Comment donc M. Meredith a-t-il été accepté du public? D'abord,

par les efforts et les articles répétés de Swinburne, de Henley,

de Stevenson, et de beaucoup d'autres encore; ensuite, par la

force des conflits en jeu dans son œuvre, par la puissance

passionnelle de ses héros qui égalent les plus fortes créations

des poètes du XVIe siècle, par le charme pénétrant de ses femmes:

Rose Jocelyn, Lucy Desborough, Clara Middleton, «douces créatures

aux doux noms, écrit Stevenson, les filles de George Meredith»;

et surtout parce que la poussée d'un génie qui ne cesse de se

développer durant plus de trente ans à travers douze grands romans

et quatre volumes de poèmes doit être finalement irrésistible.

II

Tandis que le train m'emportait assez lentement vers Dorking, je

cherchais le mot caractéristique dans l'œuvre de George Meredith

et la tendance générale de ses livres. Et je me rappelai ce cri à

la fin des cinquante sonnets qui composent le poème de _l'Amour

moderne_:

_More brain, o Lord, more brain!_

La femme n'a pas assez de cerveau. Elle ne peut pas comprendre

l'homme. Il faut qu'elle se hausse jusqu'à son intellectualisme.

Les cordes de la lyre sur laquelle jouait l'Amour ne rendent plus

qu'un son discordant.

Concevons une nouvelle corde «ajoutée dans la pensée»:

alors, l'harmonie sera rétablie, et l'amour pénétrera dans

l'intelligence; deviendra, en vérité, un bien commun à la femme et

à l'homme. Mais «le sens des femmes est encore tout mêlé de leurs

sens». Que la femme augmente son cerveau pour comprendre l'homme;

que l'homme augmente son cerveau pour comprendre la Nature. «Je

joue pour des saisons, non des éternités, dit la nature, souriant

sur son chemin... Vers sa rose mourante elle laisse tomber un

regard de tendresse et passe, à peine une lueur de souvenir dans

la prunelle... Car elle connaît très profondément les lois de la

croissance, elle dont les mains portent ici un sac de graines,

là une urne... Cette leçon de notre seule amie visible, ne

pouvons-nous pas l'apprendre à nos cœurs insensés?» Mais «nous

ne nous nourrissons pas des heures qui s'avancent et nos cœurs

désirent les jours enterrés». Nous résistons à la Nature parce que

nous ne la comprenons pas assez. _More brain, o Lord, more brain!_

L'activité exaltée du cerveau fera cesser l'éternel conflit,

l'incompréhension entre l'homme et la femme, entre les sociétés

factices et les passions de la nature.

III

Et l'homme que j'allais voir a exalté son activité cérébrale au

delà de toutes les limites humaines.

Près de Dorking, au pied de la colline de Box-Hill, en face

des prairies blondissantes de Surrey, semées d'arbres trapus,

mamelonnés, d'un doux vert d'émeraude, entre des ormes et des

frênes, la maison de George Meredith est nichée contre la pente

fertile du sol. Plus haut, sur le versant de la colline, après

des massifs de bleuets et de coquelicots, un cottage de bois,

à deux pièces seulement. C'est là que M. Meredith travaille.

Jadis, il y couchait. Il s'y enferme depuis dix heures du matin

jusqu'à six heures du soir. Il interdit, sous peine de son plus

sévère déplaisir, qu'on le dérange pendant cette période de la

journée. Même son fidèle Cole, son domestique, «le meilleur

de l'Angleterre», qui le sert depuis quatorze ans, n'oserait

affronter l'orage. S'il y a urgence, on communique de la maison

avec M. Meredith par une sonnerie électrique et un appareil

téléphonique.

Je fus d'abord frappé du résultat d'une telle surchauffe

cérébrale, quand je vis s'avancer M. Meredith, qui venait de

quitter la page commencée. M. Meredith est de haute taille; les

cheveux et la barbe sont gris; la figure droite, belle, imposante,

les yeux d'un bleu profond: mais ces yeux, pendant les premières

minutes où il me parla, étaient littéralement _ivres de pensée_.

En me conduisant vers sa cellule, M. Meredith me dit: «On prétend

que le cerveau se fatigue. N'en croyez rien. Le cerveau ne se

lasse jamais. C'est l'estomac qu'on surmène. Et moi, je suis né

avec un mauvais estomac», ajouta-t-il en souriant.

Dans le cabinet de travail, une grande baie vitrée s'ouvre sur les

larges pâturages et les bouquets de grands arbres bas du gras pays

de Surrey; une autre petite fenêtre donne sur un taillis noir de

pins qui gravissent la colline. C'est là qu'est la table où écrit

M. Meredith. «Le cerveau a besoin d'obscurité pour que les pensées

puissent jaillir et se mouvoir librement», m'a-t-il dit.

Il ne cessait de regarder un oiseau qui volait, infatigable,

çà et là, à travers le ciel. «Voyez-vous cet oiseau, me dit

M. Meredith, il m'intéresse extraordinairement; tout le jour,

il volète sans jamais se poser, sans jamais s'arrêter: nous

l'appelons _swift_ (martinet); et chaque fois que je le regarde,

je pense que son mouvement éternel est semblable au mouvement

inlassable de notre cerveau qui ne se pose et ne s'arrête jamais

(_just like the flitting of the brain_).»

Je ne sais comment je vins à parler de la vieille tour d'Utrecht,

dont la grosse cloche ne sonne qu'à la mort du roi.--«Et je ne

voudrais pas qu'elle sonnât même alors, s'écria M. Meredith. Je

hais le son des cloches (_loathe the bells_), avec leur rythme

persistant; à Bruges, je m'en souviens, elles m'empêchaient de

_penser_ pendant la nuit; oh! je les hais!».

A une intelligence si constamment tendue, on voit bien que les

figures et les voix doivent se présenter avec une intensité

hallucinatoire. Balzac annonçait à ses visiteurs la mort de Lucien

de Rubempré, les larmes aux yeux. M. Meredith a vécu dans son

cottage de bois avec tous les personnages qui sont sortis de son

imagination.

Parmi cette solitude de cloître, devant la petite fenêtre obscure,

il a écrit sous leur dictée. «Quand le père de Harry Richmond

est venu me trouver d'abord, m'a-t-il dit, quand j'ai entendu

la pompeuse parole de ce fils d'un duc de sang royal et d'une

actrice de dix-sept ans, je me souviens d'avoir ri aux éclats.»

(_I perfectly roared with laughter._) Puis, comme nous causions

de Renée dans _Beauchamp's Career_: «N'est-ce pas que c'était une

délicieuse créature? Je crois que je suis encore un peu amoureux

d'elle.» (_Was she not a sweet girl? I think I am a little in love

with her yet._)

Et c'est ici le lieu de fixer le caractère le plus étrange et le

plus frappant de la conversation de M. Meredith. Son langage est

semblable à celui de ses personnages qui traduisent en anglais

ce qu'ils ont pensé en italien, en allemand ou en français. On

éprouve vivement que M. Meredith traduit ce qu'il dit, et que ses

métaphores sont le résultat d'une transposition de signes. En

d'autres termes, de même que le calculateur Jacques Inaudi ne se

sert pas de chiffres pour son travail mental, mais de symboles qui

lui sont propres, M. Meredith ne pense ni en anglais, ni en aucune

langue connue: il pense en _meredith_. Et comme Inaudi transcrit

en chiffres le résultat de ses opérations, M. Meredith traduit en

paroles son mouvement cérébral, donnant ainsi le spectacle de la

fonction intellectuelle la plus prodigieuse de ce siècle.

IV

La substance de ce qu'il m'a dit? Comment pourrais-je la donner?

L'évolution du génie mène à un point où les paroles n'ont plus

pour celui qui les emploie le sens qu'on leur prête. Pour des

hommes tels que Tolstoï, Ibsen, Meredith, les mots _intelligence_,

_amour_, _nature_, enveloppent beaucoup plus d'idées que nous

ne saurions concevoir. La dernière simplicité de l'art et de la

philosophie dissimule un _nexus_ d'expériences et de méditations

que leur première simplicité ne soupçonnait pas. Renan, à la

fin de sa vie, se rencontre mélancoliquement avec un pauvre

Gavroche qui dit les mêmes choses, presque avec les mêmes mots.

M. Meredith m'a parlé de la leçon que donnait la nature à ceux

qui avaient appris à la voir, du conflit de l'homme avec la

femme qui ne comprend encore que «l'épiderme de la paume du

mâle», et de l'incessant vol du martinet à travers le ciel.

Invinciblement, je me souvenais des paroles d'Agur, fils d'Iaké,

au livre des _Proverbes_, et des choses qu'il déclare les plus

incompréhensibles et les plus merveilleuses: la trace de l'oiseau

dans l'air, et la trace de l'homme dans la vierge. Et je me

souvenais aussi de la préface que fit le vieil Hokusaï pour les

_Cent vues du Fousiyama_: «C'est à l'âge de soixante-treize ans

que j'ai compris à peu près la forme et la nature vraie des

oiseaux, des poissons et des plantes».

--La mort? m'a dit M. Meredith. J'ai assez vécu; je ne la crains

pas: ce n'est que l'autre côté de cette porte (_the inside and the

outside of the door_).

Et je garde dans les yeux l'image de la haute taille de George

Meredith, avec sa noble figure entourée de cheveux gris, tandis

que, debout sous la porte de sa maison fleurie, il suivait du

regard la voiture qui m'emmenait par la route verte de Box-Hill.

PLANGÔN ET BACCHIS

PLANGÔN ET BACCHIS

I

Voici l'aventure de _la Chaîne d'or_ telle qu'on la lit dans

Athénée, livre XIII, chapitre LXVI.

«Une célèbre hétaïre fut aussi Plangôn la Milésienne. Sa beauté

était si parfaite qu'un jeune homme de Kolophôn devint amoureux

d'elle, bien qu'il eût pour maîtresse la Samienne Bacchis. Il

la pressa de supplications. Mais Plangôn apprit la beauté de

Bacchis, et voulut détourner le jeune homme de cet amour. Comme

cela semblait impossible, elle exigea pour prix de sa faveur le

collier de Bacchis, qui était très célèbre. L'amant, enflammé,

jugea que Bacchis ne souffrirait pas de le voir périr. Et Bacchis

eut pitié de sa passion et lui donna le joyau. Alors Plangôn, émue

de voir que Bacchis n'était point jalouse, lui renvoya le collier

et reçut le jeune homme dans ses bras. Et à partir de ce temps

elles devinrent amies et choyèrent leur amant ensemble. Pleins

d'admiration, les Ioniens, ainsi que le dit Ménétôr dans le _Livre

des Offrandes_, donnèrent à Plangôn le nom de Pasiphilê. C'est

elle qu'Archiloque[7] a citée dans ces vers:

Figuier des roches becqueté par les volées de corneilles,

Charmante accueilleuse d'étrangers, Pasiphilê.

[Note 7: Cet Archiloque ne peut pas être le célèbre auteur des

_Iambes_, qui vivait au commencement du VIIe siècle--ou on doit

comprendre que les Ioniens du temps de Plangôn lui appliquèrent un

ancien distique.]

Plangôn était de Milet, son ami de Kolophôn, et Bacchis de Samos.

L'histoire du collier est une histoire d'Ionie. Ce furent les

Ioniens qui inventèrent le nom de Pasiphilê. L'Ionie est un pays

de merveilles. Tout notre trésor des contes a été pillé dans

Milet. C'était une cité entourée de pins odorants et remplie de

laine et de roses. Elle s'allongeait sur une des pointes de la

baie de Latmos, en face de l'embouchure du Méandre. Les petites

îles de Ladé, de Dromiskos et de Perné abritaient ses quatre

ports. Les Milésiens vivaient dans le même luxe que les Sybarites,

dont ils étaient les amis. Ils portaient des tuniques amorgines

transparentes, des robes de lin couleur de violette, de pourpre,

et de crocos, des sarapides blanches et rouges, des robes d'Égypte

qui avaient la nuance de l'hyacinthe, du feu et de la mer, et

des calasiris de Perse toutes semées de grains d'or. Leurs

couvertures, dit Théocrite, étaient plus molles que le sommeil.

C'était là que des pêcheurs avaient tiré dans leur filet, sur

la grève, le trépied d'or d'Apollon; là aussi que les vierges,

lasses de vivre, n'avaient cessé de se pendre jusqu'au jour où

les magistrats ordonnèrent de les enterrer nues, la cordelette

au cou; là encore que les femmes, au témoignage d'un scoliaste

de Lysistrata, usaient de spéciales débauches. Cité de voluptés,

d'étoffes précieuses, de fleurs, de courtisanes et de légendes!

Sa trace est effacée de la terre; de l'extrémité de Samos on ne

voit plus ses maisons peintes, et la baie même de Latmos a disparu

depuis que les alluvions ont changé le rivage.

Et comme la cité parfumée de l'odeur des roses et des pins, la

tendre histoire de Bacchis et de Plangôn aurait été effacée de la

terre si Théophile Gautier ne l'eût amoureusement recueillie. Il

la transplanta pour la faire refleurir; il précisa les contours

un peu frustes de ses personnages, et les éclaira de lumières

magnifiques et vivantes. Il supposa que Plangôn quitta les rives

fabuleuses de l'Ionie, comme Aspasie, qui, elle aussi, était née à

Milet; il en fit la contemporaine de Périklès et d'Alcibiade, un

si délicat admirateur de la beauté du corps qu'il brisa la flûte

de son maître de musique, Antigenidas, parce que la distorsion

de la bouche du joueur lui semblait peu gracieuse. Il donna au

jeune homme de Kolophôn le nom de Ctésias, et ne laissa sans

doute Bacchis dans son île de Samos que pour faire voguer vers

elle l'amant éploré sur la superbe trirème _l'Argo_. Il rendit le

sacrifice de Bacchis plus grave en nous disant que son collier

fameux était une grosse chaîne d'or, qui faisait toute sa fortune,

et il inspira au cœur de Plangôn une délicieuse émotion où sa

jalousie se fond pour consentir au partage de l'amour.

Nous savons peu de chose sur Plangôn de Milet. Timoklès la nomme,

déjà vieille, entre Nannion et Lykê. Anaxilas, un autre poète

comique, l'invective dans _Neottis_:

Il faut voir, pour commencer, d'abord Plangôn;

Semblable à la Chimère, elle incendie les barbares.

Mais un seul chevalier lui a ôté la vie;

Il a emporté tous ses meubles et a quitté sa maison.

L'aventure du chevalier n'est pas surprenante, si Plangôn l'avait

aimé. Seulement il ne faut pas croire Anaxilas. Il n'avait

aucune indulgence pour les hétaïres. A ses yeux, Sinôpê, c'est

l'Hydre; Gnathaina, la Peste; Phrynê, Kharybde; et Nannion,

Skylla; elles sont toutes bien vieilles, et semblent des «sirènes

épilées». Tenons-nous en plutôt au récit d'Athénée, où Plangôn

est charmante. Plangôn devait être son surnom. C'est ainsi qu'on

appelait des poupées de cire faites à l'image d'Aphrodite.

Il est plus aisé de deviner l'histoire de la Samienne Bacchis.

Elle était joueuse de flûte et elle avait été esclave de la grande

hétaïre Sinôpê. Affranchie et devenue riche, elle eut pour esclave

Pythioniké, qui devint hétaïre à son tour, et ruina l'opulent

Macédonien Harpale. Sinôpê tenait une espèce d'école d'hétaïres,

à la manière d'Aspasie. Elle était Thrace, et elle amena toutes

ces femmes qu'elle avait instruites d'Égine à Athènes. Voilà ce

que rapporte l'historien Théopompe dans une lettre qu'il écrivit

au roi Alexandre. Sinôpê avait deux filles. L'une, Gnathaina,

devint hétaïre aussi. L'autre (elle n'a pas laissé de nom) eut

une fillette, Gnathainion, à qui sa tante servit de marraine et

d'éducatrice. Il faut penser que Bacchis, tandis qu'elle était

l'esclave de Sinôpê, fut la compagne de Gnathaina. Cette Gnathaina

avait une grande réputation d'esprit. On a conservé beaucoup de

ses bons mots. Elle fut l'amie du poète comique Diphile, rival de

Ménandre et de Philémon. Ceci nous permet de fixer l'époque où

vécurent Bacchis et Plangôn. Elles durent se connaître et s'aimer

vers la fin du IVe siècle avant Jésus-Christ. On ne put conter

leur histoire dans les soupers du temps de Périklès, et Alcibiade

ne les vit point: elles naquirent seulement cent ans après.

Les histoires des courtisanes sont toutes pleines d'anecdotes sur

Gnathaina. Car les courtisanes d'Athènes ont eu leurs poètes,

leurs historiens et leurs peintres. D'abord elles donnèrent

leur nom à des comédies: _Koriannô_, de Phérécrate; _Thaïs_ et

_Phanion_, de Ménandre; _Opora_, d'Alexis. Ensuite Machon, de

Sicyone, qui vécut à Alexandrie, composa sur elles des contes en

vers. Machon fit jouer des pièces et fut le maître du grammairien

Aristophane de Byzance. Ce grammairien, qui rythma les arguments

des comédies de son grand homonyme, reçut sans doute de Machon

l'idée d'écrire une histoire des hétaïres. Il recueillit les vies

de cent trente-cinq d'entre elles; mais Apollodore, Ammônios,

Antiphane et Gorgias en ont nommé davantage et on assure qu'ils

en oublièrent. Aristophane de Byzance négligea de mentionner

une fille qu'on appelait Paroinos, et qui buvait immodérément;

Euphrosynê, dont le père était foulon; Theokleia la Corneille

et Synoris la Lanterne, et la Grande, et Mouron, et le Petit

Miracle, et Silence, et la Mèche, et la Lampe, et Torchon. Dans

le livre d'Apollodore, on trouve que deux sœurs, Stagônion et

Anthis, étaient connues sous le nom de «loches», parce qu'elles

étaient blanches, minces, et qu'elles avaient de grands yeux.

Antiphane nous apprend que Nannion était surnommée «Avant-scène»

parce qu'elle portait des robes magnifiques et des bijoux

splendides, mais qu'elle était laide quand elle se déshabillait.

Un autre de leurs historiens n'a laissé que son nom: Kallistratos.

Lyncée de Samos collectionna leurs traits d'esprit; il parle de

Kalliction, qu'on appelait «la pauvre Hélène», et de Leontion, qui

fut la maîtresse d'Épicure. Les peintres des courtisanes furent

Pausanias, Aristide et Nicophanês. La plupart de leurs tableaux

étaient dans la galerie de Sicyone, où les vit le voyageur

Polémôn. Sicyone était une cité de peintres, au milieu d'une terre

boisée, fertile et charmante, sur la mer Corinthienne, entourée de

champs de courges et de pavots. Sitôt que les hétaïres se furent

établies à Corinthe, leur légende dut venir se fixer près des

lourdes fleurs du sommeil. Plus tard, Machon en reçut les derniers

échos, et les porta jusque dans Alexandrie. Et ce sont les

_Chries_ de Machon de Sicyone qui nous donnent la juste impression

des courtisanes grecques.

Machon n'était pas un poète de talent. On se demande comment il

put même réussir à nouer des intrigues de comédie. Ses vers sont

fort loin d'égaler des pièces du même genre qui abondèrent en

France et en Angleterre au siècle dernier. Mais ils ressemblent

plutôt aux poésies un peu grossières de notre moyen âge: le

recueil des _Repues franches_ en donnerait une assez bonne idée.

Il faut avouer que les contes de Machon ne sont point délicats.

Les plaisanteries y sont remplies d'équivoques et les quolibets

des halles sont bien au-dessus de la bassesse d'une conversation

entre Lamia et Démétrios de Phalère. Machon a choisi pour héroïne

Gnathaina. C'est à elle qu'il attribue presque tous les mots

qu'on trouvait spirituels. Ce sont, en général, des injures

de filles. Il paraît que Diphile ne pouvait se passer de la

société de Gnathaina, et de son côté elle semble avoir eu quelque

sentiment pour lui. Les jours d'insuccès au théâtre, Diphile

courait se faire consoler chez son amie. Mais, à en juger par

les récits de Machon, elle ne lui apprenait pas la poésie, comme

Aspasie avait enseigné la rhétorique à Périklès. Gnathaina,

élevée avec l'esclave de sa mère, dut avoir sur Bacchis quelque

influence. Nous devons donc nous résigner à voir dans Bacchis

de Samos une femme un peu vulgaire. Ce n'est pas pour déprécier

sa bonté. Au contraire, elle dut se sacrifier franchement à

Plangôn comme une brave fille qui a le cœur sur la main. Mais on

aurait tort d'évoquer, pour l'histoire de la Poupée et de cette

joueuse de flûte, les noms d'Aspasie, de Phryné ou de Laïs. Il

est vrai que ces grands noms sont bien enveloppés de fictions.

Nous ne saurions oublier qu'elles furent les amies de Périklès,

d'Hypéride, d'Aristippe, de Diogène et de Démosthène. Pourtant,

à en croire Aristophane, la savante Aspasie entretenait dans sa

maison non pas des hétaïres, mais des filles de condition plus

vile, qu'il appelle _pornaï_. Épikratès, dans son _Anti-Laïs_,

montrait une vieille courtisane devenue oisive et aimant à boire.

Phryné fut vieille aussi, avec Plangôn et Gnathaina, au témoignage

de Timoklès. Ce ne sont pas là des images gracieuses. Mais il

est bien difficile d'avoir quelque certitude sur tout cela. En

effet, un scoliaste du _Plutus_ et Athénée (XIII, LV) sont en

contradiction avec Épikratès. Ils content la mort tragique

de Laïs, encore jeune et belle. Laïs était née à Hykkares, en

Sicile. Les uns disent qu'elle y fut prise, âgée de sept ans,

pendant l'expédition de Nikias, et qu'un Corinthien l'acheta

pour l'envoyer à sa femme; d'autres, que sa mère Timandre fut

donnée au poète dithyrambique Philoxène par Denis le Tyran, vint

à Corinthe avec Philoxène et y fut célèbre, mais que Laïs devint

plus fameuse qu'elle. On connaît d'ailleurs la vie de Laïs à

Corinthe. Mais elle s'éprit d'un certain Euryloque, Aristonikos

(ou Pausanias) et le suivit en Thessalie. D'autres Thessaliens

devinrent amoureux d'elle: ils arrosaient de vin les marches de

sa porte. Les femmes thessaliennes, jalouses, s'indignèrent. Le

jour de la fête d'Aphrodite, où les hommes n'ont point accès

au temple, elles se ruèrent sur Laïs et l'écrasèrent avec les

escabeaux en bois du sanctuaire. Ainsi fut tuée, devant sa déesse,

Laïs qui avait introduit à Corinthe le service des hiérodoules,

esclaves sacrées d'Aphrodite. On voit combien toutes ces aventures

des courtisanes sont contradictoires et vagues. Il est malaisé

de dégager nettement leur personnalité parmi tant de confusion.

Cependant, les récits de Machon doivent peindre assez exactement

le genre de vie et l'esprit des femmes qui entouraient Gnathaina.

Et nous ne risquons guère de nous tromper en pensant que Plangôn

et Bacchis n'étaient point très différentes. C'étaient de jolies

filles grossières, aux élans généreux, un peu bestiales, sans

doute, comme d'autres qui vivaient dans le même temps, Kallistô la

Truie, Nikô la Chèvre, et Hippê la Jument.

II

Si Bacchis et Plangôn n'eurent pas l'esprit relevé, elles furent

du moins capables d'abnégation et de tendresse. Elles en avaient

eu de grands exemples. L'hétaïre Leaina, qui fut amoureuse

d'Harmôdios, se laissa mettre à la torture par les bourreaux

d'Hippias, et se coupa la langue, dit-on, afin de ne pas déclarer

le nom de son amant parmi ses cris de douleur. Mais il y a une

femme mieux connue et dont l'histoire fait songer davantage à

celle des deux hétaïres de Samos et de Milet. C'est Théodota, qui

fut l'amie d'Alcibiade. Théodota était Athénienne, et elle connut

Socrate. Xénophon nous fait là-dessus, dans les _Mémorables_, un

précieux récit où il montre très bien ce qu'était une courtisane

grecque de son temps. Quoique Plangôn et Bacchis aient vécu

plus tard, elles ne durent pas être différentes. Le portrait de

Théodota nous servira pour nous les représenter.

Ainsi qu'on l'a vu, la fille d'une hétaïre devenait souvent

courtisane elle-même, aussi bien que les jeunes esclaves de la

maison. Il y avait là une sorte de tradition qui dura près d'un

siècle. L'origine de leurs mœurs était presque divine, et le

souvenir religieux les maintint dans une caste assez uniforme.

Diverses traditions prétendent que ce fut Solon qui les fit

venir à Athènes. Mais auparavant elles se consacraient au

service d'Aphrodite dans les cités ioniennes. On avait élevé

des temples d'Aphrodite Hétaïre à Magnésie, à Abydos, à Milet,

à Éphèse, et on y célébrait annuellement sa fête. En Grèce, ces

fonctions sacrées furent établies d'abord à Corinthe où les

hétaïres hiérodoules étaient des esclaves affranchies qui se

vouaient au culte de la déesse. Voilà d'où vint sans doute la

grande renommée des courtisanes corinthiennes. Quant à l'aspect

religieux que les hétaïres conservèrent si longtemps, il devait

être extrêmement ancien. Pythagore, qui fut l'initiateur d'un

dogme, semble avoir admiré, dès le VIe siècle, les hiérodoules

de Samos, où on adorait Aphrodite sous deux noms, «l'Aphrodite

des roseaux» et «l'Aphrodite des marécages». En effet, lorsqu'il

fit à ses disciples le récit de ses métamorphoses passées, il

prétendit qu'il avait été d'abord Euphorbe, puis Pyrandre, ensuite

Kalliklée, mais que, dans sa quatrième vie, il était apparu

sous la forme d'une courtisane au beau visage, nommée Alké. Ces

souvenirs sacrés donnèrent aux hétaïres un privilège qu'elles

se transmettaient de mère en fille, d'éducatrice en esclave;

et, à part les grandes amoureuses qui allumèrent les guerres

ou qui troublèrent la République, il faut s'attendre à trouver

chez la plupart d'entre elles les mêmes traits de caractère.

Or, la manière dont Bacchis vécut avec Plangôn et son amant de

Kolophôn ressemble tout à fait à la vie que mena Théodota auprès

d'Alcibiade et de Timandre.

Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 1 of 2, Spicilège · 第 5 / 12 段