«Merci d’être venus!»
Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre
compartiment, dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les
rideaux, ce qui nous isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait
chez nous et que le train se fût remis en marche, il parla enfin. Son
émotion était telle que sa voix en tremblait.
«Eh bien, fit-il, il n’est pas mort!
— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en
êtes-vous sûr?
— Je l’ai vu comme je vous vois.
— Et Mme Darzac aussi l’a vu?
— Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu’elle arrive à croire à
quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu’elle redevienne folle, la
malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu’est-ce
que cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il
encore?…»
Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M.
Darzac. Le coup qu’il craignait l’avait frappé. Il en restait affalé
dans son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac
reprit:
«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le
joindra, on lui demandera ce qu’il veut… et tout l’argent qu’il voudra,
on le lui donnera… ou alors, je le tue! C’est simple!… Je crois que
c’est ce qu’il y a de plus simple!… N’est-ce pas votre avis?…»
Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre.
Rouletabille, dominant son émotion par un effort visible, engagea M.
Darzac à essayer de se calmer et à nous raconter par le menu tout ce
qui s’était passé depuis son départ de Paris.
Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même,
ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux
compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux
compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans
l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme
Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier
compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le
voyage de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient
dîné au buffet. Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures
vingt-sept, M. Stangerson ne quittait Dijon qu’à sept heures huit et
les Darzac à sept heures exactement.
Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le
quai même de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés
dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient
restés à la fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ
du train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur
Stangerson, sur le quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme
Darzac. De Dijon à Bourg, ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le
compartiment adjacent à celui dans lequel ils se tenaient et dans
lequel se trouvait le sac de voyage de Mme Darzac. La portière de ce
compartiment, donnant sur le couloir, avait été fermée à Paris,
aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière n’avait
été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni intérieurement au
verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été tiré
intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle
sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans
le compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se
tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par
Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel
je n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement
les conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M.
Stangerson jusqu’à Dijon.
Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident
survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une
heure et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors
descendus, s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la
conversation qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait
omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux
étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce
qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés, puis
elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se promener
devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa
correspondance.
«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé,
j’irai vous rejoindre.»
Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac:
«J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller
rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet.
Aussitôt qu’elle m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes
bras. «Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas
dire autre chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui
dis qu’elle n’avait rien à craindre puisque j’étais là, et je lui
demandai doucement, patiemment, quel avait été l’objet d’une aussi
subite terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses
jambes, et la suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu’il
lui serait impossible d’absorber pour le moment même une goutte d’eau,
et elle claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta,
en s’interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour d’elle
avec épouvante, qu’elle était allée se promener, comme elle me l’avait
dit, devant la gare, mais qu’elle n’avait pas osé s’en éloigner,
pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire. Puis elle était rentrée
dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se dirigeait vers le
buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du train, les
employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon à
côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel
elle avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut
immédiatement aller le fermer, non point qu’elle mît en doute la
probité parfaite de ces honnêtes gens, mais par un geste de prudence
tout naturel en voyage. Elle monta donc dans le wagon, se glissa dans
le couloir et arriva à la portière du compartiment qu’elle s’était
réservé, et dans lequel nous n’étions point entrés depuis notre départ
de Paris. Elle ouvrit cette portière, et, aussitôt, elle poussa un
horrible cri. Or ce cri ne fut pas entendu, car il n’était resté
personne dans le wagon et un train passait dans ce moment, remplissant
la gare de la clameur de sa locomotive. Qu’était-il donc arrivé? Cette
chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans le compartiment, la petite
porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à demi tirée à
l’intérieur de ce compartiment, s’offrant de biais au regard de la
personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte était
ornée d’une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait d’apercevoir la
figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à son secours, et
fuyant si précipitamment qu’en bondissant hors du wagon elle tomba à
deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au buffet,
dans l’état que je vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces choses, mon
premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce que je ne le voulais
pas, l’événement étant trop horrible, ensuite parce que j’avais le
devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire celui qui
n’y croyait pas! Est-ce que Larsan n’était pas mort, et bien mort?… En
vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait point de
doute pour moi qu’il n’y avait eu dans tout ceci qu’un effet de glace
et d’imagination. Je voulus naturellement m’en assurer et je lui offris
d’aller immédiatement avec elle dans son compartiment pour lui prouver
qu’elle avait été victime d’une sorte d’hallucination. Elle s’y opposa,
me criant que ni elle, ni moi, ne retournerions jamais dans ce
compartiment et que, du reste, elle se refusait à voyager cette nuit!
Elle disait tout cela par petites phrases hachées… Elle ne retrouvait
pas sa respiration… Elle me faisait une peine infinie… Plus je lui
disais qu’une telle apparition était impossible, plus elle insistait
sur sa réalité! Je lui dis encore qu’elle avait bien peu vu Larsan lors
du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne connaissait pas
assez cette figure-là pour être sûre de ne s’être point trouvée en face
de l’image de quelqu’un qui lui ressemblait! Elle me répondit qu’elle
se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que celle-ci lui était
apparue dans deux circonstances telles qu’elle ne l’oublierait jamais,
dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de l’affaire de la
galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même où, dans sa
chambre, on était venu m’arrêter! Et puis, maintenant qu’elle avait
appris qui était Larsan, ce n’étaient point seulement les traits du
policier qu’elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le type
redoutable de l’homme qui n’avait cessé de la poursuivre depuis tant
d’années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne, qu’elle venait
de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant dans la glace,
avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son grand
front dénudé!… Elle s’accrochait à moi comme si elle eût redouté une
séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m’avait entraîné
sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la
main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare…
Celui-ci fut aussi effrayé que moi de voir l’état de la malheureuse. Je
me disais: «Elle va redevenir folle!» J’expliquai au chef de gare que
ma femme avait eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le
priais de veiller sur elle pendant que je me rendrais dans le
compartiment moi-même pour tâcher de m’expliquer ce qui l’avait
effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors… continua Robert Darzac, je suis
sorti du bureau du chef de gare, mais je n’en étais pas plutôt sorti
que j’y rentrais, refermant sur nous la porte précipitamment. Je devais
avoir une mine singulière, car le chef de gare me considéra avec une
grande curiosité. C’est que, moi aussi, je venais de voir Larsan! Non!
non! ma femme n’avait pas rêvé tout éveillée… Larsan était là, dans la
gare… sur le quai, derrière cette porte.»
Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de
cette vision personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il
se passa la main sur le front, poussa un soupir, reprit:
«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le
bec de gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous
guettait… et, chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire,
on eût dit qu’il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui
m’avait fait refermer la porte devant cette apparition était purement
instinctif. Quand je rouvris cette porte, décidé à aller droit au
misérable, il avait disparu!… Le chef de gare croyait avoir affaire à
deux fous. Mathilde me regardait agir sans prononcer une parole, les
yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle revint à la réalité des
choses pour s’enquérir s’il y avait loin de Bourg à Lyon et quel était
le prochain train qui s’y rendait. En même temps, elle me priait de
donner des ordres pour nos bagages; et elle me demandait de lui
accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt possible. Je ne
voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une objection
quelconque à ce nouveau projet, j’entrai immédiatement dans ses vues.
Du reste, maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres yeux, oui,
oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage
était devenu impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami, ajouta M.
Darzac en se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous
courions désormais un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques
dangers dont vous seul pouviez nous sauver, s’il en était temps encore.
Mathilde me fut reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris
immédiatement toutes dispositions pour rejoindre sans plus tarder son
père, et elle me remercia avec une grande effusion quand elle sut que
nous allions pouvoir prendre quelques minutes plus tard — car tout ce
drame avait à peine duré un quart d’heure — le train de neuf heures
vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à dix heures environ, et, en consultant
l’indicateur des chemins de fer, nous constations que nous pouvions
ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson. Mathilde m’en marqua encore
une grande gratitude, comme si j’avais été réellement responsable de
cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis un peu de calme quand
le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment d’y prendre
place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous passions
justement sous le bec de gaz où m’était apparu Larsan, je la sentis
encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous,
mais je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait
encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble
cependant augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais
d’entrer dans un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs.
Sous prétexte d’aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant
au milieu de ces gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que
vous avez reçue. Je ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je
continuais à prétendre que ses yeux l’avaient certainement trompée, et
parce que, pour rien au monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une
pareille résurrection. Du reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma
femme, qu’on n’avait pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que
nous échangeâmes concernèrent le secret que nous devions garder sur
tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en aurait conçu un chagrin
peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de celui-ci en nous
découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui raconta qu’à
cause d’un grave accident de chemin de fer, barrant la ligne de Culoz,
nous avions décidé, puisqu’il fallait nous résoudre à un détour, de le
rejoindre, et d’aller passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance
et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du reste,
par ce fidèle ami de la famille.»
… À ce propos, il serait peut-être temps d’apprendre au lecteur, quitte
à interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William
Rance qui, comme je l’ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune,
avait nourri pendant de si longues années un amour sans espoir pour
Mlle Stangerson, y avait si bien renoncé, qu’il avait fini par convoler
en justes noces avec une jeune Américaine qui ne rappelait en rien la
mystérieuse fille de l’illustre professeur.
Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore
retenue dans une maison de santé des environs de Paris, où elle
achevait de se guérir, on apprit, un beau jour, que M. William Arthur
Rance allait épouser la nièce d’un vieux géologue de l’Académie des
sciences de Philadelphie. Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion
pour Mathilde et qui en avaient mesuré toute l’importance jusque dans
les excès qu’elle détermina — elle avait pu faire, un moment, d’un
homme, jusqu’à ce jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique —
ceux-là prétendirent que Rance se mariait par désespoir et n’augurèrent
rien de bon d’une union aussi inattendue. On racontait que l’affaire,
qui était bonne pour Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche,
s’était conclue d’une façon assez bizarre. Mais ce sont là des
histoires que je vous raconterai quand j’aurai le temps. Vous
apprendrez alors aussi par quelle suite de circonstances, les Rance
étaient venus se fixer aux Rochers Rouges, dans l’antique château fort
de la presqu’île d’Hercule dont ils s’étaient rendus, l’automne
précédent, propriétaires.
Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant
de raconter son étrange voyage.
«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre
ami, ma femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à
ce que nous lui racontions et qu’au lieu de se réjouir de nous revoir
il en était tout attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie.
Son père voyait bien qu’il s’était passé, depuis que nous l’avions
quitté, quelque chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s’en
apercevait pas et mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi
vint-elle à parler de vous, mon ami (M. Darzac s’adressait à
Rouletabille), et alors, je saisis l’occasion de faire comprendre à M.
Stangerson que, puisque vous ne saviez que faire de votre congé, dans
le moment que nous allions nous trouver tous à Menton, vous seriez très
touché d’une invitation qui vous permettrait de le passer parmi nous.
Ce n’est pas la place qui manque aux Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance
et sa jeune femme ne demandent qu’à vous faire plaisir. Pendant que je
parlais, Mathilde m’approuvait du regard et ma main qu’elle pressa avec
une tendre effusion, me dit la joie que ma proposition lui causait.
C’est ainsi qu’en arrivant à Valence je pus mettre au télégraphe la
dépêche que M. Stangerson, à mon instigation, venait d’écrire et que
vous avez certainement reçue. De toute la nuit, vous pensez bien que
nous n’avons pas dormi. Pendant que son père reposait dans le
compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert mon sac et en avait
tiré un revolver. Elle l’avait armé, me l’avait mis dans la poche de
mon paletot et m’avait dit: «Si on nous attaque, vous nous défendrez!»
Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!… Nous nous
taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient,
les paupières closes dans la lumière, car nous n’osions pas faire de
l’ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au
verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se
faisait entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous
semblait reconnaître son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur
d’y voir surgir encore son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous
pu le tromper?… Lui avions-nous échappé?… Était-il remonté dans le
train de Culoz?… Pouvions-nous espérer cela?… Quant à moi, je ne le
pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais, silencieuse et comme
morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement désespérée, plus
malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur qu’elle
traînait derrière elle, comme une fatalité… J’aurais voulu la consoler,
la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu’il fallait sans
doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe désolé
et je compris qu’il serait plus charitable de me taire. Alors, comme
elle, je fermai les yeux…»
Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est point une relation
approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi,
cette narration si importante que nous fûmes d’accord, à notre arrivée
à Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y
employâmes tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le
soumîmes à M. Robert Darzac qui lui fit subir quelques modifications
sans importance, à la suite de quoi il se trouva tel que je le rapporte
ici.
La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta
aucun incident digne d’être noté. En gare de Menton-Garavan, ils
trouvèrent Mr Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux
époux; mais, quand il sut qu’ils avaient décidé de passer chez lui
quelques jours, aux côtés de M. Stangerson, et d’accepter ainsi une
invitation que M. Darzac, sous différents prétextes, avait jusqu’alors
repoussée, il en marqua une parfaite satisfaction et déclara que sa
femme en aurait une grande joie. Également, il se réjouit d’apprendre
la prochaine arrivée de Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait pas été
sans souffrir de l’extrême réserve avec laquelle, même depuis son
mariage avec Miss Edith Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours
traité. Lors de son dernier voyage à San Remo, le jeune professeur en
Sorbonne s’était borné, en passant, à une visite au château d’Hercule,
faite sur le ton le plus cérémonieux. Cependant, quand il était revenu
en France, en gare de Menton-Garavan, la première station après la
frontière, il avait été salué très cordialement, et gentiment
complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui, avertis du retour
de Darzac par les Stangerson, s’étaient empressés d’aller le surprendre
au passage. En somme, il ne dépendait point d’Arthur Rance que ses
rapports avec les Darzac devinssent excellents.
Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg,
avait jeté bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi
avait transformé leur état d’âme, leur faisant oublier leurs sentiments
de retenue et de circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec
M. Stangerson, qui n’était averti de rien, bien qu’il commençât à se
douter de quelque chose, chez des gens qui ne leur étaient point
sympathiques, mais qu’ils considéraient comme honnêtes et loyaux et
susceptibles de les défendre. En même temps, ils appelaient
Rouletabille à leur secours. C’était une véritable panique. Elle
grandit, d’une façon des plus visibles, chez M. Robert Darzac quand,
arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance
lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît, il se passa un petit
incident que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à
Nice, j’avais sauté sur le quai et m’étais précipité au bureau de la
gare pour demander s’il n’y avait point là une dépêche à mon nom. On me
tendit le papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver
Rouletabille et M. Darzac.
«Lisez», dis-je au jeune homme.
Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut:
«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.»
Rouletabille me regarda et pouffa.
«Ah çà! fit-il. C’est vous qui avez demandé ce renseignement? Qu’est-ce
que vous avez donc cru?
— C’est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l’attitude de Rouletabille,
que l’idée m’est venue que Brignolles pouvait être pour quelque chose
dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous aviez reçues.
Et j’ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner sur les faits
et gestes de cet individu. J’étais très curieux de savoir s’il n’avait
pas quitté Paris.
— Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez
pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan
ressuscité?
— Ça, non!» m’écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me
doutais que Rouletabille se moquait de moi.
La vérité était que j’y avais bien pensé.
«Vous n’en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda tristement
M. Darzac. C’est un pauvre homme, mais c’est un brave homme.
— Je ne le crois pas», protestai-je.
Et je me rejetai dans mon coin. D’une façon générale, je n’étais pas
très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille,
qui s’en amusait souvent. Mais, cette fois, nous devions avoir,
quelques jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point
une nouvelle transformation de Larsan, il n’en était pas moins un
misérable. Et, à ce propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant
hommage à ma clairvoyance, me firent leurs excuses. Mais n’anticipons
pas. Si j’ai parlé de cet incident, c’est aussi pour montrer combien
l’idée d’un Larsan dissimulé sous quelque figure de notre entourage,
que nous connaissions peu, me hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent
prouvé, à ce point de vue, son talent, je dirai même son génie, que je
croyais être dans la note en me méfiant de toutes, de tous. Je devais
comprendre bientôt — et l’arrivée inopinée de Mr Arthur Rance fut pour
beaucoup dans la modification de mes idées — que Larsan avait, cette
fois, changé de tactique. Loin de se dissimuler, le bandit s’exhibait
maintenant, au moins à certains d’entre nous, avec une audace sans
pareille. Qu’avait-il à craindre en ce pays? Ce n’était ni M. Darzac,
ni sa femme qui allaient le dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis.
Son ostentation semblait avoir pour but de ruiner le bonheur des deux
époux qui croyaient être à jamais débarrassés de lui! Mais, en ce
cas-là, une objection s’élevait. Pourquoi cette vengeance? N’eût-il
pas été plus vengé en se montrant avant le mariage? Il l’aurait
empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore pouvions-nous
nous arrêter à cette pensée que le danger d’une telle manifestation à
Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait l’affirmer?
Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans
notre compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de
l’histoire de Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train,
et il vient nous apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si
nous avons gardé, quelque espoir d’avoir perdu Larsan sur la ligne de
Culoz, il va falloir y renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se
trouver en face de Larsan! Et il est venu nous avertir, avant notre
arrivée là-bas, pour que nous puissions nous concerter sur la conduite
à tenir.
«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le
train parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en
nous promenant, jusqu’à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson
donnait le bras à Mme Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la
droite de M. Stangerson qui, par conséquent, se tenait au milieu de
nous. Tout à coup, comme nous nous arrêtions, à la sortie du jardin
public, pour laisser passer un tramway, je me heurtai à un individu qui
me dit: «Pardon, monsieur!» et je tressaillis aussitôt, car j’avais
entendu cette voix-là; je levai la tête: c’était Larsan! C’était la
voix de la cour d’assises! Il nous fixait tous les trois avec ses yeux
calmes. Je ne sais point comment je pus retenir l’exclamation prête à
jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable! Comment je ne m’écriai
point: «Larsan!…» J’entraînai rapidement M. Stangerson et sa fille qui,
eux, n’avaient rien vu; je leur fis faire le tour du kiosque de la
musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur le trottoir,
debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je ne
sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l’ont pas vu!…
— Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac.
— Absolument sûr!… Je feignis un léger malaise; nous montâmes en
voiture et je dis au cocher de pousser son cheval. L’homme était
toujours debout sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand
nous nous mîmes en route.
— Et vous êtes sûr que ma femme ne l’a pas vu? redemanda Darzac, de
plus en plus agité.
— Oh! certain, vous dis-je…
— Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur Darzac,
que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réalité de la
réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions.
— Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l’idée d’une
hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en
arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme.
— En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher Monsieur
Darzac, la dépêche que votre femme m’envoyait.»
Et le reporter lui tendit le télégramme où il n’y avait que ces deux
mots: «Au secours!»
Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré.
«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la tête.
C’est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous
arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M.
Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse
formelle que le professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec
sa fille aux Rochers Rouges jusqu’à son retour, pour des raisons qu’il
devait lui dire plus tard et qu’il n’avait pas encore eu le temps
d’inventer, c’est avec une phrase qui n’était que l’écho de notre
terreur que Mme Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu’elle
eut aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette
impression qu’elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le
serrer dans ses bras. Je vis qu’elle s’accrochait à lui comme un
naufragé s’agrippe à la main qui peut seule le sauver de l’abîme. Et je
l’entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant à
Rouletabille, je l’avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais
d’apparence aussi froide.
VI
Le fort d’Hercule
Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison
qui le voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire
parvenu en ce jardin des Hespérides, dont les pommes d’or excitèrent
les convoitises du vainqueur du monstre de Némée. Je n’aurais peut-être
point cependant, — à l’occasion des innombrables citronniers et
orangers qui, dans l’air embaumé, laissent pendre, au long des
sentiers, par-dessus les clôtures, leurs grappes de soleil, — je
n’aurais peut-être point évoqué le souvenir suranné du fils de Jupiter
et d’Alcmène si, tout, ici, ne rappelait sa gloire mythologique et sa
promenade fabuleuse à la plus douce des rives. On raconte bien que les
Phéniciens, en transportant leurs pénates à l’ombre du rocher que
devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au petit port qu’il
abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap, à une
presqu’île, qui l’ont conservé, ce nom d’Hercule, qui était celui de
leur Dieu; mais, moi, j’imagine que, ce nom, ils l’y trouvèrent déjà et
que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière blonde des
chemins de l’Hellade, s’en furent chercher ailleurs un merveilleux
séjour, tiède et parfumé, pour s’y reposer de leurs aventures, elles
n’en ont point trouvé de plus beau que celui-là. Ce furent les premiers
touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides n’était pas ailleurs,
et Hercule avait préparé la place à ses camarades de l’Olympe en les
débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui voulait conserver la
Côte d’Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis point bien sûr que les
os de l’Elephas antiquus, découverts il y a quelques années au fond des
Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là!
Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au
rivage, nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette
éblouissante du château fort, debout, sur la presqu’île d’Hercule, que
les travaux accomplis sur la frontière ont fait, hélas! disparaître
depuis une dizaine d’années. Les feux obliques du soleil qui allaient
frapper les murs de la vieille Tour Carrée, la faisait éclater sur la
mer comme une cuirasse. Elle semblait garder encore, vieille
sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette baie de Garavan recourbée
comme une faucille d’azur. Et puis, au fur et à mesure que nous
avançâmes, son éclat s’éteignit. L’astre, derrière nous, s’était
incliné vers la crête des monts; les promontoires, à l’occident,
s’enveloppaient déjà, à l’approche du soir, de leur écharpe de pourpre,
et le château n’était plus qu’une ombre menaçante et hostile quand nous
en franchîmes le seuil.
Sur les premières marches d’un étroit escalier qui conduisait à l’une
des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C’était la femme
d’Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la fiancée de
Lammermoor n’était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux
yeux noirs la sauva d’un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux
bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!… Ah! quand on veut faire
figure romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse
incertaine, lointaine, plaintive et mélancolique, il ne faut point
avoir ces yeux-là, my lady! Et votre chevelure est plus noire que
l’aile d’un corbeau. Cette couleur n’est point dans le genre angélique.
Êtes-vous un ange, Edith? Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette
douceur de vos traits ne ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes
ces questions, Edith; mais, quand je vous ai vue pour la première fois,
après avoir été séduit par la délicate harmonie de toute votre blanche
image, immobile sur ce perron de pierre, j’ai suivi le regard noir de
vos yeux qui s’est posé sur la fille du professeur Stangerson, et il
avait un éclat dur qui faisait un contraste étrange avec le timbre
amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre bouche.
La voix de cette jeune femme est d’un charme sûr; la grâce de toute sa
personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux présentations dont
Arthur Rance s’est naturellement chargé, elle répond de la façon la
plus simple, la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille
et moi tentons un effort poli pour conserver notre liberté; nous
formulons la possibilité de gîter ailleurs qu’au château d’Hercule.
Elle a une moue délicieuse, hausse les épaules d’un geste enfantin,
déclare que nos chambres sont prêtes et parle d’autre chose.
«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir!…
Vous allez voir!… Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois… C’est
le seul coin triste d’ici! c’est lugubre! sombre et froid! ça fait
peur! j’adore avoir peur!… Oh! monsieur Rouletabille, vous me
raconterez, n’est-ce pas, des histoires qui me feront peur!…»
Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche comme
une comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce
jardin d’Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles
arceaux fleuris d’une chapelle en ruine. La vaste cour que nous
traversons est si bien garnie de toutes parts de plantes grasses,
d’herbes et de feuillages, de cactus et d’aloès, de lauriers-cerises,
de roses sauvages et de marguerites, qu’on jurerait qu’un printemps
éternel a élu domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château
où se réunissait toute la gent de guerre. Cette cour, de par l’aide des
vents du ciel et de par la négligence des hommes, était devenue
naturellement jardin, un beau jardin fou dans lequel on voit bien que
la châtelaine a fait tailler le moins possible et qu’elle n’a point
tenté de ramener, trop brusquement, à la raison. Derrière toute cette
verdure et tout cet embaumement, on apercevait la plus gracieuse chose
qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous les plus purs
arceaux d’un gothique flamboyant, élevés sur les premières assises de
la vieille chapelle romane; les piliers, habillés de plantes
grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s’élancent de leur gaine
parfumée et recourbent dans l’azur du ciel leur arc brisé, que rien ne
semble plus soutenir. Il n’y a plus de toit à cette chapelle. Et elle
n’a plus de murs… Il ne reste plus d’elle que ce morceau de dentelle de
pierre qu’un miracle d’équilibre retient suspendu dans l’air du soir…
Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe
siècle que les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la
Louve et que rien, ni le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la
guerre, ni le canon, ni la tempête, n’a pu ébranler. Elle est telle
encore qu’elle apparut aux Sarrasins pillards de 1107, qui s’emparèrent
des îles Lérins et qui ne purent rien contre le château d’Hercule;
telle qu’elle se montra à Salagéri et à ses corsaires génois quand,
ceux-ci ayant tout pris du fort, même la Tour Carrée, même le Vieux
Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs ayant fait sauter les
courtines qui la reliaient aux autres défenses, jusqu’à l’arrivée des
princes de Provence qui la délivrèrent. C’est là que Mrs. Edith a élu
domicile.
Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, Arthur
Rance, par exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à
Rouletabille, ils semblent loin, loin de nous. M. Darzac et M.
Stangerson échangent des propos quelconques. Au fond, la même pensée
habite tous ces gens qui ne se disent rien ou qui, lorsqu’ils se disent
quelque chose, se mentent. Nous arrivons à une poterne.
«C’est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation
d’enfantillage, la tour du jardinier. De cette poterne, on découvre
tout le fort, tout le château, le côté nord et le côté sud. Voyez!…»