«Ces dernières réflexions, qui me coûtent un peu d'effort, puisque

je ne saisis guère bien que l'unité, le continu et le général,

peuvent vous être de quelque utilité. Par un retour aisé, vous

apprécierez mieux le rôle des éléments de vos associations. Dans

la ville d'Athènes, les sycophantes et les gardiens des mœurs,

avec les marchands de femmes, détenaient assez noblement les

fonctions d'élimination d'une cité où les habitants montraient

toutes les parties de leur corps. On pouvait librement se destiner

à de telles professions. Il n'était pas impossible aux chefs du

peuple de s'y adapter. C'est pourquoi Aristophane nous montre

Cléon, après son passage aux affaires publiques, vêtu d'une robe

verte et vendant des boudins parmi les garçons baigneurs. Je

suis enchanté de ce crieur de saucisses près d'une maison infâme

d'Athènes, et des filles de joie qui trempaient leurs doigts au

Pirée dans la sauce de ses tripes. A un tel point de vue, vos

ruffians ne semblent ni moins utiles ni moins respectables que le

chef de l'État.

* * * * *

«Saisissez donc les différences charmantes par votre imagination,

mais apprenez à les confondre en la continuité des ressemblances,

qui font les lois explicatives, par l'exercice de votre raison. Ne

donnez pas plus de foi à ceux qui vous montrent la discontinuité

ou les différences individuelles, ou la liberté dans l'univers,

qu'à ceux qui vous exposent sa continuité ou ses lois nécessaires.

Souvenez-vous que vos mathématiques, fondées sur la continuité

dans le temps, l'espace et le nombre, suffisent à calculer des

mouvements d'atomes, qui sont des tourbillons discontinus.

Imaginez que la ressemblance est le langage intellectuel des

différences, que les différences sont le langage sensible de la

ressemblance. Sachez que tout en ce monde n'est que signes, et

signes de signes.

«Si vous pouvez supposer un Dieu qui ne soit pas votre personne

et une parole qui soit bien différente de la vôtre, concevez

que Dieu parle: alors l'univers est son langage. Il n'est pas

nécessaire qu'il nous parle. Nous ignorons à qui il s'adresse.

Mais ses choses tentent de nous parler à leur tour, et nous, qui

en faisons partie, nous essayons de les comprendre sur le modèle

même que Dieu a imaginé de les proférer. Elles ne sont que des

signes, et des signes de signes. Ainsi que nous-mêmes, ce sont les

masques de visages éternellement obscurs. Comme les masques sont

le signe qu'il y a des visages, les mots sont le signe qu'il y a

des choses. Et ces choses sont des signes de l'incompréhensible.

Nos sens perfectionnés nous permettent de les disjoindre et

notre raisonnement les calcule sous une forme continue, sans

doute parce que notre grossière organisation centralisatrice est

une sorte de symbole de la faculté d'unir du Centre Suprême. Et

comme tout ici-bas n'est que collection d'individus, cellules,

ou atomes, sans doute l'Être qu'on peut supposer n'est que la

parfaite collection des individus de l'Univers. Lorsqu'il raisonne

les choses, il les conçoit sous la ressemblance: lorsqu'il les

imagine, il les exprime sous la diversité.

«S'il est vrai que Dieu calcule des possibles, on doit ajouter

qu'il parle des réels; nous sommes ses propres mots arrivés à

la conscience de ce qu'ils portaient en eux, essayant de nous

répondre, de lui répondre; désunis, puisque nous sommes des mots,

mais joints dans la phrase de l'univers, jointe elle-même à la

glorieuse période qui est une en Sa pensée.»

Telle serait peut-être la péroraison de cet observateur, dont

l'examen et le langage sont des hypothèses, mais qui suffisent à

excuser la composition de mon livre.

LE RIRE

LE RIRE

I

Edgar Poe a écrit dans un conte que personne n'a voulu traduire:

«Savez-vous qu'à Sparte (qui est aujourd'hui Palaeochori), à

l'ouest de la citadelle, parmi un chaos de ruines à peine visibles

émerge un socle où on peut encore lire les lettres ΛΑΣΜ? C'est

évidemment la mutilation de ΓΕΛΑΣΜΑ. Or à Sparte mille temples et

autels étaient consacrés à mille divinités diverses. N'est-il pas

étrange que la stèle du RIRE ait survécu à toutes les autres?»

J'imaginerais volontiers que la lointaine postérité ne retiendra,

au milieu des décombres littéraires de notre temps, que deux ou

trois excellentes plaisanteries. On ne retrouve plus sur les rives

de l'Eurotas cette lourde et lugubre monnaie de fer dont les

Lacédémoniens se servaient pesamment. Leurs dieux ont disparu et

il devait y en avoir de fort célèbres. Sans doute les offrandes

que les Doriens firent au dieu Rire étaient payées avec ces

pièces graves. Semblablement de quelle grosse monnaie de romans

aurons-nous acheté les petits livres qui émergeront peut-être

de notre océan de papier noirci. Quand les dieux septentrionaux

se seront écroulés, quelques milliers d'années après les dieux

de Grèce et d'Italie, on ne retirera même pas de nos ruines le

socle du dieu Rire, et il faudra s'en aller en Chine pour admirer

l'idole en bois de la Miséricorde.

II

Le rire est probablement destiné à disparaître. On ne voit pas

bien pourquoi, entre tant d'espèces animales éteintes, le tic

de l'une d'elles persisterait. Cette grossière preuve physique

du sens qu'on a d'une certaine inharmonie dans le monde devra

s'effacer devant le scepticisme complet, la science absolue, la

pitié générale et le respect de toutes choses.

Rire, c'est se laisser surprendre par une négligence des lois: on

croyait donc à l'ordre universel et à une magnifique hiérarchie de

causes finales? Et quand on aura attaché toutes les anomalies à un

mécanisme cosmique, les hommes ne riront plus. On ne peut rire que

des individus. Les idées générales n'affectent pas la glotte.

Rire, c'est se sentir supérieur. Quand nous ferons à genoux,

dans les carrefours, des confessions publiques, quand nous nous

humilierons pour mieux pouvoir aimer, le grotesque sera au-dessus

de nous. Et ceux qui auront apprécié l'identique valeur, en dehors

de toute relativité, de leur moi et d'une cellule composante ou

solitaire, sans comprendre les choses, les respecteront. La

reconnaissance de l'égalité entre tous les individus de l'univers

ne fera pas hausser les lèvres sur les canines.

Voici comment on pourra interpréter dans ce temps un jeu aboli du

visage:

«Cette espèce de contraction des muscles zygomatiques était le

propre de l'homme. Elle lui servait à indiquer en même temps son

peu d'intelligence pour le système du monde et sa persuasion qu'il

était supérieur au reste.»

La religion, la science et le scepticisme du temps futur ne

contiendront qu'une faible partie de nos pénibles idées sur

ces matières. Il est certain toutefois que la contraction des

muscles zygomatiques n'y aura point de place. J'aimerais donc à

désigner à ceux qui s'éprendront des choses d'autrefois l'œuvre

qui excita dans notre époque barbare la plus grande somme de ce

rire disparu. Je sais qu'on s'étonnera de la bouche convulsée,

des yeux larmoyants, des épaules secouées, du ventre saccadé,

ainsi que nous nous étonnons nous-mêmes pour les singuliers usages

des premiers hommes; mais je supplie les personnes éclairées de

réfléchir au grand intérêt que présente un document historique, de

quelque ordre qu'il soit.

III

Quand le rire, donc, aura disparu, on en trouvera une

représentation complète dans les œuvres de Georges Courteline.

Cette représentation du rire sera complète, car elle unit le

comique des anciens à la variété d'hilarité qui fut spéciale au

dix-neuvième siècle.

Nous ne savons pas depuis quand l'incohérence dans la vision des

choses amenée par la confusion du langage ou de l'intelligence

excite la gaieté des hommes.

Avant l'ère chrétienne déjà le Carthaginois de Plaute réjouissait

le public quand les deux Romains jugeaient par son baragouin

_Mebarbocca_ qu'il devait se plaindre d'avoir mal à la bouche.

Il n'est pas moins plaisant d'entendre Piégelé, dans le rôle de

Roland, répéter: _Salut aux nez creux_, lorsqu'on lui souffle:

_Salut, ô mes preux._ La farce des deux esclaves qui interprètent

un oracle inintelligible dans les _Chevaliers_, d'Aristophane,

n'est pas très différente de celle des deux dragons qui examinent

sur le quai d'Orsay l'obscur problème du numéro 26, où demeure

Marabout. Le père Soupe fait cuire son chocolat, se lave les

pieds, va accomplir ses petits besoins avec l'innocente naïveté de

Strepsiade, et raisonne un peu comme lui.

Cependant la distinction essentiellement moderne entre le sujet et

l'objet nous permet un rire particulier. Le dialogue qu'imaginait

Ésope entre un renard et un masque de théâtre n'était pas comique.

On pouvait supposer, même avec mélancolie, que des pierres et

des arbres suivaient un musicien qui jouait de la lyre. Mais les

gens du dix-neuvième siècle rient du Jack, de Mark Twain, qui

attend sous un soleil brûlant qu'une tortue de Palestine veuille

bien se mettre à chanter. Ils rient encore si Courteline leur

raconte qu'un fou essaie de faire de mauvaises plaisanteries à des

fromages mous. Ils rient toujours du récit suivant:

_Voyage aux îles Bermudes._--Aux îles Bermudes on ne trouve pas

d'insecte ou de quadrupède digne d'être mentionné. Les habitants

prétendent que leurs araignées sont grandes. Je n'en ai pas vu

qui dépassât les dimensions d'une assiette à soupe ordinaire.--Un

matin, le révérend L..., qui voyageait avec moi entra dans ma

chambre, une bottine à la main.

--Cette bottine est à vous? dit-il.

--Oui, répondis-je.

--J'en suis heureux, reprit-il. Figurez-vous que je viens de

rencontrer une araignée qui l'emportait.

Le lendemain, au point du jour, cette même araignée soulevait ma

fenêtre à tabatière afin de venir prendre ma chemise.

--Elle a emporté votre chemise?

--Non.

--Comment avez-vous pu voir qu'elle venait l'emporter?

--Je l'ai vu dans son œil.

J'ai cité cette simple anecdote parce qu'elle semble révéler les

deux faces du rire.

Première face: Nous nous étonnons de voir un insecte classé

avec des quadrupèdes et nous sommes vivement frappés de la

contradiction qu'il y a entre la grandeur des araignées que nous

connaissons et celle d'une paire de bottines ordinaires.

Deuxième face: L'absurdité de supposer dans une araignée

l'intention préméditée de prendre des objets dont nous nous

servons seuls, et d'imaginer qu'on a vu cette disposition dans son

œil (ce qui nous ramène à la première face) excite notre hilarité.

Et je dis que dans notre temps cette seconde forme du comique

nous affecte spécialement. Les hommes ont pris conscience de

leur moi avec excès. La simple idée qu'on pourrait attribuer

à un objet ou à une bête les habitudes personnelles de l'âme

humaine leur apparaît grotesque. Courteline nous a montré le

capitaine Hurluret, qui menace de se changer en moulin à café ou

en saladier; et Lahrier promet à Soupe d'opérer sur lui une vague

métamorphose du même genre. Les personnages des _Mille et une

nuits_ craignaient ces choses qui se produisaient volontiers à une

époque où la personnalité de l'homme n'avait pas été violemment

séparée des objets par Kant. Aujourd'hui le moi glorieux se moque

de cette vaine parodie.

Fréquemment on trouvait autrefois, dans les asiles, des fous

accroupis qui se croyaient pots d'argile et d'autres qui,

s'imaginant fromages de Cordoue, vous offraient, le couteau

à la main, une tranche de leur mollet; d'autres encore, qui

fumaient comme des théières, moussaient comme des bouteilles de

champagne, se pliaient comme une chemise fraîchement blanchie.

Les statistiques nous apprennent que cette folie est devenue

extrêmement rare. Il n'en faut pas chercher d'autre cause que le

progrès de la conscience. Même les fous ont de la personnalité une

trop haute idée.

IV

Les biographes du poète américain Walt Whitman disent que personne

ne le vit rire une seule fois dans sa vie. C'était un homme doux

et gai, qui comprenait toutes choses. Les anomalies n'étaient pas

pour lui des miracles de l'absurde. Il ne se croyait supérieur à

aucun être. On peut mettre aux deux termes de l'humanité Philémon,

qui mourut de rire en voyant un âne manger des figues, et ce grand

poète Walt Whitman. Notez que Philémon ne rit avec tant d'excès

que parce qu'il était certain d'être supérieur à un âne, étant

poète, et que cet âne, si différent de Philémon, mangeait le

même dessert que lui. Nous avons un portrait de Walt Whitman où

ce vieux poète paralysé, le visage grave, seconde l'erreur d'un

papillon qui s'est posé sur son bras comme sur un tronc d'arbre

mort.

Les tics de l'humanité ne sont pas immuables. Même les dieux

changent quelquefois. On a déjà changé de manière de rire; sachez

avec constance prévoir un âge où l'on ne rira plus. Ceux qui

voudront modeler leur visage sur cette contraction s'imagineront

très bien ce que pouvait être une habitude disparue en lisant les

livres de Georges Courteline. Que ceux qui veulent rire maintenant

se hâtent de se réjouir. Nous n'en sommes pas encore à chercher le

socle du dieu Rire au milieu des ruines. Le dieu Rire habite parmi

nous. Quand nos statues seront tombées, nos coutumes abolies,

quand les hommes compteront les années dans une ère nouvelle, ils

se diront de celui qui sut nous rendre si joyeux cette simple

légende:

«C'était une charmante petite divinité, fine et bonne, qui vivait

dans Montmartre. Elle avait tant de grâce que les gros mots,

cherchant un sanctuaire indestructible, le trouvèrent dans son

œuvre.»

L'ART DE LA BIOGRAPHIE

L'ART DE LA BIOGRAPHIE

La science historique nous laisse dans l'incertitude sur les

individus. Elle ne nous révèle que les points par où ils furent

attachés aux actions générales. Elle nous dit que Napoléon était

souffrant le jour de Waterloo, qu'il faut attribuer l'excessive

activité intellectuelle de Newton à la continence absolue de son

tempérament, qu'Alexandre était ivre lorsqu'il tua Klitos et que

la fistule de Louis XIV put être la cause de certaines de ses

résolutions. Pascal raisonne sur le nez de Cléopâtre, s'il eût été

plus court, ou sur un grain de sable dans l'urèthre de Cromwell.

Tous ces faits individuels n'ont de valeur que parce qu'ils ont

modifié les événements ou qu'ils auraient pu en dévier la série.

Ce sont des causes réelles ou possibles. Il faut les laisser aux

savants.

L'art est à l'opposé des idées générales, ne décrit que

l'individuel, ne désire que l'unique. Il ne classe pas; il

déclasse. Pour autant que cela nous occupe, nos idées générales

peuvent être semblables à celles qui ont cours dans la planète

Mars et trois lignes qui se coupent forment un triangle sur tous

les points de l'univers. Mais regardez une feuille d'arbre, avec

ses nervures capricieuses, ses teintes variées par l'ombre et le

soleil, le gonflement qu'y a soulevé la chute d'une goutte de

pluie, la piqûre qu'y a laissé un insecte, la trace argentée du

petit escargot, la première dorure mortelle qu'y marque l'automne;

cherchez une feuille exactement semblable dans toutes les grandes

forêts de la terre: je vous mets au défi. Il n'y a pas de science

du tégument d'une foliole, des filaments d'une cellule, de la

courbure d'une veine, de la manie d'une habitude, des crochets

d'un caractère. Que tel homme ait eu le nez tordu, un œil plus

haut que l'autre, l'articulation du bras noueuse; qu'il ait eu

coutume de manger à telle heure un blanc de poulet, qu'il ait

préféré le Malvoisie au Château-Margaux, voilà qui est sans

parallèle dans le monde. Aussi bien que Socrate, Thalès aurait pu

dire ΓΝΩΘΙ ΣΕΑΥΤΟΝ; mais il ne se serait pas frotté la jambe dans

la prison de la même manière, avant de boire la ciguë. Les idées

des grands hommes sont le patrimoine commun de l'humanité: chacun

d'eux ne posséda réellement que ses bizarreries. Le livre qui

décrirait un homme en toutes ses anomalies serait une œuvre d'art

comme une estampe japonaise où on voit éternellement l'image d'une

petite chenille aperçue une fois à une heure particulière du jour.

Les histoires restent muettes sur ces choses. Dans la rude

collection de matériaux qui fournissent les témoignages, il

n'y a pas beaucoup de brisures singulières et inimitables. Les

biographes anciens surtout sont avares. N'estimant guère que

la vie publique ou la grammaire, ils nous transmirent sur les

grands hommes leurs discours et les titres de leurs livres.

C'est Aristophane lui-même qui nous a donné la joie de savoir

qu'il était chauve, et si le nez camard de Socrate n'eût servi

à des comparaisons littéraires, si son habitude de marcher les

pieds déchaussés n'eût fait partie de son système philosophique

de mépris pour le corps, nous n'aurions conservé de lui que ses

interrogatoires de morale. Les commérages de Suétone ne sont que

des polémiques haineuses. Le bon génie de Plutarque fit parfois

de lui un artiste; mais il ne sut pas comprendre l'essence de son

art, puisqu'il imagina des «parallèles»--comme si deux hommes

proprement décrits en tous leurs détails pouvaient se ressembler!

On est réduit à consulter Athénée, Aulu-Gelle, des scoliastes, et

Diogène Laërce, qui crut avoir composé une espèce d'histoire de la

philosophie.

Le sentiment de l'individuel s'est développé davantage dans les

temps modernes. L'œuvre de Boswell serait parfaite s'il n'avait

jugé nécessaire d'y citer la correspondance de Johnson et des

digressions sur ses livres. Les «Vies des personnes éminentes»

par Aubrey sont plus satisfaisantes. Aubrey eut, sans aucun

doute, l'instinct de la biographie. Comme il est fâcheux que le

style de cet excellent antiquaire ne soit pas à la hauteur de sa

conception! Son livre eût été la récréation éternelle des esprits

avisés. Aubrey n'éprouva jamais le besoin d'établir un rapport

entre des détails individuels et des idées générales. Il lui

suffisait que d'autres eussent marqué pour la célébrité les hommes

auxquels il prenait intérêt. On ne sait point la plupart du temps

s'il s'agit d'un mathématicien, d'un homme d'État, d'un poète,

ou d'un horloger. Mais chacun d'eux a son trait unique, qui le

différencie pour jamais parmi les hommes.

Le peintre Hokusaï espérait parvenir, lorsqu'il aurait cent dix

ans, à l'idéal de son art. A ce moment, disait-il, tout point,

toute ligne tracés par son pinceau seraient vivants. Par vivants,

entendez individuels. Rien de plus semblable que des points et

des lignes: la géométrie se fonde sur ce postulat. L'art parfait

de Hokusaï exigeait que rien ne fût plus différent. Ainsi l'idéal

du biographe serait de différencier infiniment l'aspect de deux

philosophes qui ont inventé à peu près la même métaphysique. Voilà

pourquoi Aubrey, qui s'attache uniquement aux hommes, n'atteint

pas la perfection, puisqu'il n'a pas su accomplir la miraculeuse

transformation qu'espérait Hokusaï de la ressemblance en la

diversité. Mais Aubrey n'était pas parvenu à l'âge de cent dix

ans. Il est fort estimable néanmoins, et il se rendait compte de

la portée de son livre. «Je me souviens, dit-il, dans sa préface

à Anthony Wood, d'un mot du général Lambert--_that the best of

men are but men at the best_--ce dont vous trouverez divers

exemples dans cette rude et hâtive collection. Aussi ces arcanes

ne devront-ils être exposés au jour que dans environ trente ans.

Il convient en effet que l'auteur et les personnages (semblables à

des nèfles) soient pourris auparavant.»

On pourrait découvrir chez les prédécesseurs d'Aubrey quelques

rudiments de son art. Ainsi Diogène Laërce nous apprend

qu'Aristote portait sur l'estomac une bourse de cuir pleine

d'huile chaude, et qu'on trouva dans sa maison, après sa mort,

quantité de vases de terre. Nous ne saurons jamais ce qu'Aristote

faisait de toutes ces poteries. Et le mystère en est aussi

agréable que les conjectures auxquelles Boswell nous abandonne

sur l'usage que faisait Johnson des pelures sèches d'orange qu'il

avait coutume de conserver dans ses poches. Ici Diogène Laërce se

hausse presque au sublime de l'inimitable Boswell. Mais ce sont

là de rares plaisirs. Tandis qu'Aubrey nous en donne à chaque

ligne. Milton, nous dit-il, «prononçait la lettre R très dure».

Spenser «était un petit homme, portait les cheveux courts, une

petite collerette et des petites manchettes». Barclay «vivait en

Angleterre à quelque époque _tempore R. Jacobi_. C'était alors un

homme vieux, à barbe blanche, et il portait un chapeau à plume,

ce qui scandalisait quelques personnes sévères». Érasme «n'aimait

pas le poisson, quoique né dans une ville poissonnière». Pour

Bacon «aucun de ses serviteurs n'osait apparaître devant lui sans

bottes en cuir d'Espagne; car il sentait aussitôt l'odeur du cuir

de veau, qui lui était désagréable». Le docteur Fuller «avait

la tête si fort en travail que, se promenant et méditant avant

dîner, il mangeait un pain de deux sous sans s'en apercevoir».

Sur Sir William Davenant, il fait cette remarque: «J'étais à

son enterrement; il avait un cercueil de noyer. Sir John Denham

assura que c'était le plus beau cercueil qu'il eût jamais vu.»

Il écrit à propos de Ben Johnson: «J'ai entendu dire à M. Lacy,

l'acteur, qu'il avait coutume de porter un manteau pareil à un

manteau de cocher, avec des fentes sous les aisselles.» Voici

ce qui le frappe chez William Prinne: «Sa manière de travailler

était telle. Il mettait un long bonnet piqué qui lui tombait d'au

moins 2 ou 3 pouces sur les yeux et qui lui servait d'abat-jour

pour protéger ses yeux de la lumière, et toutes les 3 heures

environ, son domestique devait lui apporter un pain et un pot

d'ale pour lui refociller ses esprits; de sorte qu'il travaillait,

buvait, et mâchonnait son pain, et ceci l'entretenait jusqu'à

la nuit où il faisait un bon souper.» Hobbes devint très chauve

dans sa vieillesse; pourtant, dans sa maison, il avait coutume

d'étudier nu-tête, et disait qu'il ne prenait jamais froid, mais

que son plus grand ennui était d'empêcher les mouches de venir

se poser sur sa calvitie. Il ne nous dit rien de _l'Oceana_ de

John Harrington, mais nous raconte que l'auteur «Ao. Dni. 1660,

fut envoyé prisonnier à la Tour, où on le garda, puis à Portsey

Castle. Son séjour dans ces prisons (étant un gentilhomme de haut

esprit et de tête chaude) fut la cause procatarctique de son

délire ou de sa folie qui ne fut pas furieuse--car il causait

assez raisonnablement et il était de société fort plaisante; mais

il lui vint la fantaisie que sa sueur se changeait en mouches et

parfois en abeilles, _ad cetera sobrius_; et il fit construire une

maisonnette versatile en planches dans le jardin de Mr. Hart (en

face St. James's Park) pour en faire l'expérience. Il la tournait

au soleil et s'asseyait en face; puis il faisait apporter ses

queues de renard pour chasser et massacrer toutes les mouches et

abeilles qu'on y découvrirait; ensuite il fermait les châssis.

Or il ne faisait cette expérience que dans la saison chaude, de

façon que quelques mouches se dissimulaient dans les fentes et

dans les plis des draperies. Au bout d'un quart d'heure peut-être,

la chaleur faisait sortir de leur trou une mouche, ou deux, ou

davantage. Alors il s'écriait: «Ne voyez-vous pas clairement

qu'elles sortent de moi?»

Voici tout ce qu'il nous dit de Meriton. «Son vrai nom était Head.

M. Bovey le connaissait bien. Né en... Était libraire dans Little

Britain. Il avait été parmi les bohémiens. Il avait l'air d'un

coquin avec ses yeux goguelus. Il pouvait se changer en n'importe

quelle forme. Fit banqueroute 2 ou 3 fois. Fut enfin libraire,

ou vers sa fin. Il gagnait sa vie par ses griffonnages. Il était

payé 20 sh. la feuille. Il écrivit plusieurs livres: _the English

Rogue_, _the Art of Wheadling_, etc. Il fut noyé en allant à

Plymouth par la pleine mer vers 1676, étant âgé d'environ 50 ans.»

Enfin il faut citer sa biographie de Descartes:

MEUR RENATUS DES CARTES

Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 1 of 2, Spicilège · 第 9 / 12 段