Le fameux rapt que firent les gens de Mégare de deux filles qui
appartenaient à Aspasie n'était qu'une vengeance dont Alcibiade
était la cause. Il avait fait enlever une courtisane de
Mégare, nommée Simaitha. Mais il ne la garda pas longtemps. Au
contraire, la Sicilienne Timandre, mère de Laïs, ne le quitta
plus, dès qu'il l'eut aimée. Une note très brève nous apprend
qu'Alcibiade emmenait toujours avec lui Timandre et Théodota.
Elles acceptèrent, comme Plangôn et Bacchis, un amour en commun.
L'Athénienne et la Sicilienne sacrifièrent toute jalousie à
leur amant. Mais la fin de leur histoire fut plus tragique que
celle de la Milésienne et de la fille de Samos. Après la prise
d'Athènes par Lysandre, Alcibiade, redoutant le gouvernement des
Trente, se réfugia en Phrygie, où il se logea dans une maison du
petit bourg de Mélissa. Il y vivait paisiblement entre Timandre
et Théodota. Cependant, Lysandre obtint de Pharnabase, satrape
de Phrygie, la promesse qu'il ferait tuer Alcibiade. Une nuit,
des soldats barbares cernèrent la maison. Alcibiade rêvait, dans
les bras de Timandre, qu'elle venait de lui passer une robe de
femme, et qu'elle le coiffait et le fardait. Puis une odeur
de fumée âcre l'éveilla. Les barbares avaient mis le feu aux
quatre coins des murs. Alcibiade, à moitié nu, roula son manteau
autour de son bras gauche, et se rua au milieu des assaillants,
l'épée au poing. Ils n'osèrent approcher et l'abattirent à coups
de flèche. Le corps gisait devant la maison fumante. Timandre
et Théodota le soulevèrent, le lavèrent, le roulèrent dans un
linceul et l'ensevelirent de leurs mains. Plutarque attribue cette
action à Timandre; Athénée à Théodota; c'est la preuve qu'elles
l'accomplirent toutes deux. Elles restèrent unies pour honorer
leur amant mort. Il était dangereux de donner la sépulture à ceux
qui étaient tués par ordre politique. Ces deux simples filles
bravèrent le danger. On s'imagine volontiers qu'après de longues
années d'amour le jeune homme de Kolophôn fut couché dans son
sarcophage entre les corps aimés de sa chère Bacchis et de sa
chère Plangôn. Il n'y eut rien pour interrompre leur félicité
jusqu'au jour où la Moïre les réclama. Tel ne fut pas le sort
d'Alcibiade. Des mains tendres et chéries l'allongèrent seul dans
sa tombe à Mélissa, et on ne sait ce que devinrent Timandre et
Théodota. Une statue en marbre de Paros marquait encore, au temps
d'Athénée, dans l'humble bourg de Phrygie, leur œuvre de pieux
dévouement et d'amour sans jalousie.
Or, cette Théodota, dont le dévouement passa la mort d'Alcibiade,
n'était pas une fille d'intelligence ou d'esprit. Athénée dit
que la forme de sa gorge était parfaite. Xénophon, qui l'avait
vue, ne la décrit point, mais assure que sa beauté excédait toute
expression, et que les peintres venaient la supplier de leur
servir de modèle. C'est ainsi que la curiosité de Socrate fut
excitée. Il voulut la voir. Il la trouva qui posait justement
devant un peintre. Sa mère était assise près d'elle, fort
convenablement habillée par ses soins, et il y avait de jolies
servantes dans la chambre. La pauvre fille répondit à Socrate
avec beaucoup de simplicité. Il lui demanda si elle avait des
champs, des revenus, ou des ouvrières. Théodota, surprise, dit que
non. Alors Socrate la pria de lui expliquer de quoi elle payait
son train de maison. «Quand je trouve un ami,» dit bonnement
Théodota, «qui veut bien être gentil, voilà comment je vis.»
Aussitôt Socrate lui démontra qu'il ne fallait point attendre
qu'un ami vînt «au vol comme une mouche», mais que son artifice
devait s'appliquer à chasser les amis, à les faire tomber dans
ses filets, à se refuser pour se faire désirer, à leur donner
faim pour qu'ils eussent envie d'elle. «Quels artifices,» disait
Théodota, «quelle chasse, quels filets, quelle faim?» Elle ne
comprenait rien à toutes ces subtilités. Elle crut que Socrate
lui proposait de lui aider à trouver des amis. Elle l'en pria
ingénument. Elle ne voyait pas qu'elle servait au philosophe de
texte à apologue. «Veux-tu m'aider à chercher des amis?» lui
dit-elle.--«Si tu me le persuades,» répondit Socrate.--«Mais
comment faire?»--«Cherche, et tu trouveras.» Théodota réfléchit.
Elle ne put imaginer d'autre réponse que celle dont elle avait
une grande expérience. «Il faut venir souvent me voir,» lui
dit-elle.--«Ah!» répondit Socrate, «c'est que je ne suis pas très
libre; j'ai mes occupations, et puis les affaires publiques;
et puis j'ai des amies, moi aussi, qui ne me permettent de les
quitter ni le jour, ni la nuit, parce que je leur apprends des
philtres et des incantations.» Ici, la bonne fille eut l'idée, à
sa manière, de la science du philosophe. «C'est vrai,» dit-elle,
«que tu connais ces choses, Socrate?»--«Mais comment donc
penses-tu que je m'y prendrais pour garder mon ami Apollodore
ou Antisthène, ou pour faire venir de Thèbes Cébès et Simmias?
Sois sûre que je n'y parviens pas sans beaucoup de philtres et
d'incantations et de torcols magiques.»--«Alors, prête-moi ton
torcol magique pour que je t'attire.»--«Non, je ne veux pas être
attiré, je veux que tu viennes me trouver.»--«Mais je viendrai
bien», dit la simple Théodota: «seulement me recevras-tu?»--«Je
te recevrai», dit Socrate, «si je n'ai pas là dedans quelque amie
plus chère.»
La pauvre Théodota dut être bien mystifiée. Elle crut assurément
que Socrate avait chez lui une courtisane plus jolie qu'elle.
Elle ne sut point que Socrate parlait de son âme. Et le railleur
impitoyable n'essaya pas de la détromper. Quelquefois Socrate
s'amusait à faire jaillir l'idée divine qu'il croyait innée aux
plus ignorants. On voit dans le _Ménon_ comment il prétendait
avoir fait démontrer à un esclave qui ne savait rien le théorème
du carré de l'hypoténuse. Mais il quitta la courtisane sans lui
avoir révélé l'idée de l'amour. Peut-être il vit que c'était
inutile. Théodota la connaissait par instinct bien mieux que
Socrate par dialectique. Elle n'eut besoin d'aucun artifice pour
rester fidèle à Alcibiade et à sa dépouille. Toutes les subtilités
du moraliste n'auraient pu lui apprendre à rouler tendrement
dans un linceul le corps sanglant de son ami. Elles n'auraient
point appris davantage à Bacchis qu'il fallait sacrifier son beau
collier d'or à une rivale pour que le jeune homme de Kolophôn
ne mourût pas de douleur. Car Bacchis et Plangôn durent être
semblables à Théodota. Élevées grossièrement, n'ayant pas l'esprit
plus raffiné que cette simple fille, elles furent bonnes comme
elle, et comprirent l'amour de même. Elles sont plus touchantes
dans cette innocence que la savante politicienne Aspasie.
SAINT JULIEN L'HOSPITALIER
SAINT JULIEN L'HOSPITALIER
I
On ne connaît ni le pays de Julien ni le temps où il vivait.
Jacques de Voragine fixe sa fête au 27 janvier, tandis que
d'ordinaire on la célèbre le 20; mais en Italie, en Sicile et en
Belgique, elle tombe le 12 février, près de Barcelone, le 28 août.
Ferrarius, dans le catalogue des saints d'Italie, affirme qu'on
honore saint Julien dans le diocèse d'Aquilée, en Istrie;
Domeneccus, dans l'_Histoire des saints de Catalogne_, cite la
vénération qu'on a pour lui au bourg de Del Fou, qui fait partie
du diocèse de Barcelone; en Belgique, les hôpitaux étaient placés
sous son invocation, et on l'adorait pareillement à la bonne
_Landgraefin_ sainte Élisabeth; enfin on a imaginé qu'il aurait pu
vivre chez les Carnes, en Vénétie, parce que les fleuves y sont
tumultueux et dangereux au passage.
Maurolycus rapporte qu'on le représentait en Sicile sous les
vêtements et l'attirail d'un chasseur; tandis qu'en Belgique
les peintres en faisaient un chevalier ou un seigneur, avec une
petite barque à la main et un cerf à son côté; on trouve enfin
son histoire, «telle à peu près» que l'écrivit Flaubert, sur un
vitrail de la cathédrale de Rouen.
La vie de Julien a été recueillie dans la Légende Dorée, par
Jacques de Voragine, évêque de Gênes (mort en 1298), et c'est le
même texte, sauf d'insignifiantes variations, qu'on pouvait lire
dans saint Antonin et dans le _Speculum historiale_ de Vincent de
Beauvais (mort vers 1264). Nous n'avons pas d'autres documents
sur saint Julien; et la diversité de ses insignes et de ses fêtes
ne permet pas de conjectures sur sa patrie, sur le siècle où il
vécut, sur la noblesse de sa race. La tradition religieuse, pour
lui, est brève et obscure.
Voici la légende, telle qu'on la trouve dans saint Antonin:
VIE DE SAINT JULIEN L'HOSPITALIER TIRÉE DE SAINT ANTONIN.
Un jour que Julien allait à la chasse, étant jeune homme et noble,
il rencontra un cerf et se mit à le poursuivre.
Soudain, le cerf se retourna vers lui et dit:
--Pourquoi me poursuis-tu, toi qui seras meurtrier de ton père et
de ta mère?
A ces paroles, Julien fut frappé de stupeur. Et afin qu'il ne lui
arrivât pas ce que le cerf avait prédit, il s'enfuit et abandonna
tout. Il alla vers une région très lointaine, où il s'attacha au
service d'un prince. Là, il se conduisit avec tant de vaillance
à la guerre et au palais, que le prince le fit chevalier et lui
donna pour femme une noble veuve châtelaine, qui lui apporta son
château en dot.
Cependant, les parents de Julien, éplorés d'amour pour leur
fils, erraient, vagabonds, à sa recherche. Ils parvinrent enfin
au château fort que commandait Julien. Mais Julien se trouvait
absent. Sa femme les vit et leur demanda qui ils étaient. Et eux
lui racontèrent ce qui était arrivé à leur fils et comment ils
voyageaient pour le chercher. Alors elle comprit que c'étaient les
parents de Julien, d'autant que son mari lui avait souvent dit
les mêmes choses. Et elle les reçut avec honneur et leur donna sa
propre couche pour s'y reposer, et se fit préparer un autre lit.
Le matin venu, la châtelaine alla à l'église, laissant dormir
dans son lit les parents de Julien, lassés. Cependant Julien,
rentrant chez lui, et, pénétrant dans la chambre nuptiale afin de
réveiller sa femme, y trouva ses parents qui dormaient. Mais il
ne savait pas que c'étaient ses parents: et ayant soupçonné tout
d'un coup que sa femme était couchée là avec un amant, il tira
silencieusement son glaive et les égorgea tous deux.
Puis il sortit du château et rencontra sa femme qui revenait de
l'église. Et il lui demanda qui étaient ces gens qu'il avait
trouvés dans son lit. Elle lui dit que c'étaient ses parents qui
très doucement le cherchaient et qu'elle avait avec grand honneur
reçus dans sa propre chambre.
Alors Julien manqua de se pâmer et commença à pleurer très
amèrement, disant: «Malheur à moi, qui viens d'égorger mes très
doux parents! Que ferai-je? Voici qu'elle est accomplie, la parole
du cerf; et j'ai trouvé ici le crime dont la peur m'a fait fuir
ma maison et ma patrie. Adieu donc, ma très douce sœur; car je
ne prendrai plus de repos que je ne sache si Dieu a agréé mon
repentir.»
Et la femme de Julien lui dit: «Oh! non, mon très doux frère,
je ne t'abandonnerai pas; mais puisque j'ai pris ma part de tes
joies, je prendrai ma part de tes douleurs et de ta pénitence.»
Ils quittèrent le pays. Près d'un grand fleuve très périlleux
à traverser, ils construisirent un grand hôpital. Et là ils
restèrent leur temps de pénitence, et ils servaient de passeurs
à ceux qui voulaient traverser le fleuve, et ils donnaient
l'hospitalité aux pauvres.
Et beaucoup de temps après, une nuit que Julien, lassé, reposait
(la gelée dehors était intense), il entendit une voix qui pleurait
et se lamentait et criait: «Julien! Fais-moi passer le fleuve!»
Julien, réveillé, se leva et trouva un homme qui déjà défaillait
de froid. Il le porta dans sa maison, alluma du feu pour le
réchauffer, et le fit coucher dans son lit, sous ses propres
couvertures. Et un peu après, celui qui avait paru d'abord si
faible et comme lépreux devint rayonnant et s'éleva vers le ciel.
Et il dit à son hôte:
--Julien, le Seigneur m'a envoyé vers toi pour te montrer qu'il a
accepté ta pénitence (c'était un ange du Seigneur) et dans peu de
temps vous reposerez tous deux dans le Seigneur.
Et ainsi il disparut.
Et peu de temps après, Julien et sa femme, pleins d'aumônes et de
bonnes œuvres, rendirent leurs âmes au Seigneur.
Telle est la vie de saint Julien consacrée par la religion.
Petrus, _De natalibus_, liv. III, c. 116, ajoute:
«Et parce qu'il fut l'hôte des pauvres et des pèlerins, les
voyageurs l'invoquent pour trouver bon gîte sous le nom de Julien
l'Hospitalier.»
Et saint Antonin:
«On récite donc en son honneur le _Notre Père_ ou une autre
oraison quand on demande bon gîte et protection contre les périls.»
C'est l'oraison de saint Julien. On la récitait ordinairement au
temps de Boccace, ainsi qu'il apparaît d'un conte équivoque du
_Decamerone_ que La Fontaine a imité.
II
La tradition religieuse ne nous donne rien de précis sur Julien
l'Hospitalier. Ce n'est pas un saint martyr. Ce n'est pas un
saint local, et nous ignorons près de quel fleuve dangereux il
put construire son hôpital. Car l'invention de Ferrarius, où il
suppose que peut-être Julien aurait vécu en Vénétie parmi les
Carnes, est réfutée par les Bollandistes. Et si on l'a adoré en
Belgique, en Istrie, en Sicile et en Catalogne, il ne paraît pas
qu'aucun récit affirme sa présence en ces pays. Tantôt il est
peint comme un chasseur, tantôt comme un passeur de rivière,
tantôt avec le cerf qui lui annonça son crime. Il ne faut pas
s'attacher davantage aux termes de _Chevalier_, de _Château
fort_ et de _Châtelaine_, qui nous fixent tout au plus la date
approximative à laquelle son histoire fut rédigée. S'il avait vécu
près de l'époque de saint Antonin ou de Vincent de Beauvais, dans
le temps où la féodalité était établie, nous saurions son pays et
le nom du prince au service duquel il entra.
Mais les vies des saints ont été composées souvent avec des
éléments étrangers à l'hagiographie. La légende des saints Barlaam
et Josaphat, qui figure avec celle de Julien dans le _Speculum
historiale_ de Vincent de Beauvais et dans la _Legenda Aurea_ de
Jacques de Voragine, est l'adaptation de la vie de Siddârtha, ou
de Bouddha, ainsi qu'il a été reconnu par Laboulaye, Liebrecht,
Max Muller et Yule. M. Amélineau a pu extraire de l'hagiographie
copte deux volumes de contes chrétiens d'Égypte. Les histoires
populaires qui servaient à Aristophane se retrouvent encore
partiellement dans les vies des saints russes.
Si on examine à ce point de vue la légende de Julien, on y
reconnaît aussitôt les caractères déterminants d'un conte
populaire. Le thème général est l'histoire d'un homme qui
accomplit par destinée un meurtre involontaire, et dans ce thème
général sont compris trois thèmes épisodiques: un oracle est
prononcé par un animal; le héros est condamné, en expiation de son
crime, à devenir passeur sur une rivière; un ange vient éprouver
sa charité sous la forme d'un pauvre ou d'un lépreux.
On sait que l'idée générale d'un conte populaire est exprimée
par différents thèmes épisodiques qui varient et se combinent
diversement suivant les temps, les nations ou les provinces.
Or, parmi les contes populaires que nous connaissons, aucun ne
reproduit la combinaison de thèmes qui se trouve dans l'histoire
de Julien. Mais il arrive souvent qu'un conte emprunte des thèmes
à un conte qui appartient à un autre cycle. M. Cosquin en a donné
des exemples dans sa belle étude du _folklore_ de Lorraine.
Il suffira donc de comparer les épisodes de l'histoire de Julien
à d'autres épisodes recueillis parmi les cycles du _folklore_
pour s'assurer de l'origine populaire de cette admirable légende.
Peut-être trouvera-t-on plus tard dans la littérature orale une
construction où les épisodes du conte seront disposés dans le même
ordre. Et comme l'histoire de Julien devait être fort ancienne
déjà, puisque son origine était oubliée lorsqu'elle entra, au
XIIIe siècle, dans le _Speculum historiale_, on peut imaginer
qu'elle représente pour nous un type archaïque dont les éléments
ont été plus tard démembrés. Elle faisait sans doute partie d'un
cycle d'autres contes analogues. Enclavée dans la littérature
religieuse, c'est l'unique variante qui nous reste.
Le thème général du conte est absolument identique aux thèmes de
l'histoire d'Œdipe, du prince Agib, du troisième calandar des
_Mille et une Nuits_, et de la _Belle au Bois dormant_. Œdipe est
contraint par un oracle à tuer son père Laïos; on l'expose; on
l'écarte du pays; malgré toutes les précautions, il accomplit la
prédiction à son insu. Les astrologues ont annoncé au père d'un
jeune homme que son fils serait assassiné à l'âge de quinze ans
par le prince Agib. Le vieillard fait enfermer son enfant dans
un souterrain, au milieu d'une île. Agib aborde dans l'île,
découvre la cachette, devient l'ami du jeune homme; et, à l'heure
assignée, le cinquantième jour, au moment où il va prendre un
couteau pour découper un melon au sucre, son pied glisse, et il
frappe l'enfant au cœur. Enfin, dans le conte de Perrault, une fée
prédit que la petite princesse se percera la main d'un fuseau, et
qu'il y aura de cruelles conséquences. Le roi interdit de filer
dans son royaume. Pourtant, la belle trouve une vieille femme au
rouet, dans un donjon, joue avec le fuseau, se blesse, et l'oracle
s'accomplit fatalement. C'est la forme affaiblie du même thème de
_folklore_: et on se souvient que la première fée annonce que la
belle mourra de sa blessure.
Dans l'histoire de Julien, l'oracle est prononcé par un animal
et c'est la caractéristique du premier épisode. Ici les
rapprochements seraient innombrables et oiseux. C'est l'inverse
du thème que les folkloristes ont coutume d'appeler le «thème
des animaux reconnaissants». Nous sentons bien que l'histoire de
Julien est mutilée à cet endroit, sous sa forme primitive. On ne
nous dit point que Julien commit une mauvaise action en allant à
la chasse. Au contraire, le texte sacré explique: _cum Julianus
quâdam die venationi insisteret, ut juvenis et nobilis_. Le cerf
ne se plaint pas. Il se retourne simplement, et dit: _Tu me
sequeris, qui patris et matris tuae occisor eris?_
Il faut donc supposer--puisque la cruauté de Julien ne saurait
être mise en cause--que dans le type archaïque du conte le cerf
était un homme métamorphosé. Car telle est l'apparence de tous
les animaux qui font de semblables prédictions dans les contes
populaires. Et on trouve là probablement l'influence d'une
tradition indoue et de nombreux apologues religieux qui illustrent
la doctrine de la métempsychose.
Après l'oracle, Julien se cache et s'enfuit, pour échapper au
destin. C'est l'épisode des précautions, qu'on retrouve avec des
variantes dans les contes grec, arabe et français.
L'oracle s'accomplit et Julien devient, par pénitence, passeur sur
une rivière. Nous reconnaissons là un épisode que nous retrouvons
non seulement dans la légende de saint Christophe, mais encore
dans un conte recueilli par les frères Grimm, _le Diable aux
trois cheveux d'or_. Le héros du conte trouve sur son chemin une
grosse rivière qu'il lui faut traverser. Le passeur lui explique
qu'il est contraint de mener incessamment sa barque de l'un à
l'autre bord et le supplie de vouloir bien le délivrer. Le héros
fait interroger à ce sujet le diable. La réponse, c'est qu'il
suffira au passeur de placer sa gaffe dans la main de son premier
passager: alors il sera libre, et l'autre sera damné à son tour.
Grâce aux péripéties du conte, le premier passager se trouve
être un méchant roi. Le passeur fait ainsi qu'on lui a dit; et
«désormais, dit le conte, le roi est passeur sur la rivière en
punition de ses péchés».
Quant à la légende de saint Christophe, elle est formée d'éléments
si semblables à ceux dont fut composée celle de Julien qu'il faut
citer toute la partie commune. Voici l'admirable traduction de
frère Jehan du Vignay, publiée en 1554.
* * * * *
«L'hermite dit à Christofle:
--Sçais-tu tel fleuve?
Et Christofle lui dist:
--Moult de gens y passent qui y périssent.
Et l'hermite lui dist:
--Tu es de noble stature et fort vertueux; se tu demouroys delez
ce fleuve et passoys tous les gens, ce seroit moult aggreable
chose à Dieu. Et i'ay esperance à celluy que tu convoites servir
qu'il s'apparoistra à toy.
Et Christofle luy dit:
--Certes ce service puis-ie bien faire, et si te promets que ie le
feray.
Adonc s'en alla Christofle à ce fleuve et feit là un habitacle
pour luy; et portoit une grande perche en lieu de baston et
s'apuyoit en l'eaue d'icelle, et portoit oultre toutes gens sans
cesser et là fut plusieurs iours.
Et si comme il se dormoit en sa maisonnette, il ouït la voix d'un
enfant qui l'appelloit et disoit:
--Christofle, viens hors, et me porte oultre.
Et lors s'esveilla, et il yssit hors, mais ne trouva âme. Et quant
il fut en la maison, il ouyt arriere une mesme voix et courut
hors et ne trouva nul. Tiercement il fut appelé et vint là; si
trouva un enfant delez la rive du fleuve qui luy pria doulcement
qu'il le portast outre l'eaue. Et lors Christofle leva l'enfant
sur ses espaules et print son baston et entra au fleuve pour le
passer oultre; et l'eaue s'enfla petit à petit, et l'enfant pesoit
griefvement comme plomb. Et tant comme il alloit plus avant, de
tant croissoit plus l'eaue et l'enfant pesoit de plus en plus sur
ses espaules, si que Christofle avoit moult grans angoisses, et se
doubtoit fort de noyer. Et quant il fut eschappé à grand'peine et
il fut passé oultre, il mit l'enfant sur la rive et lui dist:
--Enfant, tu m'as mis en grant péril et pesois tant que si i'eusse
eu tout le monde sur moy, ie ne sentisse à peine greigneur faix.
Et l'enfant respondit:
--Christofle, ne te esmerveille pas: car tu n'as pas seulement
eu tout le monde sur toy--mais celluy qui créa tout le monde tu
as porté sur tes espaules. Je suis Christ ton roy à qui tu sers
en ceste œuvre. Et affin que tu saches que ie dis vray, quand tu
seras passé, fische ton baston en terre delez la maisonnette, et
tu verras demain qu'il portera fleur et fruictz.
Et tantost il se esvanouit de ses yeulx.
Lors Christofle alla et fischa son baston en terre, et quand il
se leva au matin, il le trouva ainsi comme un palmier, portant
fueilles et fruict.»
* * * * *
C'est là essentiellement la même combinaison thématique que dans
la seconde partie de l'histoire de Julien. Mais l'épisode du
passeur y est joint à l'épisode de l'inconnu qui se trouve être un
ange ou le Seigneur. Dans les _Contes populaires de la Gascogne_,
l'épisode du pauvre ressemble vivement à la variante de l'histoire
de Julien[8].
[Note 8: J.-F. BLADÉ, _Contes pop. de la Gascogne_, I, 6.]
C'est un fils de roi qui cherche l'épée de saint Pierre.
«A minuit il s'arrête tout proche d'une rivière. Au bord de l'eau
grelottait un vieux pauvre à barbe grise.
--Bonsoir, pauvre. Mauvais temps pour voyager. Tu grelottes.
Tiens: bois un coup à ma gourde, cela te réchauffera.
Le vieux pauvre but un coup à la gourde, et ne grelotta plus.
--Merci, mon ami. Maintenant porte-moi de l'autre côté de l'eau.
--Avec plaisir, pauvre. Monte sur mon dos et tiens-toi ferme.
Jésus! tu ne pèses pas plus qu'une plume.
--Patience, je pèserai davantage au milieu de l'eau.
--C'est vrai. Jésus! tu m'écrases!
--Patience, sur l'autre bord je ne pèserai pas plus qu'une plume.
--C'est vrai. Tiens, pauvre, te voilà passé. Bois encore un coup à
ma gourde et que le bon Dieu te conduise!
--Jeune homme, je ne suis pas un pauvre, je suis saint Pierre.
Jeune homme, tu m'as fait un grand service. Je te paierai selon
mon pouvoir...»
Dans un autre conte de la même collection[9], la belle Madeleine
rencontre trois vieux pauvres au bord d'une rivière, elle les
passe sur son dos. Puis les trois vieux pauvres se trouvent être
saint Jean, saint Pierre et le bon Dieu. Ils promettent à la belle
Madeleine de récompenser sa charité.
[Note 9: J.-F. BLADÉ, _Contes pop. de la Gascogne_, II, III,
3.]
Malheureusement, pour ces deux derniers exemples, nous nous
trouvons dans une grande incertitude. Il est impossible d'assurer
que les deux contes de Gascogne n'ont pas été influencés par
l'hagiographie. C'est peut-être là tout simplement une variante de
la légende de saint Christophe redevenue populaire. Il ne faut pas
omettre de remarquer pourtant que saint Christophe lui-même n'a
d'existence qu'en vertu de cet épisode de sa légende, puisque son
nom est Χριστόφορος--celui qui porte le Christ. C'est là une forte
présomption pour croire que ce personnage a été véritablement créé
dans le domaine du _folklore_.