DÉCIUS.--Ne le craignez pas. Si telle est sa résolution, je me charge de
la surmonter; car il aime à entendre répéter qu'on prend les licornes
avec des arbres[27], les ours avec des miroirs, les éléphants dans des
fosses, les lions avec des filets, et les hommes avec des flatteries:
mais quand je lui dis que lui il hait les flatteurs, il me répond que
cela est vrai; et c'est alors qu'il est le plus flatté. Laissez-moi
faire; je sais tourner son humeur comme il me convient, et je le mènerai
au Capitole.
[Note 27: En se plaçant devant un arbre derrière lequel on se retire
au moment où l'animal veut vous percer de sa corne, qui de cette manière
s'enfonce dans l'arbre, et laisse la licorne à la merci du chasseur.
Spencer, en plusieurs endroits, fait allusion à cette fable.]
CASSIUS.--Nous irons tous chez lui le chercher.
BRUTUS.--À la huitième heure. Est-ce là notre dernier mot?
CINNA.--Que ce soit le dernier mot, et n'y manquons pas.
MÉTELLUS CIMBER.--Caïus Ligarius veut du mal à César, qui l'a maltraité
pour avoir bien parlé de Pompée. Je m'étonne qu'aucun de vous n'ait
songé à lui.
BRUTUS.--Allez donc, cher Métellus, allez le trouver. Il m'aime
beaucoup, et je lui en ai donné sujet: envoyez-le-moi seulement, et j'en
ferai ce que je voudrai.
CASSIUS.--Le jour va nous atteindre. Nous allons vous quitter, Brutus;
et vous, amis, dispersez-vous: mais souvenez-vous tous de ce que vous
avez dit, et montrez-vous de vrais Romains.
BRUTUS.--Mes bons amis[28], prenez un visage riant et serein. Que nos
regards ne manifestent pas nos desseins; mais qu'ils portent le secret,
comme nos acteurs romains, sans apparence d'abattement et d'un air
imperturbable. Maintenant je vous souhaite à tous le bonjour.
[Note 28: _Good gentlemen._ Voltaire traduit _mes braves
gentilshommes_, et met en note qu'il a traduit fidèlement: il se trompe.
Tout le monde sait aujourd'hui que _gentleman_ ne peut presque dans
aucun cas se rendre par notre mot _gentilhomme_. Dans son sens le plus
ordinaire, _gentleman_ n'a pas de correspondant en français.]
(Tous sortent excepté Brutus.)
BRUTUS _appelle Lucius_.--Garçon! Lucius! Il dort de toutes ses forces.
À la bonne heure, goûte le bienfait de la douce rosée que le sommeil
appesantit sur toi; tu n'as point de ces images, de ces fantômes que
l'active inquiétude trace dans le cerveau des hommes. Aussi dors-tu bien
profondément.
(Entre Porcia.)
PORCIA.--Brutus, mon seigneur!
BRUTUS.--Porcia, quel est votre dessein? pourquoi vous lever à cette
heure? Il n'est pas bon pour votre santé d'exposer ainsi votre
complexion délicate au froid humide du matin.
PORCIA.--Cela n'est pas bon non plus pour la vôtre. Vous vous êtes
brusquement dérobé de mon lit, Brutus; et hier au soir, à souper, vous
vous êtes levé tout à coup, vous avez commencé à vous promener les bras
croisés, pensif, et poussant des soupirs; et quand je vous ai demandé
ce qui vous occupait, vous avez fixé sur moi des regards troublés et
mécontents. Je vous ai pressé de nouveau: alors vous grattant le front,
vous avez frappé du pied avec impatience. Cependant j'ai insisté encore;
mais d'un geste irrité de votre main, vous m'avez fait signe de vous
laisser. Je vous ai laissé, dans la crainte d'irriter cette impatience
qui déjà ne paraissait que trop allumée, espérant d'ailleurs que ce
n'était là qu'un des accès de cette humeur qui de temps à autre trouve
son moment près de tout homme quel qu'il soit[29]. Ce chagrin ne vous
laisse ni manger, ni parler, ni dormir; et s'il agissait autant sur
votre figure qu'il a déjà altéré votre manière d'être, je ne vous
reconnaîtrais plus, Brutus. Mon cher époux, faites-moi connaître la
cause de votre chagrin.
[Note 29: Voltaire traduit:
Et je pris ce moment pour un moment d'humeur
Que souvent les maris font sentir à leur femmes.
Et une note placée au bas de la page paraît destinée à faire remarquer
comme ridicule le sens qui n'est pas dans l'original. Les deux suivants
présentent un contre-sens:
Non, je ne puis Brutus, ni vous laisser parler,
Ni vous laisser manger, ni vous laisser dormir.]
BRUTUS.--Je ne me porte pas bien; voilà tout.
PORCIA.--Brutus est sage, et s'il ne se portait pas bien, il emploierait
les moyens nécessaires pour recouvrer sa santé.
BRUTUS.--Et c'est ce que je fais. Ma bonne Porcia, retournez à votre
lit.
PORCIA.--Brutus est malade! Est-ce donc un régime salutaire que de se
promener à demi vêtu, et de respirer les humides exhalaisons du matin?
Quoi! Brutus est malade, et il se dérobe au repos bienfaisant de son lit
pour affronter les malignes influences de la nuit, et l'air impur et
brumeux qui ne peut qu'aggraver son mal! Non, non, cher Brutus; c'est
dans votre âme qu'est le mal dont vous souffrez; et en vertu de mes
droits, de mon titre auprès de vous, je dois en être instruite; et à
deux genoux je vous supplie, au nom de ma beauté autrefois vantée, au
nom de tous vos serments d'amour, et de ce serment solennel qui a réuni
nos personnes en une seule, de me découvrir, à moi cet autre vous-même,
à moi votre moitié, ce qui pèse sur votre âme; dites-moi aussi quels
étaient ceux qui sont venus vous trouver cette nuit? car il est entré
ici six ou sept hommes qui cachaient leurs visages à l'obscurité même.
BRUTUS.--Ne vous mettez pas ainsi à genoux, ma bonne Porcia.
PORCIA.--Je n'en aurais pas besoin si vous étiez mon bon Brutus.
Dites-moi, Brutus, est-il fait pour nous cette exception aux liens de
mariage, que je ne participe point aux secrets qui vous appartiennent?
ne suis-je une autre vous-même que jusqu'à un certain point, et avec de
certaines réserves? pour vous tenir compagnie à table, faire la douceur
de votre couche, et vous adresser quelquefois la parole? N'occupé-je
donc que les avenues de votre affection? Ah! si je n'ai rien de plus,
Porcia est la concubine[30] de Brutus, et non pas sa femme.
[Note 30: _Harlot._ Voltaire, avec une étrange légèreté, fait ici une
note pour nous apprendre que le mot de l'original est _whore_; le sens
de ce mot serait plus grossier encore que celui de _harlot_.]
BRUTUS.--Vous êtes ma femme fidèle et honorée, aussi précieuse pour moi
que les gouttes rougeâtres qui arrivent à mon triste coeur.
PORCIA.--Si cela était vrai, je saurais déjà ce secret. Je suis une
femme, j'en conviens, mais une femme que le grand Brutus a prise pour
épouse. Je suis une femme, j'en conviens, mais une femme de bon renom,
la fille de Caton. Pensez-vous que je ne sois pas plus forte que mon
sexe, fille d'un tel père et femme d'un tel époux? Dites-moi ce que vous
méditez, je ne le révélerai point. J'ai voulu fortement éprouver ma
constance; je me suis fait une blessure ici à la cuisse: capable de
soutenir ceci avec patience, pourrais-je ne pas l'être de porter les
secrets de mon mari?
BRUTUS.--O vous, dieux, rendez-moi digne de cette noble épouse. (_On
frappe derrière le théâtre._) Écoutez, écoutez, on frappe.--Porcia,
rentre un moment, et bientôt ton sein va partager tous les secrets de
mon coeur; je te développerai tous mes engagements et tout ce qui
est écrit sur mon triste front[31]. Retire-toi promptement. (_Porcia
sort._)--Lucius, qui est-ce qui frappe?
[Note 31: _All the charactery of my sad brows._ Voltaire traduit: