Ainsi le roman analyste et le roman naturaliste, en faisant usage

de ce procédé, pèchent contre la science qu'ils invoquent tous

deux.

Mais s'ils emploient faussement la synthèse, ils appliquent aussi

la déduction en plein développement de la science expérimentale.

Le roman analyste pose la psychologie du personnage, la commente

finement et déduit de là une vie entière.

Le roman naturaliste pose la physiologie du personnage, décrit

ses instincts, son hérédité, et déduit de là l'ensemble de ses

actions.

Cette déduction unie à la synthèse énumérative constitue la

méthode propre des romans analystes et naturalistes.

Car le romancier moderne prétend avoir une méthode scientifique,

réduire les lois naturelles et mathématiques en formules

littéraires, observer comme un naturaliste, expérimenter comme un

chimiste, déduire comme un algébriste.

L'art véritablement entendu semble au contraire se séparer de la

science par son essence même.

Dans la considération d'un phénomène de la nature, le savant

suppose le déterminisme, cherche les causes de ce phénomène et

ses conditions de détermination; il l'étudie au point de vue de

l'origine et des résultats; il se l'asservit à lui-même, pour le

reproduire, et l'asservit à l'ensemble des lois du monde pour l'y

lier; il en fait un déterminable et un déterminé.

L'artiste suppose la liberté, regarde le phénomène comme un tout,

le fait entrer dans sa composition avec ses causes rapprochées, le

traite comme s'il était libre, lui-même libre dans sa manière de

le considérer.

La science cherche le général par le nécessaire; l'art doit

chercher le général par le contingent; pour la science, le monde

est lié et déterminé; pour l'art, le monde est discontinu et

libre; la science découvre la généralité extensive; l'art doit

faire sentir la généralité intensive; si le domaine de la science

est le déterminisme, le domaine de l'art est la liberté.

Les êtres vivants, spontanés, libres, dont la synthèse

psychologique et physiologique, malgré certaines conditions

déterminées, dépendra des séries qu'ils rencontreront, des

milieux qu'ils traverseront, tels seront les objets de l'art. Ils

ont des facultés de nutrition, d'absorption et d'assimilation;

mais il faut tenir compte du jeu compliqué des lois naturelles

et sociales, que nous appelons hasard, que l'artiste n'a pas à

analyser, qui est véritablement pour lui le Hasard, et qui amène

à l'organisme physique et conscient les choses dont il peut se

nourrir, qu'il peut absorber et s'assimiler.

Ainsi la synthèse sera celle d'un être vivant.

Si toutes les conditions de la vie humaine pouvaient être

déterminées ou prévues, a écrit Kant, on calculerait les actions

des hommes comme des éclipses.

La science des choses humaines n'a pas encore atteint la science

des choses célestes.

La physiologie et la psychologie ne sont malheureusement pas

beaucoup plus avancées que la météorologie; et les actions que

prédit la psychologie de nos romans sont d'ordinaire aussi faciles

à prévoir que la pluie pendant l'orage.

Mais il faut trouver le moyen de nourrir artistiquement l'être

physique et conscient des événements que le Hasard lui offre. On

ne peut pas donner de règles pour cette synthèse vivante. Ceux qui

n'en ont pas d'idée, et qui clament sans cesse _à la synthèse_,

retardent en art, comme Platon retardait en science.

«Quand j'ajoute _un à un_, disait Platon dans sa _République_,

qu'est-ce qui devient _deux_, l'unité à laquelle j'ajoute, ou

celle qui est ajoutée?»

Pour un esprit aussi profondément déductif, la série des nombres

devait naître analytiquement; le nouvel être _deux_ devait être

enveloppé dans l'une des unités dont la jonction l'engendrait.

Nous disons que le nombre _deux_ est produit synthétiquement,

qu'il intervient dans l'addition un principe différent de

l'analyse; et Kant a montré que la sériation des nombres était le

résultat d'une synthèse _à priori_.

Or, dans la vie la synthèse qui s'opère est aussi radicalement

différente de l'énumération générale des détails psychologiques et

physiologiques ou du système déductif.

Il y a peu d'exemples meilleurs de la représentation de la vie

qu'un passage d'_Hamlet_.

Deux actions dramatiques se partagent la pièce, l'une extérieure à

Hamlet, l'autre intérieure. A la première se rattache le passage

des troupes de Fortinbras (act. IV, sc. V) qui traversent le

Danemark pour attaquer la Pologne. Hamlet les voit passer. Comment

l'action intérieure à Hamlet se nourrira-t-elle de cet événement

extérieur? Voici; Hamlet s'écrie:

Comment, je reste immobile,

Moi qui ai, par mon père tué, ma mère souillée,

Des excitations de la raison et du sang,

Et je laisse tout dormir? Quand, à ma honte, je vois

L'imminente mort de vingt mille hommes

Qui, pour une fantaisie et un jeu de gloire,

Vont vers leurs tombes!

Ainsi la synthèse est accomplie; et Hamlet s'est assimilé pour

sa vie intérieure un fait de la vie extérieure. Claude Bernard

distinguait dans les êtres vivants le milieu intérieur et le

milieu extérieur; l'artiste doit considérer en eux la vie intime

et la vie externe, et nous faire saisir les actions et les

réactions, sans décrire ni discuter.

Or, les émotions ne sont pas continues; elles ont un point

extrême et un point mort. Le cœur éprouve, au moral, une systole

et une diastole, une période de contraction, une période de

relâchement. On peut appeler _crise_ ou _aventure_ le point

extrême de l'émotion. Chaque fois que la double oscillation du

monde extérieur et du monde intérieur amène une rencontre, il y a

une «aventure» ou une «crise». Puis les deux vies reprennent leur

indépendance, chacune fécondée par l'autre.

Depuis la grande renaissance romantique, la littérature a parcouru

tous les moments de la période de relâchement du cœur, toutes

les émotions lentes et passives. A cela devaient aboutir les

descriptions de la vie psychologique et de la vie physiologique

déterminées. A cela aboutira le roman des masses, si on y fait

disparaître l'individu.

Mais la fin du siècle sera peut-être menée par la devise du poète

Walt Whitman: _Soi-Même et en Masse._ La littérature célébrera

les émotions violentes et actives. L'homme libre ne sera pas

asservi au déterminisme des phénomènes de l'âme et du corps.

L'individu n'obéira pas au despotisme des masses, ou il les suivra

volontairement. Il se laissera aller à l'imagination et à son goût

de vivre.

Si la forme littéraire du roman persiste, elle s'élargira sans

doute extraordinairement. Les descriptions pseudo-scientifiques,

l'étalage de psychologie de manuel et de biologie mal digérée en

seront bannis. La composition se précisera dans les parties, avec

la langue; la construction sera sévère; l'art nouveau devra être

net et clair.

Alors le roman sera peut-être un roman d'_aventures_ dans le sens

le plus large du mot, le roman des crises du monde intérieur et

du monde extérieur, l'histoire des émotions de l'individu et des

masses, soit que les hommes cherchent du nouveau dans leur cœur,

dans l'histoire, dans la conquête de la terre et des choses, ou

dans l'évolution sociale.

LA PERVERSITÉ

LA PERVERSITÉ

I

«Vivre, a écrit Ibsen, c'est combattre avec les êtres fantastiques

qui naissent dans les chambres secrètes de notre cœur et de notre

cerveau; être poète, c'est tenir jugement sur soi-même.»

Ces vers sont terribles. Ils disent toute la perversité qui hante

les têtes de notre temps. Je voudrais esquisser ce que j'y vois,

et dire quelques mots sur cette perversité.

Le premier aspect du monde, centralisateur, égoïste et logique,

est la continuité. L'expérience de Weber pourrait se formuler

ainsi: la notion de continuité croît en raison inverse de la

spécialisation tactile. Nous mettons la continuité dans les choses

par la centralisation nerveuse, qui nous donne le continu dans

la quantité et par la généralisation logique, qui nous donne le

continu dans la qualité. Tel est l'aspect simple et extérieur de

l'univers, qui résulte de la position de notre unité au milieu

d'une multiplicité que nous coordonnons.

La spécialisation tactile, la science qui en est comme le

prolongement instrumental, nous apprennent que le monde est en

réalité discontinu. L'espace interstellaire ne diffère de l'espace

intermoléculaire que parce que nous sommes placés entre les deux

et que nous mesurons leurs rapports. La notion de temps qui est

engendrée par celle de l'espace n'est pas plus exacte sous son

premier aspect continu. Il peut y avoir de l'infini entre les

moments d'un temps divisé à l'infini. On perçoit très bien que

le temps psychologique (et le temps astronomique se mesure par

des différences de position dans l'espace) est essentiellement

variable. Notre notion du temps se transforme du sauvage à l'homme

civilisé, de l'enfant à l'adulte, du rêve à la veille.

Ainsi l'aspect dernier du monde, après le perfectionnement des

sens et de la connaissance, est la discontinuité. (Il serait

facile de montrer que qualitativement c'est aussi la notion de

ressemblance qui précède la notion de l'extrême différenciation,

et que là encore s'affirme la loi du passage de l'homogène à

l'hétérogène.)

La vision passionnelle et morale de l'univers s'adapte

successivement aux mêmes points de vue. L'âme est une d'abord, et

qu'elle regarde, raisonne ou désire, elle s'applique tout entière.

La notion de la diversité des objets et de la diversité de ses

propres parties ne lui vient que plus tard. Elle se conçoit alors

sous forme de sensation, de raison, ou de volonté, et accorde

une prépondérance à ses espèces. Si elle réalise des créations

esthétiques, elle les sépare et leur donne à chacune leur domaine;

elle ne produit pas l'homme tout entier, fin et courageux,

aventureux et prudent, comme Odysseus; elle jette sur la scène

un ambitieux, un jaloux, un irrésolu, Macbeth. Othello, Hamlet.

De même que les modernes distinguent dans la gamme des couleurs

des nuances que les anciens n'apercevaient pas, l'âme a fait

aussi son éducation des nuances: là où elle était pourpre, elle

se voit violette, et mauve, et cerise, et orange, et plus elle se

différencie, plus elle donne de valeur à ses molécules.

Le point de départ moral de l'homme est l'égoïsme. C'est le

reflet sentimental de la loi de l'existence, par laquelle

l'être tend à persister dans son être. La perversité morale (et

j'entends perversité en me plaçant au point de vue de la nature)

naît au moment même où l'homme conçoit qu'il y a d'autres êtres

semblables à lui et leur sacrifie une part de son moi. La fleur

douloureuse de cette perversité est le plaisir du sacrifice. Et

si le sacrifice n'est accompli que pour lui-même cette perversité

est absolue: car l'être s'annule dans le but positif du plaisir,

au lieu que l'hédoniste ne se tuait que pour éviter la négation

douleur. Mais si le sacrifice est accompli en vue des autres

hommes, au profit de la masse, si l'être tend à persister dans

d'autres êtres, de la perversité première est sortie une moralité

plus haute, supérieure à la nature même.

II

«Ces êtres fantastiques qui naissent dans les chambres de notre

cœur et de notre cerveau» sont des créations ou des fantômes.

Je vois que l'effroyable perversité de Shakespeare a engendré

dans sa tête Lear, Richard III, Antoine, Caliban, Falstaff,

Miranda, et tant d'autres si divers, qu'il avait voulus tels, et

que l'extrême différenciation de ses passions lui a permis de

projeter tous, après avoir lutté contre eux. Mais je vois que dans

les _Revenants_ le fantôme du père d'Oswald Alving germe dans

le cerveau du fils et l'opprime et le terrifie, et que le fils

succombe à la lutte. Je vois tous les pauvres êtres romantiques

éclos dans la tête de Mme Bovary ou de Frédéric Moreau les

assujettir et les mener à la mort ou au lamentable ennui de la vie.

Car ceux qui ont pu se différencier et cesser d'être eux-mêmes

savent appliquer leur volonté à la création esthétique, ou

l'ignorent, ont engendré les êtres fantastiques, ou sont leur

proie. Le plus terrible fantôme, sans apparence, sans forme, que

rencontre Peer Gynt, le héros d'Ibsen, qui se conçoit sous un

nombre infini de formes imaginaires aussitôt réalisées, répond

quand Peer Gynt lui demande son nom: «Je m'appelle Moi-même.»

On voit très clairement que dans la période que nous traversons

nous sommes _soumis_ aux fantômes de l'hérédité ou de l'extrême

littérature. Car notre volonté ne sait plus s'appliquer aux

choses extérieures, ni projeter les êtres qui naissent en nous.

Les poètes regardent passer l'action, et la regrettent,--mais ils

n'agissent pas. Le prince Florimond voyait s'enfuir le char où

se rouillaient ses glaives; la Belle au Bois Dormant sommeille

sous des berceaux d'épines neuf fois entrelacés; le plongeur

regarde passer le long des parois de sa cloche de verre, tiédie

par la vie ambiante, les pendules vivants de la mer. Et Florimond

reste prisonnier des fleurs victorieuses; et les haies de ronces

empêchent la Belle d'allonger sa main; et la vitre des serres

chaudes et des cloches de verre arrête en buée l'haleine de ceux

qui voudraient galoper par la forêt ou secouer les vagues. Et M.

Maurice Maeterlinck nous dit: «J'aurais voulu agir--mais à quoi

bon--la mort est là, tout de suite, qui anéantit l'activité.

Voyez, elle est parmi les aveugles, dans cette île de la vie,

entourée par la mer inconnue et montante, où ils sont arrivés

d'étranges pays; et quand l'action humaine est partie (--nous ne

reviendrons plus--) sur le vaisseau de guerre, l'intruse est venue

au milieu des sept princesses. Ayez pitié de nous! car la mort est

proche, et nous n'osons étendre la main, de peur de la toucher.»

III

Imaginons donc un être dont le cerveau soit hanté de fantômes

qui ont une tendance à la réalité, comme les images ont une

tendance hallucinatoire, et qui, en même temps, ne soit pas

encore doué de la volonté nécessaire pour agir, ou pour projeter

ses fantômes après avoir lutté contre eux. Je pense que cet

être n'est pas rare, et qu'il représente même un moment de

l'évolution intellectuelle de beaucoup d'artistes de notre temps.

L'intelligence et l'esthétique intérieure se forment bien plus tôt

que la volonté. Pour produire une œuvre d'art, il faut que la

volonté ait atteint son développement. Auparavant les créations

ou les fantômes de l'artiste, puisqu'il ne peut pas encore les

réaliser esthétiquement, s'interposeront entre lui et la société,

l'isoleront du monde, ou il les introduira dans l'univers, à la

manière de Don Quichotte, qui n'a point d'autre folie que celle-là.

Cet être m'apparaît nettement dans l'_Écornifleur_ de Jules Renard.

L'Écornifleur est un jeune homme dont le cerveau est peuplé de

littérature. Rien pour lui ne se présente comme un objet normal.

Il voit le XVIIIe siècle à travers Goncourt, les ouvriers à

travers Zola, la société à travers Daudet, les paysans à travers

Balzac et Maupassant, la mer à travers Michelet et Richepin. Il

a beau regarder la mer, il n'est jamais au niveau de la mer.

S'il aime, il se rappelle les amours littéraires. S'il viole, il

s'étonne de ne pas violer comme en littérature. Sa tête est pleine

de fantômes.

Il apporte ces fantômes dans un ménage bourgeois. Jamais il

ne sera au niveau de ce ménage, ni le ménage au sien. Il veut

intéresser des gens qu'il voit déformés, et il les déforme pour

les obliger à l'intéresser. Il se doit à sa littérature de traiter

le mari en Homais, la femme en Mme Bovary, et de violer la nièce

par un beau jour d'été. Entre temps, il vit aux crochets de la

famille--car l'Écornifleur est pauvre de nature.

Mais la volonté manque à ses créations. Il est encore trop

lui-même. Il rencontre le même être que Peer Gynt. Il a pitié

et peur du mari. Le baiser soudain de la femme l'effare, et

il se sent dans une action réelle sans soutien littéraire. La

jeune fille forcée pousse des cris, souffre, se lamente--et les

fantômes de son cerveau n'étaient pas ainsi. L'Écornifleur cède

devant lui-même; il ne sait pas réaliser dans la vie les êtres

fantastiques qui ont poussé dans sa tête; il faut qu'il attende le

jour où sa volonté formée les projettera dans l'art.

Un pouce de plus à son vouloir, et c'est Chambige. Un pouce de

moins, et c'est Poil-de-Carotte. Un peu plus d'énergie dans

l'action, et il est criminel. Un peu moins d'extériorisation, et

le pauvre enfant se plaint de ne pas être compris.

Et comme ce roman est bien celui des _crises_! L'être fantastique

conçu par l'Écornifleur est arrivé à sa pleine croissance,

il voit la femme qu'il se doit d'aimer; il va descendre à sa

chambre, au milieu de la nuit; déjà elle a les jambes levées. Mais

l'_aventure_ ne se produit pas; la femme ne l'attend pas--elle

dort--les portes seront fermées--l'Écornifleur sera pieds nus et

ridicule.--Il lit des vers en élevant son âme jusqu'au fumivore;

le miracle va se produire; on écoutera ses poèmes comme il conçoit

qu'on les écoute: le mari fait vibrer son couteau dans une rainure

de la table et dit: «C'est fini?»

Dans un roman fantastique comme Macbeth ou Hamlet, la crise

appelle l'aventure; l'état intérieur du personnage projette le

fantôme ou l'événement extérieur. Le pauvre Écornifleur ne trouve

jamais les aventures qu'il s'imaginait, quand elles étaient des

crises.

Ainsi la perversité de l'Écornifleur ne va pas jusqu'à pousser

ses fantômes dans la vie, ni son esthétique à se contenter de les

créer dans l'art. Il est heureusement égoïste. Il se rencontre sur

son chemin et recule. Il n'a pas encore pour ses créations assez

de pitié pour se soumettre à elles, et souffrir pour qu'elles

vivent.

La littérature a fait naître des êtres terribles dans les chambres

secrètes de son cœur et de son cerveau. Mais il est devenu poète;

et dans ce livre il a tenu jugement sur lui-même.

LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE

V

LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE

J'ai fait un livre où il y a des masques et des figures couvertes;

un roi masqué d'or, un sauvage au mufle de fourrure, des routiers

italiens à la face pestiférée et des routiers français avec des

faux visages, des galériens heaumés de rouge, des jeunes filles

subitement vieillies dans un miroir, et une singulière foule de

lépreux, d'embaumeuses, d'eunuques, d'assassins, de démoniaques

et de pirates, entre lesquels je prie le lecteur de penser que

je n'ai aucune préférence, étant certain qu'ils ne sont point

si divers. Et afin de le montrer plus clairement je n'ai pris

nulle garde à leur mascarade pour les accoupler dans la chaîne de

leurs histoires: car on les trouve liées parce qu'elles furent

semblables ou contraires. Si vous en êtes étonnés je dirai

volontiers que la différence et la ressemblance sont des points de

vue. Nous ne savons pas distinguer un Chinois d'un autre Chinois,

mais les bergers retrouvent leurs moutons à des signes qui nous

sont invisibles. Et pour une fourmi les autres fourmis paraissent

aussi diverses que nos prêtres, nos soldats et nos marchands. Si

les microbes sont doués de la plus faible conscience, ils ont des

nuances par où ils se connaissent. Nous ne sommes pas les seuls

individus de cet univers. Ainsi que dans le langage, les phrases

se séparent peu à peu des périodes, et les mots se libèrent des

phrases pour prendre leur indépendance et leur couleur, nous nous

sommes graduellement différenciés en une série de _moi_ de valeur

bien relative. Car une couple de siècles effacent tout cela, et

nous ne saurions dire les marques dont se servaient les Athéniens

pour comparer le style d'Aristophane à la manière d'Eupolis. Pour

un observateur venu d'un autre monde, mes embaumeuses et mes

pirates, mon sauvage et mon roi n'auraient aucune variété. Si par

une certaine convention on supposait à ce visiteur supérieur la

vue bornée d'un artiste en même temps que la généralisation d'un

savant, voici probablement ce qu'il dirait après avoir pris une

connaissance exacte de nos sociétés d'êtres animés:

«Je remarque chez les hommes un nombre d'actes instinctifs et

imperfectibles puisqu'ils les accomplissent depuis une dizaine

de milliers d'années. Vous avez coutume de broyer le grain, de

pétrir la farine avec de l'eau, d'y mêler de la levure de bière

et d'en faire une pâte que vous rôtissez jusqu'à ce qu'elle soit

dorée. Depuis qu'il y a des hommes, ils mangent du pain et le

goût n'en est pas devenu amer. Vous appliquez avec persistance le

feu à la plupart de vos aliments. Les abeilles ne construisent

pas avec moins d'obstination leurs rayons géométriques de cire

et c'est ainsi que les fourmis portent à des heures fixées leurs

œufs transparents au soleil. Je ne saisis pas très bien la nuance

qu'il peut y avoir entre le char de guerre du roi Agamemnôn et un

fiacre de la Compagnie des Petites-Voitures. Il faut classer dans

la même catégorie les feux successifs qui annoncèrent en Grèce

l'incendie de Troie avec le télégraphe de M. Hughes. Le fusil à

répétition et la flèche à pointe de silex sont des moyens bien

semblables d'un même instinct. J'estime infiniment au-dessus des

exceptions pratiques ou intellectuelles que vous pouvez apercevoir

un morceau de pain à croûte brune retrouvé dans un sarcophage

d'Égypte ou une humble écuelle phénicienne, pareille à celles que

tournent encore pour vous les potiers de Provence. Une telle force

de tradition et d'instinct représente peut-être l'unique chance

qu'a la race humaine de laisser d'elle quelque souvenir à travers

l'universelle destruction des choses; car la terre n'a même pas

conservé les monuments de vos anthropopithèques.

«Malgré le sens exquis des différences que vous entretenez avec

un souci d'artiste, l'un de vous a dit que l'homme est un animal

sociable. Votre congrégation en cités, provinces et nations n'a

donc rien de bien spécialisé; car les monères, qui sont les

plus simples des êtres faits de protoplasma, n'ont pas d'autres

habitudes. Et ces monères entretiennent une grande justice dans

la distribution de leur nourriture. Tout ce que mange l'une

d'elles est également réparti entre les autres. Lorsqu'une monère

est lassée de la colonie, il lui suffit de couper les filaments

qui la réunissaient à son peuple. Les autres individus ne la

poursuivent et ne la punissent jamais. Elle va flotter vers des

eaux nouvelles, parmi les monères libres que vos savants nomment,

je crois, _saprophytes_. Je respecte infiniment ces vénérables

monères, dont l'organisation primitive réalise le type de la vie

parfaite dans une société.

«Quoique vos psychologues aient divisé vos passions en des

bandelettes légères de nuances extrêmement délicates, leur jeu

me semble borné, en somme, au peu d'actes nécessaires à la

conservation de vos espèces.

«En adoptant le point de vue moral que vous affectionnez, on

ne saurait donner de réelle supériorité au plus subtil de vos

philosophes sur un petit globule de pus. Ces globules blancs

sont des éléments libres qui ont autant de facultés de choix.

Ils préfèrent les substances chimiques selon les mêmes lois que

vous trouvez plus d'agrément aux choses. Si la sensation humaine

est comme le logarithme de l'excitation, le goût des globules

blancs pour les proportions différentes des cultures ou des

solutions qu'on leur présente varie dans la même mesure. Vos

globules ont des individualités très fines, et il est possible

d'en faire, grâce à votre belle faculté de l'habitude qui les

mithridatise pour certains poisons, des automates bien semblables

à ceux que votre Pascal voulait construire en donnant la foi aux

êtres rationnels. La spécialisation de vos connaissances inspire

beaucoup de respect pour les individus qui vous composent. Il

faut tenir en considération l'idiosyncrasie d'un bâtonnet nerveux

de votre rétine ou d'un corpuscule de Paccini. Les fibres de

Corti sont les dégustatrices de vos affections musicales; et vos

cellules bipolaires ont droit d'interdiction sur les vibrations

qui leur déplaisent. Vous n'aimez les choses et vous ne les

haïssez qu'en raison de l'élection d'une majorité de petites

individualités dissemblables. Vos actions sont soumises à un

infini d'intermédiaires.

Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 1 of 2, Spicilège · 第 8 / 12 段