au collège de Navarre; 100 écus d'or étaient une somme importante
en 1456 et qui aurait suffi à lui assurer une vie aisée pendant
deux ou trois ans. Il voulut peut-être les mettre en sûreté, ou
il craignit les poursuites et laissa ses compagnons se tirer
d'affaire, ou il essaya véritablement de préparer un nouveau vol
à Angers. En effet, le 16 décembre 1456, un nommé Chevalier
appela au parlement du juge d'Angers, sous prétexte qu'il
avait été injustement emprisonné. A quoi le juge d'Angers fit
répondre «que, à Angiers, ont esté faiz puis naguères plusieurs
larrecins, pilleries et roberies... et fut sceu que avoient esté
fais par Jehan Doubte et Jehan Chevalier qui sont compaignons
vagabonds; et aprez information sur ce faitte, fut pris Doubte
et Chevalier se mit en franchise. Dit que les appelans estoient
cause de tous lesdicts larrecins et pilleries et recevoient en
leur hostel lesdicts larrecins et les robeurs et toutes gens de
mauvais gouvernement». Il serait peu étonnant que cette bande, qui
volait à Angers entre août et décembre 1456, se fût composée de
coquillards et que Villon eût été tenté de préparer des affaires
pour eux, puisqu'il en connaissait de bonnes dans le pays.
Il est certain que François Villon partit pour Angers à la fin de
l'année 1456. Avant de quitter Paris, il avait laissé à ses amis
un poème satirique, auquel il donnait le titre de _Lays_, où il
voyait le double sens de _Legs_, puisque c'était un testament. Le
poème eut beaucoup de succès aussitôt, et fut copié et répandu,
mais avec le titre nouveau de _Testament_, que Villon n'approuva
point. Il ne devait, d'ailleurs, rentrer à Paris qu'à la fin de
l'année 1461, avec le manuscrit du _Grand Testament_, qui fut
composé en province. Il craignait d'être poursuivi dans l'affaire
du collège de Navarre, et n'ignorait point qu'il avait été dénoncé
à l'officialité. On ne découvrit le vol qu'au mois de mars 1457.
La somme dérobée appartenait à la communauté des doyen, maîtres,
régents et écoliers de la Faculté de théologie, et elle avait été
placée dans un petit coffre de noyer, à trois serrures, enfermé
dans un grand coffre bandé de fer, à quatre serrures. Toutes ces
serrures avaient été crochetées. Voilà pourquoi les compagnons
mirent deux heures à leur vol. L'un des sergents qui assistèrent à
l'enquête fut Michault du Four, que Villon connaissait bien. Les
serruriers jurés firent un rapport très détaillé sur le crochetage
des serrures, furent d'avis qu'on y avait employé «crochets,
marteaux, ciseaux et truquoises» et que le vol remontait au moins
à deux ou trois mois. Mais on n'eut d'information sur les voleurs
que le 17 mai 1457. Ce fut par une déposition de Pierre Marchand,
prieur, curé à Paray-lez-Ablis, près de Chartres. Pierre Marchand,
de passage à Paris, se trouva déjeuner à la taverne de la Chaire,
au Petit-Pont, avec un autre prêtre et Guy Tabarie, qui sortait
des prisons de l'official. Pendant le déjeuner, comme Guy Tabarie
racontait qu'on l'avait accusé d'être crocheteur, le curé de Paray
essaya de le faire causer, ayant appris qu'on venait de voler
600 écus à un religieux des Augustins, frère Guillaume Coiffier.
Il feignit même de vouloir prendre part à un vol. Sur quoi Guy
Tabarie lui parla de Petit Thibault, qui savait fabriquer des
crochets, le mena à Notre-Dame et lui montra quatre ou cinq jeunes
compagnons qui y tenaient franchise, s'étant échappés des prisons
de l'évêque de Paris. Il lui désigna l'un d'eux «qui estoit petit
homme et jeune de vingt-six ans ou environ, lequel avoit longs
cheveux par derrière et lui dit que c'estoit le plus soutil de
toute la compaignie et le plus habile à crocheter et que rien ne
lui estoit impossible en tel cas». Les compagnons qui tenaient
franchise causèrent très bien avec le curé de Paray, qui les
laissa dans Notre-Dame. Ensuite Guy Tabarie, prenant confiance,
raconta au curé le vol du collège de Navarre, une entreprise à
Saint-Mathurin, où les chiens, aboyant de nuit, les avaient fait
enfuir, et l'affaire de Guillaume Coiffier. Enfin, il parla de
François Villon et du rapport qu'on attendait de lui pour aller à
Angers. Le curé de Paray fit bonne mine à Tabarie, mais alla le
dénoncer. Pourtant, on ne put l'arrêter qu'en juillet 1458, un an
après. Mis à la question de la courte-pointe et du petit tréteau,
Guy Tabarie reconnut tout, en présence des docteurs en décrets et
des licenciés en droit canon. Parmi ces derniers étaient François
de La Vacquerie et François Ferrebouc.
On ne sait quelle fut la condamnation de Guy Tabarie, ni les
poursuites que l'officialité ordonna contre ses complices. Mais
François Villon apprit la dénonciation. Il ne la pardonna pas à
Guy Tabarie, ni la procédure aux juges de l'official. Dans le
_Grand Testament_, il raille Guy Tabarie sur l'habitude qu'il
a de dire la vérité, Guy Tabarie, «qui est hom véritable»; il
lègue à François, promoteur de La Vacquerie, «un haut gorgerin
d'Écossois,» c'est-à-dire sans doute une corde de chanvre pour
le faire pendre; pour François Ferrebouc, il devait le retrouver
cinq ans après, en 1463, et se venger de lui plus sérieusement.
Ainsi Villon quittait Paris une seconde fois, en hiver, allant
vers l'Ouest, mais avec 100 écus d'or dans sa poche. C'était
sa véritable vie errante qui commençait. La fuite de 1455 n'en
avait été que la préparation. Il savait qu'on lui pardonnerait
bien difficilement un vol comme celui du collège de Navarre.
Il ne comptait plus sur Guillaume de Villon, ni sur les amis
de Mme Ambroise de Loré. L'exil dont il s'est plaint fut
volontaire, et il s'imposa son bannissement. Les coquillards
lui avaient enseigné toutes les façons de vivre sur la route. Il
espérait peut-être, dans les villes où il passerait, composer
quelque «farce, faincte ou moralité», qui lui donnerait un peu
d'argent. Enfin il avait l'intention de gagner les domaines de
la Loire pour faire un séjour à la cour de Charles d'Orléans
et probablement d'aller vivre auprès de Jean II de Bourbon qui
pourrait l'entretenir d'une pension. Car il devait savoir composer
sa figure, changer de manières pour se conformer à l'étiquette,
rire à ceux qui lui riaient, bouffonner pour gagner son pain et
recevoir les plaisanteries et les brocards à la table des grands,
pourvu qu'on lui donnât de l'hospitalité et de l'admiration pour
son extraordinaire talent de poète.
III
La partie de la vie de François Villon qui s'étend de janvier 1457
à octobre 1461 est encore très mal connue. On peut espérer que des
découvertes dans les archives de province, à Angers, à Bourges,
à Orléans, à Dijon, nous apprendront un jour comment il vécut et
où il alla. Il est impossible de déterminer s'il a visité Angers
ou s'il y a été mêlé à l'affaire criminelle qu'il projetait. Mais
il parcourut l'ouest de la France. C'est à Saint-Géneroux, dans
les Deux-Sèvres, ainsi que l'a reconnu M. Longnon, qu'il devint
l'ami de deux dames très belles et gentes qui lui apprirent à
parler poitevin et auxquelles il fait allusion bien discrètement
dans ses vers. Il passa par Saint-Julien-de-Vouventes, dans la
Loire-Inférieure. Sans doute remontant le cours de la Loire, il
arriva vers la fin de l'année 1457 dans un des châteaux du duc
d'Orléans. Charles d'Orléans avait alors soixante-six ans; mais
moralement il était encore plus âgé. Depuis Azincourt, pendant
vingt-cinq ans, il avait traîné en Angleterre une douloureuse
captivité. Rien n'avait pu l'en distraire que la composition de
poèmes charmants, doux et résignés. Il avait appris l'anglais
pour écrire des rondeaux d'une exquise fraîcheur, quoique les
critiques anglais pensent qu'il en fit seulement trois et que les
autres furent traduits par des poètes de ce temps. Dès l'âge de
quarante-trois ans, il fut infirme, avec quelque coquetterie, et
déclara qu'il abandonnait le dieu d'Amours. Étant vieux, grave,
estimé pour ses souffrances et la noblesse de son esprit, il
avait de par son état de prince du sang une situation haute et
imposante. Son cou était long, sa figure maigre et sèche avec
la bouche grande, le nez fin un peu retroussé et tout l'air de
son visage était austère et timide. En 1457, il devait être déjà
bien las, car il ne put plus écrire ni même signer à partir de
l'an 1463. Pourtant, l'année d'avant, en 1456, au conseil du roi,
il demandait une croisade, peut-être désireux d'aller mourir
en Terre Sainte. Toutes les semaines, le vendredi, il donnait
à dîner à treize pauvres et les servait lui-même. Il était
pieux et indulgent. Sa cour de Blois fut à la fois paisible et
brillante. Charles d'Orléans désirait de plus en plus ce royaume
de Nonchaloir, où il parut entrer enfin vers 1462. Le nonchaloir
est un peu ce que les stoïciens et les épicuriens appelaient
l'ataraxie. Le vieux duc voulait le calme moral, sans souci. Et il
ne prenait plaisir qu'à une société raffinée, artistique, qu'il
recevait à Blois et gardait le plus longtemps possible. Mais un
homme si grave ne pouvait supporter les élégants de la cour et les
minauderies des jeunes gens délicats.
Il raille les nouvelles modes, les pourpoints déchiquetés et
crevés, les souliers à longue pointe. Ce n'est pas là ce qu'il
demandait aux gens de goût avec lesquels il aimait à vivre. Il les
voulait surtout poètes, avec un esprit soudain qui leur permît
d'improviser une réponse à un problème d'amour. Les bouts-rimés
étaient en honneur, autant que les concours de ballades ou de
rondeaux où le premier vers était proposé à plusieurs poètes.
Charles d'Orléans correspondait ainsi avec Olivier de La Marche,
Meschinot, Jean de Lorraine, Jean de Bourbon, Jacques de la
Trémoille; Robertet vint à la cour de Blois; enfin il avait dans
sa maison Guiot, Philippe Pot, Boulainvilliers, Blosseville,
Fredet, Gilles des Ormes, Simonet Caillau et Jehan Caillau, qui
était son médecin. Entre ceux-là, il y avait comme des tournois
de poésie, auxquels le duc d'Orléans prenait part. Cependant il
jouait aux échecs, et la duchesse aux dames, aux marelles et au
glic, avec les officiers du duc. Les états de dépenses de la
maison d'Orléans pour ce temps montrent qu'il passa souvent à la
cour des ménestrels, que l'on traitait avec de l'argent. Charles
d'Orléans aimait les fêtes traditionnelles, même un peu libres.
Il fit faire des cadeaux aux enfants de chœur de Saint-Sauveur à
Blois, pour fêter l'évêque qu'ils nommaient par plaisanterie le
jour des Innocents. Les réjouissances de ces clercs du chœur de
Saint-Sauveur durent ressembler aux plaisirs un peu violents que
prenaient les clercs du chœur de la Sainte-Chapelle à Dijon. Le
duc d'Orléans fit aussi des cadeaux à l'évêque des Fous et au roi
que nommaient les pages le jour des Rois.
Comment François Villon fut-il reçu dans cette société? Il est
probable que Charles d'Orléans prit d'abord un grand plaisir à
une conversation qui devait être fort spirituelle. Le 14 décembre
1457 naquit sa fille Marie, et Villon composa pour elle un Dit.
Ce n'est pas un de ses bons poèmes; mais il y demande à la petite
princesse de donner au monde la paix. Le _Problème ou ballade au
nom de la Fortune_ fut écrit aussi sous l'influence de Charles
d'Orléans et composé probablement à la cour de Blois. Enfin il y
eut un concours de ballades entre plusieurs poètes de l'entourage
du duc. Le premier vers proposé était:
Je meurs de soif auprès de la fontaine.
Robertet, Simonet Caillau et Charles d'Orléans composèrent leurs
ballades. Villon fit aussi la sienne. Elle est incontestablement
supérieure. A travers la contradiction qu'on lui imposait dans
chaque vers, il a montré le malheur de sa nature. «Je riz en
pleurs,» dit-il. Deux vers de cette ballade font croire que le
poète fut pensionné par Charles d'Orléans:
Que fais-je plus? Quoy? Les gaiges ravoir,
Bien recueully, debouté de chascun.
Mais les comptes de la maison d'Orléans qui sont conservés pour
cette période ne mentionnent pas de dépense en faveur de François
Villon. D'ailleurs l'amitié de Charles d'Orléans pour lui eut
peu de durée, si l'on en croit le témoignage d'un manuscrit des
poésies de Charles d'Orléans, le no 25.458 du fonds français à
la Bibliothèque Nationale. C'est un petit volume sur parchemin
composé de cahiers de huit feuilles, qui furent reliés ensemble
plus tard. Il a été étudié de près par M. Byvanck; et le savant
hollandais y a fait une importante découverte qu'il justifiera
dans la _Romania_. Ce petit manuscrit, très personnel à Charles
d'Orléans, contient deux poésies écrites de la main même de
François Villon. Voici comment on peut établir ce point. M.
Byvanck a remarqué que certaines poésies de ce manuscrit avaient
été transcrites de la main propre de Charles d'Orléans, et que
les ballades du concours _Je meurs de soif..._ sont chacune
d'une écriture différente et bien caractérisée. Au-dessus de ces
ballades un scribe a noté les noms des auteurs: Robertet, Caillau,
Villon, etc. On ne retrouve l'écriture de la ballade de Villon
qu'une autre fois dans le manuscrit: et c'est l'écriture du _Dit
de la naissance Marie_, qui est signé: «Votre povre escolier
Françoys». D'ailleurs l'orthographe de ces deux pièces est de tous
points conforme à celle de Villon, qu'on avait rétablie à l'aide
de la méthode critique. Tandis que les autres poètes écrivaient
_soif_, Villon note _seuf_, à la parisienne. Il orthographie _je
pourré_ pour _je pourrai_, _perdent_ pour _perdant_. Quand M.
Byvanck aura apporté l'ensemble de preuves philologiques qu'il
se propose de donner, le petit manuscrit 25.458 deviendra bien
célèbre. L'encre avec laquelle sont écrites les deux pièces est
la même aussi, différente des autres encres du manuscrit, qui
ont un ton plus noir. Elle est jaune, fine et pâle. En effet,
chacun portait alors son encrier à la ceinture, un galimart avec
les plumes et l'encre que l'on préférait. L'écriture est petite,
serrée, ronde et nette, peu gothique d'aspect et assez analogue
à celle de Rabelais dans la minuscule. Mais les grandes lettres
sont gothiques, quoique Villon en ait simplifié quelques-unes
par un procédé tout à fait personnel. Elles sont disposées en
colonne, avec soin, au début des vers, séparées par un blanc du
mot qu'elles commencent. On voit très bien que le poète avait la
grande habitude des acrostiches, et qu'il mettait les lettres
initiales de ses vers en lumière. Enfin il traçait au-dessus de
tous les _y_ un petit signe courbe très délicat.
Voici maintenant la conjecture que l'on peut faire, d'après ce
manuscrit, sur les relations de Charles d'Orléans et de François
Villon. Le _Dit de la naissance Marie_ est copié sur le premier
feuillet des cahiers reliés qui composent le manuscrit. Mais les
quatorze pages qui suivent sont restées en blanc. Peut-être que
le cahier avait été remis à Villon et que le poète fut paresseux
ou qu'il cessa de plaire à la cour. Rien ne peut être fixé à cet
égard. Toutefois, M. Byvanck a pu constater, au moyen de remarques
philologiques qu'il exposera tout au long, que Charles d'Orléans a
écrit de sa main, au recto de la page qui contient le poème sur la
_Naissance Marie_ et peu après, une réponse indirecte au _Dit_ de
Villon, où il demandait la paix.
Chascun s'esbat au mieulx mentir
Et voulentiers je l'apprendroye,
Mais maint mal j'en voy advenir,
Parquoy savoir ne le vouldroye...
* * * * *
Paix crie; Dieu la nous ottroye!
C'est ung trésor qu'on doit chérir,
Tous bien s'en peuvent ensuir,
Si faulceté ne s'y employe.
On serait moins tenté d'appliquer ces vers à François Villon,
si l'on ne savait qu'il fut menteur en attitude et en action,
littérairement et avec ses compagnons. Il paraît peu douteux que
Charles d'Orléans ait esquissé son portrait dans ce rondeau,
qui fait nettement allusion aux deux premiers vers du _Grand
Testament_.
En l'an de mon trentiesme aage,
Que toutes mes hontes j'eus beues...
Voici la pièce du duc d'Orléans:
Qui a toutes ses hontes beues,
Il ne lui chault que l'on lui die.
Il laisse passer mocquerie
Devant ses yeulx, comme les nues.
S'on le hue par my les rues,
La teste hoche à chiere lie.
Qui a toutes ses hontes beues,
Il ne lui chault que l'on lui die.
Truffes sont vers lui bien venues
Quant gens rient, il faut qu'il rie
Rougir on ne le feroit mie;
Contenances n'a point perdues
Qui a toutes ses hontes beues.
Ce portrait est grave et triste. On n'est point surpris que le
prince austère ait été choqué par la bouffonnerie forcée de
François Villon. Deux esprits si différents ne pouvaient guère
se comprendre ni s'aimer. Puis nous ne savons pas si Villon ne
provoqua pas la mésestime du duc d'Orléans.
Il ne put rester à Blois, bien qu'y ayant à la maison ducale «les
gages». Il se dirigea vers le Bourbonnais. Nous savons qu'il passa
à Saint-Satur, sous Sancerre, parce qu'il y releva une inscription
tombale très naïve, qu'il replaça dans le _Grand Testament_.
L'indication topographique, ainsi que l'a montré M. Longnon, est
rigoureusement exacte, puisque Saint-Satur est au pied de la
montagne où s'élève Sancerre. Puis il vint auprès du duc Jean
II de Bourbon, qui aimait les poètes, puisqu'il correspondait
avec Charles d'Orléans. Les comptes de la maison de Bourbon sont
malheureusement détruits, pour cette période. Nous y aurions
trouvé à coup sûr note de la pension que Villon reçut de Jean
II. La _Requête_ en vers que le poète lui adressa pour avoir de
l'argent montre bien que Villon en recevait habituellement. Mais
il ne resta pas à la cour de Bourbon. Il alla, comme l'a reconnu
M. Longnon, jusque dans le Dauphiné, à Roussillon, en dehors du
royaume de France. Et il revint, toujours errant, incertain, ne
sachant où se reposer. Dans l'été de 1461, il était prisonnier
depuis de longs mois à Meung-sur-Loire, dans les prisons de
l'évêque d'Orléans, Thibault d'Aussigny. Villon conseille aux
enfants perdus, dans sa ballade, d'éviter Montpipeau, où fut
compromis Colin de Cayeux. Montpipeau est une forteresse isolée,
à dix kilomètres au nord de Meung. Probablement les coquillards,
et François Villon avec eux, firent près de Montpipeau quelque
vol ou quelque meurtre. L'affaire devait être grave, car Villon
fut mis à l'oubliette, au pain et à l'eau, et enferré. Jamais
il ne pardonna à l'évêque d'Orléans. Il lui parut qu'on l'avait
traité d'horrible façon. Il prétendit avoir subi dans ce cachot
de Meung toutes les peines de sa vie. Il s'attendait à la prison
perpétuelle, et il maudissait Thibault d'Aussigny.
Large ou estroit, moult me fut chiche.
Tel lui soit Dieu qu'il m'a esté.
Mais Charles VII, heureusement pour Villon, mourut le 22 juillet
1461. Pour le droit de joyeux avènement, Louis XI donna des
lettres de rémission aux prisonniers des villes où il passa après
son sacre. Ainsi, à Reims, à Meaux, à Paris, à Bordeaux. Il
passa à Meung le 2 octobre 1461. Nous n'avons pas la lettre de
rémission qu'il accorda à François Villon. Elle nous aurait appris
la série de ses délits et son dernier crime. Parmi les notes que
le suppliant remit à la chancellerie royale, il dut indiquer
l'affaire du collège de Navarre, pour laquelle il eut rémission,
comme pour les autres. Villon ne se connaît plus de joie. Il
remercie Jésus:
Loué soit-il, et Nostre-Dame,
Et Loys, le bon roy de France!
Il allait pouvoir rentrer à Paris et reprendre sa chambre au
cloître Saint-Benoît. Pourtant il écrivit le _Grand Testament_
avant de revenir auprès de maître Guillaume de Villon. Beaucoup
des pièces qu'il y inséra avaient été composées depuis longtemps.
Mais divers indices montrent que, contrairement au témoignage
de son contemporain Éloy d'Amerval, ce n'est pas à Paris qu'il
termina son poème. Il croit d'abord que Robert d'Estouteville est
encore prévôt de Paris en 1461, quoique le roi Charles VII lui
eût retiré ses fonctions dès 1460, et que Louis XI eût confirmé
sa disgrâce. Il ne fut rétabli à la charge de prévôt qu'en 1465.
Villon parle aussi de la Maschecroüe, comme si elle était encore
vendeuse de volailles près de la porte du Grand Châtelet. M.
Longnon a retrouvé cette poulaillière dans les censiers du Temple.
Elle se nommait vraiment Machico, veuve d'Arnoul Machico, et au
moins depuis 1443 elle habitait cette maison de la Porte de Paris.
Sa réputation était ancienne. Mais, en 1461, la Machico était
morte, et sans doute depuis une année; sa maison était inhabitée,
et personne ne lui avait succédé dans son commerce. François
Villon l'ignorait aussi, et certes, s'il avait été à Paris, il
aurait souvent passé devant la Machico, à la porte du Grand
Châtelet.
Sa dernière captivité l'avait impressionné plus fortement. Il y
a dans le _Grand Testament_ de sérieuses préoccupations morales,
et la tentative évidente de composer un traité édifiant. Comme
il fallait nécessairement dans une œuvre de ce genre placer
l'invocation traditionnelle à Notre-Dame, François Villon inséra
dans le _Grand Testament_ la ballade qu'il fit pour sa mère. Il
parle à la sainte Vierge au nom de sa pauvre mère illettrée. Le
poème est admirable. Villon a su merveilleusement adapter ses
sentiments et leur expression. Là, comme ailleurs, il a fait œuvre
littéraire. On ne saurait demander tant de foi naïve à l'homme
qui avait écrit, pourtant dans un moment de haute sincérité, pour
éloigner ses amis du vol et du meurtre:
Ce n'est pas ung jeu de trois mailles,
Où va corps, et _peut-estre_ l'âme,
et qui terminait son œuvre, en parlant de sa propre mort, par cet
envoi:
Prince, gent comme esmerillon,
Sachez qu'il fist, au departir:
Ung traict but de vin morillon,
Quant de ce monde voult partir.
Enfin, après avoir terminé le _Grand Testament_, François Villon
rentra à Paris. On dut aussitôt copier et répandre son poème. Mais
Villon, ayant retrouvé le chapelain de Saint-Benoît, et sa chambre
au cloître, reprit son ancienne vie. Quoiqu'il eût «toutes ses
hontes bues», il ne s'était pas amendé. Ce petit homme sec, noir,
futé et prudent, ayant repris sa tonsure depuis que la justice
laïque l'avait fait entièrement raser, continuait à errer dans
la cité, et n'oubliait pas ses vieilles haines. La rancune est
son moindre défaut. M. Longnon a eu le bonheur de le retrouver en
novembre 1463.
François Villon vint visiter un soir, vers six heures, Robin
Dogis, à un hôtel où pendait l'enseigne du Chariot, dans la rue
des Parcheminiers. Il demanda à Robin Dogis de lui donner à
souper. Avec eux mangèrent Rogier Pichart et Hutin du Moustier,
qui fut plus tard sergent à verge au Châtelet. Pendant le souper,
ils convinrent tous qu'ils iraient passer la soirée dans la
chambre de maître François Villon. Vers sept ou huit heures
donc, ils quittèrent l'hôtel du Chariot, et s'en allèrent à
Saint-Benoît, par la rue Saint-Jacques. On ne sait si François
Villon conseilla à ses compagnons une mauvaise plaisanterie,
mais il y a tout lieu de le croire. Car ils s'arrêtèrent devant
la fenêtre de l'écritoire de maître François Ferrebourg (qui
est le même que le François Ferrebouc, licencié en droit canon,
examinateur dans l'affaire du collège de Navarre). Là, Rogier
Pichart se mit à railler les clercs de François Ferrebourg,
les insulta et cracha dans leur écritoire par la fenêtre. Les
clercs sortirent, la chandelle allumée au poing, criant: «Quels
paillards sont-ce là?» Et Rogier Pichart leur demanda s'ils
voulaient acheter des flûtes, entendant qu'il leur donnerait des
coups de bâton. Il y eut une bagarre. Les clercs saisirent Hutin
du Moustier et l'entraînèrent dans l'hôtel de Ferrebourg, tandis
qu'il hurlait: «Au meurtre! on me tue! je suis mort!» Les cris
firent sortir François Ferrebourg, qui heurta Robin Dogis, et
en reçut un coup de dague. Puis Robin laissa Ferrebourg à terre
et remonta la rue Saint-Jacques. Il retrouva Rogier Pichart
devant l'église Saint-Benoît. François Villon était rentré, et
Rogier s'était enfui, la rixe devenant sérieuse. Robin Dogis dit
à Rogier Pichart «qu'il estoit ung très mauvais paillart» et
rentra se coucher à l'hôtel du Chariot. Plus tard, Dogis, étant
sujet savoyard, obtint rémission pour l'entrée à Paris du duc de
Savoie. On voit bien que, dans cette affaire, Rogier Pichart fut
l'agresseur, et que François Villon disparut aussitôt qu'on se
battit. Dogis appela Pichart «paillard» pour l'avoir laissé seul
aux prises avec les clercs après avoir été la cause du tumulte.
Mais le véritable instigateur de l'injure dut être François
Villon. Il avait de la rancune contre François Ferrebourg, comme
il en avait contre François de La Vacquerie. Tous deux avaient
ordonné contre lui des poursuites pour le vol du collège de
Navarre. C'étaient des griefs que Villon n'oubliait pas. Ainsi il
ne reçut pas ses compagnons dans sa chambre de Saint-Benoît, après
la rixe. Il craignait probablement d'être encore une fois accusé.