--Je ne connais point l'amour, dit-il abruptement; je n'ai été

amoureux que d'une femme, et j'ai peint son triomphe. C'est la

Mort. Elle est enrobée de noir, et elle vole dans l'air, tenant

une faux, et elle épouvante les rois. Il y en a trois, couchés

dans trois sarcophages dorés, et ils pourrissent: et trois rois

à cheval les contemplent. Les chevaux eux-mêmes s'effarent et

l'un des rois vivants se bouche le nez. Cependant de l'autre

côté d'une haute montagne, au milieu d'une prairie, sous l'ombre

des orangers, de joyeuses jeunes filles sont assises, et des

chevaliers leur font l'amour. Le plus beau est coiffé d'un

chaperon azuré et un faucon est perché sur son poing. Monarques et

amoureux, ils sont tous soumis à la triomphatrice; car la mort est

plus forte que la puissance et que l'amour.

--Et le temps est plus fort que l'art qui s'inspire de la mort,

dit DONATELLO; car je t'instruirai, Orgagna, sur le sort de

la fresque du Campo Santo, dont tu sembles si fier. Elle est

entièrement détruite, et nous ne la connaissons que par de

mauvaises copies et le récit des écrivains. Au lieu que l'art de

Fra Filippo et de Sandro Botticelli, qui se laissèrent guider

par des femmes amoureuses, n'a pas péri. Ainsi tu avais raison

de peindre le triomphe de la Mort; car la Mort a triomphé de ton

œuvre.

Orgagna, triste, détourna la tête, enfonça son chaperon sur son

visage, et garda le silence.

Mais CIMABUE s'avança vers lui et lui toucha l'épaule.

--Ne t'afflige pas, Andrea, dit-il, car le peuple admire encore

ta composition de _l'Enfer_, sur la muraille de l'église de

Santa-Croce; et si elle n'arrive pas jusqu'aux âges futurs, du

moins la mémoire en sera éternelle. Car tu y as flagellé les

méchants, à l'exemple de notre Maître dans sa Comédie. Et par là

tu t'es soumis à la règle de celle qui le mena dans son douloureux

voyage; et tu vois que l'amour, malgré toi, a triomphé de toi, et

que Béatrice, par le moyen de Dante, t'a inspiré ton art.

CECCO ANGIOLIERI murmura:

--C'est sans doute de l'art que d'avoir placé ses amis au milieu

des élus, tels que le médecin Messer Dino del Garbo, avec son

chaperon rouge doublé de petit-gris, ou d'avoir envoyé ses

ennemis chez les damnés ainsi que Guardi, sergent de la commune

de Florence, qu'un diable traîne à son crochet, coiffé de son

bonnet blanc à trois lys rouges. Peut-être que la divine Béatrice

a ordonné tout cela; pour moi, même Becchina ne m'eût point fait

loger en enfer comme magicien le grand savant Cecco d'Ascoli, que

les cruels Florentins eurent l'audace de brûler. Mais patience et

écoutons. Voici l'Oiseau qui va gazouiller.

Et en effet, PAOLO DI DONO, que les Florentins nommèrent UCCELLO,

élevait timidement la voix. Il était très vieux et ses yeux

paraissaient troubles.

--Je m'étonne, dit-il, d'entendre de grands peintres disserter

sur l'art en cette façon. Pour ce qui est des poètes, ils ne

considèrent point de même que nous la nature et les hommes,

et je ne puis comprendre exactement ce qu'ils pensent. Sans

doute, Orgagna se trompe, lorsqu'il méprise tout ce qui vit,

en nous proposant la Mort pour divinité de la peinture; mais

il n'est pas juste non plus de prétendre que la femme règne

sur notre art, même si elle n'est, comme certains l'ont fait

entendre, que l'intermédiaire de l'Amour. La peinture est la

science d'assembler des lignes et de placer des couleurs selon

les lois de la perspective. Il faut étudier Euclide. Il faut

écouter Giovanni Manetti, qui connaît les mathématiques. Il faut

examiner attentivement les inventions d'architecture de Filippo

Brunelleschi. J'ai peint sur un tableau oblong les portraits des

cinq hommes qui, après Dieu, ont recréé l'univers. Et d'abord

j'ai placé l'image de Giotto, qui a inventé la peinture telle que

nous la connaissons; puis vient Filippo di Ser Brunellesco, pour

l'architecture; le troisième est Donatello, pour la sculpture; le

quatrième, c'est moi, Paolo, pour la perspective et les animaux;

le cinquième est Giovanni Manetti, pour les mathématiques. Il

n'existe rien en dehors de cela. Ce tableau résume tous les

aspects du monde. Car la seule réalité consiste dans les lignes et

dans la mesure des lignes, et les objets représentés n'ont point

d'importance. Et moi, Paolo Uccello, j'ai passé de longs jours à

dessiner des chaperons à plis, carrés ou coniques, ou ronds ou

cubiques, des _mazocchi_ dont certains se sont moqués. En quoi ils

se trompent: car il y a plus d'avantage pour l'art de la peinture

à faire voir les différents aspects de cent _mazocchi_ qu'à

creuser au hasard le sourire d'une Florentine. Ainsi m'aide Dieu,

donnez-moi trois beaux _mazocchi_, dont j'ignore les plis, et je

vous abandonne les femmes pour vous inspirer.

Alors SANDRO BOTTICELLI lui dit, railleusement:

--Te souviens-tu, l'Oiseau, de ta dernière peinture, qui devait

être un chef-d'œuvre et que tu avais entourée d'un enclos de

planches? Un jour, Donato te rencontra et te demanda: «L'Oiseau,

quelle est donc cette œuvre que tu enfermes si soigneusement?»

Et tu lui répondis: «Tu la verras un jour». Et lorsque tu l'eus

terminée, il se trouva que Donatello achetait des fruits au

Vieux-Marché dans le moment que tu la découvrais; et il considéra

ton tableau et te dit: «O Paolo, tu découvres ton œuvre à

l'instant même où tu devrais la cacher aux yeux de tous!» Et

Donatello ne se trompait nullement, l'Oiseau, car il n'y avait

dans ta peinture que des lignes. Tu n'en fis point d'autres après

celle-là. J'aimerais mieux pour ma part avoir dessiné le sourire

d'une fille.

Mais Donato, s'approchant de Paolo, l'embrassa en lui assurant

qu'il avait peint bien d'autres tableaux dont la renommée serait

immortelle.

Et voici que la nuit se faisait plus claire. Et DANTE parla de

nouveau à Jan van Scorel, et il lui dit:

--Juge-nous.

Et JAN VAN SCOREL répondit:

--J'ai été conduit par l'amour, et je le suivrai partout où il

me mène. Je suis né au bord d'une mer grise, dans un village

des dunes, et j'ai travaillé à Amsterdam chez mon maître Jacob

Kornelisz. Il avait une fillette de douze ans, modeste et blanche.

Je l'aime, et je suis parti au loin afin de gagner de l'argent

pour l'épouser. Et j'ai vu Spire et Strasbourg et Bâle, et à

Nuremberg j'ai visité Albert Durer, et j'ai traversé la Styrie

et la Carinthie. Or, il y avait dans cette contrée un grand

baron qui s'est épris de ma peinture. Il a une fille, ardente et

belle. Il m'a offert de l'épouser. Mais j'avais au cœur l'image

de la fillette de mon pays, si douce, si pure. J'ai refusé la

tentatrice. Et je suis allé à Venise, où un père des béguines m'a

emmené à Jérusalem, pour voir le Saint-Sépulcre. Là, j'ai connu

la religion. Puis je suis revenu par Rhodes et Malte jusqu'à

Venise. Et de là je suis arrivé à Rome, où le pape me tient en

faveur. Et je souffre, car mon amour est attiré vers ma tendre

fillette; mais mon désir va vers la tentatrice de Carinthie. Et

je ne puis peindre la Vierge sans la faire à la ressemblance de

ma petite fiancée; et je ne puis imaginer Ève et Madeleine qu'à

la ressemblance de celle dont les yeux solliciteurs m'invitèrent

à rompre mon serment. Telle est mon histoire: mais, ô Maître, je

tends la main à mon amour.

Et DANTE lui dit:

--Tu nous a donc jugés, car tu n'as point abandonné ta

conductrice. Et elle te mènera plus haut que tu ne penses, ainsi

que la mienne m'a mené. O Jan van Scorel, tu seras malheureux et

déçu! Celle que tu aimes est mariée à un marchand d'or; et tu ne

retrouveras point la tentatrice. Alors tu entreras en religion, et

tu proclameras ton art par elle et en elle. Car la religion est le

terme de l'amour, soit que la conductrice nous tienne par la main

pour gravir l'escalier sacré, soit qu'elle nous abandonne devant

la première marche.

Et DANTE, levant les yeux au ciel, aperçut une constellation

limpide comme de l'eau tremblante:

--Béatrice nous appelle, dit-il, et nous devons retourner.

Souviens-toi de la parole divine: «Cherche, et tu trouveras».

La prairie secrète disparut avec ses formes dans la nuit blanche.

Et le peintre Jan van Scorel reconnut qu'il était sur l'ancienne

route latine; et, les yeux baissés, il rentra dans Rome.

L'ANARCHIE

L'ANARCHIE

I

_Dialogue entre_

PHÉDON

CÉBÈS

CÉBÈS.--Phédon, étais-tu toi-même auprès de Démochole, le jour

où il fut mené de la prison au supplice, ou tiens-tu le récit de

quelqu'un?

PHÉDON.--Je n'y étais point, Cébès, car les magistrats avaient

interdit aux disciples de Démochole de se rendre auprès de lui,

et des gardes se tenaient sur les routes afin de nous éloigner de

la cité. Mais Xanthos, qui était chargé de la surveillance de la

prison, et qui d'ailleurs est un homme doux et juste, m'a raconté

très exactement ce qui se passa.

CÉBÈS.--Que dit Démochole avant de mourir, et de quelle manière

mourut-il? Je l'apprendrais avec plaisir.

PHÉDON.--Il me sera facile de te satisfaire, car je me souviens

des paroles mêmes de Xanthos. Voici donc ce qu'il m'a rapporté.

Avant le point du jour, me dit-il (car la coutume est que les

condamnés meurent au soleil levant), j'entrai dans la prison et

je m'avançai vers le lit de Démochole, qui s'était voilé la tête

pour dormir. Je lui frappai doucement sur l'épaule. «Tu sais, lui

dis-je, ce que je viens t'annoncer. Adieu; tâche de supporter avec

courage ce qui est inévitable.» Démochole, me regardant, répondit:

«Il serait malheureux, mon ami, que le courage m'abandonnât dans

une pareille circonstance. Mais n'aie point de craintes: je ferai

ce que tu dis.» En même temps, il s'assit sur son lit, et pliant

la jambe d'où on venait d'ôter l'entrave: «Quelle chose étrange»,

dit-il...

CÉBÈS.--Mais, mon cher, ne te trompes-tu pas, et n'est-ce point la

mort de Socrate que tu nous racontes une seconde fois?

PHÉDON.--Nullement, ô Cébès, bien qu'en effet il est possible que

tu trouves dans mon récit quelque ressemblance. Mais laisse-moi

achever; ensuite, si tu veux, nous examinerons ensemble par où

différa le langage de Démochole. Ainsi premièrement Démochole ne

fit point, à propos de sa jambe, un discours sur le plaisir et

la douleur, mais il remarqua simplement que ses pieds étaient

gonflés, et qu'il ne pourrait mettre ses chaussures pour marcher

jusqu'au lieu de supplice.

Ensuite, continua Xanthos, Démochole se leva et prit ses vêtements

en souriant, sans permettre qu'on l'aidât. «Je me ferai beau parmi

les beaux, dit-il, pour ce jour de fête.» On lui apporta une coupe

d'eau fraîche. Il la but d'un trait; se tourna vers ceux qui

étaient là et demanda: «Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui veuille

causer et discuter avec moi? Par le nom de la Divinité, jamais je

ne me suis senti mieux disposé aux entretiens philosophiques!»

Mais ses disciples n'étaient point près de lui, et personne ne

put répondre. Le serviteur des magistrats, qui était un Scythe

nommé Teippeleros, s'approcha alors pour lui attacher les mains.

Démochole, le voyant: «Fort bien, mon ami, lui dit-il; mais que

faut-il que je fasse? Car c'est à toi de m'instruire. On voit,

en effet, que tu es habile dans ton art.» Le serviteur garda le

silence. «Voyez, dit Démochole, quelle honnêteté dans cet homme:

il a conscience de la laideur de sa fonction!» Puis il ajouta: «Si

j'étais parmi les sages, il me serait facile de parler du progrès

et de la civilisation. Mais je n'ai d'autre science que d'aimer

les hommes et j'ignore pourquoi ils respectent la Divinité plutôt

qu'eux-mêmes.» Tandis qu'on le menait au supplice, il chanta des

imprécations contre les riches et la Divinité afin qu'on les

précipitât dans le Tartare. Les aides s'emparèrent de lui et le

couchèrent. Il releva la tête et (ce furent ses dernières paroles)

il souhaita à haute voix le salut de la République.

CÉBÈS.--Ainsi, mon cher Phédon, il est impossible de conjecturer

quelles furent les occupations et les pensées de Démochole depuis

qu'il entra dans sa prison? Car, pour Socrate, nous avons pu le

voir tous les jours, tandis qu'on attendait le retour du vaisseau

que les Athéniens avaient envoyé à Délos.

PHÉDON.--Mais, Cébès, Démochole a laissé des traités de

philosophie qu'il s'amusa à composer dans la solitude, où il

parle de la vie et de l'association des citoyens, du travail et

de l'amour. Entre autres, il a écrit un très beau mythe, dans

lequel il imagine que les hommes, parvenus à l'existence parfaite,

renverseront les haies, les murailles et les bornes, mettront

les femmes en commun, cesseront de travailler, et mangeront à

leur fantaisie tous les jours du fromage de montagne, du poisson

salé, des pâtes bouillies à l'huile, des fruits mûrs et des herbes

confites dans le vinaigre. Telle est la vie que Démochole se

proposait de nous faire mener sur la terre.

CÉBÈS.--Et, par Héraklès, ne te souviens-tu pas que Socrate,

le dernier jour de sa vie, nous parla du monde supérieur, où

les montagnes sont couleur d'or, et les rochers de jaspe et

d'émeraude; en quoi il ne paraît nullement avoir entendu autre

chose que Démochole. Car les poètes comiques Téléclide et

Phérécrate ont aussi décrit cet âge heureux où les arbres portent

des saucisses et des boudins, où les fleuves roulent des quartiers

de viande chaude parmi la sauce, où les poissons, de leur propre

mouvement, viennent se griller, et répondent, quand on les

appelle: «Attends encore, je ne suis cuit que d'un côté!»

PHÉDON.--Tu pourrais dire aussi bien que Socrate, comme Démochole,

n'ayant jamais écrit, s'amusa dans sa prison à mettre en vers

moraux les fables d'Ésope; et qu'il désira de même discuter sur

la philosophie avant sa mort; et qu'on l'accusa aussi d'avoir

insulté les dieux; et qu'il causa doucement avec le serviteur des

Onze en l'interrogeant sur le poison, comme fit Démochole pour

le Scythe. Mais, mon cher Cébès, Socrate avait un esprit subtil

et il raillait doucement, s'étant comparé à un entremetteur qui

réunit, par de belles paroles, les gens faits pour s'aimer. Et il

est vrai qu'il dédaigna les recherches divines et les mythes sur

Borée, la Gorgone et Typhon, estimant qu'il n'avait point encore

assez étudié la maxime du temple de Delphes et ne sachant s'il

n'était point lui-même un monstre plus compliqué que ce Typhon

des mythologues. Nous savons qu'il chercha aussi le bonheur des

hommes, quoiqu'il préférât le placer dans une autre vie, et qu'il

discutait volontiers avec les gens du commun pour les amener à

connaître la vérité. Cependant, ô Cébès, son ironie était cachée;

il ne disait point directement les choses, comme Démochole, et son

amour n'était ni violent, ni désordonné, en sorte qu'il n'eût pas

détruit les cités pour parvenir à la vie idéale, mais qu'il se

contentait d'instruire et de persuader les jeunes gens.

CÉBÈS.--Il me semble, Phédon, que tu mets un peu de hâte dans

ta distinction; car je me souviens d'avoir entendu Socrate

essayer de démontrer à Callias que la richesse était une chose

pernicieuse; et il marchait lui-même pieds nus, buvant comme

chacun l'ordonnait; et il répondit directement aux juges qu'il se

condamnait à être nourri aux frais de la cité. Et, par Héraklès,

n'est-il pas clair que le souhait pour le salut de la République

est en tout semblable au sacrifice du coq à Esculape? Car Socrate

ne respectait point ce demi-dieu d'Athènes, non plus que Démochole

la République. Mais ils moururent tous deux, affectant de révérer

ce qui les avait fait condamner par le mépris qu'ils en avaient,

et ce qui les guérissait du pire des maux, la vie.

PHÉDON.--Si je jurais que je ne te crois point Cébès, il me

faudrait dire, avec Euripide, que la _bouche a juré, non le cœur_.

Toutefois, avant de rien décider, nous ferons sagement de demander

à Platon...

II

* * * * *

.... L'esclave nous accompagna jusqu'au port de l'île des

Bons-Tyrans, où quelques oliviers agitent leurs feuilles grises et

luisantes. Il nous souhaita un heureux voyage et retourna vers ses

maîtres. Nous vîmes encore un peu de temps sa tête qui semblait

avancer seule dans le chemin creux, entre les dunes, parmi les

roseaux. Puis nous nous embarquâmes; et toute la journée suivante

le navire fut enveloppé dans la brume. Pendant la nuit, le ciel

s'éclaircit et le pilote nous guida à la lueur des étoiles pâles.

Ainsi nous naviguâmes douze jours et, le treizième, nous aperçûmes

une ligne brune à l'horizon et de minces colonnes fumeuses qui

montaient isolément dans l'air. Le pilote nous dit que c'était

l'île des Éleuthéromanes, et nous eûmes le désir de la visiter.

Il voulut nous persuader de ne point y atterrir; mais nous étions

lassés de la mer et curieux de ces hommes sauvages. Notre proue

fut donc tournée vers l'île nouvelle, où nous arrivâmes deux

heures après le lever du soleil.

Le débarquement fut pénible; je ne sais si les Éleuthéromanes

s'étaient avertis (car ils ont très peu de rapports les uns avec

les autres); mais ils coururent en foule sur le rivage, chacun

tenant une longue perche, au moyen desquelles ils s'efforcèrent de

nous écarter de la côte, imaginant que nous venions de l'île des

Bons-Tyrans qu'ils redoutent extrêmement. A peine eûmes-nous tiré

notre bateau sur le sable qu'ils s'enfuirent de tous les côtés,

laissant seulement un vieillard, qui agitait une branche d'arbre

autour de lui afin de se protéger. Nous essayâmes de lui parler:

mais il nous fit signe qu'il n'entendait pas--et, en effet, il

n'avait pas d'oreilles. Comme nous en témoignions notre surprise,

le pilote nous expliqua le genre de vie des Éleuthéromanes ainsi

qu'il suit:

On ne sait d'où ils viennent, ni s'ils furent semblables jadis

aux autres hommes; mais il y a des traditions parmi eux suivant

lesquelles on pense que les premiers Éleuthéromanes furent

gouvernés d'abord par des tyrans aristocratiques et, en second

lieu, par des chefs démocratiques choisis par le peuple. Ils

eurent aussi un code de lois, des usages et des mœurs, dont

il ne subsiste aucune trace actuellement. En effet, ils sont

possédés depuis de longues années d'une certaine manie libre qui

les porte à vivre chacun à leur guise. Dans ce but, sitôt qu'ils

sont parvenus à l'âge de raison, ils se coupent à eux-mêmes les

oreilles, et en bouchent l'orifice à l'aide d'une certaine terre

d'argile qui acquiert la dureté de l'os des tempes. En effet, les

premiers qui s'étaient délivrés des lois et des usages anciens

choisirent leurs amis et se réunirent entre eux afin de vivre

agréablement. Ils se dispersèrent ainsi par cinq ou par dix. Mais

au bout de peu de temps certains de ces groupes en méprisèrent

d'autres, comme il arrive dans les sociétés, et les raillèrent

par des chansons ou des discours. Ils se décidèrent alors, pour

détruire cette hiérarchie nouvelle, à la mutilation volontaire

qu'ils pratiquent. Ils s'y résolurent aussi par d'autres raisons;

car ils avaient remarqué combien la persuasion d'un homme par

un autre homme peut être funeste. Ainsi nul ne parvient ni à

les convaincre, ni à leur donner un ordre, ni à prendre aucune

puissance sur leur volonté. Quelques-uns d'entre eux, qui avaient

la cervelle faible, et qu'on pouvait contraindre à de certaines

décisions au moyen de gestes ou de regards, se couvrent les yeux

avec des valves de coquillage, ce qui a amené, chez les enfants

de plusieurs familles où cet usage s'était perpétué, la perte

complète des organes de la vue.

A partir du moment où ils eurent conçu un tel mode d'existence,

l'éleuthéromanie se tourna en monomanie: car ils vivent par

unités. Leur nourriture est de racines qu'ils vont arracher et

dont ils rejettent aussitôt la graine en terre, ne connaissant

ni temps de semailles, ni époque de moissons. Ils boivent à un

étang où ils peuvent plonger la bouche en se couchant sur la

rive. Personne ne tourne pour eux de poterie, et ils ont très peu

d'outils. Chacun entretient son propre feu dans un petit creux du

sol, et le couvre à demi avec une pierre plate. D'ordinaire ils

vont nus; l'hiver même est assez doux dans leur île. Rien ne les

étonne plus que l'ordre, la suite et la discipline. Ils permettent

les vols, les assauts de jeunes filles et les meurtres, et ils

ne reconnaissent aucune solidarité. Ceux d'entre eux qui sont

gais tournent parfois leur derrière vers le ciel et jettent leurs

excréments à la figure des autres hommes; puis ils se frappent

légèrement le ventre. En effet, ils méprisent l'autorité divine,

et ils se rappellent continuellement entre eux qu'un homme n'a

droit sur aucun autre homme, la mesure commune de toutes choses

étant l'individu.

Voici maintenant comment les Éleuthéromanes s'y prennent pour

qu'il ne s'élève dans leur île aucun tyran. Chacun a transmis aux

jeunes depuis l'origine une certaine quantité d'une substance qui

leur sert à se défendre. Cette substance fut autrefois composée

par celui qui les délivra de la tyrannie des élus du peuple, et

elle fut équitablement partagée entre tous les Éleuthéromanes.

Elle a l'aspect de l'argile et sa couleur est entre le jaune et

le blanc. Aussitôt qu'en en approche un tison enflammé, elle se

précipite avec un bruit effroyable, renverse les arbres, crevasse

la terre et la fait trembler. Aucun homme ne peut résister au

pouvoir de cette substance; chaque Éleuthéromane y est soumis

également et en possède une quantité égale; en sorte qu'ils ne

vivent pas en état de guerre. Ils ont donné à cette matière le nom

de «Puissance» ou d'«Énergie», que nous appelons _dynamis_.

Après que le pilote eut terminé son discours, nous nous

dirigeâmes vers l'intérieur du pays, où nous vîmes plusieurs

jeunes Éleuthéromanes qui faisaient chauffer séparément de l'eau

sur leurs feux dans de grandes coquilles non façonnées. Ils

consentirent à répondre au pilote, car tous les Éleuthéromanes

ont conservé l'usage de la bouche, de la langue et de la parole

pour chanter des hymnes à la Liberté. Parmi ceux-là on nous en

montra qui s'efforçaient de changer leurs décisions d'un instant

à l'autre, afin de ne dépendre même pas d'eux-mêmes; d'autres

versaient de l'eau sur la partie convexe des coquilles, ou

marchaient sur les mains, ou délayaient la poudre de racines

avec du feu, ou enfonçaient leur nourriture dans l'extrémité

inférieure de leur intestin côlon, ou tentaient d'uriner derrière

eux, ou mangeaient leurs excréments bouillis, afin de modifier

continuellement les habitudes de leur corps ou les instincts et de

ne pas se soumettre à la nature.

L'un d'eux était le fils du vieillard que nous avions aperçu le

long de la côte. Quand nous lui fîmes signifier par le pilote que

ses traits ressemblaient à ceux de son père, il entra en fureur et

voulut se jeter sur nous. Les autres Éleuthéromanes l'imitèrent

et chantèrent à pleine voix l'hymne de la Liberté. Soit parce

qu'ils sont privés d'oreilles, soit pour manifester leur haine de

l'harmonie universelle, ils commencèrent l'un çà, l'autre là, le

premier au milieu, l'autre à la fin, le troisième à rebours, si

bien que nous manquâmes avoir l'ouïe rompue.

Nous nous enfuîmes au plus tôt vers notre bateau, et nous le

lançâmes à la mer; car il nous semblait que les Éleuthéromanes

allaient déterrer leur «puissance» jaune et nous anéantir. Le

pilote reprit le gouvernail et nous exposa notre imprudence. Les

Éleuthéromanes craignent par-dessus tout de ressembler à quelque

autre homme, sachant bien que c'est une manière de contrainte

qui leur serait imposée à leur insu. De la pleine mer nous les

regardâmes encore plusieurs heures sur la côte, et tous faisaient

des gestes divers.

TABLE DES MATIÈRES

SPICILÈGE

FRANÇOIS VILLON 7

ROBERT LOUIS STEVENSON 69

GEORGE MEREDITH 83

PLANGÔN ET BACCHIS 93

SAINT JULIEN L'HOSPITALIER 109

LA TERREUR ET LA PITIÉ 129

LA PERVERSITÉ 147

LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE 157

LE RIRE 167

L'ART DE LA BIOGRAPHIE 177

L'AMOUR 189

L'ART 207

L'ANARCHIE 227

_ACHEVÉ D'IMPRIMER_

Le Quinze Novembre mil neuf cent vingt et un

PAR

FÉLIX LAINÉ

A CHARTRES

pour le

MERCVRE

DE

FRANCE

End of Project Gutenberg's OEuvres de Marcel Schwob, by Marcel Schwob

Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 1 of 2, Spicilège · 第 12 / 12 段