Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses…

«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes

bien sages…

— Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu’il n’y a

qu’elle de gaie, ici.»

Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour.

Nous avons le vieux donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment

impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t-on

quelquefois sous cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette

tour occupe le coin le plus important de toute la fortification, on

l’appelle encore la Tour du Coin… C’est le morceau le plus

extraordinaire, le plus important de toute cette agglomération

d’ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que partout ailleurs

et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore le ciment romain qui les

scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de César.

«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c’est la tour

de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc qui en a

fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château

pour résister à l’artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a

fait de cette tour son cabinet d’études. C’est dommage, car nous

aurions eu là une magnifique salle à manger… Mais je n’ai jamais rien

su refuser au vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est mon oncle…

C’est lui qui veut que je l’appelle comme ça, depuis que j’ai été toute

petite… Il n’est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq

jours, pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des

pièces anatomiques qu’il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles

du Muséum d’histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…»

Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu’elle

appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un

eucalyptus, à la chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une

femme à la fontaine.

Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions

mieux — moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à

toutes choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du

fort d’Hercule. Comme cette disposition est d’une importance capitale

dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt

notre arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d’abord, sous

les yeux du lecteur le plan général du fort tel qu’il a été tracé plus

tard par Rouletabille lui-même…

Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la

Mortola. Pour l’isoler complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas

hésité à faire une île de cette presqu’île en coupant l’isthme

minuscule qui la reliait au rivage.

Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification

sommaire en demi-cercle, destinée à protéger les approches du

pont-levis et des deux tours d’entrée. Cette barbacane n’avait point

laissé de trace. Et l’isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé

sa forme première; le pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été

comblé. Les murs du château d’Hercule épousaient la forme de la

presqu’île, qui était celle d’un hexagone irrégulier. Ces murs se

dressaient au ras du roc et celui-ci, par places, surplombait les eaux

qui, inlassablement, le creusaient, si bien qu’une petite barque eût pu

s’y abriter par calme plat et quand elle ne craignait point que le

ressac ne la projetât et ne la brisât contre ce plafond naturel. Cette

disposition était merveilleuse pour la défense qui n’avait guère, dans

ces conditions, à craindre l’escalade, de quelque côté que ce fût.

On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux

tours A et A’ reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort

souffert lors des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu

réparées par la suite et venaient d’être mises en état d’être habitées

par les soins de Mrs. Rance, qui en avait consacré les locaux à la

domesticité. Le rez-de-chaussée de la tour A servait de logis aux

concierges. Une petite porte s’ouvrait dans le flanc de la tour A, sous

la voûte, et permettait au veilleur de se rendre compte de toutes les

entrées et sorties. Une lourde porte de chêne bardée de fer, dont les

deux vantaux étaient repliés depuis d’innombrables années contre le mur

intérieur des deux tours, ne servait plus de rien tant on l’avait

trouvée difficile à manier, et l’entrée du château n’était fermée que

par une petite grille que chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à

volonté. Cette entrée était la seule qui permît de pénétrer dans le

château. Comme je l’ai dit, passé cette entrée, on se trouvait dans une

première cour ou baille fermée de tous côtés par le mur d’enceinte et

par les tours ou ce qui restait des tours. Ces murs étaient loin

d’avoir conservé leur hauteur première. Les courtines anciennes qui

rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées par une

sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de l’intérieur de

la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards étaient encore

couronnés d’un parapet percé de meurtrières pour les petites pièces.

Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le moment où

tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec

l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient longtemps encore

conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour lesquelles

on s’était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui avait

été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de l’artillerie,

elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet des

boulevards et l’on en avait fait des sortes de demi-lunes. Cette

opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction

d’un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu’il fût en

ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf

était placé en C C’.

Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui aussi

d’un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal

poussé, brûlés par le vent et l’eau de mer. Quand on se penchait

au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la

propriété en surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui,

lui-même, surplombait la mer, on se rendait compte que le château

continuait à être aussi fermé que dans le temps où les courtines des

murs atteignaient aux deux tiers de la hauteur des vieilles tours. La

Louve avait été respectée, comme je l’ai dit, et il n’était point

jusqu’à son échauguette, restaurée, bien entendu, qui ne dressât sa

silhouette étrangement vieillotte au-dessus de l’azur méditerranéen.

J’ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les anciens communs W adossés

au parapet entre B et B’ avaient été transformés en écuries et

cuisines.

Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château d’Hercule.

On ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par la poterne H

que Mrs. Arthur Rance appelait la tour du jardinier et qui n’était, en

somme, qu’un épais pavillon défendu autrefois par la tour B’’ et par

une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment

de la construction du Château Neuf C C’. Un fossé et un mur partaient

alors de B’’ pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire,

avançant, en C, en forme d’éperon au milieu de la baille et barrant

entièrement toute la première cour qu’ils fermaient. Le fossé existait

toujours, large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la

longueur du Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même.

Une porte centrale en D, maintenant condamnée, s’ouvrait sur un pont

qui avait été jeté sur le fossé et qui permettait autrefois les

communications directes avec la baille. Or, ce pont volant avait été

démoli ou s’était effondré, et, comme les fenêtres du château, très

élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de leurs épais

barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la seconde

cour était restée aussi impénétrable que lorsqu’elle était entièrement

défendue par son mur d’enceinte, au moment où le Château Neuf

n’existait pas.

Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme

les anciens guides du pays l’appelaient encore, était un peu plus élevé

que le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute,

naturel piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de

ce Vieux Château, tout carré, tout droit, d’un seul bloc, allongeant

son ombre formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux

Château F que par une petite porte K. Les anciens du pays ne

l’appelaient jamais autrement que la Tour Carrée, pour la distinguer de

la Tour Ronde, dite de Charles le Téméraire. Un parapet semblable à

celui qui fermait la première cour, reliait entre elles les tours B’’,

F et L, fermant également la seconde.

Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi-hauteur,

remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de Charles

le Téméraire lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la

guerre helvétique. Cette tour avait quinze toises de diamètre

extérieurement et se composait d’une batterie basse dont le sol était

placé à une toise en contrebas du niveau supérieur du plateau. On

descendait dans cette batterie basse par une pente, aboutissant à une

salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre gros piliers

cylindriques. Sur cette chambre s’ouvraient trois énormes embrasures

pour trois gros canons. C’est de cette salle octogone que Mrs. Edith

eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était

admirablement fraîche à cause de l’épaisseur des murs, qui était

formidable, la lumière du rocher et l’éblouissante clarté de la mer

pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui

avaient été agrandies en carré et formaient maintenant des fenêtres

garnies, elles aussi, de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont

l’oncle de Mrs. Edith s’était emparé pour y travailler et y caser ses

nouvelles collections, avait un terre-plein merveilleux où la

châtelaine avait fait transporter de la terre arable, des plantes et

des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus étonnant jardin

suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de feuilles sèches

de palmiers, formait là un heureux abri. J’ai marqué, sur le plan,

d’une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments qui

avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, agencés et

restaurés pour l’habitation immédiate.

Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n’avait réparé en C’,

au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes

de passage. C’est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à

M. et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous

aurons à parler d’une façon plus particulière.

Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient

réservées au vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au

premier étage de la Louve, au-dessous du ménage Rance.

Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit

traverser des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux

murs moisis; mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une

peinture écaillée, une tapisserie en loques, attestaient l’ancienne

splendeur du Château Neuf né de la fantaisie d’un Mortola du grand

siècle. En revanche, nos petites chambres ne rappelaient en rien ce

passé magnifique. Elles en avaient été nettoyées avec un soin qui me

toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis, badigeonnées, laquées de

clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous plurent beaucoup.

J’ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un petit salon.

Comme je faisais le noeud de ma cravate, j’appelai Rouletabille, lui

demandant s’il était prêt. Je n’obtins aucune réponse. J’allai dans sa

chambre, et je constatai avec surprise qu’il en était déjà parti. Je me

mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur la Cour de

Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par son

grand eucalyptus, dont, à cette heure, l’odeur forte montait jusqu’à

moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j’apercevais l’immense étendue

des eaux silencieuses. La mer était devenue d’un bleu un peu sombre à

la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient visibles à

l’horizon de la côte italienne, s’accrochant déjà à la pointe

d’Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans les

cieux. Je n’avais observé encore un pareil silence et une pareille

immobilité de la nature qu’à la minute qui précède les plus violents

orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n’avions rien

de tel à craindre, et la nuit s’annonçait, décidément, sereine…

Mais quelle est cette ombre apparue? D’où vient ce spectre qui glisse

sur les eaux? Debout, à l’avant d’une petite barque qu’un pêcheur fait

avancer au rythme lent de ses deux rames, j’ai reconnu la silhouette de

Larsan! Qui s’y tromperait, qui tenterait de s’y tromper? Ah! il n’est

que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce soir

étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante

coquetterie à s’exhiber dans toute sa figure d’autrefois, qu’il ne les

renseignerait pas davantage en leur criant: «C’est moi!»

Oh! oui, c’est lui! c’est lui! C’est le grand Fred. La barque,

silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort.

Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle

dirige sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières

des Rochers Rouges[1]. Et l’homme est toujours debout, les bras

croisés, la tête tournée vers la tour, apparition diabolique au seuil

de la nuit qui, lente et sournoise, s’approche de lui par derrière,

l’enveloppe de sa gaze légère et l’emporte.

Maintenant, en baissant les yeux, j’aperçois deux ombres dans la Cour

du Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la petite porte

de la Tour Carrée. L’une de ces ombres, la plus grande, retient l’autre

et supplie. La plus petite voudrait s’échapper; on dirait qu’elle est

prête à prendre son élan vers la mer. Et j’entends la voix de Mme

Darzac qui dit:

«Prenez garde! C’est un piège qu’il vous tend. Je vous défends de me

quitter, ce soir!…»

Et la voix de Rouletabille:

«Il faudra bien qu’il aborde au rivage. Laissez-moi courir au rivage!

— Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde.

— Tout ce qu’il faudra.»

Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée:

«Je vous défends de toucher à cet homme!»

Et je n’entends plus rien.

Je suis descendu et j’ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la

margelle du puits. Je lui ai parlé, et il ne m’a pas répondu, comme il

lui arrive quelquefois. Je m’en fus dans la baille, et là, je

rencontrai M. Darzac qui vint à moi, fort agité. Il me cria de loin:

«Eh bien! L’avez-vous vu?

— Oui, je l’ai vu, fis-je.

— Et elle, elle, savez-vous si elle l’a vu?

— Elle l’a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé! Quelle

audace!»

Robert Darzac en tremblait encore de l’avoir vu. Il me dit qu’aussitôt

qu’il l’avait aperçu, il avait couru comme un fou au rivage, mais qu’il

n’était pas arrivé à temps à la pointe de Garibaldi et que la barque

avait disparu comme par enchantement. Mais déjà Robert Darzac me

quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de l’état d’esprit dans

lequel il allait la retrouver. Cependant, il revenait presque aussitôt,

triste et abattu. La porte de son appartement était fermée. Sa femme

désirait être seule un instant.

«Et Rouletabille? demandai-je.

— Je ne l’ai pas vu!»

Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui avait

emporté Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour détourner

le cours de ses pensées, je lui posai quelques questions sur le ménage

Rance, auxquelles il finit par répondre.

C’est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le

procès de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et

comment, un beau soir, il s’était trouvé dans un banquet de famille, à

côté d’une jeune personne romanesque qui l’avait séduit immédiatement

par un tour d’esprit littéraire qu’il avait rarement rencontré chez ses

belles compatriotes. Elle n’avait rien de ce type alerte, désinvolte,

indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si

en honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique,

d’une pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes

de Walter Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori.

Ah! certes, elle retardait, elle retardait d’une façon délicieuse.

Comment cette figure délicate parvint-elle à impressionner si vivement

Arthur Rance qui avait tant aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là

les secrets du coeur. Toujours est-il que, se sentant devenir amoureux,

Arthur Rance en avait profité, ce soir-là, pour se griser

abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise, laisser

échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à

haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur

Rance faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait

qu’il ne boirait plus que de l’eau: il devait tenir ce serment.

Arthur Rance connaissait de longue date l’oncle, ce vieux brave homme

de Munder, le vieux Bob, comme on l’avait surnommé à l’Université, un

type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures

d’explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme

un mouton, mais n’avait pas son pareil pour chasser le tigre des

pampas. Il avait passé la moitié de son existence de professeur au sud

du Rio-Negro, chez les Patagons, à la recherche de l’homme tertiaire ou

tout au moins de son squelette, non point de l’anthropopithèque ou de

quelque autre pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe,

mais bien de l’homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de

nos jours la planète, de l’homme, enfin, contemporain des prodigieux

mammifères qui sont apparus sur le globe avant l’époque quaternaire. Il

revenait généralement de ces expéditions avec quelques caisses de

cailloux et un bagage respectable de tibias et de fémurs sur lesquels

le monde savant bataillait, mais aussi avec une riche collection de

«peaux de lapin», comme il disait, qui attestait que le vieux savant à

lunettes savait encore se servir d’armes moins préhistoriques que la

hache en silex ou le perçoir du troglodyte. Aussitôt de retour à

Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se courbait sur ses

bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un «rond de cuir», dictait

son cours, s’amusant à faire sauter dans les yeux de ses plus proches

élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se servait jamais,

mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il avait atteint son

but — qu’il visait — on voyait apparaître au-dessus de son pupitre sa

bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes d’or, le large rire

silencieux de sa bouche joviale.

Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui-même,

qui avait été l’élève du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis

de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et,

si je les rapporte si complètement ici, c’est que, par une suite de

circonstances fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux

Rochers Rouges.

Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté

et où il se conduisit d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée

peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait de recevoir de

fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se

décidait pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre,

il lui disait qu’il était bien malade et qu’il désespérait de la revoir

avant de mourir. On pourrait être tenté de penser qu’une nièce au coeur

tendre, dans ces conditions, eût pu s’abstenir de paraître à un

banquet, si familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de

son oncle, avait tant reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était

revenu de si loin, toujours si bien portant, qu’on ne lui tiendra

certainement point rigueur de ce que sa tristesse ne l’eût point, ce

soir-là, retenue à la maison. Cependant, trois mois plus tard, sur une

nouvelle lettre, elle décida de partir et d’aller rejoindre, toute

seule, son oncle, au fond de l’Araucanie. Pendant ces trois mois, il

s’était passé des événements mémorables. Miss Edith avait été touchée

des remords d’Arthur Rance et de sa persistance à ne plus boire que de

l’eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes d’intempérance de

ce gentleman n’avaient été prises qu’à la suite d’un désespoir d’amour,

et cette circonstance lui avait plu par-dessus tout. Ce caractère

romanesque dont j’ai parlé tout à l’heure devait servir rapidement les

desseins d’Arthur Rance; et, au moment du départ de Miss Edith pour

l’Araucanie, nul ne s’étonna de ce que l’ancien élève du vieux Bob

accompagnât sa nièce. Si les fiançailles n’étaient pas encore

officielles, c’est qu’elles n’attendaient pour le devenir que la

bénédiction du géologue. Miss Edith et Arthur Rance retrouvèrent à

San-Luis l’excellent oncle. Il était d’une humeur charmante et d’une

santé florissante. Rance, qui ne l’avait pas revu depuis si longtemps,

eut le toupet de lui dire qu’il avait rajeuni, ce qui est le plus

habile des compliments. Aussi, quand sa nièce lui eut appris qu’elle

s’était fiancée à ce charmant garçon, la joie de l’oncle fut

remarquable. Tous trois revinrent à Philadelphie où le mariage fut

célébré. Miss Edith ne connaissait pas la France. Arthur Rance décida

d’y faire leur voyage de noces. Et c’est ainsi qu’ils trouvèrent, comme

il sera conté tout à l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux

environs de Menton, non point en France, mais à cent mètres de la

frontière, en Italie, devant les Rochers Rouges.

La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous,

nous nous dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce

soir-là, était servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le

vieux Bob, absent du fort d’Hercule, Mrs. Edith nous demanda si

quelqu’un de nous avait aperçu une petite barque qui avait fait le tour

du château et dans laquelle se trouvait un homme debout. L’attitude

singulière de cet homme l’avait frappée. Comme personne ne lui

répondit, elle reprit:

«Oh! je saurai qui c’est, car je connais le marin qui conduisait la

barque. C’est un grand ami du vieux Bob.

— Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame?

— Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens

du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter

dans leur impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela

veut dire: «Le bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n’est-ce pas?»

VII

De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour

défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie

Rouletabille n’eut même point la politesse de demander l’explication de

cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les plus sombres

réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les

grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous

galvaniser. Il y avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui

auraient dû être la gaieté de l’heure, et rayonner de la joie de vivre.

Le repas fut des plus tristes. Le spectre de Larsan planait sur les

convives, même sur celui d’entre nous qui ne le savait point si proche.

Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis

qu’il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se

débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer beaucoup, en

prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus

malheureuse de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout

perdu: sa foi dans la science, l’amour du travail, et — ruine plus

affreuse que toutes les autres — la religion de sa fille. Il avait tant

cru en elle! Elle avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil.

Il l’avait associée pendant tant d’années, vierge sublime, à sa

recherche de l’inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de

cette définitive volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à

quiconque eût pu l’éloigner de son père et de la science! Et, quand il

en était encore à considérer avec extase un pareil sacrifice, il

apprenait que, si sa fille refusait de se marier, c’est qu’elle l’était

déjà à un Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à

son père et de lui confesser un passé qui devait, aux yeux du

professeur déjà averti par le mystère du Glandier, éclairer le présent

d’un éclat bien tragique, le jour où, tombant à ses pieds et embrassant

ses genoux, elle lui avait raconté le drame de son coeur et de sa

jeunesse, le professeur Stangerson avait serré dans ses bras tremblants

son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon sur sa tête

adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait expié

sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu’elle ne lui

avait jamais été plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle

avait souffert. Et elle s’en était allée un peu consolée. Mais lui,

resté seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l’homme

seul! Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux!

Il l’avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait

été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde

s’efforçait-elle de réchauffer son père d’une tendresse plus ardente.

Elle sentait bien qu’il ne lui appartenait plus, que son regard se

détournait d’elle, que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image

qui n’était plus la sienne, mais qui l’avait été, hélas! Et que, s’ils

revenaient à elle, à elle Mme Darzac, c’était pour apercevoir à ses

côtés, non point la figure respectée d’un honnête homme, mais la

silhouette éternellement vivante, éternellement infâme, de l’autre! De

celui qui avait été le premier mari, de celui qui lui avait volé sa

fille!… Il ne travaillait plus!… Le grand secret de la Dissociation de

la matière qu’il s’était promis d’apporter aux hommes retournerait au

néant d’où, un instant, il l’avait tiré, et les hommes iraient,

répétant pendant des siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo

nihil!

Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il

nous était servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux

candélabres de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de

tapisseries d’Orient et contre lesquels s’appuyaient de vieilles

armoires datant de la première invasion sarrasine, et des sièges à la

Dagobert.

À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient les

causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac

étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait

évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne

datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé

était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une

parole. Mme Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation,

échangeait quelques réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je

ajouter même, à ce propos, qu’après la scène à laquelle j’avais assisté

du haut de ma fenêtre entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à

voir celle-ci plus atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante

d’un Larsan surgi des eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais

une remarquable différence entre l’aspect effaré sous lequel elle nous

était apparue précédemment à la gare, par exemple, et celui-ci qui

était presque entièrement de sang-froid. On eût dit que cette

apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis part, dans la

soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut de mon

avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus simple.

Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la

certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime

de l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à

lui rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre

de Larsan vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle

avait eue avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais

ma toilette, elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait

hantée par cette idée qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me

racontant cette entrevue, m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque

tranquillité qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait

Robert Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux

avaient bien vu clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert

Darzac ne lui avait dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle

n’en fût épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à

Rouletabille de venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui

ressemblait à s’y méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de

Rouletabille et les avait soudain couvertes de baisers, comme une mère

fait, dans un accès de gloutonnerie adorable, aux mains de son tout

petit enfant. Évidemment, elle était instinctivement reconnaissante au

jeune homme vers lequel elle se sentait irrésistiblement portée par

toutes les forces mystérieuses de son être maternel, de ce qu’il

repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait toujours autour d’elle et

qui, de temps en temps, revenait frapper à sa porte. C’est dans ce

moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en même temps, par la fenêtre

de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. Ils l’avaient

d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. Puis un cri de rage

s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille et celui-ci avait

voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons vu comment

Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur le parapet…

Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de Larsan,

mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle

d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne

voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était!

À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants

impatiente, Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M.

Darzac les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle était

pleine d’attention, le servant elle-même, avec un admirable et sérieux

sourire, veillant à ce qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche

trop brusque d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois

bien le constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de

me rappeler que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour

rappeler à Mme Darzac qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean

Roussel-Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines

lois transatlantiques, devant les hommes.

Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup

affreux à un bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait

pleinement réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement,

devons-nous appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de

Mathilde, que ce n’est point seulement l’état de désarroi où se

trouvait son esprit à la suite de la réapparition de Larsan, qui

l’incita à faire comprendre à Robert Darzac, le premier soir où ils se

trouvèrent face à face — enfin seuls! — dans l’appartement de la Tour

Carrée, que cet appartement était assez vaste pour y loger séparément

leurs deux désespoirs; mais ce fut encore le sentiment du devoir,

c’est-à-dire de ce qu’ils se devaient chacun à tous deux, qui leur

dicta la plus noble et la plus auguste des décisions! J’ai déjà dit que

Mathilde Stangerson avait été très religieusement élevée, non point par

son père qui était assez indifférent sur ce chapitre, mais par les

femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les études

auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du professeur,

n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur s’était bien gardé

d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos, l’esprit de sa fille.

Celle-ci avait conservé, même au moment le plus redoutable de la

création du néant, théorie sortie du cerveau de son père, ainsi que

celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des

Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout

venait de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à

ce rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se

rapprochait d’une façon singulière des fameux atomes crochus des

anciens, il restait à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas

été créé par Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était

le sien, le seul qui eût son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais

peut-être passé sous silence les théories religieuses de Mathilde si

elles n’avaient été d’un appoint certain dans les résolutions qu’elle

eut à prendre vis-à-vis de son nouvel époux devant les hommes, quand il

lui fut révélé que son mari devant Dieu était encore de ce monde. La

mort de Larsan ayant paru certaine, elle était allée à une nouvelle

bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son confesseur, en veuve. Et

voilà qu’elle n’était plus veuve, mais bigame devant Dieu! Au surplus,

une telle catastrophe n’était point irrémédiable et elle dut elle-même

faire luire aux yeux attristés de ce pauvre M. Darzac la perspective

d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il convient par la cour de

Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait incontinent,

soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède, M. et

Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à

Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la

Tour Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être

point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et

les soins consolateurs de Mathilde.

Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en

soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes

yeux s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur-William Rance, et ma

pensée déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le

maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à

parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt,

s’excusa, et sortit.

«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!»

On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme —

étaient les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des-Bois.

J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille

les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de

complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur

reconnaissance pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des

plus grandes, et Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur

dévouement. M. Stangerson répondit à mon interpellation en m’apprenant

que tous ses domestiques avaient quitté le Glandier qu’il avait à

jamais abandonné. Comme les Rance avaient besoin de concierges pour le

fort d’Hercule, le professeur avait été heureux de leur céder ces

loyaux serviteurs dont il n’avait jamais eu à se plaindre, en dehors

d’une petite histoire de braconnage qui avait failli tourner si mal

pour eux. Maintenant, ils logeaient dans l’une des tours de la poterne

d’entrée dont ils avaient fait leur loge et d’où ils surveillaient le

mouvement d’entrée et de sortie du fort d’Hercule.

Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître

d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot: c’était

donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence aux Rochers

Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du reste —

que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes

pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais

consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M.

Darzac.

Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait

si cette absence ne coïncidait point avec quelque événement important

relatif au retour de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et,

parce que Mathilde se montrait fâcheusement impressionnée, je vis bien

que Mr Arthur Rance crut bon de manifester, lui aussi, un discret émoi.

Ici, il est bon de dire que Mr Arthur Rance et sa femme n’étaient point

au courant de tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson.

On avait, naturellement, jugé inutile de leur faire part du mariage

secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. C’était là un

secret de famille. Mais ils savaient mieux que n’importe qui — Arthur

Rance pour avoir été mêlé au drame du Glandier, et sa femme parce que

son mari le lui avait raconté — avec quel acharnement le célèbre agent

de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être un jour Mme Darzac.

Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux yeux d’Arthur

Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point s’étonner qu’un

homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde que le phrénologue

américain n’eût point cherché à l’attitude de Larsan d’autre

explication que celle d’un amour furieux et sans espoir. Quant à Mrs.

Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les raisons du

drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait

bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu

qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui

d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que

j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait: «Mais, enfin!

qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des sentiments

aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes, pendant de

si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour laquelle,

policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour laquelle

on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui n’ai su

que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais jamais eu si

elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle n’a même plus la

jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la regarder encore!»

Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait son mari

regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse

Mrs. Edith!

Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire

au lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur

de chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans

l’étrange et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui

enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux Bob,

ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra. C’est

que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi considérable, de ne

peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur apparition au

cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les

alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de

paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension!

Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur

avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni

moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à

lui-même qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille.

Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et nous

nous levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre pensée qui

était des plus troubles. Mathilde s’enquit immédiatement de

Rouletabille quand elle fut sortie de la Louve, et je l’accompagnai

jusqu’à l’entrée du fort. M. Darzac et Mrs. Edith nous suivaient. M.

Stangerson avait pris congé de nous. Arthur Rance, qui avait un instant

disparu, vint nous rejoindre comme nous arrivions sous la voûte. La

nuit était claire, toute illuminée de lune. Cependant, on avait allumé

des lanternes sous la voûte qui retentissait de grands coups sourds. Et

nous entendîmes la voix de Rouletabille qui encourageait ceux qui

l’entouraient: «Allons! encore un effort!» disait-il, et des voix,

après la sienne, se mettaient à haleter comme font les marins qui

halent les barques sur la jetée, à l’entrée des ports. Enfin, un grand

tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une cloche.

C’étaient les deux vantaux de l’énorme porte de fer qui venaient de se

rejoindre pour la première fois, depuis plus de cent ans.

Mrs. Edith s’étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et demanda

ce qu’était devenue la grille qui faisait jusqu’alors fonction de

porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle comprit qu’elle

n’avait qu’à se taire, ce qui ne l’empêcha point de murmurer:

«Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un siège?» Mais

Rouletabille entraînait déjà tout notre groupe dans la baille, et nous

annonçait, en riant, que, si nous avions par hasard le désir d’aller

faire un tour en ville, il fallait pour ce soir-là y renoncer, attendu

que ses ordres étaient donnés et que nul ne pouvait plus sortir du

château, ni y entrer. Le père Jacques, ajouta-t-il, toujours en

affectant de plaisanter, était chargé par lui d’exécuter la consigne et

chacun savait qu’il était impossible de séduire ce vieux serviteur.

C’est ainsi que j’appris que le père Jacques, que j’avais connu au

Glandier, avait accompagné le professeur Stangerson à qui il servait de

valet de chambre. La veille, il avait couché dans un petit cabinet de

la Louve, attenant à la chambre de son maître, mais Rouletabille avait

changé tout cela, et c’était le père Jacques, maintenant, qui avait

pris la place des concierges dans la tour A.

«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée.

— Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre

d’entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour Carrée!…

répondit Rouletabille.

— Mais la Tour Carrée n’a pas besoin de concierges! s’écria Mrs. Edith,

dont l’ahurissement était sans bornes.

— C’est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter sans

explication.

Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu’il devait

mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si l’on

prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, on ne

pouvait guère y parvenir sans l’aide intelligente de Mrs. Edith. Enfin,

il était bon que chacun, désormais, au fort d’Hercule, fût préparé à

tout, autrement dit, ne fût surpris par rien!

Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes à la

poterne du jardinier. J’ai dit que cette poterne H commandait l’entrée

de la seconde cour; mais il y avait beau temps qu’à cet endroit le

fossé avait été comblé. Autrefois, il y avait là un pont-levis.

Rouletabille, à notre grande stupéfaction, déclara que le lendemain il

ferait dégager le fossé et rétablir le pont-levis!

Dans le moment même, il s’occupait de faire fermer, par les gens du

château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en attendant

mieux, faite de planches et de vieux bahuts que l’on avait sortis de la

bâtisse du jardinier. Ainsi, le château se barricadait et Rouletabille

était seul maintenant à en rire tout haut; car Mrs. Edith, mise

rapidement au courant par son mari, ne disait plus rien, se contentant

de s’amuser in petto prodigieusement de ces visiteurs qui

transformaient son vieux château fort en place imprenable parce qu’ils

redoutaient l’approche d’un homme, d’un seul homme!… C’est que Mrs.

Edith ne connaissait point cet homme-là et qu’elle n’avait pas passé

par le Mystère de la Chambre Jaune! Quant aux autres — et Arthur Rance

lui-même était de ceux-là — ils trouvaient tout naturel et absolument

raisonnable que Rouletabille les fortifiât contre l’inconnu, contre le

mystère, contre l’invisible, contre ce on ne savait quoi qui rôdait

dans la nuit, autour du fort d’Hercule!

À cette poterne, Rouletabille n’avait placé personne, car il se

réservait ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il pouvait

surveiller et la première et la seconde cour. C’était un point

stratégique qui commandait tout le château. On ne pouvait parvenir du

dehors jusqu’aux Darzac qu’en passant d’abord par le père Jacques, en

A, par Rouletabille en H, et par le ménage Bernier qui veillait sur la

porte K de la Tour Carrée. Le jeune homme avait décidé que les

veilleurs désignés ne se coucheraient pas. Comme nous passions près du

puits de la Cour du Téméraire, je vis à la clarté de la lune qu’on

avait dérangé la planche circulaire qui le fermait. Je vis aussi, sur

la margelle, un seau attaché à une corde. Rouletabille m’expliqua qu’il

avait voulu savoir si ce vieux puits correspondait avec la mer et qu’il

y avait puisé une eau absolument douce, preuve que cette eau n’avait

aucune relation avec l’élément salé. Il fit quelques pas alors avec Mme

Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra dans la Tour Carrée. M.

Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec nous, ainsi qu’Arthur

Rance. Quelques phrases d’excuses à l’adresse de Mrs. Edith firent

comprendre à celle-ci qu’on la priait poliment de s’aller coucher, ce

qu’elle fit d’une grâce assez nonchalante et en saluant Rouletabille

d’un ironique: «Bonsoir, monsieur le capitaine!»

Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna vers

la poterne, dans la petite chambre du jardinier; c’était une pièce fort

obscure, basse de plafond, où l’on se trouvait merveilleusement blottis

pour voir sans être vus. Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille

et moi, dans la nuit, sans même avoir allumé une lanterne, nous tînmes

notre premier conseil de guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom

donner à cette réunion d’hommes effarés, réfugiés derrière les pierres

de ce vieux château guerrier.

«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille;

personne ne nous entendra et nous ne serons surpris par personne. Si

l’on parvenait à franchir la première porte gardée par le père Jacques

sans qu’il s’en aperçût, nous serions immédiatement avertis par

l’avant-poste que j’ai établi au milieu même de la baille, dissimulé

dans les ruines de la chapelle. Oui, j’ai placé là votre jardinier,

Mattoni, Monsieur Rance. Je crois, à ce qu’on m’a dit, qu’on peut être

sûr de cet homme? Dites-moi, je vous prie, votre avis?…»

J’écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison.

C’était vrai qu’il s’improvisait notre capitaine et voilà que,

d’emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles d’assurer la

défense de la place. Certes! j’imagine qu’il n’avait point envie de la

rendre, à n’importe quel prix, et qu’il était parfaitement disposé à se

faire sauter en notre compagnie, plutôt que de capituler. Ah! le brave

petit gouverneur de place que c’était là! Et, en vérité, il fallait

être tout à fait brave pour entreprendre de défendre le fort d’Hercule

contre Larsan, plus brave que s’il se fût agi de mille assiégeants,

comme il arriva à l’un des comtes de la Mortola qui n’eût, pour

débarrasser la place, qu’à faire donner grosses pièces, couleuvrines et

bombardes et puis à charger l’ennemi déjà à moitié défait par le feu

bien dirigé d’une artillerie qui était l’une des plus perfectionnées de

l’époque. Mais là, aujourd’hui, qui avions-nous à combattre? Des

ténèbres! Où était l’ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni

viser, ne sachant où était le but, ni encore moins prendre l’offensive,

ignorant où il fallait porter nos coups? Il ne nous restait qu’à nous

garder, à nous enfermer, à veiller et à attendre!

Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu’il répondait de son

jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d’être couvert de

ce côté, prit son temps pour nous expliquer d’abord d’une façon

générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira trois ou quatre

bouffées rapides et dit:

«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s’être montré si

insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme pour

nous défier, s’en tiendra à cette manifestation platonique? Se

contentera-t-il d’un succès moral qui aura porté le trouble, la terreur

et le découragement dans une partie de la garnison? Et

disparaîtra-t-il? Je ne le pense pas, à vrai dire. D’abord, parce que

ce n’est point dans son caractère essentiellement combatif, et qui ne

se satisfait pas avec des demi-succès, ensuite parce que rien ne le

force à disparaître! Songez qu’il peut tout contre nous, mais que nous

ne pouvons rien contre lui, que nous défendre et frapper, si nous le

pouvons, quand il le voudra bien! Nous n’avons, en effet, aucun secours

à attendre du dehors. Et il le sait bien; c’est ce qui le fait si

audacieux et si tranquille! Qui pouvons-nous appeler à notre aide?

— Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, car

il pensait bien que, si cette hypothèse n’avait pas été encore

envisagée par Rouletabille, c’est qu’il devait y avoir quelque obscure

raison à cela.

Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n’était point

non plus exempt de reproche. Et il dit, d’un ton glacé qui renseigna

définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa proposition:

«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n’ai point, à Versailles,

sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, aux Rochers

Rouges, à la justice italienne.»

Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l’ai dit, le premier mariage de

la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous,

toute l’impossibilité où nous étions de révéler l’existence de Larsan

sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie de

Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le pire des scandales et la plus

redoutable des catastrophes; mais certains incidents inexpliqués du

procès de Versailles avaient dû suffisamment le frapper pour qu’il fût

à même de saisir que nous redoutions par-dessus tout d’intéresser à

nouveau le public à ce que l’on avait appelé Le Mystère de Mademoiselle

Stangerson.

Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait par un

de ces secrets terribles qui décident de l’honneur ou de la mort des

gens, en dehors de toutes les magistratures de la terre.

Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais

ce salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à

combattre pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui

s’inquiète peu des raisons de la bataille, du moment qu’il meure pour

sa belle. Du moins, j’interprétai ainsi son geste, persuadé que

l’Américain, malgré son récent mariage, était loin d’avoir oublié son

ancienne passion.

Le parfum de la dame en noir · 第 11 / 30 题