_Entrent_ CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, CINNA, MÉTELLUS CIMBER ET TRÉBONIUS.
CASSIUS.--Je crains que nous n'ayons trop indiscrètement troublé votre
repos. Bonjour, Brutus: sommes-nous importuns?
BRUTUS.--Je suis levé depuis une heure; j'ai passé toute la nuit sans
dormir. Dites-moi si je connais ceux qui vous accompagnent.
CASSIUS.--Oui, vous les connaissez tous; et pas un ici qui ne vous
honore, pas un qui ne désire que vous ayez de vous-même l'opinion qu'a
de vous tout noble Romain. Voici Trébonius.
BRUTUS.--Il est le bienvenu.
CASSIUS.--Celui-ci est Décius Brutus.
BRUTUS.--Il est aussi le bienvenu.
CASSIUS.--Celui-ci est Casca; celui-là Cinna; celui-là Métellus Cimber.
BRUTUS.--Tous sont les bienvenus. Quels soucis vigilants sont venus
s'interposer entre la nuit et vos paupières[23]?
[Note 23: Voltaire s'est trompé. Il traduit:
Quels projets importants
Les mènent en ces lieux entre vous et la nuit?]
CASSIUS.--Pourrai-je dire un mot?
(Ils se parlent bas.)
DÉCIUS.--C'est ici l'orient: n'est-ce pas là le jour qui commence à
poindre de ce côté?
CASCA.--Non.
CINNA.--Oh! pardon, seigneur, c'est le jour; et ces lignes grisâtres qui
prennent sur les nuages sont les messagers du jour.
CASCA.--Vous allez m'avouer que vous vous trompez tous deux. C'est là,
à l'endroit même où je pointe mon épée, que se lève le soleil, beaucoup
plus vers le midi, en raison de la jeune saison de l'année. Dans deux
mois environ, plus élevé vers le nord, il lancera de ce point ses
premiers feux; et l'orient proprement dit est vers le Capitole, dans
cette direction-là.
BRUTUS.--Donnez-moi tous la main, l'un après l'autre.
CASSIUS.--Et jurons d'accomplir notre résolution.
BRUTUS.--Non, point de serment. Si notre figure d'hommes[24], la
souffrance de nos âmes, les iniquités du temps sont des motifs
impuissants, rompons sans délai: que chacun de nous retourne à son lit
oisif; laissons la tyrannie à l'oeil hautain se promener à son gré,
jusqu'à ce que chacun de nous tombe désigné par le sort. Mais si,
comme j'en suis certain, ces motifs portent avec eux assez de feu pour
enflammer les lâches, et pour donner une trempe valeureuse à l'esprit
mollissant des femmes; alors, compatriotes, quel autre aiguillon nous
faut-il que notre propre cause pour nous exciter au redressement de nos
droits? Quel autre lien que ce secret gardé par des Romains qui ont dit
le mot et ne biaiseront point? et quel autre serment que l'honnêteté
engagée envers l'honnêteté à ce que cela soit ou que nous périssions.
Laissons jurer les prêtres, les lâches, les hommes craintifs, ces
vieillards qu'affaiblit un corps décomposé, et ces âmes patientes de qui
l'injustice reçoit un accueil serein. Qu'elles jurent au profit de la
cause injuste, les créatures dont on peut douter: mais nous, ne faisons
pas à l'immuable sainteté de notre entreprise, ni à l'insurmontable
constance de nos âmes, l'affront de penser que notre cause ou notre
action eurent besoin d'un serment, tandis que chaque Romain doit savoir
que chaque goutte du sang qu'il porte dans ses nobles veines s'entache
d'une multiple bâtardise, du moment où il manque à la plus petite
particule de la moindre promesse sortie de sa bouche.
[Note 24: _The face of men._ Les commentateurs ont cherché à
expliquer ce passage de différentes manières, dont aucune n'a paru aussi
satisfaisante que celle-ci. Voltaire ne l'a pas traduit. En tout, ce
discours de Brutus est l'un des morceaux les plus défigurés dans sa
traduction.]
CASSIUS.--Mais que pensez-vous de Cicéron? êtes-vous d'avis de le
sonder? je crois qu'il entrerait fortement dans notre projet.
CASCA.--Il ne faut pas le laisser de côté.
CINNA.--Non, gardons-nous-en bien.
MÉTELLUS CIMBER.--Oh! ayons pour nous Cicéron: ses cheveux d'argent nous
gagneront la bonne opinion des hommes, et nous achèteront des voix qui
célébreront notre action: on dira que sa sagesse a dirigé nos bras; il
ne sera plus question de notre jeunesse, de notre témérité; tout sera
enveloppé dans sa gravité.
BRUTUS.--Oh! ne m'en parlez pas; ne nous ouvrons point à lui; jamais il
n'entrera dans ce que d'autres auront commencé.
CASSIUS.--Laissons-le donc à l'écart.
CASCA.--En effet, il ne nous convient pas.
DÉCIUS.--Ne frappera-t-on aucun autre que César?
CASSIUS.--C'est une question bonne à élever, Décius. Moi, je pense qu'il
n'est pas à propos que Marc-Antoine, si chéri de César, survive à César.
Nous trouverons en lui un dangereux machinateur; et, vous le savez, ses
ressources, s'il les met en oeuvre, pourraient s'étendre assez loin pour
nous susciter à tous de grands embarras. Il faut, pour les prévenir,
qu'Antoine et César tombent ensemble.
BRUTUS.--Nos procédés[25] paraîtront bien sanguinaires, Caïus Cassius, si
après avoir abattu la tête nous mettons ensuite les membres en pièces,
comme le fait la colère en donnant la mort, et la haine après
l'avoir donnée; car Antoine n'est qu'un membre de César. Soyons des
sacrificateurs et non des bouchers, Cassius. C'est contre l'esprit de
César que nous nous élevons tous: dans l'esprit de l'homme il n'y a
point de sang. Oh! si nous pouvions atteindre à l'esprit de César sans
déchirer César! Mais, hélas! pour cela il faut que le sang de César
coule; mes bons amis, tuons-le hardiment, mais non avec rage: dépeçons
la victime comme un mets propre aux dieux, ne la mettons pas en lambeaux
comme une carcasse bonne à être jetée aux chiens. Que nos coeurs soient
semblables à ces maîtres habiles qui commandent à leurs serviteurs un
acte de violence, et semblent ensuite les en réprimander. Alors
notre action semblera naître de la nécessité, et non de la haine; et
lorsqu'elle paraîtra telle aux yeux du peuple, nous serons nommés des
purificateurs, non des assassins. Quant à Marc-Antoine, ne songez point
à lui: il ne peut rien de plus que ne pourra le bras de César, quand la
tête de César sera tombée.
[Note 25: En anglais, _course_. Voltaire l'a traduit par le mot
_course_, et fait une note pour l'expliquer dans un sens tout à fait
bizarre, ce qui était parfaitement inutile. _Course_ peut se traduire
littéralement par les mots _procédé, marche, carrière_, etc., et n'a
rien de plus extraordinaire qu'aucun de ces mots et une foule d'autres
que nous employons continuellement dans un sens figuré.]
CASSIUS.--Cependant je le redoute, car cette tendresse qui s'est
enracinée dans son coeur pour César....
BRUTUS.--Hélas! bon Cassius, ne songez point à lui. S'il aime César,
tout ce qu'il pourra faire n'agira que sur lui-même; il pourra se
laisser aller au chagrin, et mourir pour César; et ce serait beaucoup
pour lui, livré comme il l'est aux plaisirs, à la dissipation et aux
sociétés nombreuses.
TRÉBONIUS.--Il n'est point à craindre: qu'il ne meure point par nous,
car nous le verrons vivre et rire ensuite de tout cela.
(L'horloge sonne.)
BRUTUS.--Silence, comptons les heures.
CASSIUS.--L'horloge a frappé trois coups.
TRÉBONIUS.--Il est temps de nous séparer.
CASSIUS.--Mais il est encore incertain si César voudra ou non sortir
aujourd'hui, car il est depuis peu devenu superstitieux, et s'éloigne
tout à fait de l'opinion générale qu'il s'était autrefois formée sur
les visions, les songes et les présages tirés des sacrifices[26]. Il se
pourrait que ces prodiges si marquants, les terreurs inaccoutumées
de cette nuit, et les sollicitations de ses augures le retinssent
aujourd'hui loin du Capitole.
[Note 26: Dans l'anglais, _ceremonies_. Voltaire a traduit: