MARULLUS.--Tu es donc savetier? L'es-tu?
SECOND CITOYEN.--Bien vrai, monsieur, je n'ai pour vivre que mon alêne.
Je n'entre pas, moi, dans les affaires de commerce, dans les affaires de
femmes; je n'entre qu'avec mon alêne [4] Au fait, monsieur, je suis un
chirurgien de vieux souliers: quand ils sont presque perdus, je les
recouvre [5]; et on a vu bien des gens, je dis des meilleurs qui aient
jamais marché sur peau de bête, faire leur chemin sur de l'ouvrage de ma
façon[6].
[Note 4: _I meddle with no tradesman's matters, nor women's matters,
but with awl, with all_ ou _withal_, jeu de mots qu'on n'a pu rendre,
mais qu'on a tâché de suppléer, parce qu'il est dans le caractère du
personnage.]
[Note 5: _When they are in great danger I recover them. Recover_,
recouvrir, _recover_, guérir, sauver, recouvrer.]
[Note 6: Cette dernière phrase est omise dans la traduction qu'a
faite Voltaire des trois premiers actes de Jules César. Voltaire ayant
donné cette traduction comme exacte, on relèvera quelques-unes de ses
nombreuses inexactitudes.]
FLAVIUS.--Mais pourquoi n'es-tu pas dans ta boutique aujourd'hui?
pourquoi mènes-tu tous ces gens-là courir les rues?
SECOND CITOYEN.--Vraiment, monsieur, pour user leurs souliers, afin de
me procurer plus d'ouvrage.--Mais sérieusement, monsieur, nous nous
sommes mis en fête pour voir César, et nous réjouir de son triomphe.
MARULLUS.--Vous réjouir! et de quoi? quelles conquêtes vient-il vous
rapporter? Quels nouveaux tributaires le suivent à Rome pour orner,
enchaînés, les roues de son char? Bûches, pierres que vous êtes, vous
êtes pires que les choses insensibles! O coeurs durs, cruels enfants
de Rome, n'avez-vous point connu Pompée? Bien des fois, bien souvent,
n'êtes-vous pas montés sur les murailles et les créneaux, sur les
fenêtres et les tours, jusque sur le haut des cheminées, vos enfants
dans vos bras; et là, patiemment assis, n'attendiez-vous pas tout le
long du jour pour voir le grand Pompée traverser les rues de Rome; et
de si loin que vous voyiez paraître son char, le cri universel de vos
acclamations ne faisait-il pas trembler le Tibre au plus profond de
son lit, de l'écho de vos voix répété sous ses rivages caverneux? Et
aujourd'hui vous prenez vos plus beaux vêtements, et vous choisissez
ce jour pour un jour de fête! et aujourd'hui vous semez de fleurs
le passage de l'homme qui vient à vous triomphant du sang de
Pompée![7].--Allez-vous-en.--Courez à vos maisons, tombez à genoux,
priez les dieux de suspendre l'inévitable fléau près d'éclater sur cette
ingratitude.
[Note 7: Après la victoire remportée en Espagne sur les enfants
de Pompée. C'était la première fois que Rome voyait triompher d'une
victoire remportée sur des Romains, et ce fut ce qui commença à
indisposer fortement contre César. Shakspeare place ce triomphe le jour
de cette fête des Lupercales, où Antoine offrit la couronne à César, ce
qui n'eut lieu que plus d'un an après. Il fait de même des Lupercales la
veille des ides de mars, quoique les Lupercales se célébrassent vers le
milieu de février et que les ides fussent le 15 mars.
Voltaire n'a pas bien compris ce passage, et a cru que César triomphait
de la bataille de Pharsale.
Quoi vous couvrez de fleurs le chemin d'un coupable,
Du vainqueur de Pompée encor teint de son sang!]
FLAVIUS.--Allez, allez, bons compatriotes; et pour expier votre faute,
assemblez tous les pauvres gens de votre sorte, conduisez-les au bord du
Tibre; et là, pleurez dans son canal tout ce que vous avez de larmes,
jusqu'à ce que ses eaux, à l'endroit le plus enfoncé de son cours,
caressent le point le plus élevé de son rivage. _(Les citoyens
sortent.)_ Voyez si cette matière grossière n'a pas été émue: ils
disparaissent la langue enchaînée par le sentiment de leur tort.--Vous,
descendez cette rue qui mène au Capitole; moi, je vais suivre ce chemin.
Dépouillez les statues si vous les trouvez parées d'ornements de fête.
MARULLUS.--Le pouvons-nous? Vous savez que c'est aujourd'hui la fête des
Lupercales.
FLAVIUS.--N'importe, ne souffrons pas qu'aucune statue porte les
trophées de César[8]. Je vais parcourir ces quartiers et chasser
le peuple des rues; faites-en de même partout où vous le trouverez
attroupé. Ces plumes naissantes arrachées de l'aile de César ne le
laisseront voler qu'à la hauteur ordinaire; autrement dans son essor, il
s'élèverait trop haut pour être vu des hommes, et nous tiendrait tous
dans un servile effroi.
(Ils sortent.)
[Note 8: Ce ne fut point à ce moment, mais après que la couronne eût
été offerte à César, que Flavius et Marullus dépouillèrent ses statues
non pas d'ornements triomphaux, mais des diadèmes dont quelques-unes
avaient été couronnées.]