que Critoboulos, Antisthène, Charmide et Socrate s'interrogent
mutuellement afin de savoir ce qu'ils désireraient le plus au
monde. Critoboulos voudrait être beau, Antisthène riche, Charmide
pauvre. Quand vient le tour de Socrate, il prend l'air grave et
son front se fait solennel: «Moi, je voudrais être entremetteur»,
dit-il. Les autres rient: «Vous pouvez rire, continue Socrate;
mais je deviendrais bien vite riche à ce métier, si je voulais
l'exercer». Chacun explique ses raisons. Le tour de Socrate venu:
«N'est-ce point le parfait entremetteur, dit-il, qui est capable
de reconnaître ceux qui se seront utiles les uns aux autres et qui
sait leur inspirer le désir de s'aimer; n'est-ce pas lui qui fera
les villes amies et les fidèles mariages, et les indissolubles
unions? Et quel plus beau métier peut-il y avoir que d'unir
ceux qui sont faits pour s'aimer?» Ainsi, mon cher Rodion, même
l'entremetteur a pour Socrate quelque chose de divin.
RODION.--Hylas, vous raillez.
HYLAS.--Pas plus que Socrate ni que vous-même tout à l'heure.
Baccalaureus s'est souvenu aussi de la visite que rendit le
philosophe à la belle courtisane Theodota, celle même qui fut
l'amie d'Alcibiade jusqu'à sa triste fin et qui l'ensevelit de ses
propres mains, suivant le récit d'Athénée, au bourg de Melissa,
en Phrygie. Elle était belle au point que les sculpteurs venaient
mouler ses seins afin de modeler sur la sienne les gorges de leurs
statues. Socrate l'interrogea et lui parla doucement, en la louant
de sa beauté, puis lui demanda par quels moyens elle trouvait ses
amis. Et comme Theodota ne savait lui répondre, il lui enseigna
qu'elle portait dans son corps une âme divine, qui était sa
meilleure amie, et qui lui aiderait à trouver des fidèles, si elle
apprenait à la consulter. Socrate raillait-il ce jour-là? Il se
peut; mais nous devons croire que Theodota sut entendre même la
leçon de cette raillerie, puisqu'elle aima Alcibiade à travers le
malheur jusque dans la mort.
RODION.--Mais, Hylas, n'avez-vous donc point d'avis?
HYLAS.--Mon cher Rodion, je ne vois pas pourquoi vous n'auriez
pas raison, comme Willoughby, notre hôte l'Acteur, et même
Baccalaureus, qui croit à la logique, et qui jure selon les
modes de _baroko_, _bocardo_ et _fresison_. Le hasard qui fait
rencontrer les atomes, monades ou tourbillons est infini. Nous
ignorons profondément la raison de leurs mouvements et de leur
rencontre. C'est ici que s'arrête mon matérialisme, et voilà
pourquoi je puis vous donner raison à tous trois. Notre hôte
l'Acteur (qui est resté un peu, malgré lui, du moyen âge) est
tout imbu du réalisme, sans qu'il s'en doute, et il aime Platon.
Aussi nous a-t-il dit que les mouvements de la marionnette étaient
causés par une Amoureuse idéale. Willoughby est plus moderne; il
est égotiste; il a enfermé l'univers dans son moi, et il veut que
ce moi soit la cause des mouvements de la poupée. Vous, Rodion,
dans votre profond sentiment de religion, vous ne pouvez attribuer
d'autre origine aux rencontres de l'univers que Dieu même; aussi
soutenez-vous que c'est l'être divin qui inspire tous les gestes
du jouet. Quant à moi, Hylas, j'avoue humblement que je ne sais
pas, et que je m'en tiens à la matière, puisque je ne peux rien
voir au delà. Et d'ailleurs, marionnette pour marionnette,
j'ignore autant les raisons de mes gestes que les femmes que
j'aime, quoique mon ignorance ne soit pas du même degré.
Seulement, pour faire plaisir à Willoughby, qui est bien digne
de cette histoire, je vous conterai l'aventure d'un fou qui fut
roi de Thrace et qui peut-être était plus sage que nous. Il se
nommait Cotys; son orgueil était arrivé à un point extrême,
ainsi que son opulence et l'organisation voluptueuse de sa vie.
Il parcourait les forêts de la Thrace, et, dans les endroits
qui lui plaisaient, il faisait dresser d'avance des tables pour
l'instant où il aurait l'envie d'y dîner avec ses amis. Ce Cotys
s'imagina de devenir amoureux de la déesse Athéné, et se décida
à l'épouser. Il fit préparer un grand festin et dresser à l'écart
un lit splendide incrusté d'or et de pierreries. Puis il s'attabla
et se mit à boire avec ceux qu'il avait invités à la cérémonie.
Il vida des cratères de vin mêlé et de vin pur. Ses courtisans le
félicitaient. Déjà hors de lui, il envoya un garde afin de voir
si la déesse ne l'attendait point encore sur sa couche. Le garde
revint et, s'inclinant, dit au roi que le lit était vide. Cotys
le tua roide d'un coup de javelot et envoya un second garde. Le
garde retourna, rampant, et dit au roi qu'il n'avait vu personne.
Un second javelot le cloua sur le sol. Puis Cotys envoya un
troisième garde. Et celui-ci, se prosternant devant le roi, lui
dit: «Seigneur, voici longtemps déjà que la déesse vous attend».
WILLOUGHBY.--Et lorsque le roi s'avança vers le lit splendide, il
y trouva, n'est-ce pas, toute nue et souriante, la déesse Athéné?
HYLAS.--Mon cher Willoughby, je n'en sais rien, mais nous pouvons
le supposer. Et Cotys ne vous déplaît pas pour avoir imaginé et
créé par sa volonté une marionnette divine qui pouvait exécuter
tous les gestes et répondre à tous ses désirs, puisqu'elle
n'existait que dans sa folie. Car le roi Cotys était fou,
Willoughby, et on le vit bien, plus tard, lorsque, dans un accès
de jalousie furieuse, il déchira de ses ongles une femme qu'il
aimait, en commençant par le bas-ventre. Cependant la marionnette
du roi Cotys ne nous satisferait-elle pas tous? C'était une
marionnette, et c'était l'amoureuse idéale, mon cher hôte; le
roi Cotys l'avait créée par son imagination, Willoughby; et, ami
Rodion, elle était divine, étant déesse.
BACCALAUREUS.--Mais elle n'existait pas.
HYLAS.--Si, dans Athénée, liv. XII, ch. XLII. Vous l'y trouverez,
Baccalaureus, pour peu que votre édition ait un index. Et, comme
le jour tombe déjà, nous pouvons même rentrer, s'il plaît à notre
hôte, afin que Baccalaureus puisse apaiser la soif d'exactitude
qui doit le posséder.
L'ART
L'ART
_Dialogue entre_
DANTE ALIGHIERI
CIMABUE
GUIDO CAVALCANTI
CINO DA PISTOIA
CECCO ANGIOLIERI
ANDREA ORGAGNA
FRA FILIPPO LIPPI
SANDRO BOTTICELLI
PAOLO UCCELLO
DONATELLO
JAN VAN SCOREL
En l'année 1522, le pape Adrien VI, qui était d'Utrecht, nomma
conservateur du Belvédère de Rome le peintre Jan van Scorel.
C'était un jeune homme de vingt-six ans; il revenait de Palestine
où il avait accompagné une confrérie de pèlerins hollandais.
Jan van Scorel fit le portrait du pape Adrien et considéra
diligemment tous les tableaux de Raphaël et de Michel-Ange, qui
le transportaient. Dans le printemps de cette année, il eut une
aventure.
Il était sorti pendant la nuit de l'enceinte de la capitale pour
errer à travers la campagne romaine. La terre aride et ses
pierres sèches étincelaient sous la lune. Des tombes anciennes,
très blanches, tachaient les ténèbres. Et sur l'un des côtés de la
vieille route latine qui menait à Ostie, Jan van Scorel aperçut
une tranchée obscure. Quelques grandes dalles semblaient avoir
glissé. Il espéra aussitôt que c'était une niche à sculptures,
froissa les orties qui jaillissaient entre les pierres et pénétra
dans le couloir. D'abord il avança parmi l'obscurité; puis il
se fit une sorte de lueur qui n'était point la lueur lunaire.
Le chemin creux était pavé de carreaux de marbre lisse. Tout à
coup Jan van Scorel se trouva sous une coupole soutenue par des
piliers, et il lui sembla qu'il était revenu à la surface de la
terre dans la rase campagne. Mais il vit bientôt qu'il devait
se tromper. La coupole était à l'entrée d'une sorte de cirque
largement assis et illuminé doucement. Tout le sol était tapissé
d'une herbe longue et tendre. La brise était parfumée. Et au
milieu de cette prairie enclavée dans un lieu inconnu, où il n'y
avait point d'horizon, Jan van Scorel remarqua de grands sièges
candides où se tenaient des personnages vêtus de robes tombantes.
Ils portaient des chaperons de diverses couleurs, mais la plupart
avaient la tête couverte de l'aumusse rouge des citoyens de
Florence. A l'apparition de Jan van Scorel, ils se levèrent et
lui firent gravement signe d'approcher. Et quand il fut plus
près, Jan comprit bien qu'il était en présence d'une illusion de
la nuit. Car il reconnut les traits de morts illustres. Celui
qui se tenait au milieu semblait être Dante Alighieri, tel que
le peignit Giotto. Et auprès de lui étaient Guido Cavalcanti et
Cino da Pistoia. Et plus loin, Jan aperçut la face ricaneuse de
Cecco Angiolieri. Semblablement il vit Cimabue, tout roidi par
l'âge, et Andrea Orgagna, puis Paolo Uccello, le grand Donato,
Sandro Botticelli, et un moine carmélite, Fra Filippo Lippi. Ils
semblaient paisibles, debout parmi le pré nocturne.
Alors DANTE prit la parole et dit:
--Sois le bienvenu, Jan van Scorel, et ne crains pas de troubler
notre paix séculaire; car nous l'avons voulu. La divine
conductrice élue qui demeure dans le Grand Cycle et qui contemple
éternellement le visage de Celui _qui est per omnia sæcula
benedictus_ a intercédé pour nous auprès du Maître de la Grâce.
Il nous est permis de nous réunir en des temps fixés, et de nous
considérer tels que nous fûmes, et d'entendre nos voix telles
qu'elles résonnèrent, et de nous entretenir des choses que nous
avons aimées. Et cette nuit une grande controverse s'est élevée
entre nous; s'il te plaît, nous te la soumettrons, puisque tu es
né dans les temps postérieurs, et tu seras notre juge.
Et JAN VAN SCOREL répondit en tremblant:
--Maître, je n'oserai.
Mais DANTE reprit:
--Tu le dois: car le Destin t'a marqué du sceau; et tu répondras
en toute innocence; puis je t'avertirai; cependant, sache que
mes paroles ne te serviront pas. J'ai dit et je prétends que les
peintres, les sculpteurs et les poètes sont soumis aux femmes qui
leur révélèrent l'amour, et que tout leur art ne consiste qu'à se
laisser guider par la forme qui leur persuada de l'imiter dans les
chansons, ballades et assemblages de vers, ou sur les murailles
sacrées, ou dans le cœur du marbre étincelant. Et lorsque je parle
ainsi, mes compagnons Guido et Cino se taisent; mais le méchant
railleur Cecco éclate de rire; Cimabue demeure grave; Donato
réfléchit; Sandro a un sourire douteux; Orgagna et l'Oiseau rient
en secouant la tête, et je ne suis approuvé que par Fra Filippo;
mais je crains que nous n'entendions point la même chose.
Or, écoute-moi, Jan van Scorel, et pèse ce que je dirai. La vie
nouvelle commence, pour moi, dans le livre de ma mémoire, à la
fin de ma neuvième année, le jour où j'aperçus la très gracieuse
dame que certains nommèrent ici Béatrice. Elle avait une robe
de couleur cramoisie, soutenue par une ceinture; et dès que mes
yeux tombèrent sur elle, Amour gouverna mon âme et je désirai
être conduit par Béatrice durant ma vie. Et quand elle fut entrée
dans la cité de vie éternelle, je m'appliquai à la revoir dans
les chambres secrètes de mon intelligence et elle me prit par la
main et me mena parmi l'enfer, et dans les routes intermédiaires,
et parmi le ciel. D'abord, à la première heure du neuvième jour
de juin, en l'année 1290, je fus frappé de stupeur; car la
Douleur entra et me dit: «Je suis venue demeurer avec toi», et je
m'aperçus qu'elle avait amené en sa compagnie la Peine et la Bile.
Et je lui criai: «Va-t-en, éloigne-toi!» Mais, comme une Grecque,
elle me répondit, pleine de ruse, et argumenta souplement. Puis
voici que j'aperçus venir Amour silencieux, vêtu de vêtements
noirs, doux et nouveaux, avec un chapeau noir sur les cheveux;
et certes, les larmes qu'il versait étaient véritables. Alors je
lui demandai: «Qu'as-tu, joueur de bagatelles?» Et me répondant,
il dit: «Une angoisse à traverser; car _notre_ dame est mourante,
mon cher frère». Alors tout se voila pour moi dans ce monde,
et mes yeux devinrent las de pleurs, et voici que le jour qui
accomplissait l'année que ma dame avait été élue dans la cité de
la vie éternelle, me souvenant d'elle tandis que j'étais assis
seul, je me pris à dessiner la semblance d'un ange sur certaines
tablettes. Et cependant que je dessinais, comme je tournais la
tête, je perçus qu'il y avait auprès de moi des gens que je devais
courtoisement saluer et qui observaient ce que je faisais. Et je
me levai, par respect, et je leur dis: «Une autre était avec moi.»
Et depuis ce jour, Jan van Scorel, elle ne m'a point quitté. Quand
j'envoyai mon livre au temps de Pâques à mon maître Brunetto
Latini, ce fut ma fillette que je chargeai de le lui apporter. Et
quand, au milieu du chemin de ma vie, je traversai deux mondes
douloureux pour parvenir à entrevoir les gloires éternelles,
Béatrice était devant moi, Béatrice tendait le doigt vers les
choses que je devais voir.
Je me souviens, Guido, que je t'envoyai jadis un sonnet au sujet
de celles que nous aimions. O mon cher Guido, j'y nommais Monna
Giovanna, qui fut la compagne de ma chère Béatrice: les gens de
Florence, à cause de sa grâce, la surnommaient Primavera, et ainsi
que le printemps précède l'année, je la vis un jour marcher devant
ma divine dame. Or, dans mon sonnet, j'exprimais le souhait d'un
voyage. Il me semblait que je serais parfaitement heureux si le
temps de ma vie coulait au balancement d'une barque errante où
nous aurions été trois, Lapo Gianni et toi, Guido, et moi Dante.
Nous, compagnons anciens, nous nous serions tenus les mains. Et
notre barque aurait été guidée par la dame Giovanna, la dame
Béatrice, et celle qui était la trentième parmi les soixante
beautés de Florence, la dame Lagia. Et tout le temps de notre vie
se serait passé à deviser d'amour; car, en vérité, Guido, la vie
n'est faite que d'amour, et l'art, qui est une purification de
la vie, n'est que d'amour transfiguré. Et je ne crois pas, Guido
Cavalcanti, que tu puisses me contredire; car c'est toi qui me
donnas l'explication du cœur enflammé.
Alors GUIDO CAVALCANTI se mit à sourire et dit:
--Ce rêve t'avait troublé étrangement, Dante. Et, en effet,
c'était un inquiétant présage. Amour tenait ta dame endormie,
roulée dans un manteau; puis il la contraignait à manger ton cœur;
puis il disparaissait en pleurant. J'interprétai ton songe par son
contraire, sachant que douleur pendant le sommeil signifie joie.
Et dans ce temps tu fus heureux; mais il s'est trouvé qu'Amour ne
t'avait point trompé par ses larmes. A cause de ce rêve où tu as
nourri de ton cœur celle qui devait mener ta vie, je ne dirai pas
le contraire de tes paroles. Mais, Dante, tu nous as représentés
tous trois, Lapo, toi et moi, dans une barque guidée par Lagia,
Béatrice et Giovanna. Crois-tu que la barque ait été guidée par
les trois dames durant toute notre vie? J'étais assis à la poupe,
et je regardais le sillage; voici que je tournai la tête, et Monna
Giovanna n'était plus là. A sa place, je vis une autre dame qui
avait les mêmes yeux, et le même regard de printemps; mais elle se
nommait Mandetta, et elle était de Toulouse. Et Lapo considérait
la crête d'une vague; voici qu'il tourna la tête, et Monna Lagia
n'était plus là. A sa place, il vit une autre dame, dont les
cheveux étaient ceints d'une guirlande, et qui montrait ses dents
entre des lèvres très rouges; et elle n'avait même pas de nom. Et
toi, Dante, tu scrutais le fond ténébreux de l'Océan; voici que
tu tournas la tête, et Béatrice, oui, Béatrice, n'était plus là.
Dante, tu te frappas la poitrine, et tu gémis, et tu te maudis
toi-même; mais à la place de Béatrice était une dame froide et
blanche et dure comme la pierre, dont la tête était ceinte d'herbe
verte mêlée de fleurs; et sa robe était de couleur verte, non
pas cramoisie, et le blond de ses cheveux était uni au vert de
l'herbe fraîche; et cette dame était de Padoue, et son nom était
Pietra degli Scrovigni; et souviens-toi, Dante: sitôt que tu l'eus
aperçue, tu composas pour elle et tu récitas dans la barque une
admirable sextine. La barque semblait donc être conduite par les
trois dames; mais la force qui la menait était dans nos cœurs,
Dante, et c'était la force de l'Amour.
Mais CINO DA PISTOIA prit la parole:
--Tu accuses faussement Dante, dit-il. De Lapo Gianni je ne dirai
rien puisqu'il n'est pas là; et peut-être qu'il eût su défendre
ses obscures amours. Pour toi, Guido, s'il est vrai que tu aies
cessé d'adorer Giovanna de Firenze pour invoquer Mandetta de
Toulouse, n'est-ce pas parce que celle-ci avait les mêmes yeux?
Et n'est-il pas vrai que c'est la ressemblance qui t'a attiré
vers Mandetta, et que tu n'as pas cessé de te laisser conduire
par l'image de Monna Giovanna? N'est-ce pas cette image qui s'est
emparée de ton esprit et qui règne sur tes yeux et qui règne sur
ton cœur? Ainsi elle a mérité une fois de plus de porter le nom de
Giovanna, selon celui de saint Giovanno le Précurseur; car elle a
été l'Annonciatrice et véritablement la Prima-Vera, la première
saison. Et si Dieu eût voulu te donner, à l'égal de la noblesse,
le don de la poésie suprême, c'est Giovanna, la Primavera, qui
t'eût mené sur la route que suivit Homère ainsi que l'a fait pour
Dante la divine Béatrice. Maintenant que nous parles-tu de Monna
Pietra, de la sextine, et du caprice de Dante? Il ne s'est point
laissé conduire par cette Pietra, et c'est la même Béatrice qui
lui a montré les dames au Paradis. Ah! pourquoi ne lui a-t-elle
pas fait voir, au sommet de l'escalier sacré, ma chère Selvaggia,
dont le corps repose tristement sur le mont della Sambucca, dans
le sauvage Apennin?
CIMABUE interrompit Cino, d'une voix grave et comme lointaine.
--Béatrice n'a pas montré ta Selvaggia au Dante, parce que toi
seul, Cino, tu pouvais la voir. Il ne suffit pas de tendre la
main à la femme et de se laisser mener, les yeux bandés. J'ai dû
longtemps regarder celle que j'aimais pour y voir la sainte Mère
de Dieu; mais enfin je l'ai vue, et, avec l'aide divine, j'ai
essayé de la peindre.
Ici, CECCO ANGIOLIERI se mit à ricaner. Et tous se tournèrent vers
lui: car il semblait que la paix de la nuit fût troublée.
CIMABUE lui dit:
--Cecco, que nous veux-tu?
CECCO ANGIOLIERI répondit en grinçant des dents:
--Ce n'est pas à toi que je veux parler, mais à Dante Alighieri,
qui est trop fier. Je lui ai déjà crié de venir à mon école y
prendre des leçons; il ne vaut pas mieux que moi; j'ai menti, et
il ment encore; il a mangé la graisse, moi j'ai rongé les os; il
a jeté la navette, moi j'ai tondu le drap; et je le défie--car
je suis l'aiguillon, et il est le taureau. Que parle-t-il de
Béatrice, et des femmes qui l'ont conduit par la main? Moi aussi,
j'ai aimé--je vaux autant que lui. Et ma Becchina, la fille du
savetier, était aussi jolie que sa Bice Portarini. Mais j'étais
nu comme une pierre d'église; et mon plus haut souhait allait
jusqu'à désirer être souillon de cuisine, pour renifler l'eau
grasse de la vaisselle. Je n'avais pas un florin, non, pas la
millième partie d'un florin. Et à cause de cela le mari de
Becchina, qui était orgueilleux de ses sacs d'or, me méprisait, et
je ne pouvais la voir. N'est-ce point misérable? Car j'avais un
père vieux et riche, qui possédait de vastes domaines, et qui ne
me donnait rien. Ainsi j'ai vécu dans la boue du fossé. Un jour le
vieillard me refusa même un verre de vin maigre. Et j'écouterais
parler cet orgueilleux qui fait des fautes de poésie? Car dans le
dernier sonnet de la _Vie Nouvelle_ il commence par dire qu'il n'a
point compris le doux langage qu'un ange lui adressait au sujet de
Béatrice (c'est à l'endroit où les vers changent de mesure); puis
dans l'envoi, il dit aux dames qu'il a compris. C'est une indigne
contradiction; et je ne veux point continuer à souffrir que tout
le monde porte respect à un mauvais poète qui a été heureux.
CIMABUE reprit la parole et dit:
--O Cecco, pourquoi donc es-tu parmi nous?
Et Cecco ne répondit rien.
--Je parlerai pour toi, dit CIMABUE. Tu es avec nous parce que
malgré ta misère et l'affreux désir que tu avais de voir mourir
ton vieux père, l'amour de Becchina, la fille du savetier,
t'inspira de beaux vers, et que tu fus poète. Et nous n'avons
point à comparer ta Becchina à Béatrice; mais sache que c'est sa
petite main qui t'a tiré du fossé où tu croupissais pendant ta vie
pour t'amener dans le cycle heureux où Dieu t'a permis de reposer.
Alors il y eut un silence. Puis le moine carmélite se mit à rire.
CECCO se retourna vers lui, la bouche tordue, et cria:
--Ris-tu de moi, face encapuchonnée, faux dévot?
--O Cecco Angiolieri, dit FRA FILIPPO LIPPI, je ne me querellerai
pas avec toi; j'aime trop la bonne humeur. Ce n'est pas de toi que
je me moquais; mais je riais en songeant aux belles pensées de
Cino da Pistoia, avec son invention des images. Vois-tu pas qu'il
a excusé Guido Cavalcanti en le faisant convenir que Mandetta de
Toulouse ressemblait à Giovanna de Florence? Et n'a-t-il pas tiré
une admirable conclusion, lorsqu'il a dit que c'était toujours la
même image qui inspirait les vers de Guido? Pardieu, je ne suis
pas si subtil, et je n'y entends qu'une chose, c'est que Messer
Cavalcanti doit être bien peu capable d'aimer, pour aimer toujours
la même image. Moi j'en ai aimé beaucoup, et elles étaient
toutes bien différentes. Dante et Cino, vous aimiez des mortes,
et vous vous enfermiez dans des cellules. J'ai aimé des femmes
vivantes, et il aurait fallu être bien habile pour m'enfermer.
Cosimo de Medici a essayé pendant deux jours. La troisième nuit,
j'étais las de peindre l'Annonciation; j'ai fait une corde avec
mes draps de lit, et je suis allé rejoindre une belle fille qui
devait m'attendre juste au coin du Palazzo Medici. Du reste, elle
m'a servi et je l'ai figurée au moins dans deux tableaux; c'est
un ange dans l'un, et dans l'autre une sainte. Mes saintes ont
tous les visages, et ce sont les visages de filles dont je ne me
rappelle même pas les noms. Je les ai bien aimées, au moins; mais
j'en changeais. Et elles ne se ressemblaient aucunement, Cino,
aucunement.
CINO dit gaiement:
--Mais Lucrezia?
--Crois-tu donc que je lui aie été fidèle? répondit FRA FILIPPO
LIPPI, en éclatant de rire. On peut dire que celle-là était jolie,
pourtant. J'en ai été très amoureux. Je venais de quitter mon
frère carmélite Fra Diamante, qui avait été novice avec moi. Les
nonnes de Sainte-Marguerite me demandèrent un tableau pour leur
maître-autel. Et je vis parmi elles une novice, qui était fille
de Francesco Buti, citoyen de Florence. C'était l'image parfaite
d'une sainte. C'était Lucrezia. Il me la fallut pour modèle de la
Vierge; les stupides nonnes me permirent de la peindre. Ah! que
Lucrezia est belle dans ce tableau de la Nativité! Pouvais-je ne
point être amoureux d'elle? Le jour qu'elle alla en procession
visiter la Ceinture de Notre-Dame que l'on conserve au Prato, je
l'enlevai et je m'enfuis avec elle. Son père, Francesco, essaya
par tous les moyens de la reprendre, mais elle voulut rester avec
moi. Cependant, tu peux regarder mes vierges et mes saintes, Cino:
elles ne ressemblent pas toutes à Monna Lucrezia. Les femmes qu'on
aime sont bonnes à peindre: voilà ce que je pense.
Là SANDRO BOTTICELLI, qui souriait mystérieusement, parla, et
s'adressant à Fra Filippo:
--Mais n'est-il pas vrai, ô Maître, dit-il, que tu n'as point
possédé toutes les saintes qui sont dans tes peintures!
--C'est vrai, répondit FRA FILIPPO; je ne plaisais pas à toutes;
mais j'ai été amoureux d'elles toutes.
--Et n'ai-je point ouï dire, continua BOTTICELLI, que, lorsque
tu n'obtenais pas celles que tu désirais, tu t'appliquais à les
peindre, et que ta passion avait disparu lorsque tu les avais
représentées sur tes fresques?
--C'est vrai aussi, avoua FRA FILIPPO; mais Sandro, tu ne dois pas
trahir ton maître.
--Je ne te trahis pas, ô peintre divin, reprit SANDRO; je veux
seulement te montrer que tu n'es point différent de Dante ou de
Cino. Puisque ta passion cessait entièrement, sitôt que la femme
que tu aimais avait été transfigurée dans ton art, c'est que cette
femme gouvernait ton art, ou, si tu veux, que l'Amour t'attirait
vers l'art et que l'art suffisait à satisfaire ton amour. Si donc
tu te plaisais à peindre des créatures que tu ne pouvais point
toucher, et si ta passion parvenait ainsi à se repaître, tu n'es
nullement différent de Dante, ou de Cino qui ont aimé des mortes
et qui les ont chantées.
--Mais toi, dit FRA FILIPPO, Sandro, que penses-tu toi-même?
--Mon maître, dit SANDRO BOTTICELLI en souriant toujours, je
ne veux point avoir d'avis et j'écoute parler les autres.
Voici Andrea Orgagna qui vous instruira mieux que moi; je suis
fort illettré, ainsi que le déclara le vicaire de ma paroisse,
lorsqu'il me reprocha d'avoir gravé des estampes pour _l'Enfer_ de
Dante, puisque mon ignorance ne me permettait point de comprendre
ses vers. C'est ce que le vicaire n'eût pas osé dire au grand
Orgagna qui a devisé les mêmes scènes que peignit son frère au
Campo Santo; je le laisserai donc parler pour moi; il est plus
ancien et plus digne.
ORGAGNA prit alors la parole; il avait la barbe rase; un grand
chaperon lui entourait la tête, et son visage était arrondi et
plat.