«Nobilis Gallus, Perroni Dominus, summus Mathematicus et

Philosophus, natus Turonum, pridie Calendas Aprilis 1596. Denatus

Holmiæ, Calendis Februarii, 1650. (Je trouve cette inscription

sous son portrait par C. V. Dalen.) Comment il passa son temps

en sa jeunesse et par quelle méthode il devint si savant, il

le raconte au monde en son traité intitulé de la Méthode. La

Société de Jésus se glorifie que l'ordre ait eu l'honneur de son

éducation. Il vécut plusieurs années à Egmont (près la Haye), d'où

il data plusieurs de ses livres. C'était un homme trop sage pour

s'encombrer d'une femme; mais, étant homme, il avait les désirs

et appétits d'un homme; il entretenait donc une belle femme de

bonne condition qu'il aimait, et dont il eut quelques enfants

(je crois 2 ou 3). Il serait fort surprenant qu'issus des reins

d'un tel père ils n'eussent point reçu une belle éducation. Il

était si éminemment savant que tous les savants lui rendaient

visite et beaucoup d'entre eux le priaient de leur montrer ses

.. d'instruments (à cette époque, la science mathématique était

fortement liée à la connaissance des instruments, et, ainsi que

le disait Sr. H. S., à la pratique des tours). Alors il tirait un

petit tiroir sous la table et leur montrait un compas dont l'une

des branches était cassée; et puis, pour règle, il se servait

d'une feuille de papier pliée en double.»

Il est clair qu'Aubrey a eu la conscience parfaite de son travail.

Ne croyez pas qu'il ait méconnu la valeur des idées philosophiques

de Descartes ou de Hobbes. Ce n'est pas là ce qui l'intéressait.

Il nous dit fort bien que Descartes lui-même a exposé sa méthode

au monde. Il n'ignore pas que Harvey découvrit la circulation

du sang; mais il préfère noter que ce grand homme passait ses

insomnies à se promener en chemise, qu'il avait une mauvaise

écriture, et que les plus célèbres médecins de Londres n'auraient

pas donné six sous d'une de ses ordonnances. Il est sûr de nous

avoir éclairé sur Francis Bacon, lorsqu'il nous a expliqué qu'il

avait l'œil vif et délicat, couleur noisette, et pareil à l'œil

d'une vipère. Mais ce n'est pas un aussi grand artiste que

Holbein. Il ne sait pas fixer pour l'éternité un individu par

ses traits spéciaux sur un fond de ressemblance avec l'idéal.

Il donne la vie à un œil, au nez, à la jambe, à la moue de ses

modèles: il ne sait pas animer la figure. Le vieil Hokusaï voyait

bien qu'il fallait parvenir à rendre individuel ce qu'il y a de

plus général. Aubrey n'a pas eu la même pénétration. Si le livre

de Boswell tenait en dix pages, ce serait l'œuvre d'art attendue.

Le bon sens du docteur Johnson se compose des lieux communs les

plus vulgaires; exprimé avec la violence bizarre que Boswell a

su peindre, il a une qualité unique dans ce monde. Seulement ce

catalogue pesant ressemble aux dictionnaires mêmes du docteur:

on pourrait en tirer une _Scientia Johnsoniana_, avec un index.

Boswell n'a pas eu le courage esthétique de choisir.

L'art du biographe consiste justement dans le choix. Il n'a pas à

se préoccuper d'être vrai; il doit créer dans un chaos de traits

humains. Leibnitz dit que pour faire le monde Dieu a choisi le

meilleur parmi les possibles. Le biographe, comme une divinité

inférieure, sait choisir parmi les possibles humains, celui qui

est unique. Il ne doit pas plus se tromper sur l'art que Dieu ne

s'est trompé sur la bonté. Il est nécessaire que leur instinct à

tous deux soit infaillible. De patients démiurges ont assemblé

pour le biographe des idées, des mouvements de physionomie,

des événements. Leur œuvre se trouve dans les chroniques, les

mémoires, les correspondances et les scolies. Au milieu de cette

grossière réunion, le biographe trie de quoi composer une forme

qui ne ressemble à aucune autre. Il n'est pas utile qu'elle soit

pareille à celle qui fut créée jadis par un dieu supérieur, pourvu

qu'elle soit unique, comme toute autre création.

Les biographes ont malheureusement cru d'ordinaire qu'ils étaient

historiens. Et ils nous ont privés ainsi de portraits admirables.

Ils ont supposé que seule la vie des grands hommes pouvait nous

intéresser. L'art est étranger à ces considérations. Aux yeux

du peintre le portrait d'un homme inconnu par Cranach a autant

de valeur que le portrait d'Érasme. Ce n'est pas grâce au nom

d'Érasme que ce tableau est inimitable. L'art du biographe serait

de donner autant de prix à la vie d'un pauvre acteur qu'à la vie

de Shakespeare. C'est un bas instinct qui nous fait remarquer avec

plaisir le raccourcissement du sterno-mastoïdien dans le buste

d'Alexandre, ou la mèche au front dans le portrait de Napoléon. Le

sourire de Monna Lisa, dont nous ne savons rien (c'est peut-être

un visage d'homme) est plus mystérieux. Une grimace dessinée par

Hokusaï entraîne à de plus profondes méditations. Si l'on tentait

l'art où excellèrent Boswell et Aubrey, il ne faudrait sans doute

point décrire minutieusement le plus grand homme de son temps, ou

noter la caractéristique des plus célèbres dans le passé, mais

raconter avec le même souci les existences _uniques_ des hommes,

qu'ils aient été divins, médiocres, ou criminels.

L'AMOUR

XI

L'AMOUR

_Dialogue entre_

L'ACTEUR

HYLAS

RODION RASKOLNIKOFF

HERR BACCALAUREUS

SIR WILLOUGHBY

Ainsi que d'ordinaire, à la fin des déjeuners sans femmes, le café

et la cigarette ont amené au-dessus de la nappe l'éternel sujet de

conversation entre hommes: l'amour et les interprètes de l'amour. La

discussion s'est prolongée. C'est une claire après-midi d'été. On

a pris place sur la pelouse dont la pente descend jusqu'à la Marne

luisante comme un couperet d'argent. Les convives ont décidé qu'ils

perdraient leur journée.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Puisque nous avons convenu de nous livrer

éperdument au bavardage, voulez-vous que nous choisissions chacun

notre rôle? Vous, mon cher helléniste...

HYLAS.--Je suis si enfoncé dans l'administration matérialiste

antique et si disposé à me montrer polymorphe et dialecticien,

que je vous demanderai de jouer ici un personnage vague dont les

idées générales seules auraient quelque précision. Je prendrai

donc le nom de Hylas.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Quant à vous, je n'ai point de doute sur

votre préférence,--vous aimez trop Dostoïewski...

RODION.--Pour ne pas désirer parler au nom de Rodion.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Et vous, qui m'avez fait connaître le

grand George Meredith...

WILLOUGHBY.--J'essayerai d'être ici le héros de l'égoïsme, sir

Willoughby.

BACCALAUREUS.--Pour moi, je fixerai humblement quelques citations,

et je rappellerai à la logique, si vous me le permettez: mes

leçons méphistophéliques sont encore toutes fraîches dans ma

mémoire.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Et moi qui, à l'exemple de mon cher

Panurge, interrogerai tour à tour le philosophe Trouillogan,

le vieil poète françois Raminagrobis et l'Oracle, je ne veux

point d'autre titre que celui du protagoniste de nos ballades et

monologues du moyen âge; je parlerai tout ensemble pour moi, et

pour vous faire parler; je serai l'ACTEUR.

BACCALAUREUS.--Et donc, monsieur l'Acteur, puisqu'en toute

argumentation _pro et contra_ il est nécessaire de bien

déterminer l'objet et de le définir, c'est-à-dire le borner et

le limiter, voulez-vous nous rappeler ce que vous disiez tout à

l'heure grossièrement, c'est-à-dire _confusè_, et nous l'énoncer

maintenant clairement et dans l'ordre, _distributè_?

L'ACTEUR.--Je disais, Herr Baccalaureus, _confusè_ (puisqu'il vous

plaît), que la plupart des hommes ressemblent à Don Quichotte

assis devant les marionnettes de _maese_ Pedro, et protestant

que le spectacle qu'il contemple était vrai: «Réellement et en

vérité je vous le dis, Messeigneurs qui m'ouïssez, il m'a paru que

tout ce qui s'est passé ici se passait au pied de la lettre, que

Melisendre était Melisendre, D. Gaiferos D. Gaiferos, Marsilio

Marsilio, et Charlemagne Charlemagne». Et voilà pourquoi il a

grièvement meurtri le roi Marsile et fendu en deux la couronne et

le crâne de l'empereur à la barbe chenue. Car les marionnettes

lui semblaient les êtres mêmes, avec leurs passions et leurs

souffrances. Pareillement, nous nous intéressons profondément

au spectacle de l'amour; et, voyant les gestes des femmes, et

écoutant leurs paroles, nous croyons que les marionnettes sont

réelles, et elles nous font pleurer, et nous tâchons de les punir;

cependant qu'animés d'une noble folie, nous ne nous sommes pas

aperçus que l'âme et la chair de nos amantes étaient jouées et que

_maese_ Pedro restait accroupi derrière la toile. Je disais encore

que moins fou est celui qui demeure plongé dans son illusion, que

l'autre qui tâche à en sortir, et qui mutile son jeu à grands

coups d'épée. D'autant que lorsqu'il faudra payer la casse le

montreur de marionnettes risque fort de se tirer le bandeau de

l'œil pour faire reconnaître l'ancien ruffian, ce qu'il eût mieux

valu ignorer. Et je ne parle point seulement des gestes spéciaux

de l'amour qui, de l'aveu même des marionnettes, sont presque

toujours parfaitement imités d'un modèle sensible qu'elles ont

toutes copié, mais de tout l'attirail sentimental, depuis la

rougeur de l'aveu jusqu'au brisement jaloux de l'éventail, depuis

le furtif battement de cils et les petits soubresauts de la gorge

émus jusqu'au coup de sonnette irrité qui nous donne notre congé.

BACCALAUREUS.--Toutes métaphores peu claires, et teintes de

littérature imaginative, en sorte qu'elles ne sont nullement

propres à un dialogue philosophique ni à une enquête de

définitions comme celles qu'on trouve dans les entretiens

dogmatiques de Platon; bien loin même de pouvoir se prêter à

une argumentation plus concrète telle que nous pouvons en lire

dans les conversations philosophiques de M. Ernest Renan, un peu

alourdies par l'étude de la théologie.

HYLAS.--Je vous arrêterai ici, Herr Baccalaureus. Car notre ami

l'Acteur n'a point fait autre chose qu'exprimer à la mode de la

Renaissance un mythe inventé dès longtemps par le divin Platon

que vous venez de citer. Les marionnettes de _maese_ Pedro ne

sont-elles pas toutes pareilles aux statues et aux images d'objets

et d'êtres vivants faites de bois et de pierre qu'on transporte

sans cesse diligemment devant la petite muraille de la caverne où

nous sommes enchaînés; et, déçus par la lueur du grand feu qui

brûle devant la gueule de l'antre, nous prenons les ombres des

statues et des images qui dansent sur la muraille pour les hommes

et les objets réels: car nos cous et nos cuisses sont enserrés de

chaînes, et nous sommes astreints à garder les yeux fixés sur le

jeu d'ombres de la muraille, et nous ne pouvons tourner la tête

vers la vraie lumière qui nous éblouirait. Et le monde des hommes

n'est pas plus différent du monde des marionnettes que le monde

des idées du monde des images et des ombres. En sorte que si don

Quichotte s'indigne ridiculement contre les poupées du roi Marsile

et de l'empereur Charlemagne, nous ne sommes pas moins fous de

nous irriter contre les ombres de l'amour. Voilà ce qu'a écrit

Platon, mon cher Baccalaureus, et vous n'ignorez pas que c'est...

BACCALAUREUS.--A la première page du septième livre de la

_République_. Mais, Hylas, comment se peut-il que vous exposiez un

mythe aussi idéaliste?

HYLAS.--Aussi n'est-ce point mon opinion, mais celle d'un rêveur.

Je tiens que l'Acteur est parti d'une pétition de principes, en

ce qu'il suppose accordé qu'il y a dans l'univers autre chose

que des marionnettes adroitement combinées. Il insinue ainsi dès

le début qu'il y a quelque part une Amoureuse parfaite dont les

femmes imitent les mouvements et les passions. Or, cette Amoureuse

n'existe point réellement: ou bien nous pourrions la voir, et

toutes les femmes ne seraient pas d'adroites poupées. Donc, elle

est inexistante et immatérielle; c'est une idée platonicienne

et je la nie. Car je ne prêterai pas à l'Acteur une invention

d'automatisme semblable à celle qu'imagina Démocrite et longtemps

après lui Villiers de l'Isle-Adam. L'Acteur n'entend point, j'en

suis sûr, lorsqu'il nous parle de marionnette, une statue de bois

creuse, docile au glissement d'une bille de vif argent, ni même

une Ève future, mue à l'électricité par le Dr Édison.

WILLOUGHBY.--Vous n'avez tenu compte jusqu'ici, mon cher Hylas,

que de la femme imitant la Femme, ou construite comme une poupée

par un fabricant de pièces matérielles. Et, afin de satisfaire

l'esprit classificateur de notre Baccalaureus, je dirais

volontiers que vous êtes resté dans le domaine purement objectif.

Que faites-vous donc du Sujet, je vous prie; que faites-vous

de l'Homme? L'Acteur nous dit que la femme joue le rôle d'une

amoureuse, sans éprouver ses sentiments; vous niez qu'il y ait

dans ce monde autre chose que des rôles; ici Willoughby vous

interrompt tous deux et déclare: il y a Moi. Je veux bien que la

femme soit une marionnette; j'admets qu'elle exécute des gestes

sans éprouver d'émotions et qu'elle mime des sentiments qu'on

lui a appris. Mais vous êtes bien étranges d'aller chercher pour

expliquer son imitation une Amoureuse idéale ou une initiatrice

immatérielle de l'amour; où les petites femmes l'auraient-elles

connue, je vous le demande? Ce n'est pas dans le monde supérieur

fait de jaspe, d'or et de porphyre dont Socrate nous parle (comme

vous le savez, Hylas) au dialogue du Phédon. Car elles n'y sont

jamais allées. Mais vous vous souvenez, sans doute, mon cher

Baccalaureus, du mythe des Mères auquel Gœthe a fait allusion dans

_Faust_?

BACCALAUREUS.--Elles ne sont ni en haut, ni en bas.

WILLOUGHBY.--Et Gœthe a bien raison. Elles ne sont pas plus

situées que les Idées de Platon. Mais ce sont les matrices

éternelles de toutes choses. D'elles jaillissent les générations

immuables d'êtres et d'objets. Elles sont ce qu'il y a de féminin

dans la création. Cependant elles produisent, mais passivement.

Elles forment les formes, mais elles ont reçu leur forme. C'est

ainsi que je veux m'imaginer les amoureuses. Semblables aux Mères

de Gœthe, elles font jaillir d'elles éternellement les mêmes

formules d'amour. Voilà ce qu'entend l'Acteur lorsqu'il nous dit

qu'elles sont les marionnettes, ou Hylas quand il nous explique

qu'elles sont les ombres de l'amour. Mais elles en sont aussi

les créatrices perpétuelles, et elles le reproduisent toujours

semblable à lui-même. Sur quel modèle? Qui donc imposa leur

forme aux Mères? Qui imposa aux femmes la forme de l'Amour? Le

Dieu créateur fixa pour toujours les matrices perpétuelles des

choses. L'homme intelligent imagina l'apparence de l'amour. C'est

l'amoureux qui tend aux yeux des femmes l'image qu'il s'est faite

de l'amante. C'est sur cette image créée par le Moi que la femme

essaye de se modeler. C'est dans l'esprit de son amant que réside

l'amoureuse idéale dont les gestes sont imités par l'amoureuse. Et

si l'homme, déçu, s'aperçoit que les mouvements sont des motions

de marionnette et que les sentiments ont la fluidité des ombres,

c'est lui-même qui se trompe lui-même, car il n'étudie que l'image

qu'il a projetée. Hélas! moi seul j'existe, et il faut bien que

mes illusions dépendent de moi.

BACCALAUREUS.--Voir Fichte, _Doctrine de la science_. Mais de là

suivent...

L'ACTEUR.--Des considérations de philosophie allemande que vous

nous exposerez, Baccalaureus, une autre fois. Je ne croyais pas

m'être engagé dans un sentier aussi méditatif. Il est vrai que

tous les chemins mènent à la métaphysique. La clarté du soleil

d'aujourd'hui est trop vive pour y promener les êtres en soi. Si

vous voulez, Willoughby, nous attendrons un temps de brume. Je

me serai sans doute mal exprimé; oui, Baccalaureus, avec trop de

métaphores. En disant que les femmes étaient les marionnettes de

l'amour, j'entendais seulement qu'elles ont la dangereuse faculté

de le mimer avec une perfection telle que nous le supposons où

il n'y en a point. Elles s'accordent toutes à avouer qu'elles

simulent le plaisir; je voulais vous faire reconnaître qu'elles

simulent avec une égale aptitude l'intention de le donner. Je ne

me plaignais pas; je constatais. Nous jouons tous ici-bas quelque

rôle. Le nom même de «personne» vient de ce masque de comédie à

travers lequel sonnaient les voix de théâtre. On pourrait imaginer

un conte semblable à celui que fit Her le Pamphylien, fils

d'Armenios...

BACCALAUREUS.--Et que Platon rapporte au chapitre treizième du

dixième livre de la _République_.

L'ACTEUR.--Baccalaureus doit avoir raison. Donc Her le Pamphylien,

ayant été tué dans une bataille, demeura mort pendant dix

jours parmi les cadavres; et le douzième jour, comme on allait

l'enterrer, revécut soudain et parla de l'autre monde. Il avait vu

l'enfer et les tortures, et les huit cercles colorés des planètes,

sur lesquels étaient assises autant de sirènes. Il avait vu aussi

les âmes innocentes qui avaient bu l'eau du Léthé et qui s'étaient

attroupées autour de Lachésis. Et au giron de la Parque une espèce

de prophète saisissait des sorts qu'il jetait au hasard sur les

âmes. Chacune ramassait le sort qui était tombé près d'elle et s'y

conformait. C'est ainsi que Her le Pamphylien vit distribuer les

rôles de l'humanité. Et le prophète joint sans doute des masques à

ses sorts. Mais toutes les femmes, quel que soit le sort qu'elles

relèvent, prennent le masque de l'amour.

HYLAS.--Le récit est parfait: seulement Platon ne le termine pas

de même.

L'ACTEUR.--Je m'en doute. Or, ce masque devient leur propre

visage, en sorte qu'elles arrivent à prendre conscience de son

expression qu'elles n'avaient point consciemment composée.

Souvenez-vous du trait charmant que nota l'exquis philosophe qui

écrivit les _Quinze joies de Mariage_...

BACCALAUREUS.--Ce n'était autre qu'Anthoine de la Sale, ainsi que

le démontra, en 1836, M. André Pottier, bibliothécaire de Rouen.

L'ACTEUR.--Anthoine de la Sale, secrétaire de Louis III, roi de

Sicile, esquisse donc ce tableau du «déduit» forcé d'une femme

avec son mari. «Lors il la baise et l'accolle, et faict ce qui

luy plest: et la dame, à qui il souvient d'aultre chose, voulsist

estre ailleurs, et le laisse faire, et se tient pesantement, et

ne se aide point ne mais ne se hobe qu'une pierre. Et le bon home

travaille bien, qui est lourd et pesant, et ne se scet pas si bien

aider comme d'aultres feroient. _La dame tourne ung pou la chiere

à cousté_: car ce n'est pas le bon ypocras que elle a autresfois

eu, et pour ce li ennuye, et lui dit: «Mon amy, vous me affolez

toute, et aussi, mon amy, vous en vauldrés moins». La dame savait

bien que son visage exprimait mal l'amour: voilà pourquoi elle le

tourne «ung pou à cousté». Cette marionnette a pris conscience de

ses mouvements.

HYLAS.--Vous traitez bien subtilement de simples réflexes.

BACCALAUREUS.--Je ne savais pas que l'acte d'amour fût un réflexe.

HYLAS.--C'est le meilleur. Nous connaissons aussi les demoiselles

qui se livrent en fumant des cigarettes, et De Foe conte dans

_Moll Flanders_ l'histoire d'une jeune fille qui avait coutume de

retourner pendant ce temps les poches de ses amis et d'y glisser

même des jetons de cuivre à la place des pièces d'or.

L'ACTEUR.--Ces marionnettes-là se soucient peu de jouer mal. La

grosse Margot, de la ballade, répétant son rôle avec Villon, était

plus curieuse de sa réputation. Mais nous n'avons que faire de

deviser sur les prostituées. Ce sont les véritables poupées de

l'Aphrodite populaire. Et je ne songeais point à elles lorsque

je parlais comme je faisais. Elles sont marionnettes peintes,

habillées, exposées, louées et estampillées.

RODION.--Mais je vous défie, mon ami l'Acteur, et vous, cynique

Hylas, et vous, Willoughby le dandy, et vous, trop savant

Baccalaureus, de me prouver qu'elles soient des marionnettes

de l'amour. Ou plutôt je renverserais la proposition. Quand

vous dites que les femmes exécutent les gestes de l'amour sans

le ressentir, vous entendez qu'elles imitent une amoureuse

réelle. Vous, Hylas, vous avez placé cette image de l'amoureuse

dans le domaine objectif, avec les idées platoniciennes; vous,

Willoughby, après nous avoir railleusement demandé où les petites

femmes auraient fréquenté une si belle idée, vous avez placé

l'amoureuse idéale dans le domaine subjectif, puisque c'est

l'imagination de l'amant qui la crée. Hylas m'accordera bien

que les pauvres courtisanes sont tombées trop bas pour jamais

connaître l'Amoureuse assise dans le monde supérieur, sur un

trône de porphyre et d'or; et Willoughby n'osera soutenir que

c'est sur l'imagination de leurs amants qu'elles modèlent les

mouvements de leurs corps et de leurs âmes. Il faut donc que

«ces poupées de l'Aphrodite populaire» soient des marionnettes

différentes de celles que vous disiez. O Hylas! celles qui baisent

le pan de la robe de l'Aphrodite des carrefours sont bien les

poupées de l'amour, mais non point telles que vous l'entendiez.

Vos autres marionnettes sont imitatrices et vivantes; ce sont

des actrices qui n'éprouvent rien, mais qui ont étudié; ces

pauvres marionnettes-là ne savent point imiter ni vivre; elles

n'ont rien appris et n'éprouvent pas plus que les autres; et

elles sont vides, Hylas, tout à fait vides. Ce qui soutient les

autres, les gonfle et les fait paraître vraies, c'est l'espoir

d'imiter l'idéal, ou l'amour créateur de l'homme; mais celles-ci,

ô Hylas, n'ont rien de tout cela, et elles ne sont soutenues ni

par elles-mêmes ni par nous. Il faut donc que ce soit un dieu qui

les inspire. Ne voyez-vous pas, Willoughby et Hylas, qu'elles

sont toutes pleines du souffle de l'Amour? En vérité, elles sont

les poupées d'Éros; c'est lui qui les gonfle et qui les anime;

et leurs jeux sont ses jeux. Mais sitôt qu'elles ont cessé de

lui plaire, il les rejette impitoyablement; et voilà pourquoi

il y en a tant de vieilles et de fanées. Car Éros ne se plaît à

caresser de son haleine que les lèvres neuves et les seins frais.

Sans doute, elles sont les poupées de l'Aphrodite populaire--mais

quelles? Ce sont, vous le voyez, les poupées qu'Aphrodite donne à

son enfant pour qu'il s'en amuse à son plaisir. Et si ces poupées

ne sentent point l'affection qu'elles jouent, ne vous en irritez

pas et ne vous affligez pas; car le jeu n'est pas le leur, et

c'est un autre qui joue en elles, dont le souffle s'échappe de

leurs bouches et dont les doigts agitent leurs membres; en sorte

qu'il est impossible qu'elles éprouvent, puisque c'est un dieu

qui les a fait agir. Les peuples anciens qui consacrèrent les

prostituées et les firent saintes eurent quelque sentiment de ces

choses. Ils devinèrent qu'elles n'étaient que les intermédiaires

du dieu qui se manifestait à lui-même, et comme les prêtresses

qui exécutaient ses gestes ainsi que les prophétesses parlaient

avec sa voix. Et celle qui vint dans la maison de Simon et qui

mouilla de larmes les pieds du Seigneur et les lui essuya avec

ses cheveux ne fut point autre qu'une mandatrice de l'Amour

tout-puissant qui adorait l'Amour. Je vois que notre hôte,

l'Acteur, me considère en souriant, et qu'il me montre du doigt ce

livre de Dostoïewski que je porte partout avec moi. Cependant, je

ne vous parlerai ni de Sonia ni de la petite Nelly. Ces pauvres

filles divines furent aussi les marionnettes du Seigneur. Mais

elles jouèrent le rôle de la Pitié après avoir exécuté les gestes

de l'Amour. Car les dieux se servent d'elles tour à tour.

HYLAS.--J'admire vraiment l'éloquence persuasive de Rodion, qui

n'est point pour me déplaire, car il n'est pas le premier qui ait

songé à tirer de l'art des prostituées des enseignements divins.

BACCALAUREUS.--Je prévois que Hylas va nous citer le troisième

chapitre du _Banquet_ de Xénophon et peut-être le chapitre onzième

du livre III des _Mémorables_.

Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 1 of 2, Spicilège · 第 10 / 12 段