Cette date de novembre 1463 est la dernière où l'on trouve la

preuve de l'existence de François Villon. Il nous dit, en 1461,

qu'il était malade, qu'il toussait. Peut-être qu'il mourut vers

l'année 1464. Le testament de maître Guillaume de Villon, dressé

en 1468, est malheureusement perdu. On y aurait eu des détails

sur François Villon, s'il était encore vivant. Suivant Rabelais,

il se serait retiré sur ses vieux jours à Saint-Maixent, en

Poitou; mais les autres anecdotes que conte Rabelais sur Villon

sont apocryphes, et il est difficile d'admettre que Rabelais

ait reçu celle-là par une tradition orale de Saint-Maixent. Il

est plus probable que François Villon mourut, encore jeune, à

Saint-Benoît-le-Bétourné. Si sa vie s'était prolongée bien au delà

de 1463, il aurait laissé d'autres œuvres pour la première édition

de ses poèmes en 1489.

Telle est donc la biographie de François Villon, encore imparfaite

sans doute et pleine de lacunes; mais elle permet de juger plus

sérieusement l'homme à côté de son œuvre. Il passa dans des

sociétés bien différentes, fut écolier de l'Université, ami des

procureurs, du prévôt de Paris et reçu chez sa femme, et mena une

vie paisible avec le chapelain de Saint-Benoît. En même temps,

il fréquentait les écoliers turbulents et les compagnons de la

Coquille. Devenu criminel, il sut pourtant se faire accueillir

chez Charles d'Orléans et Jean de Bourbon. Deux ans après qu'il

avait écrit une œuvre de repentir, il se faisait encore venger

par ses compagnons d'un souvenir rancunier de sa mauvaise vie. La

complication d'une pareille existence, la difficulté de composer

des attitudes pour ces différentes sociétés, le goût même pour une

mascarade continuelle, font voir que François Villon n'avait pas

l'âme naïve. Il posséda au plus haut point la belle expression

littéraire. C'était un grand poète. Dans un siècle où la force,

le pouvoir et le courage avaient seuls quelque valeur, il fut

petit, faible, lâche, il eut l'art du mensonge. S'il fut subtil

par perversité, c'est de sa perversité même que sont nés ses plus

beaux vers.

ROBERT LOUIS STEVENSON

ROBERT LOUIS STEVENSON

Je me souviens clairement de l'espèce d'émoi d'imagination où me

jeta le premier livre de Stevenson que je lus. C'était _Treasure

Island_. Je l'avais emporté pour un long voyage vers le Midi.

Ma lecture commença sous la lumière tremblotante d'une lampe de

chemin de fer. Les vitres du wagon se teignaient du rouge de

l'aurore méridionale quand je m'éveillai du rêve de mon livre,

comme Jim Hawkins, au glapissement du perroquet: «_Pieces of

eight! pieces of eight!_» J'avais devant les yeux John Silver,

_with a face as big as a ham--his eye a mere pinpoint in his big

face, but gleaming like a crumb of glass_. Je voyais le visage

bleu de Flint, râlant, ivre de rhum, à Savannah, par une journée

chaude, la fenêtre ouverte; la petite pièce ronde de papier,

découpée dans une Bible, noircie à la cendre, dans la paume

de Long John; la figure couleur de chandelle de l'homme à qui

manquaient deux doigts; la mèche de cheveux jaunes flottant au

vent de la mer sur le crâne d'Allardyce. J'entendais les deux

ahans de Silver plantant son couteau dans le dos de la première

victime; et le chant vibrant de la lame d'Israël Hands clouant

au mât l'épaule du petit Jim; et le tintement des chaînes des

pendus sur Execution Dock; et la voix mince, haute, tremblante,

aérienne et douce s'élevant parmi les arbres de l'île pour chanter

plaintivement: «_Darby M'Graw! Darby M'Graw!_»

Alors je connus que j'avais subi le pouvoir d'un nouveau créateur

de littérature et que mon esprit serait hanté désormais par des

images de couleur inconnue et des sons point encore entendus. Et

cependant ce trésor n'était pas plus attirant que les coffres d'or

du Capitaine Kidd; je connaissais le crâne cloué sur l'arbre dans

_The Gold Bug_; j'avais vu Blackbeard boire du rhum, comme le

Capitaine Flint, dans le récit d'Oexmelin; je retrouvais Ben Gunn,

changé en homme sauvage, comme Ayrton dans l'île Tabor; je me

souvenais de la mort de Falstaff, agonisant comme le vieux pirate,

et des paroles de Mrs. Quickly:

_«A parted even just betwen twelve and one, e'en at the turning o'

the tide; for after I saw him fumble with the sheets, and play with

flowers, and smile upon his fingers' ends, I knew there was but one

way; for his nose was as sharp as a pen and' a babbled of green

fields.».... «They say, he cried out of sack.»--«Ay, that' a did.»_

J'avais entendu ce même ballottement des pendus noircis par le

hâle, dans la ballade de François Villon; et l'attaque de la

maison solitaire, au milieu de la nuit, me rappelait le conte

populaire, _The Hand of Glory_. «Tout est dit, depuis six mille

ans qu'il y a des hommes, et qui pensent.» Mais ceci était dit

avec un accent nouveau. Pourquoi, et quelle était l'essence de ce

pouvoir magique? C'est ce que je voudrais tâcher de montrer dans

ces quelques pages.

On pourrait caractériser la différence de l'ancien régime en

littérature et de nos temps modernes par le mouvement inverse du

style et de l'orthographe. Il nous paraît que tous les écrivains

du quinzième et du seizième siècle usaient d'une langue admirable,

alors qu'ils écrivaient les mots chacun à leur manière, sans se

soucier de leur forme. Aujourd'hui que les mots sont fixés et

rigides, vêtus de toutes leurs lettres, corrects et polis, dans

leur orthographe immuable, comme des invités de soirée, ils ont

perdu leur individualisme de couleur. Les gens s'habillaient

d'étoffes différentes: maintenant les mots, comme les gens, sont

habillés de noir. On ne les distingue plus beaucoup. Mais ils sont

tous correctement orthographiés. Les langues, comme les peuples,

parviennent à une organisation de société raffinée d'où on a banni

les bariolages indécents. Il n'en est pas autrement des histoires

ou des romans. L'orthographe de nos contes est parfaitement

régulière; nous les façonnons suivant des modèles exacts.

_The actors are, it seems, the usual three,_

dit George Meredith. Il y a une _manière_ de raconter et de

décrire. L'humanité littéraire suit si volontiers les routes

tracées par les premiers découvreurs que la comédie n'a guère

changé depuis la «maquette» fabriquée par Ménandre, ni le roman

d'aventures depuis l'esquisse que Pétrone a dessinée. L'écrivain

qui rompt l'orthographe traditionnelle prouve véritablement sa

force créatrice. Or, il faut bien se résigner: on ne peut jamais

changer que l'orthographe des phrases et la direction des lignes.

Les idées et les faits restent les mêmes, comme le papier et

l'encre. Ce qui fait la gloire de Hans Holbein dans le dessin de

la famille de Thomas Morus, ce sont les courbes qu'il a imaginé

de faire décrire à son calame. La matière de la Beauté est restée

identique depuis le Chaos. Le poète et le peintre sont des

inventeurs de formes: ils se servent des idées communes et des

visages de tout le monde.

Prenez maintenant le livre de Robert Louis Stevenson. Qu'est-ce?

Une île, un trésor, des pirates. Qui raconte? Un enfant à qui

arriva l'aventure. Odysseus, Robinson Crusoe, Arthur Gordon Pym

ne s'en seraient pas tirés d'autre manière. Mais ici il y a un

entrecroisement de récits. Les mêmes faits sont exposés par deux

narrateurs--Jim Hawkins et le docteur Livesey. Robert Browning

avait déjà imaginé quelque chose de semblable dans _the Ring

and the Book_. Stevenson fait jouer en même temps le drame par

ses récitants; et au lieu de s'appesantir sur les mêmes détails

saisis par d'autres personnes, il ne nous présente que deux ou

trois points de vue différents. Puis l'obscurité est faite à

l'arrière-plan, pour nous donner l'incertitude du mystère. Nous ne

savons pas exactement ce qu'avait fait Billy Bones. Deux ou trois

touches de Silver suffisent pour nous inspirer le regret ardent

d'ignorer à jamais la vie de Captain Flint et de ses compagnons

de fortune. Qu'était-ce que la négresse de Long John, et dans

quelle auberge de quelle ville d'Orient retrouverons-nous, avec un

tablier de cuisinier, _the seafaring man with one leg_? L'art,

ici, consiste à ne point dire. J'ai eu une triste déception le

jour où j'ai lu dans Charles Johnson la vie de Captain Kidd:

j'aurais préféré ne la lire jamais. Je suis sûr de ne jamais

lire la vie de Captain Flint ou de Long John. Elles reposent,

informulées, dans le tombeau du Mont Pala, dans l'île d'Apia.

_And may I

And all my pirates share the grave

Where these and their creations lie!_

Ces espèces de silences du récit, qui sont peut-être ce qu'il y a

de plus passionnant dans les fragments du _Satiricon_, Stevenson

a su les employer avec une extraordinaire maîtrise. Ce qu'il ne

nous dit pas de la vie d'Alan Breck, de Secundra Dass, d'Olalla,

d'Attwater, nous attire plus que ce qu'il nous en dit. Il sait

faire surgir les personnages des ténèbres qu'il a créées autour

d'eux.

Mais pourquoi le récit même, en dehors de la composition, et des

coupures de silence qui y sont ménagées, a-t-il cette intensité

particulière qui ne vous permet pas de déposer un livre de

Stevenson quand vous l'avez pris en main? J'imagine que le

secret de ce pouvoir a été transmis de Daniel De Foe à Edgar Poe

et à Stevenson, et que Charles Dickens en a eu quelques lueurs

dans _Two Ghost Stories_. C'est essentiellement l'application

des moyens les plus simples et les plus réels aux sujets les

plus compliqués et les plus inexistants. Le récit minutieux de

l'apparition de Mrs. Veal, le compte rendu scrupuleux du cas de

M. Valdemar, l'analyse patiente de la faculté monstrueuse de

Dr. Jekyll, sont les exemples les plus frappants de ce procédé

littéraire. L'illusion de réalité naît de ce que les objets qu'on

nous présente sont ceux que nous voyons tous les jours, auxquels

nous sommes bien accoutumés; la puissance d'impression, de ce

que les rapports entre ces objets familiers sont soudainement

modifiés. Faites croiser à un homme l'index par-dessus le médius

et mettez une bille entre les extrémités des doigts croisés: il

en sentira deux, et sa surprise sera beaucoup plus grande que

lorsque M. Robert Houdin fait jaillir une omelette ou cinquante

mètres de ruban d'un chapeau préparé à l'avance. C'est que cet

homme connaît parfaitement ses deux doigts et la bille: il ne

doute donc point de la réalité de ce qu'il essaie. Mais les

rapports de ses sensations sont changés: voilà où il est touché

par l'extraordinaire. Ce qu'il y a de plus saisissant dans _The

Journal of the Plague_, ce ne sont ni les fosses prodigieuses

creusées dans les cimetières, ni les entassements de cadavres, ni

les portes marquées de croix rouges, ni les appels de cloche des

enterreurs des morts, ni les affres solitaires des fuyards, ni

même _the blazing star, of a faint dull, languid colour, and its

motion very heavy, solemn, and slow_. Mais l'épouvante est extrême

dans ce récit: le sellier, parmi le profond silence des rues,

entre dans la cour de la maison de poste. Un homme est au coin;

un autre à la fenêtre; un autre à la porte du bureau. Tous trois

regardent, au centre de la cour, une petite bourse de cuir, avec

deux clefs qui y pendent; personne _n'ose_ y toucher. Enfin l'un

d'eux se décide, saisit la bourse avec des pincettes rougies au

feu, et l'ayant brûlée fait tomber le contenu dans un seau plein

d'eau. _The money, as I remember_, dit De Foe, _was about thirteen

shillings, and some smooth groats and brass farthings_. Voilà

une pauvre aventure des rues--une bourse abandonnée--mais toutes

les conditions d'action sont modifiées, et aussitôt l'horreur de

la peste nous entoure. Deux des incidents les plus terrifiants

en littérature sont la découverte par Robinson de l'empreinte

d'un pied inconnu dans le sable de son île, et la stupeur de Dr.

Jekyll, reconnaissant, à son réveil, que sa propre main, étendue

sur le drap de son lit, est devenue la main velue de M. Hyde. Le

sentiment du mystère dans ces deux événements est insurmontable.

Et pourtant aucune force psychique n'y paraît intervenir: l'île

de Robinson est inhabitée--il ne devrait y avoir là d'empreinte

d'autre pied que du sien; le docteur Jekyll n'a pas au bout du

bras, dans l'ordre naturel des choses, la main velue de M. Hyde.

Ce sont de simples oppositions de fait.

Je voudrais en arriver maintenant à ce que cette faculté a

de spécial chez Stevenson. Si je ne me trompe, elle est plus

saisissante et plus magique chez lui que chez tous les autres. La

raison m'en paraît être dans le romantisme de son réalisme. Autant

vaudrait écrire que le réalisme de Stevenson est parfaitement

irréel, et que c'est pour cela qu'il est tout-puissant. Stevenson

n'a jamais regardé les choses qu'avec les yeux de son imagination.

Aucun homme n'a la figure comme un jambon; l'étincellement des

boutons d'argent d'Alan Breck, lorsqu'il saute sur le vaisseau

de David Balfour, est hautement improbable; la rigidité de la

ligne de lumière et de fumée des flammes de chandelles dans le

duel du _Master of Ballantrae_ ne pourrait s'obtenir dans une

chambre d'expériences; jamais la lèpre n'a ressemblé à la tache

de lichen que Keawe découvre sur sa chair; quelqu'un croira-t-il

que Cassilis, dans _the Pavilion on the Links_, ait pu voir luire

dans les prunelles d'un homme la clarté de la lune, _though he

was a good many yards distant_? Je ne parle point d'une erreur

que Stevenson avait reconnue lui-même, et par laquelle il fait

accomplir à Alison une chose impraticable: «_She spied the sword,

picked it up... and thrust it to the hilt into the frozen ground_».

Mais ce ne sont pas là, en vérité, des erreurs: ce sont des images

plus fortes que les images réelles. Nous avions trouvé chez bien

des écrivains le pouvoir de hausser la réalité par la couleur des

mots; je ne sais pas si on trouverait ailleurs des images qui,

sans l'aide des mots, sont plus violentes que les images réelles.

Ce sont des images romantiques, puisqu'elles sont destinées à

accroître l'éclat de l'action par le décor; ce sont des images

irréelles, puisqu'aucun œil humain ne saurait les voir dans le

monde que nous connaissons. Et cependant elles sont, à proprement

parler, la quintessence de la réalité.

En effet, ce qui reste en nous d'Alan Breck, de Keawe, de Thevenin

Pensete, de John Silver, c'est ce pourpoint aux boutons d'argent,

cette tache irrégulière de lichen, stigmate de la lèpre, ce crâne

chauve avec sa double touffe de cheveux rouges, cette face large

comme un jambon, avec les yeux scintillants comme des éclats de

verre. N'est-ce pas là ce qui les dénote dans notre mémoire? ce

qui leur donne cette vie factice qu'ont les êtres littéraires,

cette vie qui dépasse tellement en énergie la vie que nous

percevons avec nos yeux corporels qu'elle anime les personnes qui

nous entourent? Car l'agrément et l'intérêt que nous éprouvons

dans les autres est excité, la plupart du temps, par leur

degré de ressemblance avec ces êtres littéraires, par la teinte

romantique qui se répand sur eux. Nos contemporains existent avec

d'autant plus de force, nous apparaissent avec d'autant plus

d'individualité, que nous les attachons plus étroitement à ces

créations irréelles des temps anciens. Cette haleine littéraire

fait fleurir toutes nos affections en beauté. Nous vivons rarement

avec plaisir de notre vraie vie. Nous essayons presque toujours

de mourir d'une autre mort que de la nôtre. C'est une sorte de

convention héroïque qui donne de l'éclat à nos actions. Quand

Hamlet saute dans la tombe d'Ophélie, il songe à sa propre saga,

et s'écrie:

_It is I, Hamlet the Dane!_

Et combien se sont enorgueillis de vivre de la vie d'Hamlet,

qui voulait vivre de la vie d'Hamlet le Danois. Souvenez-vous

de Peer Gynt, qui ne peut pas vivre de sa propre vie, et qui,

revenu dans son pays, vieux et inconnu, voit vendre à l'encan

les accessoires de sa propre légende. Nous devrions être

reconnaissants à Stevenson pour avoir élargi le cercle de ces

amis de l'irréel. Ceux qu'il nous a donnés sont stigmatisés si

vivement par son réalisme romantique que nous risquons fort de ne

jamais les rencontrer ici-bas. Souvent nous voyons Don Quichotte,

_de complexion recia, seco de carnes, enjuto de rostro_; ou Frère

Jean des Entommeures, _hault, maigre, bien fendu de gueulle, bien

advantaigé en nez_; ou le prince Hal, avec _a villainous trick

of his eye and a foolish hanging of his nether-lip_: tous traits

de visage et de corps que la nature a mis en réserve pour nous,

et qu'elle nous montrera souvent encore. La valeur imaginative

résulte du choix et de la couleur des mots, de la coupure de la

phrase, de leur appropriation au personnage qu'ils décrivent; et

cette combinaison artistique est si miraculeuse que ces traits

communs et fréquents dénotent pour l'éternité Don Quichotte, Frère

Jean, le Prince Hal: ils leur appartiennent, c'est à eux que nous

sommes obligés d'aller les demander.

Rien de pareil pour ceux que nous a créés Stevenson. Nous ne

pouvons modeler personne à leur image, parce qu'elle est trop

vive et trop singulière, ou qu'elle est liée au costume, à un jeu

de lumière, à un accessoire de théâtre, pourrait-on dire. Je me

souviens que lorsqu'on fit jouer ici la pièce de John Ford, _'T

is pity she's a whore_, nous supposâmes qu'il faudrait piquer sur

le poignard de Giovanni un vrai cœur sanglant. A la répétition,

l'acteur entra, brandissant au bout de sa dague un cœur de mouton

frais. Nous demeurâmes stupéfaits. Au delà de la rampe, sur la

scène, parmi les décors, rien ne ressemblait moins à un cœur

qu'un vrai cœur. Ce morceau de viande avait l'air d'une pièce de

boucherie, toute violette. Ce n'était point le cœur saignant de

la belle Annabella. Nous pensâmes alors que, puisqu'un vrai cœur

paraissait faux en scène, un faux cœur devait paraître vrai. On

fit le cœur d'Annabella avec un morceau de flanelle rouge. La

flanelle était découpée selon la forme qu'on voit sur les images

saintes. Le rouge était d'un éclat incomparable, tout à fait

différent de la couleur du sang. Quand nous vîmes paraître une

seconde fois Giovanni avec sa dague, nous eûmes tous un petit

frémissement d'angoisse, car c'était bien là, à n'en pas douter,

le cœur sanglant de la belle Annabella. Il me semble que les

personnages de Stevenson ont justement cette espèce de réalisme

irréel. La large figure luisante de Long John, la couleur blême du

crâne de Thevenin Pensete s'attachent à la mémoire de nos yeux en

vertu de leur irréalité même. Ce sont des fantômes de la vérité,

hallucinants comme de vrais fantômes. Notez en passant que les

traits de John Silver hallucinent Jim Hawkins, et que François

Villon est hanté par l'aspect de Thevenin Pensete.

J'ai essayé de montrer jusqu'ici comment la puissance de Stevenson

et de quelques autres résultait du contraste entre l'ordinaire

des moyens et l'extraordinaire de la chose signifiée; comment

le réalisme des moyens chez Stevenson a une vivacité spéciale;

comment cette vivacité naît de l'irréalité du réalisme de

Stevenson. Je voudrais aller encore un peu plus loin. Ces images

irréelles de Stevenson sont l'essence de ses livres. Comme le

fondeur de cire perdue coule le bronze autour du «noyau» d'argile,

Stevenson coule son histoire autour de l'image qu'il a créée.

La chose est très visible dans _The Sire de Malétroit's Door_.

Le conte n'est qu'un essai d'explication de cette vision: une

grosse porte de chêne, qui semble encastrée dans le mur, cède

au dos d'un homme qui s'y appuie, tourne silencieusement sur

des gonds huilés et l'enferme automatiquement dans des ténèbres

inconnues. C'est encore une porte qui hante d'abord l'imagination

de Stevenson au début de _Dr. Jekyll and Mr. Hyde_. Dans _The

Pavilion on the Links_, le seul intérêt du récit c'est le mystère

d'un pavillon fermé, solitaire au milieu des dunes, avec des

lumières errantes derrière ses volets clos. _The New Arabian

Nights_ sont construites autour de l'image d'un jeune homme, qui

entre la nuit dans un bar avec un plateau de tartes à la crème.

Les trois parties de _Will o' the Mill_ sont essentiellement

faites avec une file de poissons argentés qui descendent le

courant d'une rivière, une fenêtre éclairée dans la nuit bleue

(_one little oblong patch of orange_) et le profil d'une voiture,

_and above that a few black pine tops, like so many plumes_.

Le danger d'un tel procédé de composition, c'est que le récit

n'ait pas l'intensité de l'image. Dans _The Sire de Malétroit's

Door_, l'explication est fort au-dessous de la vision. Quant aux

tartes à la crème de _Suicide Club_, Stevenson a renoncé à dire

pourquoi elles étaient là. Les trois parties de _Will o' the

Mill_ sont juste à la hauteur de leurs images, qui semblent ainsi

être de véritables symboles. Enfin, dans les romans, _Kidnapped_,

_Treasure Island_, _The Master of Ballantrae_, etc., le récit est

incontestablement très supérieur à l'image, qui cependant a été

son point de départ.

Maintenant le créateur de tant de visions repose dans l'île

fortunée des mers australes.

Ἐν νἠσοις μαϰαρῶν σἐ φασιν εἶναι

Hélas! nous ne verrons plus rien avec _his mind's eye_. Toutes

les belles fantasmagories qu'il avait encore en puissance

sommeillent dans un étroit tombeau polynésien, non loin d'une

frange étincelante d'écume: dernière imagination, peut-être aussi

irréelle, d'une vie douce et tragique. «_I do not see much chance

of our meeting in the flesh_», m'écrivait-il. C'était tristement

vrai. Il reste entouré pour moi d'une auréole de rêve. Et ces

quelques pages ne sont que l'essai d'explication que je me suis

donnée des rêves que m'inspirèrent les images de _Treasure Island_

par une radieuse nuit d'été.

GEORGE MEREDITH

GEORGE MEREDITH

I

Je sens bien qu'il faut présenter M. Meredith au public français,

et j'y trouve une grande difficulté. Les œuvres du comte Tolstoï

sont dans toutes les mains; les drames de Henrik Ibsen ont

été joués et acclamés à Paris; il est facile au lecteur de se

reporter à des traductions. Rien de pareil pour les livres de M.

Meredith. On ne les connaît point ici. Il y a sept ans, on ne

les connaissait point en Angleterre. J'entends que le public des

romans ne trouvait pas encore d'intérêt à ceux de George Meredith.

Mais les plus nobles écrivains anglais, Swinburne, Henley, Robert

Louis Stevenson, s'inclinaient dès longtemps devant lui avec

déférence. Car George Meredith publie depuis 1849, et on peut dire

que son premier chef-d'œuvre date de 1856.

Les raisons de l'indifférence de la masse à l'égard de tels livres

sont aisées à dire. Le langage de George Meredith est d'une

extrême difficulté, par suite de la complexité des idées qui se

pressent dans ses phrases. Toutes les nuances de sentiment,

toutes les antinomies d'esprit, toutes les constructions

d'imagination sont exprimées avec une richesse de métaphores qu'on

retrouverait seulement dans les œuvres de l'époque d'Élisabeth.

Ses personnages parlent une langue si individuelle qu'on reconnaît

le mode de la pensée française dans le babil de l'exquise Renée

(_Beauchamp's Career_), et la gauche lourdeur de la réflexion

allemande dans les balbutiements mignons de la petite princesse

Ottilia (_Harry Richmond_). Le mécanisme de l'intelligence est

si minutieusement étudié dans _One of our Conquerors_ que les

cinquante premières pages sont consacrées à nous énumérer toutes

les associations d'idées qui naissent dans la tête de M. Victor

Radnor à la vue d'une tache de boue sur son gilet blanc. Enfin,

et pour en venir à l'essence même de son œuvre, George Meredith a

traité les problèmes du radicalisme dans _Beauchamp's Career_, du

socialisme dans _The Tragic Comedians_ (l'histoire de Ferdinand de

Lassalle), de l'esprit révolutionnaire dans _Vittoria_, des années

d'apprentissage d'un jeune homme dans _Richard Feverel_ et _Harry

Richmond_; et dans _l'Égoïste_, qui est un livre unique au monde,

il a exploré le plus terrible mystère du cœur humain. Tout cela

était bien ardu pour des lecteurs accoutumés aux émotions plus

simples et plus faciles que leur donnaient les romans de Charles

Dickens et de George Éliot.

Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 1 of 2, Spicilège · 第 4 / 12 段