C'est vers 1453 qu'arriva dans la ville de Dijon cette compagnie

de gens inconnus, oisifs et vagabonds. Ils firent bientôt

connaissance avec un carrier du duc de Bourgogne, Regnault

Daubourg, qui les conduisait dans la campagne. «Il étoit, dit un

témoin, le père conduiseur des coquillards ès foires et marchés de

Bourgogne», comme Villon avait été à Paris «la mère nourricière de

ceux qui n'avoient point d'argent». A Dijon, ils passaient leur

temps dans le bordel tenu par un sergent de la mairie, Jaquot

de la Mer. On ne savait de quoi ils vivaient. Ils allaient et

venaient dans la boutique d'un barbier, Perrenet le Fournier, où

ils jouaient aux dés, aux tables et aux marelles, après s'être

fait peigner et couper la barbe. Ils s'étaient liés aussi avec des

filles communes de Dijon, et certains en avaient amené avec eux

de Paris. Quand ils n'avaient plus d'argent, ils disparaissaient

pendant quinze jours, un mois ou six semaines. Revenant à Dijon,

ils étaient les uns à cheval, les autres à pied, «bien vestuz

et habilliez, bien garnis d'or et d'argent et recommencent à

mener avec aulcuns aultres qui les ont attenduz ou aultres qui

sont venuz de nouvel leurs jeux et dissolucions accoustumez».

Souvent ils se disputaient, ivres, dans la boutique du barbier.

Ils criaient: _Estoffe! ou je faugeray!_ et se donnaient des noms

extraordinaires qu'ils prononçaient à la manière des injures,

tels que _beffleurs_, _vendengeurs_, _planteurs_, _bazisseurs_,

_desbochilleurs_, _dessarqueurs_, _baladeurs_, _blancs coulons_,

_esteveurs_. Puis, furieux, ils se battaient à coups de dague.

Quelques-uns marchandaient chez les orfèvres des gobelets

d'argent, et on ne savait pour quel usage. D'autres négociaient

la vente de chevaux, sans oser sortir de l'hôtel de Jaquot de

la Mer. Le prix qu'ils en demandaient était si bas que les

acheteurs devinaient des chevaux volés. D'autres se promenaient

au bras de Jaquot de la Mer, jour et nuit, riant, chantant, et ne

faisant rien. Un cordelier apostat, nommé Johannes, achetait les

provisions pour ses compagnons à l'hôtel de Jaquot; et quand il

donnait un écu au boucher, il escroquait subtilement le change, et

reprenait trop de monnaie. Certains mettaient en gage de belles

robes et de riches manteaux, des anneaux à pierre et des chaînes

d'or. On s'apercevait bientôt que les chaînes étaient de cuivre

doré, aussi bien que les anneaux, et les pierreries fausses.

Enfin, sous prétexte de faire faire une targette à verrouiller,

ils avaient porté un patron en bois chez un maréchal, qui reconnut

aussitôt le modèle d'un crochet à ouvrir les serrures.

Cependant, la ville de Dijon ne paraissait plus sûre la nuit. Le

maire fit faire des rondes, et lui-même en commanda. Une nuit

Jaquot courut prévenir ses compagnons que le maire allait arriver.

Ils étaient douze environ qui jouaient dans son hôtel. Les

chandelles furent soufflées; ils sortirent doucement, gagnèrent

le quarroy de la rue des Petits-Champs et la boutique de Perrenet

le Fournier, où ils se couchèrent, immobiles, dans l'obscurité,

l'un çà, l'autre là, jusqu'à ce que le maire fût passé. Pourtant,

le maire avait été informé, ainsi que Jehan Rabustel, procureur

syndic de la vicomté mairie de Dijon, et on avait fait des

dénonciations précises. Le 1er octobre 1455, Jehan Rabustel

interrogea Regnault Daubourg, déjà détenu dans les prisons de

Dijon. Les réponses lui parurent si graves que deux jours après

il commença une information régulière contre les compagnons de

la Coquille. Il fit venir d'abord Perrenet le Fournier, qui

semblait connaître les noms de tous les malfaiteurs, leurs

habitudes et leurs projets. Ce barbier, qui avait reçu et caché

les coquillards pendant deux ans, faisait probablement partie

de la bande. Il laissait jouer chez lui à des jeux de fraude et

vendait aux compagnons des «dés d'advantaige et de forte cire»,

c'est-à-dire des dés pipés. Il recélait et recevait en gage des

vêtements et des faux bijoux. Enfin, il savait les noms de la

plupart des associés et il parlait leur jargon avec une science

rare. Perrenet le Fournier s'excusa d'abord sur ce qu'ayant appris

dans sa jeunesse quelques mots de «jargon ancien», et joué aux

dés, aux cartes et aux marelles, la vie des coquillards l'avait

intéressé. Puis il révéla les noms des principaux compagnons et

l'organisation de la bande; enfin, il dicta un vocabulaire de leur

langage. Il tenait tous les détails, disait-il, d'un coquillard du

nom de Jehanin Cornet, d'Arras.

Ainsi que l'association criminelle qui porte aujourd'hui en Italie

le nom de _Camorra_, la société de la Coquille était disposée

comme une corporation, et elle avait ses apprentis, ses maîtres

et son chef. Le nombre des affiliés, suivant Perrenet, était de

mille, et, d'après des documents de 1459, de cinq cents seulement.

Ils avaient un roi qui se nommait le Roi de la Coquille. Ceux qui

entraient dans la bande comme apprentis s'appelaient _gascâtres_.

Une fois instruits, ils devenaient _maîtres_; et quand ils étaient

«bien subtils en toutes les sciences, ou aucune d'icelles», on

les nommait _longs_. Car les coquillards avaient différentes

professions. Les _vendengeurs_ coupaient les bourses; les

_beffleurs_ escroquaient aux dés (_gourds_), aux cartes (_la

taquinade_), aux marelles (_Saint-Marry_ ou _Saint-Joyeux_),

au jeu de la courroie (_queue de chien_). Les _envoyeurs_ et

les _bazisseurs_ assassinaient. Les _desrocheurs_ dépouillaient

entièrement l'homme qu'ils volaient, et les _desbochilleurs_ ne

laissaient rien aux niais qui se laissaient entraîner à jouer avec

eux. Quand il s'agissait de vendre de faux bijoux ou des lingots

fraudés, chacun avait son rôle particulier. Le _dessarqueur_

allait examiner l'endroit et causer avec la dupe pour préparer

l'affaire. Le _baladeur_ venait parler à l'homme d'église ou

au paysan qu'on voulait tromper, et engager la négociation. Le

_confermeur de la balade_ était chargé d'affirmer l'honnêteté

de la vente et l'intégrité de la marchandise. Enfin, c'était

le _planteur_ qui apportait les fausses chaînes, les pierres

contrefaites ou les lingots. On appelait les bijoux falsifiés

des _plants_. Les _blancs coulons_ ou pigeons blancs allaient

coucher dans les hôtelleries avec les marchands de passage. Ils

les volaient, se volaient eux-mêmes et jetaient le butin par la

fenêtre aux _fourbes_ qui l'attendaient. Puis ils se lamentaient

et se plaignaient avec le marchand dérobé.

Pour le jargon des coquillards, il est de tous points semblable à

celui des ballades de François Villon. Ils appelaient la justice

_marine_ ou _roue_. Tromper la justice, c'était _blanchir la

marine_. L'homme qu'on décevait était _blanc_, _sire_, _dupe_ ou

_cornier_. Ils nommaient les sergents _gaffres_ et les prêtres

_ras_; le crochet à ouvrir les coffres était le _roi David_. Une

bourse, c'était une _feullouze_, et de l'argent de l'_aubert_ ou

du _caire_; le pain, _arton_, et le feu Saint-Antoine _rufle_.

Ils avaient donné au jour le nom de _torture_; et inversement la

torture, c'était le _jour_. L'un des témoins dit qu'on ne pourra

rien obtenir des accusés «senon à grand'force du jour». _Estoffe_

était la part du butin. Quand ils se criaient: _Estoffe! ou je

faugeray!_ cela signifiait: «Ma part, ou je dénoncerai!» Une robe

se nommait _jarte_; un cheval _galier_; l'_ance_ était l'oreille,

les _quilles_ les jambes, et la _serre_ la main. S'ils étaient

poursuivis par le guet, en faisant un crochet pour s'échapper,

ils disaient qu'ils _baillaient la cantonade_. Un homme résolu à

battre ceux qui voudraient l'arrêter était _ferme à la louche_[3]

(ferme à la main). Celui qui refusait de confesser ses crimes

quand on le mettait à la question était _ferme en la mauhe_[4]

(ferme en la bouche).

[Note 3: Dans le petit livre de jargon de Pechon de Ruby

(1596), _louche_ (cuiller) signifie main.]

[Note 4: _Mauhe_ (mohe, mowe, moe, moue), bouche, dans la

langue vulgaire du XVe siècle.]

Parmi les noms que dicta Perrenet le Fournier, on reconnaît des

Picards, des Gascons, des Provençaux, des Normands, des Savoyards,

des Bretons, des Espagnols et des Écossais, sans compter les

Bourguignons, qui sont en nombre supérieur. Ainsi on peut voir

que la société de la Coquille fut formée des débris de bandes

d'écorcheurs revenus de la bataille de Saint-Jacques et qui

vivaient sur le pays depuis 1445.

La bande avait ses recéleurs et ses fabricants de faux bijoux et

de faux lingots à Paris, bien qu'elle comptât plusieurs ouvriers

orfèvres comme Denisot Leclerc et Christophe Turgis. L'un d'eux

était Jaquet Legrant, âgé de cinquante-six ans, emprisonné cinq

fois depuis 1448 pour dorer des anneaux de cuivre. Ce Jaquet

Legrant avait deux filles de seize ou dix-sept ans, ce qui rendit

la justice indulgente. On trouva dans sa boutique un anneau de

cuivre doré avec une pierre vermeille, un grand nombre de «signets

et verges» en cuivre doré, et une chaîne de laiton qu'il se

préparait à dorer en même temps qu'un écu d'argent. Regnier de

Montigny connaissait fort la boutique de Jaquet Legrant, où il

devait aller souvent pour ses compagnons de la Coquille. Une nuit,

avec Nicolas de Launay, il vola dans l'église de Saint-Jean en

Grève un calice d'argent. Ils le mirent en pièces et apportèrent

le tout à Jaquet Legrant. Il y avait là 2 marcs 6 «esterlins»

d'argent que Jaquet leur prit à raison de 8 francs le marc.

D'ailleurs l'orfèvre avoua qu'il avait déjà acheté à Regnier de

Montigny 4 onces d'argent cassé, fondu, et qui provenait d'une

burette. On peut supposer que les coquillards apportèrent souvent

à Jaquet Legrant de l'argenterie fondue, en échange de laquelle

il leur donnait les faux anneaux à pierres contrefaites, et les

chaînes de cuivre doré, que les «planteurs» allaient vendre par

les villes et les campagnes.

Une compagnie comme celle des coquillards ne pouvait se développer

et se suffire que sur les grands chemins. Aussi passaient-ils de

province en province; ils volaient des chevaux à Salins et les

ramenaient à Dijon; Regnault Daubourg allait de Genève à Besançon

avec des tissus volés et trois livres de safran, passait à Mâcon

où il rencontrait un autre coquillard, Philippot de Marigny,

auquel il donnait rendez-vous à Dijon. Puis avec Dimanche le

Loup, dit Bar-sur-Aube, le cordelier Johannes et Jehanin Cornet,

d'Arras, ils préparaient un voyage en Lorraine pour «aller à

l'estève», «faire un coup de roi», et on les arrêtait à Toul.

Là, Regnault Daubourg se réclama de sa qualité de «pierrier»

du duc de Bourgogne; Johannes et Bar-sur-Aube s'échappèrent;

et Jehanin Cornet contrefit l'homme de guerre. Pour des bandes

ainsi organisées la grand'route était la liberté, puisqu'il n'y

avait ni surveillance, ni gendarmerie. Le danger n'était que dans

les villes où la police avait quelques rigueurs. La bande de la

Coquille comptait à peu près toutes les professions de malfaiteurs

qui se sont perpétuées jusqu'à notre société; mais elles ont sans

exception cette nuance particulière qu'elles s'exerçaient sur les

routes et non dans les cités. Les coquillards quittaient Dijon

pour se fournir d'argent: ils y revenaient pressurer les fillettes

du bordel, mener joyeuse vie, jouer aux marelles et aux dés. Voilà

pourquoi leur établissement à demeure dans la ville de Dijon

causa la perte de leur association. Dénoncés par un informateur,

Regnault Daubourg arrêté, Perrenet le Fournier ayant livré tous

les secrets, les coquillards furent très rapidement traqués. Avant

le 7 novembre 1455, le maire fit prendre Bar-sur-Aube, l'un des

chefs de la bande, qui était couché avec Philippot de Marigny à

l'hôtel du Veau, dans la rue Saint-Nicolas. Comme les sergents

saisissaient Philippot, il fouilla dans son sein et en tira des

objets qu'il cacha dans la paille au chevet du lit. C'étaient des

crochets de l'espèce que les coquillards appelaient «roi David

et roi Davyot». Malgré la torture Bar-sur-Aube ne voulut rien

avouer. Finalement, on le confronta avec Perrenet le Fournier,

et il reconnut presque toutes les charges qu'on avait assemblées

contre lui. Le 18 décembre 1455[5], trois coquillards furent

bouillis vivants dans une chaudière sur la place de Morimont, à

Dijon, comme faux-monnayeurs, et six autres traînés et pendus

aux fourches de la ville. Parmi ces derniers était Jaquot de la

Mer. Le procureur, Jehan Rabustel, ne se contenta pas de cette

exécution. Il nota de sa main les noms de plus de soixante-dix

affiliés de la Coquille et les signala aux justices des villes de

France. Ainsi Christophe Turgis fut emprisonné à Sens et interrogé

par commission rogatoire de Dijon. Plus tard, à mesure que Jehan

Rabustel reçut la nouvelle de l'exécution des criminels qu'il

avait dénoncés, il inscrivit en face de leurs noms leur mort et

le genre de supplice: _bouilli, pendu, jeté en un puits_, etc.,

suivant la coutume du royaume ou des provinces. Il y en eut de

suppliciés à Lyon, à Grenoble, à Amiens, à Avignon. Près du nom de

Regnier de Montigny figure la mention: _mort et pendu_. Pourtant

la procédure de 1455 ne paraît pas avoir détruit la société de

la Coquille. Certains malfaiteurs, Tassin et Andet de Durax, ne

furent pris et exécutés à Dijon même que dans les années 1456 et

1457. En juillet 1458, Jehan Rabustel demanda au maire de Dijon

un édit sévère contre plusieurs «compaignons incognuz qui sont

oyseulx, lesquels ne font que aler et venir parmi cestedite ville

par nuyt et par jour; et ne savent les aucuns que de jouer les

ungs aux dez, les autres à la paume et à plusieurs aultres jeux

et les aultres que de ruffianaige». Ces vagabonds se retiraient

aussi dans l'ancien bordel de Jaquot de la Mer. Ils avaient les

mêmes mœurs que les coquillards, et sans doute cette nouvelle

compagnie de 1458 n'était qu'une autre partie de la bande. En

effet, un document[6] conservé aux archives de Dijon montre que

les coquillards circulaient encore librement dans la ville et les

environs en juillet 1459. On disait que les clercs chantant au

chœur de la Sainte-Chapelle du duc de Bourgogne étaient affiliés

à la Coquille. Ils menaient une vie dissolue et se mêlaient aux

compagnons inconnus qui troublaient Dijon la nuit. Le 25 juillet

1459, une douzaine de ces clercs de la Sainte-Chapelle, étant en

gaîté, sortirent à dix heures du soir, affublés de draps blancs,

de «couvre-chiefz et autres desguisemens», prirent dans une

taverne un gros fagot de branches sèches qu'ils traînèrent par

la ville en criant et chantant. Près de la porte Saint-Pierre,

ils virent l'huis de l'hôtel d'un boulanger encore ouvert. Il y

avait une chandelle allumée dans l'ouvroir, et le valet tirait

de l'eau à un puits dans la rue. Les clercs crièrent au valet

d'aller se coucher et lui jetèrent une grosse pierre qui frappa

contre l'ouvroir et fit un tel bruit que le boulanger se leva et

sortit de son hôtel. Les clercs lui souhaitèrent «le maul soir».

Sur quoi le boulanger alla quérir un huissier d'armes du duc de

Bourgogne, échevin de Dijon, Ogier Nauldin, qui mit sa robe et

vint faire remontrance aux clercs de la chapelle. Ceux-ci lui

répondirent que s'il «ne se aloit couchier, ils lui bouteroient

le doigt en l'œil». Ogier Nauldin, jugeant que les clercs étaient

rebelles, rentra dans son hôtel et y prit un «bâton d'armes».

Puis il s'avança vers eux et demanda qui l'avait menacé. Ils lui

crièrent qu'on allait lui faire «le droit du jeu», lui ôter son

«bâton», et le lui faire manger par la pointe. Comme deux des

clercs l'attaquaient, l'huissier d'armes se débattit et essaya de

les saisir; mais il ne put en approcher et ils s'enfuirent dans

la nuit. Peu de jours après, Ogier Nauldin fut cité à comparaître

devant le doyen de Mâcon, accusé d'avoir violé les privilèges des

clercs de la Sainte-Chapelle. On a les éléments de sa défense dans

le mémoire qu'il fit établir; mais, sans doute, le chapitre de la

Sainte-Chapelle eut gain de cause. Toutefois, Ogier Nauldin prouva

que les clercs du chœur étaient affiliés aux coquillards, et que,

malgré l'exécution de 1455, la bande troublait encore la ville.

«_Item_ est vray que depuis environ quatre ans se sont mis sus

une grant compaignie de gens estrangiers qui se nomment en leur

jargon les Enfans de la Coquille, lesquels sont par ce royalme ou

nombre de cinq cens ou plus, qui vont de bonne ville à aultre et

commettent plusieurs larcins et sacrilèges, ainsi qu'il est assez

notoire. Pour obvier aux malices desquels et à fin d'empescher

leurs damnables entreprises, le Mayeur et ses eschevins ont

establi et mis sus de faire guet chacun soir de nuyt parmi les

quarrefours de la ville et par toute icelle assez tost après la

dite heure de huit heures sonnés et meismement tantost qu'il est

nuyt.» Ainsi la compagnie de la Coquille existait encore en 1459.

François Villon ne l'ignorait pas, car il entretint des relations

avec les deux bons coquillards Regnier de Montigny et Colin de

Cayeux jusqu'en 1460 au moins, et prit part avec eux à l'affaire

de Montpipeau, qui fit pendre Colin et emprisonner Villon à

Meung-sur-Loire. Ce n'est qu'après le mois de juillet 1461 qu'il

proposa ses amis en exemple aux enfants perdus. Peut-être qu'il

eut alors quelque regret d'avoir si longtemps vécu dans la

Coquille.

[Note 5: Date donnée par M. Joseph Garnier, archiviste de la

Côte-d'Or; mais il est impossible de retrouver les documents d'où

elle a été tirée.]

[Note 6: Cette pièce m'a été signalée par M. Bernard Prost, et

elle a été copiée par M. George Dottin, maître de conférences à la

Faculté des lettres de Dijon.]

Ces informations criminelles donnent une idée assez juste du genre

de vie que mena Villon depuis le mois de juin 1455 jusqu'au mois

de janvier 1456. Cependant ses protecteurs, à Paris, s'occupaient

de lui. Maître Guillaume de Villon et ses amis les procureurs

du Châtelet, Ambroise de Loré, peut-être le prévôt Robert

d'Estouteville, intercédèrent et payèrent à la chancellerie royale

pour avoir des lettres de rémission. Avec sa prudence habituelle,

François Villon fit présenter deux requêtes, sous deux noms

différents, à Paris et à Saint-Pourçain. La chancellerie délivra,

au mois de janvier 1456, deux lettres de rémission pour le meurtre

du prêtre Philippe Sermoise, aux noms de François des Loges, dit

de Villon, et de François de Montcorbier. La seconde relevait

Villon de la peine de bannissement prononcée contre lui par le

Parlement et le poète put regagner Paris. Il ne semble pas qu'il

ait changé de conduite pendant cette année. Le vagabondage et la

vie des coquillards avaient laissé en lui une forte impression. On

peut penser qu'il fréquenta beaucoup avec ses mauvais amis le Trou

Perrette, qui était une maison de jeu de paume ou un tripot, dans

la rue aux Fèves, en face de la Pomme de Pin. Il avait besoin de

beaucoup d'argent. Les gains faciles de la Coquille lui avaient

donné l'habitude de la dépense, et il s'était épris de Catherine

de Vaucelles, qui était insatiable. Il semble bien que cette

Catherine est la même que Rose, à qui Villon lègue une bourse de

soie pleine d'écus, «combien qu'elle ait assez monnoye». Mais il

est difficile de rien affirmer à cet égard. Il eut avec elle une

triste aventure, où il fut battu «comme la toile au ruisseau», et

on le railla publiquement, puisqu'on l'appelait partout «l'amant

remis et renyé». Cependant, à Noël 1456, lorsqu'il se plaint de

sa maîtresse, dont il a pris «en sa faveur les doux regards et

beaux semblants», mais qui lui a été «félonne et dure», il est

peu probable qu'il dise la vérité. Il invoque avec douleur celle

qui veut sa mort; il déclare qu'il va la fuir, n'ayant plus la

force de supporter ses feintes, et qu'il part pour Angers afin

de se séparer d'elle. Son voyage à Angers avait, comme on va le

voir, d'autres raisons; si bien qu'on est tenté d'admettre que la

cruelle amoureuse n'exista guère qu'à la façon de la Dame d'amour

dont se plaignaient si assidûment les poètes de ce temps. Villon

dessina cette figure avec des traits plus réalistes, comme il

convenait à son talent; mais il tint sans doute à employer un

procédé poétique dont s'étaient servis tous ses prédécesseurs,

dans cette satire du _Petit Testament_ où il essayait de railler

la manière d'Alain Chartier.

Au mois de décembre 1456, Villon errait à travers la cité avec

Colin de Cayeux. Ils passaient de la taverne de la Chaire au

Petit-Pont, à l'hôtellerie de la Mule, en face de l'église des

Mathurins. Ils soupaient au Trou de la Pomme de Pin, «le dos aux

rais, au feu la plante» car la Noël est «morte saison, où les

loups se vivent de vent», où les gens se tiennent cois, enfermés

et tisonnent l'âtre. On voyait avec eux maître Guy Tabarie, clerc,

qui avait copié le roman du _Pet-au-Diable_, Petit Jehan, un bon

crocheteur, aussi «maître de l'épée», Petit Thibaud, qui savait

forger des «rois David», et un religieux picard, dom Nicolas. Une

après-midi, Guy Tabarie rencontra Villon avec Colin, et Villon

lui dit d'acheter des provisions pour dîner, à la taverne de la

Mule. Là ils se retrouvèrent tous les six et dînèrent jusque vers

neuf heures du soir. Après le dîner, François Villon, Colin de

Cayeux et dom Nicolas adjurèrent Guy Tabarie de ne rien dire de ce

qu'il allait voir ou entendre, ce qu'il promit. Puis ils passèrent

tous dans la maison de maître Robert de Saint-Simon, en escaladant

un petit mur bas, où ils se dépouillèrent de leurs _gippons_,

c'est-à-dire de leurs tuniques à manches. Guy Tabarie resta pour

garder les vêtements et faire le guet. Les autres emportèrent

un râtelier de la maison de maître Robert, à l'aide duquel ils

franchirent le grand mur de la cour du collège de Navarre.

Il était dix heures quand ils disparurent sur la crête de la

muraille. Guy Tabarie les attendit jusqu'à minuit. Ils revinrent,

portant un sac de grosse toile et lui dirent qu'ils avaient

«gagné» 100 écus d'or, dont ils lui donnèrent 10 aussitôt afin

d'être sûrs de son silence. Après quoi ils le mirent à l'écart et

firent le partage entre eux; d'où Tabarie se douta qu'il y avait

plus de 100 écus. Enfin, ils le rappelèrent et lui dirent qu'il y

avait encore «2 écus de bon» dont ils pourraient bien tous dîner

le lendemain,--car Guy Tabarie, qui copiait les manuscrits, était

aussi l'intendant de bouche de la petite bande. Le jour suivant,

ils avouèrent à Tabarie que chacun d'eux avait eu pour sa part

100 écus d'or. Pour François Villon, il annonça presque aussitôt

à ses complices qu'il partait pour Angers. Il y avait, disait-il,

un oncle religieux dans une abbaye. Là il voulait se renseigner

sur «l'estat» d'un autre vieux moine qui devait avoir 500 ou 600

écus. Après avoir étudié l'affaire, il reviendrait en parler à

ses compagnons, et ils iraient tous à Angers pour «desbourser»

le moine. Ce mot «desbourser», dont se servait Villon, est l'un

de ceux qui figurent dans ses ballades en jargon. De sorte que la

petite bande parisienne «devoit quelque jour apprester toute son

artillerie pour destrousser quelque homme et ils n'attendoient

autre chose qu'ils peussent trouver quelque bon _plant_ pour

frapper dessus».

Il paraît bien que le départ de Villon pour Angers n'était pas

une fuite pour l'amour de Rose ou de Catherine de Vaucelles. Ce

sont là de belles raisons littéraires qu'il donna dans le _Petit

Testament_. Il ne dit pas plus vrai, quand il parle de ses vieux

habits, ses pauvres châssis tissus d'araignées, son encre gelée,

faute de feu, par la bise de décembre, ou quand il cherche à nous

attendrir:

Fait au temps de la dicte date

Par le bien renommé Villon,

Qui ne mengue figue ni date.

Sec et noir comme escouvillon,

Il n'a tente ne pavillon

Qu'il n'ait laissé à ses amis

Et n'a mais qu'un peu de billon

Qui sera tantost à fin mis.

Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 1 of 2, Spicilège · 第 2 / 12 段