SCÈNE II

Toujours à Rome.--Une place publique.

_Entrent en procession et avec la musique_ CÉSAR, ANTOINE _préparé

pour la course;_ CALPHURNIA, PORCIA, DÉCIUS, CICÉRON, BRUTUS, CASSIUS,

CASCA.--Ils sont suivis d'une grande multitude dans laquelle se trouve

un devin.

CÉSAR.--Calphurnia!

CASCA.--Holà! silence! César parle[9].

(La musique cesse.)

[Note 9: Voltaire, _paix, messieurs_; le mot _messieurs_, qu'il

attribue ici à César, n'a aucun équivalent dans l'original. Voltaire

traduit aussi constamment le _my lord_ par _mylord_, qui n'en est point

la traduction. _Mylord_ n'est qu'une application particulière que les

Anglais font du mot de _lord_ à la dignité de pair, et qui n'affecte en

rien la signification générale de ce mot, consacré en anglais à exprimer

toutes les sortes de dominations et de dignités, en sorte qu'à moins

qu'il ne s'applique à des pairs d'Angleterre, il doit être traduit,

comme tous les autres mots de la langue, par un équivalent français.]

CÉSAR.--Calphurnia!

CALPHURNIA.--Me voici, mon seigneur.

CÉSAR.--Ayez soin de vous tenir sur le passage d'Antoine, quand il

courra.--Antoine!

ANTOINE.--César, mon seigneur.

CÉSAR.--N'oubliez pas en courant, Antoine, de toucher Calphurnia; car

nos anciens disent que les femmes infécondes, en se faisant toucher dans

cette sainte course, secouent la malédiction qui les rendait stériles.

ANTOINE.--Je m'en souviendrai. Quand César dit: _Faites cela_, cela est

fait.

CÉSAR.--Partez, et n'omettez aucune cérémonie.

(Musique.)

LE DEVIN.--César!

CÉSAR.--Ha! qui m'appelle?

CASCA, _s'adressant à ceux qui l'environnent._--Commandez que tout bruit

cesse. Encore une fois, silence!

(La musique s'arrête.)

CÉSAR.--Qui est-ce, dans la foule, qui m'appelle ainsi? J'entends une

voix, plus perçante que tous les instruments de musique crier _César!_

Parle, César se tourne pour entendre.

LE DEVIN.--Prends garde aux ides de mars.

CÉSAR.--Quel est cet homme?

BRUTUS.--Un devin qui vous avertit de prendre garde aux ides de mars.

CÉSAR.--Amenez-le devant moi, que je voie son visage.

CASCA.--Mon ami, sors de la foule, regarde César.

CÉSAR.--Qu'as-tu à me dire maintenant? Répète encore.

LE DEVIN.--Prends garde aux ides de mars.

CÉSAR.--C'est un visionnaire; laissons-le, passons.

(Les musiciens exécutent un morceau.)

(Tous sortent, excepté Brutus et Cassius.)

CASSIUS.--Irez-vous voir l'ordre de la course?

BRUTUS.--Moi? non.

CASSIUS.--Je vous en prie, allez-y.

BRUTUS.--Je ne suis point un homme de divertissements; je n'ai pas tout

à fait la vivacité d'Antoine. Que je ne vous empêche pas, Cassius, de

suivre votre intention; je vais vous laisser.

CASSIUS.--Brutus, je vous observe depuis quelque temps: je ne reçois

plus de vos yeux ces regards de douceur, ces signes d'affection que

j'avais coutume d'en recevoir. Vous tenez envers votre ami, qui vous

aime, une conduite trop froide et trop peu cordiale.

BRUTUS.--Ne vous y trompez point, Cassius: si mon regard s'est voilé,

ce trouble de mon maintien ne porte que sur moi-même. Je suis tourmenté

depuis quelque temps de sentiments qui se contrarient, d'idées qui

ne concernent que moi, et donnent peut-être quelque bizarrerie à mes

manières: mais que mes bons amis, au nombre desquels je vous compte,

Cassius, n'en soient donc pas affligés, et ne voient rien de plus dans

cette négligence, sinon que ce pauvre Brutus, en guerre avec lui-même,

oublie de donner aux autres des témoignages de son amitié[10].

[Note 10: Traduction de Voltaire:

Vous vous êtes trompé: quelques ennuis secrets,

Des chagrins peu connus, ont changé mon visage;

Ils me regardent seul et non pas mes amis.

Non, n'imaginez point que Brutus vous néglige:

Plaignez plutôt Brutus en guerre avec lui-même:

J'ai l'air indifférent, mais mon coeur ne l'est pas.]

CASSIUS.--Alors je me suis bien trompé, Brutus, sur le sujet de vos

peines, et cela m'a fait ensevelir dans mon sein des pensées d'un haut

prix, d'honorables méditations. Dites-moi, digne Brutus, pouvez-vous

voir votre propre visage?

BRUTUS.--Non, Cassius; car l'oeil ne peut se voir lui-même, si ce n'est

par réflexion, au moyen de quelque autre objet.

CASSIUS.--Cela est vrai, et l'on déplore beaucoup, Brutus, que vous

n'ayez pas de miroirs qui puissent réfléchir à vos yeux votre mérite

caché pour vous, qui vous fassent voir votre image. J'ai entendu

plusieurs des citoyens les plus considérés de Rome (sauf l'immortel

César) parler de Brutus; et, gémissant sous le joug qui opprime notre

génération, ils souhaitaient que le noble Brutus fît usage de ses yeux.

BRUTUS.--Dans quels périls prétendez-vous m'entraîner, Cassius, en me

pressant de chercher en moi-même ce qui n'y est pas.

CASSIUS.--Brutus, préparez-vous à m'écouter; et puisque vous savez que

vous ne pouvez pas vous voir vous-même aussi bien que par la réflexion,

moi, votre miroir, je vous découvrirai modestement les parties de

vous-même que vous ne connaissez pas encore. Et ne vous méfiez pas de

moi, excellent Brutus: si je suis un railleur de profession, si j'ai

coutume de faire avec les serments ordinaires, étalage de mon amitié à

tous ceux qui viennent me protester de la leur, si vous savez que

je courtise les hommes et les étouffe de caresses pour les déchirer

ensuite, ou que dans la chaleur des festins je fais des déclarations

d'amitié à toute la salle, alors tenez-moi pour dangereux.

(On entend des trompettes et une acclamation.)

BRUTUS.--Qu'annonce cette acclamation? Je crains que ce peuple n'adopte

César pour roi.

CASSIUS.--Oui? le craignez-vous?--Je dois donc penser que vous ne

voudriez pas qu'il le fût.

BRUTUS.--Je ne le voudrais pas, Cassius; cependant je l'aime

beaucoup.--Mais pourquoi me retenez-vous si longtemps? de quoi

désirez-vous me faire part? Si c'est quelque chose qui tende au

bien public, placez devant mes yeux l'honneur d'un côté, la mort de

l'autre[11], et je les regarderai tous deux indifféremment; car je

demande aux dieux de m'être aussi propices, qu'il est vrai que j'aime ce

qui s'appelle honneur plus que je ne crains la mort.

[Note 11: _Set honour in one eye, and death i' the other._

Voltaire a traduit:

La gloire dans un oeil, et le trépas dans l'autre.

_Eye_ veut dire ici _point de vue_; il est continuellement employé en

anglais dans ce sens.]

CASSIUS.--Je vous connais cette vertu, Brutus, tout aussi bien que je

connais le charme de vos manières. Eh bien! l'honneur est le sujet de ce

que j'ai à vous exposer. Je ne puis dire ce que vous et d'autres hommes

pensent de cette vie; mais pour moi, j'aimerais autant ne pas être que

de vivre dans la crainte et le respect devant un être semblable à moi.

Je suis né libre comme César; vous aussi; nous avons tous deux profité

de même; tous deux nous pouvons aussi bien que lui soutenir le froid de

l'hiver.--Dans un jour brumeux et orageux où le Tibre agité s'irritait

contre ses rivages, César me dit: «Oses-tu, Cassius, t'élancer avec moi

dans ce courant furieux, et nager jusque là-bas?»--À ce seul mot, vêtu

comme j'étais, je plongeai dans le fleuve, en le sommant de me suivre.

En effet, il me suivit: le torrent rugissait; nous le battions de nos

muscles nerveux, rejetant ses eaux des deux côtés et coupant le courant

d'un coeur animé par la dispute. Mais avant que nous eussions atteint

le but marqué, César s'écrie: «Secours-moi, Cassius, ou je péris.» Moi,

comme Énée notre grand ancêtre emporta sur son épaule le vieux Anchise

hors des flammes de Troie, j'emportai hors des vagues du Tibre César

épuisé: et cet homme aujourd'hui est devenu un dieu, et Cassius n'est

qu'une misérable créature, et il faut que son corps se courbe si César

daigne seulement le saluer d'un signe de tête négligent!--En Espagne,

il eut la fièvre, et pendant l'accès je fus frappé de voir comme il

tremblait. Rien n'est plus vrai, je vis ce dieu trembler: ses lèvres

poltronnes avaient fui leurs couleurs; et ce même oeil, dont le regard

seul impose au monde, avait perdu son éclat. Je l'entendis gémir, oui,

en vérité; et cette langue qui commande aux Romains de l'écouter et de

déposer ses paroles dans leurs annales[12], criait: «Hélas! Titinius,

donne-moi à boire,» comme l'aurait fait une petite fille malade. Dieux

que j'atteste, je me sens confondu qu'un homme si faible de tempérament

prenne les devants sur ce monde majestueux, et seul remporte la palme.

(Acclamation, fanfare.)

[Note 12: Voltaire s'est ici tout à fait mépris sur le sens; il

traduit ainsi:

Et cette même voix qui commande à la terre,

Cette terrible voix (remarque bien, Brutus,

Remarque, et que ces mots soient écrits dans tes livres)]

BRUTUS.--Encore une acclamation! Sans doute ces applaudissements

annoncent de nouveaux honneurs qu'on accumule sur la tête de César.

CASSIUS.--Eh quoi! mon cher, il foule comme un colosse cet étroit

univers, et nous autres petits bonshommes nous circulons entre ses

jambes énormes, cherchant de tous côtés où nous pourrons trouver à la

fin d'ignominieux tombeaux. Les hommes, à de certains moments, sont

maîtres de leur sort; et si notre condition est basse, la faute, cher

Brutus, n'en est pas à nos étoiles; elle en est à nous-mêmes. Brutus et

César.... Qu'y a-t-il donc dans ce César? Pourquoi ferait-on résonner

ce nom plus que le vôtre? Écrivez-les ensemble, le vôtre est tout aussi

beau; prononcez-les, il remplit tout aussi bien la bouche; pesez-les,

son poids sera le même; employez-les pour une conjuration, Brutus

évoquera aussi facilement un esprit que César. Maintenant dites-moi,

au nom de tous les dieux ensemble, de quelle viande se nourrit donc ce

César d'aujourd'hui pour être devenu si grand? Siècle, tu es déshonoré!

Rome, tu as perdu la race des nobles courages! Quel siècle s'est écoulé

depuis le grand déluge, qui ne se soit enorgueilli que d'un seul homme?

A-t-on pu dire, jusqu'à ce jour, en parlant de Rome, que ses vastes murs

n'enfermaient qu'un seul homme? C'est bien toujours Rome, en vérité, et

la place n'y manque pas, puisqu'il n'y a qu'un seul homme[13]. Oh! vous

et moi nous avons ouï dire à nos pères qu'il fut jadis un Brutus qui eût

aussi aisément souffert dans Rome le trône du démon éternel que celui

d'un roi.

[Note 13:_Now it is Rome indeed, and room enough

When there is in it but one only man._

_Room_, place, lieu, endroit, se prononce à peu près comme _Rome_.

C'est tout au plus si on a pu dans la traduction donner un sens à

cette phrase, qui, dans l'original, n'en a absolument que par le

calembour.]

BRUTUS.--Que vous m'aimiez, Cassius, je n'en doute point. Ce que vous

voudriez que j'entreprisse, je crois le deviner: ce que j'ai pensé sur

tout cela, et ce que je pense du temps où nous vivons, je le dirai plus

tard. Quant à présent, je désire n'être pas pressé davantage; je vous le

demande au nom de l'amitié. Ce que vous m'avez dit, je l'examinerai.

Ce que vous avez à me dire encore, je l'écouterai avec patience, et je

trouverai un moment convenable pour vous écouter et répondre sur de si

hautes matières. Jusque-là, mon noble ami, méditez sur ceci: Brutus

aimerait mieux être un villageois que de se compter pour un enfant de

Rome aux dures conditions que ce temps doit probablement nous imposer.

CASSIUS.--Je suis bien aise que le choc de mes faibles paroles ait du

moins fait jaillir cette étincelle de l'âme de Brutus.

(Rentrent César et son cortège.)

BRUTUS.--Les jeux sont terminés; César revient.

CASSIUS.--Quand ils passeront près de nous, retenez Casca par la manche;

et il vous racontera de son ton bourru tout ce qui s'est aujourd'hui

passé de remarquable.

BRUTUS.--Oui, je le ferai. Mais regardez, Cassius: la teinte de la

colère enflamme le front de César, et tout le reste a l'air d'une troupe

de serviteurs réprimandés. Les joues de Calphurnia sont pâles; Cicéron

a ce regard fureteur et flamboyant que nous lui avons vu au Capitole,

lorsque dans nos débats il était contredit par quelques sénateurs.

CASSIUS.--Casca nous dira de quoi il s'agit.

CÉSAR.--Antoine!

ANTOINE.--César.

CÉSAR.--Que j'aie toujours autour de moi des hommes gras et à la face

brillante, des gens qui dorment la nuit. Ce Cassius là-bas a un visage

hâve et décharné; il pense trop. De tels hommes sont dangereux.

ANTOINE.--Ne le crains pas, César; il n'est pas dangereux. C'est un

noble Romain et bien intentionné.

CÉSAR.--Je voudrais qu'il fût plus gras, mais je ne le crains pas.

Cependant si quelque chose en moi pouvait être sujet à la crainte, je ne

connaîtrais point d'homme que je voulusse éviter avec plus de soin que

ce maigre Cassius. Il lit beaucoup, il est grand observateur et pénètre

jusqu'au fond des actions des hommes. Il n'a point comme toi le goût

des jeux, Antoine; on ne le voit point écouter de musique. Rarement il

sourit, et il sourit alors de telle sorte qu'il a l'air de se moquer de

lui-même, et de dédaigner son propre esprit parce qu'il a pu se laisser

émouvoir à sourire de quelque chose. Les hommes de ce caractère n'ont

jamais le coeur à l'aise tant qu'ils en voient un autre plus élevé

qu'eux; et voilà ce qui les rend si dangereux. Je te dis ce qui est à

craindre plutôt que ce que je crains, car je suis toujours César. Passe

à ma droite, j'ai cette oreille dure, et dis-moi franchement ce que tu

penses de lui.

(César sort avec son cortège.)

(Casca demeure en arrière.)

CASCA.--Vous m'avez tiré par mon manteau. Voudriez-vous me parler?

BRUTUS.--Oui, Casca. Dites-nous, que s'est-il donc passé aujourd'hui,

que César ait l'air si triste?

CASCA.--Quoi! vous étiez à sa suite. N'y étiez-vous pas?

BRUTUS.--Je ne demanderais pas alors à Casca ce qui s'est passé.

CASCA.--Eh bien! on lui a offert une couronne; et quand on la lui a

offerte, il l'a repoussée ainsi du revers de la main. Alors tout le

peuple a poussé de grands cris.

BRUTUS.--Et la seconde acclamation, quelle en était la cause?

CASCA.--Mais c'était encore pour cela.

CASSIUS.--Il y a eu trois acclamations. Pourquoi la dernière?

CASCA.--Pourquoi? pour cela encore.

BRUTUS.--Est-ce que la couronne lui a été offerte trois fois?

CASCA.--Eh! vraiment oui, et trois fois il l'a repoussée, mais chaque

fois plus doucement que la précédente; et, à chacun de ses refus, mes

honnêtes voisins se remettaient à crier.

CASSIUS.--Qui lui offrait la couronne?

CASCA.--Qui? Antoine.

BRUTUS.--Dites-nous: de quelle manière l'a-t-il offerte, cher Casca?

CASCA.--Que je sois pendu si je puis vous dire la manière. C'était une

vraie momerie; je n'y faisais pas attention. J'ai vu Marc-Antoine lui

présenter une couronne: ce n'était pourtant pas non plus tout à fait une

couronne; c'était une espèce de diadème[14]; et comme je vous l'ai dit,

il l'a repoussé une fois. Mais malgré tout cela, j'ai dans l'idée qu'il

aurait bien voulu l'avoir.--Alors Antoine la lui offre encore,--et alors

il la refuse encore,--mais j'ai toujours dans l'idée qu'il avait bien

de la peine à en détacher ses doigts.--Et alors il la lui offre une

troisième fois.--La troisième fois encore il la repousse; et à chacun de

ses refus, la populace jetait des cris de joie: ils applaudissaient de

leurs mains toutes tailladées; ils faisaient voler leurs bonnets de

nuit trempés de sueur; et parce que César refusait la couronne, ils

exhalaient en telles quantités leurs puantes haleines, que César en a

presque été suffoqué. Il s'est évanoui, et il est tombé; et pour ma part

je n'osais pas rire, de crainte, en ouvrant la bouche, de recevoir le

mauvais air.

[Note 14: L'original dit _coronet_, ce qui signifie, non pas, comme

l'a dit Voltaire, les _coronets_ des pairs d'Angleterre, mais quelque

chose qui paraît à Casca un peu différent d'une couronne.]

CASSIUS.--Mais un moment, je vous en prie. Quoi! César s'est évanoui?

CASCA.--Il est tombé au milieu de la place du marché; il avait l'écume à

la bouche et ne pouvait parler.

BRUTUS.--Cela n'est point surprenant; il tombe du haut mal.

CASSIUS.--Non, ce n'est point César; c'est vous, c'est moi et l'honnête

Casca, qui tombons du haut mal.

CASCA.--Je ne sais ce que vous entendez par là; mais il est certain que

César est tombé. Si cette canaille en haillons ne l'a pas claqué et

sifflé, selon que sa conduite leur plaisait ou déplaisait, comme ils ont

coutume de faire aux acteurs sur le théâtre, je ne suis pas un honnête

homme.

BRUTUS.--Qu'a-t-il dit en revenant à lui?

CASCA.--Eh! vraiment, avant de s'évanouir, quand il a vu ce troupeau de

plébéiens se réjouir de ce qu'il refusait la couronne, il vous a ouvert

son habit et leur a offert sa poitrine à percer. Pour peu que j'eusse

été un de ces ouvriers, si je ne l'avais pas pris au mot, je veux aller

en enfer avec les coquins. Et alors il est tombé. Lorsqu'il est revenu à

lui, il a dit «que s'il avait fait ou dit quelque chose de déplacé,

il priait leurs Excellences de l'attribuer à son infirmité.» Trois ou

quatre créatures autour de moi se sont écriées: «Hélas! la bonne âme!»

Elles lui ont pardonné de tout leur coeur, mais il n'y a pas à y faire

grande attention. César eût égorgé leurs mères, qu'ils en auraient dit

autant.

BRUTUS.--Et c'est après cela qu'il est revenu si chagrin?

CASCA.--Oui.

CASSIUS.--Cicéron a-t-il dit quelque chose?

CASCA.--Oui, il a parlé grec.

CASSIUS.--Dans quel sens?

CASCA.--Ma foi, si je peux vous le dire, que je ne vous regarde jamais

en face[15]. Ceux qui l'ont compris souriaient l'un à l'autre en secouant

la tête; mais pour ma part, je n'y entendais que du grec. Je puis vous

dire encore d'autres nouvelles. Flavius et Marullus, pour avoir ôté

les ornements qu'on avait mis aux statues de César, sont réduits au

silence[16]. Adieu; il est bien d'autres choses absurdes, si je pouvais

m'en souvenir.

[Note 15: Traduction de Voltaire:

«Ma foi, je ne sais, je ne pourrai plus guère vous regarder en face.»

C'est un contre-sens.]

[Note 16: Ce fut plus tard, et pour avoir, comme on l'a déjà dit,

arraché les diadèmes placés sur quelques-unes des statues de César.

Ils avaient aussi reconnu et fait arrêter quelques-uns des hommes qui,

apostés par Antoine, avaient applaudi lorsqu'il avait présenté la

couronne à César.]

CASSIUS.--Voulez-vous souper ce soir avec moi, Casca?

CASCA.--Non, je suis engagé.

CASSIUS.--Demain, voulez-vous que nous dînions ensemble?

CASCA.--Oui, si je suis vivant, si vous ne changez pas d'avis, et si

votre dîner vaut la peine d'être mangé.

CASSIUS.--Il suffit: je vous attendrai.

CASCA.--Attendez-moi. Adieu tous deux.

(Il sort.)

BRUTUS.--Qu'il s'est abruti en prenant des années! Lorsque nous le

voyions à l'école, c'était un esprit plein de vivacité.

CASSIUS.--Et malgré les formes pesantes qu'il affecte, il est le même

encore lorsqu'il s'agit d'exécuter quelque entreprise noble et hardie.

Cette rudesse sert d'assaisonnement à son esprit; elle réveille le goût,

et fait digérer ses paroles de meilleur appétit.

BRUTUS.--Il est vrai. Pour le moment je vais vous laisser. Demain, si

vous voulez que nous causions ensemble, j'irai vous trouver chez vous;

ou, si vous l'aimez mieux, venez chez moi, je vous y attendrai.

CASSIUS.--Volontiers, j'irai. D'ici là, songez à l'univers. (_Brutus

sort._) Bien, Brutus, tu es généreux; et, cependant, je le vois, le

noble métal dont tu es formé peut être travaillé dans un sens contraire

à celui où le porte sa disposition naturelle. Il est donc convenable

que les nobles esprits se tiennent toujours dans la société de leurs

semblables; car, quel est l'homme si ferme qu'on ne puisse le séduire?

César ne peut me souffrir, mais il aime Brutus. Si j'étais Brutus

aujourd'hui, et que Brutus fût Cassius, César n'aurait pas d'empire sur

moi.--Je veux cette nuit jeter sur ses fenêtres des billets tracés en

caractères différents, comme venant de divers citoyens et exprimant tous

la haute opinion que Rome a de lui. J'y glisserai quelques mots obscurs

sur l'ambition de César; et, après cela, que César se tienne ferme, car

nous la renverserons, ou nous aurons de plus mauvais jours encore à

passer[17].

(Il sort.)

[Note 17: Traduction de Voltaire:

Son joug est trop affreux, songeons à le détruire,

Ou songeons à quitter le jour que je respire.]

Jules César · 第 11 / 42 题