Et l'histoire de Julien n'a sans doute point d'autre origine.

Gustave Flaubert, qui en fit un conte si riche, la recueillit à

peine entr'ouverte, comme une timide fleur du peuple. C'est une

églantine sauvage près de la somptueuse chair de velours d'une

rose cultivée. Il faut se pencher très bas pour ne pas perdre

son parfum. Elle naquit parmi d'autres contes qui ne sont pas

chrétiens, où les bêtes et les prêtres prononcent des oracles,

où les fils de rois sont enfermés dans des tours solitaires pour

échapper aux prédictions, où les héros criminels sont condamnés à

passer éternellement les voyageurs sur des rivières tumultueuses,

où les pauvres et les lépreux sont reconnaissants et divins. Elle

est si lointaine et si humble que tout y est incertain.

III

«Et voilà l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, dit Gustave

Flaubert, telle à peu près qu'on la trouve sur un vitrail d'église

dans mon pays.»

C'est un vitrail de la cathédrale de Rouen, et M. Langlois en a

publié un dessin dans ses collections. Lorsque Flaubert donna la

_Légende de saint Julien_ à son éditeur, il lui écrivit pour lui

demander de reproduire à la fin du livre la pieuse composition

normande. Mais il avait peu d'estime pour le vitrail de Rouen.

Il voulait faire admirer au lecteur l'extraordinaire différence

qu'on trouve entre le conte orné splendidement et la naïve image

provinciale. L'éditeur ne put réaliser le désir de Flaubert.

Aujourd'hui encore nous avons peine à imaginer la miraculeuse

transformation d'art et de style qui habilla de pourpre et d'or

ces simples figures, qui suspendit à des parois de palais les

sanglantes tapisseries de chasses et de batailles, qui fit d'un

lépreux aux lèvres bleuâtres un saint aux yeux d'étoiles dont les

narines soufflaient l'odeur de la rose.

* * * * *

Il faut lire le conte de Julien dans la _Légende dorée_ pour

apprécier le génie de transformation de Gustave Flaubert.

Julien, dans le récit du _folklore_, n'a aucun caractère

personnel. C'est un homme soumis au destin, et qui n'est point

coupable. Il n'éprouve pas l'impérieux besoin de solitude de ceux

qui ont l'âme criminelle. Voilà pourquoi il accepte de partager la

pénitence avec sa femme «sa très douce sœur» qui ne l'abandonne

pas et qui meurt saintement avec lui. Julien, dans le conte de

Flaubert, se présente devant sa femme après le meurtre: «Et d'une

voix différente de la sienne il lui commanda premièrement de

ne pas lui répondre, de ne pas l'approcher, de ne plus même le

regarder.» Seul il subit un châtiment qui n'est pas immérité.

Car Julien, ainsi que l'a conçu Flaubert, a la passion voluptueuse

du sang. Elle le saisit tout jeune. Il commence par le meurtre

d'une souris pendant la messe. «Chaque dimanche il l'attendait,

en était importuné, _fut pris de haine contre elle, et résolut

de s'en défaire_.» Il l'épie une baguette à la main. «Il frappa

un coup léger et demeura stupéfait devant ce petit corps qui ne

bougeait plus.»

Un peu plus tard, Julien tue un pigeon à coups de pierres. «Le

pigeon, les ailes cassées, palpitait, suspendu aux branches d'un

troène. _La persistance de la vie irrita l'enfant._ Il se mit à

l'étrangler, et les convulsions de l'oiseau _faisaient battre son

cœur_, l'emplissaient d'une _joie tumultueuse et sauvage_. Au

dernier raidissement, il se _sentit défaillir_.»

Dès lors l'amour de tuer s'élève en lui. Il a une sorte de foi

destructrice. Il touche véritablement au mystère sacré qui

fera de lui un saint; car la destruction et la création ne

sont-elles point sœurs? Hanté par les spectres de ses victimes,

il ira jusqu'au meurtre le plus affreux. C'est un assassinat

involontaire. Et cependant il y a une seconde où il se dit: «Si

je le voulais pourtant!--Et il avait peur que le diable ne lui en

inspirât l'envie.»

L'oracle du cerf devient ici une punition prononcée avec une

autorité terrible:

«Le prodigieux animal s'arrêta; et les yeux flamboyants, solennel

comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu'une cloche

au loin tintait, il répéta trois fois:

«Maudit! maudit! maudit! Un jour, _cœur féroce_, tu assassineras

ton père et ta mère!»

Le conte de Flaubert est plein d'apparitions. Les pauvres victimes

muettes viennent reprocher à Julien sa voluptueuse cruauté. On

croirait que Flaubert est allé puiser aux sources mêmes de la

légende l'horreur sacrée du meurtre des animaux.

* * * * *

De même que l'âme de Julien a été faite humaine, le décor

du conte s'est précisé. Julien vit en fils de seigneur dans

un château à quatre tours avec des toits pointus recouverts

d'écailles de plomb. Son père est «toujours enveloppé d'une

pelisse de renard»; quant à sa mère, «les cornes de son hennin

frôlaient le linteau des portes». Nous sommes à une époque

imprécise, mais entre le Xe et le XVe siècle. Le Prince de la

légende devient «empereur d'Occitanie». La Châtelaine a de grands

yeux noirs qui «brillaient comme deux lampes très douces. Un

sourire charmant écartait ses lèvres. Les anneaux de sa chevelure

s'accrochaient aux pierreries de sa robe entr'ouverte, et sous

la transparence de sa tunique on devinait la jeunesse du corps».

Le Château qu'elle apporte en dot à Julien «était un palais de

marbre blanc, bâti à la moresque, sur un promontoire, dans un bois

d'orangers... Les chambres, pleines de crépuscule, se trouvaient

éclairées par les incrustations des murailles. De hautes

colonnettes minces comme des roseaux supportaient la voûte des

coupoles, décorées de reliefs imitant les stalactites des grottes.

Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les

cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture,

et partout un tel silence que l'on entendait le frôlement d'une

écharpe ou l'écho d'un soupir». Flaubert nous décrit tous les

chiens de la meute de Julien, les bêtes qu'il chassait, la

manière dont il «volait le héron, le milan, la corneille et le

vautour». Au lieu que saint Antonin nous dit qu'il «se conduit

avec vaillance à la guerre», nous apprenons ici qu'il combat

«les templiers de Jérusalem, le suréna des Parthes, le négud

d'Abyssinie et l'empereur de Calicut, les Scandinaves, des Nègres,

des Indiens, des Troglodytes», et que «c'est lui, et pas un

autre, qui assomma la guivre de Milan et le dragon d'Oberbirbach».

A l'aide de ces moyens, Flaubert nous transporte parmi le luxe

fabuleux du monde de la chevalerie. Cependant il n'oublie jamais

que l'histoire de Julien est un conte populaire. Il y a introduit

des épisodes empruntés à des contes semblables.

L'aventure qui arrive à Julien avec une épée sarrasine est toute

pareille à celle du prince Agib, qui fait tomber un couteau pointu

d'une haute étagère.

«Son père, le voulant réjouir, lui fit cadeau d'une grande épée

sarrasine.

«Elle était au haut d'un pilier, dans une panoplie. Pour

l'atteindre, il fallut une échelle. Julien y monta. L'épée trop

lourde lui échappa des doigts, et en tombant frôla le bon seigneur

de si près que sa houppelande en fut coupée. Julien crut avoir tué

son père, et s'évanouit.»

De même que les pauvres des _Contes de Gascogne_, le Lépreux a une

extraordinaire lourdeur:

«Dès qu'il entra dans la barque, elle enfonça prodigieusement,

écrasée par son poids; une secousse la remonta, et Julien se mit à

ramer.»

La gradation des demandes du misérable est triple, ainsi que dans

le _folklore_: J'ai faim, j'ai soif, j'ai froid! Et il y a comme

un vague souvenir de la cruauté du Loup dans le _Petit Chaperon

rouge_, sous l'insistance du Lépreux: «Viens près de moi...

Déshabille-toi... Réchauffe-moi; pas avec tes mains--non--toute ta

personne.»

* * * * *

Ainsi Gustave Flaubert a réussi à fondre et à unir dans un

miraculeux émail littéraire tout l'appareil de la chevalerie

avec le plus simple des contes pieux du peuple. Et parmi cette

éblouissante fusion, nous voyons se dessiner les attitudes d'un

Julien cruellement passionné, dont l'âme est tout près de la

nôtre. C'est ainsi que les nobles poètes de l'âge d'Élisabeth

créaient avec les ballades des pauvres gens de la campagne les

héros que nous admirons dans leurs drames. Une des gloires de

Flaubert sera d'avoir senti si vivement que la grande force de

création vient de l'imagination obscure des peuples et que les

chefs-d'œuvre naissent de la collaboration d'un génie avec une

descendance d'anonymes.

LA TERREUR ET LA PITIÉ

LA TERREUR ET LA PITIÉ

I

La vie humaine est d'abord intéressante pour elle-même; mais, si

l'artiste ne veut pas représenter une abstraction, il faut qu'il

la place dans son milieu. L'organisme conscient a des racines

personnelles profondes; mais la société a développé en lui tant

de fonctions hétérogènes qu'on ne saurait trancher ces milliers

de suçoirs par où il se nourrit sans le faire mourir. Il y a un

instinct égoïste de la conservation de l'individu; il y a aussi le

besoin des autres êtres, parmi lesquels l'individu se meut.

Le cœur de l'homme est double; l'égoïsme y balance la charité;

la personne y est le contre-poids des masses; la conservation de

l'être compte avec le sacrifice aux autres; les pôles du cœur sont

au fond du moi et au fond de l'humanité.

Ainsi l'âme va d'un extrême à l'autre, de l'expansion de sa propre

vie à l'expansion de la vie de tous. Mais il y a une route à faire

pour arriver à la pitié, et voici comment on pourrait en marquer

les étapes.

L'égoïsme vital éprouve des craintes personnelles: c'est le

sentiment que nous appelons TERREUR. Le jour où la personne se

représente, chez les autres êtres, les craintes dont elle souffre,

elle est parvenue à concevoir exactement ses relations sociales.

Or, la marche de l'âme est lente et difficile, pour aller de la

terreur à la pitié.

Cette terreur est d'abord extérieure à l'homme. Elle naît de

causes surnaturelles, de la croyance aux puissances magiques,

de la foi au destin que les anciens ont si magnifiquement

représentée; mais une rencontre fortuite d'accidents réels

peut exciter une terreur intense causée par des circonstances

indépendantes de l'homme.

La terreur est intérieure à l'homme, bien que déterminée encore

par des causes qui ne dépendent pas de nous, dans la folie, la

double personnalité, la suggestion; mais elle peut être provoquée

par l'homme lui-même, et par sa recherche de sensations--que

ce soit la quintessence de l'amour, de la littérature, ou de

l'étrangeté qui le conduise à l'au-delà.

Quand la vie intérieure l'a mené jusqu'au néant de ces

excitations, il considère les choses terribles avec une certaine

ironie, mais où l'énervement se traduit encore par une excessive

acuité de sensations. La placidité béate de l'existence s'oppose

vivement dans son esprit à l'influence des terreurs provoquées,

extérieures, ou surnaturelles,--mais cette existence matérielle ne

semble pas le dernier but de l'activité humaine et on peut encore

y être troublé par la superstition.

A cet extrême, l'homme entrevoit le terme inférieur de la

terreur, pénètre dans l'autre moitié de son cœur, essaye de se

représenter dans les autres êtres la misère, la souffrance et la

crainte, chasse de lui toutes terreurs humaines ou surhumaines

pour ne plus connaître que la pitié.

Or, toutes les terreurs que l'homme a pu éprouver, la longue

série des criminels les a reproduites d'âge en âge jusqu'à nos

jours. Les actions des simples et des gueux sont des effets de

la terreur et répandent la terreur. La superstition et la magie,

la soif de l'or, la recherche de la sensation, la vie brutale et

inconsciente, autant de causes des crimes qui mènent à la vision

de l'échafaud futur, ou à l'échafaud lui-même, avec son horrible

réalité.

L'homme devient pitoyable, après avoir ressenti toutes les

terreurs, après les avoir rendues concrètes en les incarnant dans

ces pauvres êtres qui en souffrent.

On a pitié de cette misère, et on tente de recréer la société,

d'en bannir toutes les terreurs par la Terreur, de faire un monde

neuf où il n'y ait plus ni pauvres, ni gueux. L'incendie devient

mathématique, l'explosion raisonnée, la guillotine volante. On

tue pour le principe; sorte d'homœopathie du meurtre. Le ciel

est plein d'étoiles rouges. La fin de la nuit sera une aurore

sanglante.

Tout cela serait bon, serait juste, si l'extrême terreur

n'entraînait autre chose; si la pitié présente de ce qu'on

supprime n'était plus forte que la pitié future de ce qu'on

veut créer; si le regard d'un enfant ne faisait chanceler les

meurtriers des générations d'hommes; si le cœur n'était double,

enfin, même dans les poitrines des ouvriers de la terreur future.

Ainsi est atteint le but et nous sommes venus par le chemin du

cœur et par le chemin de l'histoire de la terreur à la pitié; nous

avons compris que les événements du monde extérieur peuvent être

parallèles aux émotions du monde intérieur; nous avons pressenti

que dans une seconde de vie intense nous revivons virtuellement et

actuellement l'univers.

II

Les anciens ont saisi le double rôle de la terreur et de la pitié

dans la vie humaine. L'intérêt des autres passions semblait

inférieur, tandis que ces deux émotions extrêmes emplissaient

l'âme entière. L'âme devait être en quelque manière une harmonie,

une chose symétrique et équilibrée. Il ne fallait pas la laisser

en état de trouble; on cherchait à balancer la terreur par la

pitié. L'une de ces passions chassait l'autre, et l'âme redevenait

calme; le spectateur sortait satisfait. Il n'y avait pas de

moralité dans l'art; il y avait à faire l'équilibre dans l'âme.

Le cœur, sous l'empire d'une seule émotion, eût été trop peu

artistique à leurs yeux.

La purgation des passions, ainsi que l'entendait Aristote, cette

purification de l'âme, n'était peut-être que le calme ramené

dans un cœur palpitant. Car il n'y avait dans le drame que

deux passions, la terreur et la pitié, qui devaient se faire

contre-poids, et leur développement intéressait l'artiste à un

point de vue bien différent du nôtre. Le spectacle que cherchait

le poète n'était pas sur la scène. mais dans la salle. Il se

préoccupait moins de l'émotion éprouvée par l'acteur que de ce que

sa représentation soulevait dans le spectateur. Les personnages

étaient vraiment de gigantesques marionnettes terrifiantes ou

pitoyables. On ne raisonnait pas sur la description des causes,

mais on percevait l'intensité des effets.

Or, les spectateurs n'éprouvaient que les deux sentiments extrêmes

qui emplissent le cœur. L'égoïsme menacé leur donnait la terreur;

la souffrance partagée leur donnait la pitié. Ce n'était pas la

fatalité dans l'histoire d'Œdipe ou des Atrides qui occupait le

poète, mais l'impression de cette fatalité sur la foule.

Le jour où Euripide analysa l'amour sur la scène, on put l'accuser

d'immoralité; car on ne lui reprochait pas le développement de

la passion chez ses personnages, mais celle qui pourrait se

développer chez ceux qui les voyaient.

On aurait pu concevoir l'amour comme un mélange de ces deux

passions extrêmes qui se partageaient le théâtre. Car il y a

en lui de l'admiration, de l'attendrissement et du sacrifice,

un sentiment du sublime qui participe de la terreur, une

commisération délicate, et un désintéressement suprême qui

viennent de la pitié; si bien que peut-être les deux moitiés de

l'amour se joignent avec une force supérieure là où d'un côté il y

a l'admiration la plus effrayée, où de l'autre il y a la pitié qui

se sacrifie le plus sincèrement.

Ainsi, l'amour perd son égoïsme exclusif qui fait des amants deux

centres d'attraction tour à tour: car l'amant doit être tout pour

son amante, comme l'amante doit être tout pour son amant. Il est

devenu l'alliance la plus noble d'un cœur plein de sublime avec un

cœur plein de désintéressement. Les femmes ne sont plus Phèdre ni

Chimène, mais Desdémone, Imogène, Miranda, ou Alceste.

L'amour a sa place entre la terreur et la pitié. Sa représentation

est le plus délicat passage d'une de ces passions à l'autre; et

elle les soulève toutes deux dans le spectateur, dont l'âme prend

ainsi plus d'intérêt que celle du personnage qui joue.

L'analyse des passions dans la description des héros ou dans

le rôle des acteurs est déjà une pénétration de l'art par la

critique. L'examen que la personne représentée fait d'elle-même

provoque un examen imité chez le spectateur. Il perd la sincérité

de ses impressions; il ratiocine, discute, compare; les femmes

cherchent parfois dans ces développements des moyens matériels

pour tromper, et les hommes des moyens moraux pour découvrir; la

déclamation rhétorique est vide; la déclamation psychologique est

pernicieuse.

Les passions représentées non plus pour l'acteur, mais pour le

spectateur, ont une haute portée morale. En entendant les _Sept

contre Thèbes_, dit Aristophane, on était plein d'Arès. La fureur

guerrière et la terreur des armes ébranlait tous les assistants.

Puis les deux frères se tuant, les deux sœurs les enterrant,

malgré des ordres cruels et une mort imminente, la pitié chassait

la terreur; le cœur se calmait, l'âme reprenait de l'harmonie.

A de semblables effets une composition spéciale est nécessaire.

Le drame implexe diffère systématiquement du drame complexe. La

situation dramatique tout entière est dans l'exposition d'un

état tragique, qui contient en puissance le dénouement. Cet état

est exposé symétriquement, avec une mise en place rigoureuse et

définie du sujet et de la forme. D'un côté ceci; de l'autre cela.

Il suffit de lire Eschyle avec quelque attention pour percevoir

cette permanente symétrie qui est le principe de son art. La fin

des pièces est pour lui une rupture de l'équilibre dramatique.

La tragédie est une crise, et sa solution une accalmie. En même

temps, à Égine, un peu plus tard à Olympie, des sculpteurs de

génie, obéissant aux mêmes principes d'art, ornaient les frontons

des temples de figures humaines et de compositions scéniques

symétriquement groupées des deux côtés d'une rupture d'harmonie

centrale. Les crises des attitudes, réelles mais immobiles, sont

placées dans une composition dont le total explique chacune des

parties.

Phidias et Sophocle furent en art des révolutionnaires réalistes.

Le type humain qui nous paraît idéalisé dans leurs œuvres est la

nature même, telle qu'ils la concevaient. Le mouvement de la vie

fut suivi jusque dans ses courbes les plus molles. Au témoignage

d'Aristote, un acteur d'Eschyle reprochait à un acteur de Sophocle

de _singer_ la nature, au lieu de l'imiter. Le drame implexe avait

disparu de la scène artistique. Le mouvement réaliste devait

encore s'accentuer avec Euripide.

La composition d'art cessa d'être la représentation d'une crise.

La vie humaine intéressa par son développement. L'_Œdipe_ de

Sophocle est une sorte de roman. Le drame fut découpé en tranches

successives; la crise devint finale, au lieu d'être initiale;

l'exposition, qui était dans l'art antérieur la pièce elle-même,

fut réduite pour permettre le jeu de la vie.

Ainsi naquit l'art postérieur à Eschyle, à Polygnote, et aux

maîtres d'Égine et d'Olympie. C'est l'art qui est venu jusqu'à

nous par le théâtre et le roman.

Comme toutes les manifestations vitales, l'action, l'association

et le langage, l'art a passé par des périodes analogues qui

se reproduisent d'âge en âge. Les deux points extrêmes entre

lesquels l'art oscille semblent être la Symétrie et le Réalisme.

Dans la Symétrie, la vie est assujettie à des règles artistiques

conventionnelles; dans le Réalisme, la vie est reproduite avec

toutes ses inflexions les plus inharmoniques.

De la période symétrique du XIIe et du XIIIe siècle, l'art a passé

à la période psychologique, réaliste et naturiste des XIVe, XVe et

XVIe siècles. Sous l'influence des règles antiques au XVIIe, il

s'est développé un art conventionnel que le mouvement du XVIIIe

et du XIXe siècle a rompu. Nous touchons aujourd'hui, après le

romantisme et le naturalisme, à une nouvelle période de symétrie.

L'Idée qui est fixe et immobile semble devoir se substituer de

nouveau aux Formes Matérielles, qui sont changeantes et flexibles.

Au moment où se crée un art nouveau, il est utile de ne pas

s'attacher uniquement à la considération de la floraison

indépendante des Primitifs et des Préraphaélites; il ne faut pas

négliger les belles constructions des crises de l'âme et du corps

qu'ont exécutées Eschyle et les maîtres d'Égine et d'Olympie.

III

Avant d'examiner le rôle que peuvent jouer dans l'art ces crises

de l'âme et du corps, il n'est pas inutile de regarder derrière

nous et autour de nous la forme littéraire prépondérante dans les

temps modernes, c'est-à-dire le roman.

Sitôt que la vie humaine parut intéressante par son développement

même, qu'il fût intérieur ou extérieur, le roman était né. Le

roman est l'histoire d'un individu, qu'il soit Encolpe, Lucius,

Pantagruel, Don Quichotte, Gil Blas ou Tom Jones. L'histoire était

extérieure plutôt avant la fin du siècle dernier et Clarisse

Harlowe; mais pour être devenue intérieure, la trame de la

composition n'a pas changé. _Historiola animæ, sed historiola._

Les tourments de l'âme avec Gœthe, Stendhal, Benjamin Constant,

Alfred de Vigny, devinrent prédominants. La liberté personnelle

avait été dégagée par la révolution américaine, par la révolution

française. L'homme libre avait toutes les aspirations. On sentait

plus qu'on ne pouvait. Un élève notaire se tua en 1810, et laissa

une lettre où il annonçait sa résolution, parce qu'à la suite de

sérieuses réflexions il avait reconnu qu'il était incapable de

devenir aussi grand que Napoléon. Tous éprouvaient ceci dans tous

les rayons de l'activité humaine. Le bonheur personnel devait être

au fond des bissacs que chacun de nous porte devant et derrière

lui.

La maladie du siècle commença. On voulut être aimé pour

soi-même. Le cocuage devint triste. La vie aussi: c'était un

tissu d'aspirations excessives que chaque mouvement déchirait.

Les uns se jetèrent dans des mysticismes singuliers, chrétiens,

extravagants, ou immondes; les autres, poussés du démon de la

perversité, se scarifièrent le cœur, déjà si malade, comme on

taquine une dent gâtée. Les autobiographies vinrent au jour sous

toutes les formes.

Alors la science du XIXe siècle, qui devenait géante, se mit à

envahir tout. L'art se fit biologique et psychologique. Il devait

prendre ces deux formes positives, puisque Kant avait tué la

métaphysique. Il devait prendre une apparence d'érudition. Le XIXe

siècle est gouverné par la naissance de la chimie, de la médecine

et de la psychologie, comme le XVIe est mené par la renaissance

de Rome et d'Athènes. Le désir d'entasser des faits singuliers et

archéologiques y est remplacé par l'aspiration vers les méthodes

de liaison et de généralisation.

Mais, par un recul étrange, les généralisations des esprits

artistiques ayant été trop hâtives, les lettres marchèrent vers la

déduction, tandis que la science marchait vers l'induction.

Il est singulier que, dans le temps où on parle synthèse, personne

ne sache en faire. La synthèse ne consiste pas à rassembler les

éléments d'une psychologie individuelle, ni à réunir les détails

de description d'un chemin de fer, d'une mine, de la Bourse ou de

l'Armée.

Ainsi entendue, la synthèse est de l'énumération; et si des

ressemblances que présentent les moments de la série l'auteur

cherche à tirer une idée générale, c'est une banale abstraction,

qu'il s'agisse de l'amour des salons ou du ventre de Paris. La

vie n'est pas dans le général, mais dans le particulier; l'art

consiste à donner au particulier l'illusion du général.

Présenter ainsi la vie des entités partielles de la société, c'est

faire de la science moderne à la façon d'Aristote. La généralité

engendrée par l'énumération complète des parties est une variété

du syllogisme. «L'homme, le cheval, le mulet vivent longtemps,

écrit Aristote.--Or, l'homme, le cheval et le mulet sont tous

les animaux sans fiel.--Donc tous les animaux sans fiel vivent

longtemps.»

Ceci n'est pas une désespérante tautologie, mais c'est le

syllogisme énumératif, qui n'a aucune rigueur scientifique.

Il repose en effet sur une énumération complète; et il est

impossible, dans la nature, de parvenir à un tel résultat.

La monotone nomenclature des détails psychologiques ou

physiologiques ne peut pas servir à donner les idées générales de

l'âme et du monde; et cette manière d'entendre et d'appliquer la

synthèse est une forme de la déduction.

Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 1 of 2, Spicilège · 第 7 / 12 段