à ce vestige des vieilles guerres génoises;

et il semblait à Edith, mélancoliquement penchée au haut de sa

terrasse, sur le plus beau décor du monde, qu’elle était une de ces

nobles demoiselles de l’ancien temps, dont elle avait tant aimé les

cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le château

était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur Rance l’acheta

et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit venir les maçons et

les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette

antique bâtisse en un délicieux nid d’amoureux pour une jeune personne

qui se souvient de La Dame du lac et de La Fiancée de Lammermoor.

Quand Arthur Rance s’était trouvé en face du dernier squelette

découvert dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l’Elephas

antiquus sortis de la même couche de terrain, il avait été transporté

d’enthousiasme, et son premier soin avait été de télégraphier au vieux

Bob que l’on avait peut-être enfin découvert à quelques kilomètres de

Monte-Carlo ce qu’il cherchait, au prix de mille périls, depuis tant

d’années, au fond de la Patagonie. Mais son télégramme ne parvint pas à

destination, car le vieux Bob, qui avait promis de rejoindre le nouveau

ménage dans quelques mois avait déjà pris le bateau pour l’Europe.

Évidemment, la renommée l’avait déjà renseigné sur les trésors des

Baoussé-Roussé. Quelques jours plus tard, il débarquait à Marseille et

arrivait à Menton où il s’installait en compagnie d’Arthur Rance et de

sa nièce dans le fort d’Hercule, qu’il remplit aussitôt des éclats de

sa gaieté.

La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c’est là,

sans doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob

a une âme d’enfant; et il est coquet comme une vieille femme,

c’est-à-dire que sa coquetterie change rarement d’objet et qu’ayant,

une fois pour toutes, adopté un costume sévère, de préférence correct

(redingote noire, gilet noir, pantalon noir, cheveux blancs, joues

roses), elle s’attache uniquement à en perpétuer l’impressionnante

harmonie. C’est dans cet uniforme professoral que le vieux Bob chassait

le tigre des pampas et qu’il fouille maintenant les grottes des Rochers

Rouges, à la recherche des derniers ossements de l’Elephas antiquus.

Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et puis

il se reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de l’un à

l’autre de ses favoris poivre et sel qu’il avait soigneusement taillés

en triangles. Le vieux Bob exultait et nous en apprîmes bientôt la

raison. Il rapportait de sa visite au Muséum de Paris la certitude que

le squelette de la Barma Grande n’était point plus ancien que celui

qu’il avait rapporté de sa dernière expédition à la Terre de Feu. Tout

l’Institut était de cet avis et prenait pour base de ses raisonnements

le fait que l’os à moelle de l’Elephas que le vieux Bob avait apporté à

Paris, et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après

lui avoir affirmé qu’il l’avait trouvé dans la même couche de terrain

que le fameux squelette, — que cet os à moelle, disons-nous,

appartenait à un Elephas antiquus du milieu de la période quaternaire.

Ah! il fallait entendre avec quel joyeux mépris le vieux Bob parlait de

ce milieu de la période quaternaire! À cette idée d’un os à moelle du

milieu de la période quaternaire, il éclatait de rire comme si on lui

avait conté une bonne farce! Est-ce qu’à notre époque un savant, un

véritable savant, digne en vérité de ce nom de savant, pouvait encore

s’intéresser à un squelette du milieu de la période quaternaire! Le

sien — son squelette, ou tout au moins celui qu’il avait rapporté de la

terre de feu — datait du commencement de cette période, par conséquent

était plus vieux de cent mille ans… vous entendez: cent mille ans! Et

il en était sûr, à cause de cette omoplate ayant appartenu à l’ours des

cavernes, omoplate qu’il avait trouvée, lui, le vieux Bob, entre les

bras de son propre squelette. (Il disait: mon propre squelette, ne

faisant plus de différence, dans son enthousiasme, entre son squelette

vivant qu’il habillait tous les jours de sa redingote noire, de son

gilet noir, de son pantalon noir, de ses cheveux blancs, de ses joues

roses, et le squelette préhistorique de la Terre de Feu).

«Ainsi, mon squelette date de l’ours des cavernes!… Mais celui des

Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de l’époque du

mammouth… et encore! non, non!… du rhinocéros à narines cloisonnées!

Ainsi!… On n’a plus rien à découvrir, mesdames et messieurs, dans la

période du rhinocéros à narines cloisonnées!… Je vous le jure, foi de

vieux Bob!… Mon squelette à moi vient de l’époque chelléenne, comme

vous dites en France… Pourquoi riez-vous, espèces d’ânes!… Tandis que

je ne suis même point sûr que l’Elephas antiquus des Rochers Rouges

date de l’époque moustérienne! Et pourquoi pas de l’époque solutréenne?

Ou encore, ou encore! De l’époque magdalénienne!… Non! non! c’en est

trop! Un Elephas antiquus de l’époque magdalénienne, ça n’est pas

possible! Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra malade! Ah!

j’en mourrai de joie… pauvres Baoussé-Roussé!»

Mrs. Edith eut la cruauté d’interrompre la jubilation du vieux Bob en

lui annonçant que le prince Galitch, qui s’était rendu acquéreur de la

grotte de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges, devait avoir fait une

découverte tout à fait sensationnelle, car elle l’avait vu, le

lendemain même du départ du vieux Bob pour Paris, passer devant le fort

d’Hercule, emportant sous son bras une petite caisse qu’il lui avait

montrée en lui disant: «Voyez-vous, mistress Rance, j’ai là un trésor!

Oh! un véritable trésor!» Elle avait demandé ce que c’était que ce

trésor, mais l’autre l’avait agacée, disant qu’il voulait en faire la

surprise au vieux Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait

avoué qu’il venait de découvrir «le plus vieux crâne de l’humanité»!

Mrs. Edith n’avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la gaieté

du vieux Bob s’écroula; une fureur souveraine se répandit sur ses

traits ravagés et il cria:

«Ça n’est pas vrai!… Le plus vieux crâne de l’humanité, il est au vieux

Bob! C’est le crâne du vieux Bob!»

Et il hurla:

«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!… ici!…»

Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec le

bagage du vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et apporta la

malle devant nous. Sur quoi le vieux Bob, prenant son trousseau de

clefs, se jeta à genoux et ouvrit la caisse. De cette caisse, qui

contenait des effets et du linge pliés avec beaucoup d’ordre, il sortit

un carton à chapeau et, de ce carton à chapeau, il sortit un crâne

qu’il déposa au milieu de la table, parmi nos tasses à café.

«Le plus vieux crâne de l’humanité, dit-il, le voilà!… C’est le crâne

du vieux Bob!… Regardez-le!… C’est lui! Le vieux Bob ne sort jamais

sans son crâne!…»

Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses lèvres

épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez bien vous

représenter que le vieux Bob savait imparfaitement le français et le

prononçait mi à l’anglaise, mi à l’espagnole — il parlait parfaitement

l’espagnol — vous voyez et vous entendez la scène! Rouletabille et moi,

nous n’en pouvions plus et nous nous tenions les côtes de rire.

D’autant mieux que, dans ses discours, le vieux Bob s’interrompait

lui-même de rire pour nous demander quel était l’objet de notre gaieté.

Sa colère eut auprès de nous plus de succès encore, et il n’est pas

jusqu’à Mme Darzac qui ne s’essuyât les yeux, parce que, en vérité, le

vieux Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux crâne de

l’humanité. Je pus constater à cette heure où nous prenions le café

qu’un crâne de deux cent mille ans n’est point effrayant à voir,

surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents.

Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la main

droite et, l’index de la main gauche appuyé au front de l’ancêtre:

«Lorsqu’on regarde le crâne par le haut, on note une forme pentagonale

très nette, qui est due au développement notable des bosses pariétales

et à la saillie de l’écaille de l’occipital! La grande largeur de la

face tient au développement exagéré des accords zygomatiques!… Tandis

que, dans la tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu’est-ce que

j’aperçois?…»

Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, dans

la tête des troglodytes, car je ne l’écoutais plus, mais je le

regardais. Et je n’avais plus envie de rire du tout. Le vieux Bob me

parut effrayant, farouche, factice comme un vieux cabot, avec sa gaieté

en fer-blanc et sa science de pacotille. Je ne le quittai plus des

yeux. Il me sembla que ses cheveux remuaient! Oui, comme remue une

perruque. Une pensée, la pensée de Larsan qui ne me quittait plus

jamais complètement m’embrasa la cervelle; j’allais peut-être parler

quand un bras se glissa sous le mien, et je fus entraîné par

Rouletabille.

«Qu’avez-vous, Sainclair?… me demanda, sur un ton affectueux, le jeune

homme.

— Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous moqueriez

encore de moi…»

Il ne me répondit pas tout d’abord et m’entraîna vers le boulevard de

l’Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et me

dit:

«Non, Sainclair, non… Je ne me moquerai point de vous… Car vous êtes

dans la vérité en le voyant partout autour de vous. S’il n’y était

point tout à l’heure, il y est peut-être maintenant… Ah! il est plus

fort que les pierres!… Il est plus fort que tout!… Je le redoute moins

dehors que dedans!… Et je serais bien heureux que ces pierres que j’ai

appelées à mon secours pour l’empêcher d’entrer m’aident à le retenir…

Car, Sainclair, JE LE SENS ICI!»

Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose singulière,

j’avais cette impression… Je sentais sur moi les yeux de Larsan… Je

l’entendais respirer… Quand cette sensation avait-elle commencé? Je

n’aurais pu le dire… Mais il me semblait qu’elle m’était venue avec le

vieux Bob.

Je dis à Rouletabille, avec inquiétude:

«Le vieux Bob?»

Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit:

«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main droite

et demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous serez répondu,

ne soyez pas trop rassuré, car il vous aura peut-être menti et il sera

déjà dans votre peau que vous n’en saurez rien encore!»

Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l’Ouest.

C’est là que le père Jacques vint me trouver. Il m’apportait une

dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine. Comme

nous tous, il avait cependant passé une nuit blanche; mais il

m’expliqua que le plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse le

rajeunissait de dix ans. Puis il tenta de me demander les motifs de la

veille étrange qu’on lui avait imposée et le pourquoi de tous les

événements qui se poursuivaient au château depuis l’arrivée de

Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui avaient été prises

pour en défendre l’entrée à tout étranger. Il ajouta même que, si cet

affreux Larsan n’était point mort, il serait porté à croire qu’on

redoutait son retour. Je lui répondis que ce n’était point le moment de

raisonner et que, s’il était un brave homme, il devait, comme tous les

autres serviteurs, observer la consigne en soldat, sans essayer d’y

rien comprendre ni surtout de la discuter. Il me salua et s’éloigna en

hochant la tête. Cet homme était évidemment très intrigué et il ne me

déplaisait point que, puisqu’il avait la surveillance de la porte Nord,

il songeât à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan; il

ne l’avait pas oublié. Il s’en tiendrait mieux sur ses gardes.

Je ne me pressais point d’ouvrir cette dépêche que le père Jacques

m’avait apportée et j’avais tort, car elle me parut extraordinairement

intéressante dès le premier coup d’oeil que j’y portai. Mon ami de

Paris qui, sur ma prière, m’avait déjà renseigné sur Brignolles

m’apprenait que ledit Brignolles avait quitté Paris la veille au soir

pour le midi. Il avait pris le train de dix heures trente-cinq minutes

du soir. Mon ami me disait qu’il avait des raisons de croire que

Brignolles avait pris un billet pour Nice.

Qu’est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C’est une question que je

me posai et que, dans un sot accès d’amour-propre, que j’ai bien

regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci s’était si

bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la première dépêche

m’annonçant que Brignolles n’avait point quitté Paris, que je résolus

de ne point lui faire part de celle qui m’affirmait son départ. Puisque

Brignolles avait si peu d’importance pour lui, je n’aurais garde de

«l’excéder» avec Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi tout

seul! Si bien que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis

Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en train de

consolider avec des barres de fer la lourde planche de chêne circulaire

qui fermait l’ouverture du puits, et il me démontra que, même si le

puits communiquait avec la mer, il serait impossible à quelqu’un qui

tenterait de s’introduire dans le château par ce chemin de soulever

cette planche, et qu’il devrait renoncer à son projet. Il était en

sueur, les bras nus, le col arraché, un lourd marteau à la main. Je

trouvai qu’il se donnait bien du mouvement pour une besogne

relativement simple, et je ne pus me retenir de le lui dire, comme un

sot qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez! Est-ce que je

n’aurais pas dû deviner que ce garçon s’exténuait volontairement, et

qu’il ne se livrait à toute cette fatigue physique que pour s’efforcer

d’oublier le chagrin qui lui brûlait sa brave petite âme? Mais non! Je

n’ai pu comprendre cela qu’une demi-heure plus tard, en le surprenant

étendu sur les pierres en ruines de la chapelle, exhalant, dans le

sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude, un mot, un

simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état d’âme:

«Maman!…» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!… Il rêvait peut-être

qu’il l’embrassait comme autrefois, quand il était tout petit et qu’il

arrivait tout rouge d’avoir couru, dans le parloir du collège d’Eu.

J’attendis alors un instant, me demandant avec inquiétude s’il fallait

le laisser là et s’il n’allait point par hasard dans son sommeil

laisser échapper son secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé son coeur,

il ne laissa plus entendre qu’une musique sonore. Rouletabille ronflait

comme une toupie. Je crois bien que c’était la première fois que

Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris.

J’en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et,

bientôt, ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice. Ensuite

j’eus l’occasion de lire cet écho de première page du Petit Niçois: «Le

professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il va passer quelques

semaines chez Mr Arthur Rance, qui s’est rendu acquéreur du fort

d’Hercule et qui, aidé de la gracieuse Mrs. Arthur Rance, se plaît à

offrir la plus exquise hospitalité à ses amis dans ce cadre pittoresque

et moyenâgeux. À la dernière minute nous apprenons que la fille du

professeur Stangerson, dont le mariage avec M. Robert Darzac vient

d’être célébré à Paris, est arrivée également au fort d’Hercule avec le

jeune et célèbre professeur de la Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous

descendent du Nord au moment où tous les étrangers nous quittent.

Combien ils ont raison! Il n’est point de plus beau printemps au monde

que celui de la côte d’azur!»

À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai l’arrivée du

train de Paris dans lequel pouvait se trouver Brignolles. Et,

justement, je vis descendre mon Brignolles! Ah! mon coeur battait

ferme, car enfin ce voyage dont il n’avait point fait part à M. Darzac

ne me paraissait rien moins que naturel! Et puis, je n’avais pas la

berlue: Brignolles se cachait. Brignolles baissait le nez. Brignolles

se glissait, rapide comme un voleur, parmi les voyageurs, vers la

sortie. Mais j’étais derrière lui. Il sauta dans une voiture fermée, je

me précipitai dans une voiture non moins fermée. Place Masséna, il

quitta son fiacre, se dirigea vers la jetée-promenade et là, prit une

autre voiture; je le suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient

de plus en plus louches. Enfin la voiture de Brignolles s’engagea sur

la route de la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui.

Les nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me

permettaient de voir sans être vu. J’avais promis un fort pourboire à

mon cocher s’il m’aidait à réaliser ce programme, et il s’y employa le

mieux du monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare de Beaulieu. Là, je fus

bien étonné de voir la voiture de Brignolles s’arrêter à la gare, et

Brignolles descendre, régler son cocher et entrer dans la salle

d’attente. Il allait prendre un train. Comment faire? Si je voulais

monter dans le même train que lui, n’allait-il point m’apercevoir dans

cette petite gare, sur ce quai désert? Enfin, je devais tenter le coup.

S’il m’apercevait, j’en serais quitte pour feindre la surprise et ne

plus le lâcher jusqu’à ce que je fusse sûr de ce qu’il venait faire

dans ces parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne

m’aperçut pas. Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait vers la

frontière italienne. En somme, tous les pas de Brignolles le

rapprochaient du fort d’Hercule. J’étais monté dans le wagon qui

suivait le sien et je surveillai le mouvement des voyageurs à toutes

les gares.

Brignolles ne s’arrêta qu’à Menton. Il avait voulu certainement y

arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un moment où

il avait peu de chances de rencontrer des visages de connaissance à la

gare. Je le vis descendre; il avait relevé le col de son pardessus et

enfoncé davantage encore son chapeau de feutre sur ses yeux. Il jeta un

regard circulaire sur le quai, et, rassuré, se pressa vers la sortie.

Dehors, il se jeta dans une vieille et sordide diligence qui attendait

le long du trottoir. D’un coin de la salle d’attente, j’observai mon

Brignolles. Qu’est-ce qu’il faisait là? Et où allait-il dans cette

vieille guimbarde poussiéreuse? J’interrogeai un employé qui me dit que

cette voiture était la diligence de Sospel.

Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers

contreforts des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en voiture.

Aucun chemin de fer n’y passe. C’est l’un des coins les plus retirés,

les plus inconnus de la France et les plus redoutés des fonctionnaires

et… des chasseurs alpins qui y tiennent garnison. Seulement, le chemin

qui y mène est l’un des plus beaux qui soient, car il faut, pour

découvrir Sospel, contourner je ne sais combien de montagnes, longer de

hauts précipices, et suivre, jusqu’à Castillon, l’étroite et profonde

vallée du Careï, tantôt sauvage comme un paysage de Judée, tantôt verte

ou fleurie, féconde, douce au regard avec le frémissement argenté de

ses innombrables plants d’oliviers qui descendent du ciel jusqu’au lit

clair du torrent par un escalier de géants. J’étais allé à Sospel

quelques années auparavant, avec une bande de touristes anglais, dans

un immense char traîné par huit chevaux, et j’avais gardé de ce voyage

une sensation de vertige que je retrouvai tout entière dès que le nom

fut prononcé. Qu’est-ce que Brignolles allait faire à Sospel? Il

fallait le savoir. La diligence s’était remplie et déjà elle se mettait

en route dans un grand bruit de ferrailles et de vitres dansantes. Je

fis marché avec une voiture de place, et moi aussi, j’escaladai la

vallée du Careï. Ah! comme je regrettais déjà de n’avoir pas averti

Rouletabille! L’attitude bizarre de Brignolles lui eût donné des idées,

des idées utiles, des idées raisonnables, tandis que moi je ne savais

pas «raisonner», je ne savais que suivre ce Brignolles comme un chien

suit son maître ou un policier son gibier, à la piste. Et encore, si je

l’avais bien suivie, cette piste! C’est dans le moment qu’il ne fallait

pour rien au monde la perdre qu’elle m’échappa, dans le moment où je

venais de faire une découverte formidable! J’avais laissé la diligence

prendre une certaine avance, précaution que j’estimais nécessaire, et

j’arrivais moi-même à Castillon peut-être dix minutes après Brignolles.

Castillon se trouve tout à fait au sommet de la route entre Menton et

Sospel. Mon cocher me demanda la permission de laisser souffler un peu

son cheval et de lui donner à boire. Je descendis de voiture et

qu’est-ce que je vis à l’entrée d’un tunnel sous lequel il était

nécessaire de passer pour atteindre le versant opposé de la montagne?

Brignolles et Frédéric Larsan!

Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j’avais pris racine

au sol! Je n’eus pas un cri, pas un geste. J’étais, ma foi, foudroyé

par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en même temps qu’un

sentiment d’horreur m’envahissait pour Brignolles, un sentiment

d’admiration m’envahissait pour moi-même. Ah! j’avais deviné juste!

J’étais le seul à avoir deviné que ce Brignolles du diable était un

danger terrible pour Robert Darzac! Si l’on m’avait écouté, il y aurait

beau temps que le professeur sorbonien s’en serait séparé! Brignolles,

créature de Larsan, complice de Larsan!… quelle découverte! Quand je

disais que les accidents de laboratoire n’étaient pas naturels! Me

croira-t-on, maintenant? Ainsi, j’avais bien vu Brignolles et Larsan se

parlant, discutant à l’entrée du tunnel de Castillon! Je les avais vus…

Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais plus… Dans le

tunnel, évidemment. Je hâtai le pas, laissant là mon cocher, et arrivai

moi-même sous le tunnel, tâtant dans ma poche mon revolver. J’étais

dans un état! Ah! Qu’est-ce qu’allait dire Rouletabille, quand je lui

raconterais une chose pareille?… Moi, moi, j’avais découvert Brignolles

et Larsan.

… Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir… Pas de Larsan, pas

de Brignolles. Je regarde la route qui descend vers Sospel… Personne

sur la route… Mais, sur ma gauche, vers le vieux Castillon, il m’a

semblé apercevoir deux ombres qui se hâtent… Elles disparaissent… Je

cours… J’arrive au milieu des ruines… Je m’arrête… Qui me dit que les

deux ombres ne me guettent point derrière un mur?…

Ce vieux Castillon n’était plus habité et pour cause. Il avait été

entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887. Il ne

restait plus, çà et là, que quelques pans de murailles achevant tout

doucement de s’écrouler, quelques masures décapitées et noircies par

l’incendie, quelques piliers isolés qui étaient restés debout, épargnés

par la catastrophe et qui se penchaient mélancoliquement vers le sol,

tristes de n’avoir plus rien à soutenir. Quel silence autour de moi!

Avec mille précautions, j’ai parcouru ces ruines, considérant avec

effroi la profondeur des crevasses que, près de là, la secousse de 1887

avait ouvertes dans le roc. L’une particulièrement paraissait un puits

sans fond et, comme j’étais penché au-dessus d’elle, me retenant au

tronc noirci d’un olivier, je fus presque bousculé par un coup d’aile.

J’en sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un

aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il monta

droit au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et décrire des

cercles menaçants au-dessus de ma tête, poussant des clameurs sauvages

comme pour me reprocher d’être venu le troubler dans ce royaume de

solitude et de mort que le feu de la terre lui avait donné.

Avais-je été victime d’une illusion? Je ne revis plus mes deux ombres…

Étais-je encore le jouet de mon imagination, en ramassant sur le chemin

un morceau de papier à lettre qui me parut ressembler singulièrement à

celui dont M. Robert Darzac se servait à la Sorbonne?

Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai avoir

été tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer un mot dont

le commencement manquait. À cause de la déchirure on ne pouvait plus

lire que «bonnet».

Deux heures plus tard, je rentrais au fort d’Hercule et racontai le

tout à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier dans son

portefeuille et à me prier de garder le secret de mon expédition pour

moi tout seul.

Étonné de produire si peu d’effet avec une découverte que je jugeais si

importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la tête, mais point

assez vite pour qu’il pût me cacher ses yeux pleins de larmes.

«Rouletabille!» m’écriai-je…

Mais, encore, il me ferma la bouche:

«Silence! Sainclair!»

Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que cette

agitation ne lui venait point seulement de préoccupations relatives à

Larsan. Je lui reprochai de me cacher ce qui se passait entre lui et la

Dame en noir, mais il ne me répondit pas, suivant sa coutume, et

s’éloigna une fois de plus en poussant un profond soupir.

On m’avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre

malgré les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n’essayions même plus

de nous dissimuler l’atroce angoisse qui nous glaçait le coeur. On eût

dit que chacun de nous était renseigné sur le coup qui nous menaçait et

que le drame pesait déjà sur nos têtes. M. et Mme Darzac ne mangeaient

pas. Mrs. Edith me regardait d’une singulière façon. À dix heures,

j’allai prendre ma faction, avec soulagement, sous la poterne du

jardinier. Pendant que j’étais dans la petite salle du conseil, la Dame

en noir et Rouletabille passèrent sous la voûte. Un falot les

éclairait. Mme Darzac m’apparut dans un état d’exaltation remarquable.

Elle suppliait Rouletabille avec des mots que je ne saisissais pas. Je

n’entendis de cette sorte d’altercation qu’un seul mot prononcé par

Rouletabille: «Voleur!»… Tous deux étaient entrés dans la Cour du

Téméraire… La Dame en noir tendit vers le jeune homme des bras qu’il ne

vit pas, car il la quitta aussitôt et s’en fut s’enfermer dans sa

chambre… Elle resta seule un instant, dans la cour, s’appuya au tronc

de l’eucalyptus dans une attitude de douleur inexprimable, puis rentra

à pas lents dans la Tour Carrée.

Nous étions au 10 avril. L’attaque de la Tour Carrée devait se produire

dans la nuit du 11 au 12.

X

La journée du 11

Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si en

dehors de la raison humaine, apparemment, que le lecteur me permettra,

pour mieux lui faire saisir tout ce que l’événement eut de tragiquement

déraisonnable, d’insister sur certaines particularités de l’emploi de

notre temps dans la journée du 11.

1° La matinée.

Toute cette journée fut d’une chaleur accablante et les heures de garde

furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et il nous

eût été douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme une plaque

d’acier chauffée à blanc, si nous n’avions été munis de lorgnons de

verres fumés dont il est difficile de se passer dans ce pays, la saison

d’hiver écoulée.

À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la poterne,

dans la salle dite par nous du conseil de guerre, relever de sa garde

Rouletabille. Je n’eus point le temps de lui poser la moindre question,

car M. Darzac arriva sur ces entrefaites, nous annonçant qu’il avait à

nous dire des choses fort importantes. Nous lui demandâmes avec anxiété

de quoi il s’agissait, et il nous répondit qu’il voulait quitter le

fort d’Hercule avec Mme Darzac. Cette déclaration nous laissa d’abord

muets de surprise, le jeune reporter et moi. Je fus le premier à

dissuader M. Darzac de commettre une pareille imprudence. Rouletabille

demanda froidement à M. Darzac la raison qui l’avait soudain déterminé

à ce départ. Il nous renseigna en nous rapportant une scène qui s’était

passée la veille au soir au château, et nous saisîmes, en effet,

combien la situation des Darzac devenait difficile au fort d’Hercule.

L’affaire tenait en une phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque de

nerfs!» Nous comprîmes immédiatement à propos de quoi, car il ne

faisait pas de doute pour Rouletabille et pour moi que la jalousie de

Mrs. Edith allait chaque heure grandissante et qu’elle supportait de

plus en plus avec impatience les attentions de son mari pour Mme

Darzac. Les bruits de la dernière querelle qu’elle avait cherchée à Mr

Rance avaient traversé, la nuit dernière, les murs pourtant épais de la

Louve, et M. Darzac, qui passait tranquillement dans la baille

accomplissant, à son tour, son service de surveillance et faisant sa

ronde, avait été touché par quelques échos de cette effroyable colère.

Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à M. Darzac,

le langage de la raison. Il lui accorda en principe que son séjour et

celui de Mme Darzac au fort d’Hercule devaient être, le plus possible,

abrégés; mais aussi il lui fit entendre qu’il y allait de leur sécurité

à tous deux que leur départ ne fût point trop précipité. Une nouvelle

lutte était engagée entre eux et Larsan. S’ils s’en allaient, Larsan

saurait toujours bien les rejoindre, et dans un pays et dans un moment

où ils l’attendraient le moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient

sur leurs gardes, car ils savaient. À l’étranger, ils se trouveraient à

la merci de tout ce qui les entourerait, car ils n’auraient point les

remparts du fort d’Hercule pour les défendre. Certes! cette situation

ne pourrait se prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit

jours, pas un de plus, pas un de moins. «Huit jours, leur dit Colomb,

et je vous donne un monde», Rouletabille eût volontiers dit: «Huit

jours, et dans huit jours je vous livre Larsan.» Il ne le disait pas,

mais on sentait bien qu’il le pensait.

M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait furieux.

C’était la première fois que nous lui voyions cette humeur.

Rouletabille dit:

«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.»

Et il s’en alla à son tour.

Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait une

toilette charmante, d’une simplicité qui lui seyait merveilleusement.

Elle fut tout de suite coquette avec moi, montrant une gaieté un peu

forcée et se moquant joliment du métier que je faisais. Je lui répondis

un peu vivement qu’elle manquait de charité puisqu’elle n’ignorait

point que tout le mal exceptionnel que nous nous donnions et que la

pénible surveillance à laquelle nous nous astreignions sauvaient

peut-être, dans le moment, la meilleure des femmes. Alors, elle

s’écria, en éclatant de rire:

«La Dame en noir!… Elle vous a donc tous ensorcelés!…»

Mon Dieu! Qu’elle avait un joli rire! En d’autres temps, certes! Je

n’eusse point permis qu’on parlât ainsi à la légère de la Dame en noir,

mais je n’eus point, ce matin-là, le courage de me fâcher… Au

contraire, je ris avec Mrs. Edith.

«C’est que c’est un peu vrai, fis-je…

— Mon mari en est encore fou!… Jamais je ne l’aurais cru si

romanesque!… Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je suis

romanesque…»

Le parfum de la dame en noir · 第 12 / 30 题