de gens inconnus, oisifs et vagabonds. Ils firent bientôt
connaissance avec un carrier du duc de Bourgogne, Regnault
Daubourg, qui les conduisait dans la campagne. «Il étoit, dit un
témoin, le père conduiseur des coquillards ès foires et marchés de
Bourgogne», comme Villon avait été à Paris «la mère nourricière de
ceux qui n'avoient point d'argent». A Dijon, ils passaient leur
temps dans le bordel tenu par un sergent de la mairie, Jaquot
de la Mer. On ne savait de quoi ils vivaient. Ils allaient et
venaient dans la boutique d'un barbier, Perrenet le Fournier, où
ils jouaient aux dés, aux tables et aux marelles, après s'être
fait peigner et couper la barbe. Ils s'étaient liés aussi avec des
filles communes de Dijon, et certains en avaient amené avec eux
de Paris. Quand ils n'avaient plus d'argent, ils disparaissaient
pendant quinze jours, un mois ou six semaines. Revenant à Dijon,
ils étaient les uns à cheval, les autres à pied, «bien vestuz
et habilliez, bien garnis d'or et d'argent et recommencent à
mener avec aulcuns aultres qui les ont attenduz ou aultres qui
sont venuz de nouvel leurs jeux et dissolucions accoustumez».
Souvent ils se disputaient, ivres, dans la boutique du barbier.
Ils criaient: _Estoffe! ou je faugeray!_ et se donnaient des noms
extraordinaires qu'ils prononçaient à la manière des injures,
tels que _beffleurs_, _vendengeurs_, _planteurs_, _bazisseurs_,
_desbochilleurs_, _dessarqueurs_, _baladeurs_, _blancs coulons_,
_esteveurs_. Puis, furieux, ils se battaient à coups de dague.
Quelques-uns marchandaient chez les orfèvres des gobelets
d'argent, et on ne savait pour quel usage. D'autres négociaient
la vente de chevaux, sans oser sortir de l'hôtel de Jaquot de
la Mer. Le prix qu'ils en demandaient était si bas que les
acheteurs devinaient des chevaux volés. D'autres se promenaient
au bras de Jaquot de la Mer, jour et nuit, riant, chantant, et ne
faisant rien. Un cordelier apostat, nommé Johannes, achetait les
provisions pour ses compagnons à l'hôtel de Jaquot; et quand il
donnait un écu au boucher, il escroquait subtilement le change, et
reprenait trop de monnaie. Certains mettaient en gage de belles
robes et de riches manteaux, des anneaux à pierre et des chaînes
d'or. On s'apercevait bientôt que les chaînes étaient de cuivre
doré, aussi bien que les anneaux, et les pierreries fausses.
Enfin, sous prétexte de faire faire une targette à verrouiller,
ils avaient porté un patron en bois chez un maréchal, qui reconnut
aussitôt le modèle d'un crochet à ouvrir les serrures.
Cependant, la ville de Dijon ne paraissait plus sûre la nuit. Le
maire fit faire des rondes, et lui-même en commanda. Une nuit
Jaquot courut prévenir ses compagnons que le maire allait arriver.
Ils étaient douze environ qui jouaient dans son hôtel. Les
chandelles furent soufflées; ils sortirent doucement, gagnèrent
le quarroy de la rue des Petits-Champs et la boutique de Perrenet
le Fournier, où ils se couchèrent, immobiles, dans l'obscurité,
l'un çà, l'autre là, jusqu'à ce que le maire fût passé. Pourtant,
le maire avait été informé, ainsi que Jehan Rabustel, procureur
syndic de la vicomté mairie de Dijon, et on avait fait des
dénonciations précises. Le 1er octobre 1455, Jehan Rabustel
interrogea Regnault Daubourg, déjà détenu dans les prisons de
Dijon. Les réponses lui parurent si graves que deux jours après
il commença une information régulière contre les compagnons de
la Coquille. Il fit venir d'abord Perrenet le Fournier, qui
semblait connaître les noms de tous les malfaiteurs, leurs
habitudes et leurs projets. Ce barbier, qui avait reçu et caché
les coquillards pendant deux ans, faisait probablement partie
de la bande. Il laissait jouer chez lui à des jeux de fraude et
vendait aux compagnons des «dés d'advantaige et de forte cire»,
c'est-à-dire des dés pipés. Il recélait et recevait en gage des
vêtements et des faux bijoux. Enfin, il savait les noms de la
plupart des associés et il parlait leur jargon avec une science
rare. Perrenet le Fournier s'excusa d'abord sur ce qu'ayant appris
dans sa jeunesse quelques mots de «jargon ancien», et joué aux
dés, aux cartes et aux marelles, la vie des coquillards l'avait
intéressé. Puis il révéla les noms des principaux compagnons et
l'organisation de la bande; enfin, il dicta un vocabulaire de leur
langage. Il tenait tous les détails, disait-il, d'un coquillard du
nom de Jehanin Cornet, d'Arras.
Ainsi que l'association criminelle qui porte aujourd'hui en Italie
le nom de _Camorra_, la société de la Coquille était disposée
comme une corporation, et elle avait ses apprentis, ses maîtres
et son chef. Le nombre des affiliés, suivant Perrenet, était de
mille, et, d'après des documents de 1459, de cinq cents seulement.
Ils avaient un roi qui se nommait le Roi de la Coquille. Ceux qui
entraient dans la bande comme apprentis s'appelaient _gascâtres_.
Une fois instruits, ils devenaient _maîtres_; et quand ils étaient
«bien subtils en toutes les sciences, ou aucune d'icelles», on
les nommait _longs_. Car les coquillards avaient différentes
professions. Les _vendengeurs_ coupaient les bourses; les
_beffleurs_ escroquaient aux dés (_gourds_), aux cartes (_la
taquinade_), aux marelles (_Saint-Marry_ ou _Saint-Joyeux_),
au jeu de la courroie (_queue de chien_). Les _envoyeurs_ et
les _bazisseurs_ assassinaient. Les _desrocheurs_ dépouillaient
entièrement l'homme qu'ils volaient, et les _desbochilleurs_ ne
laissaient rien aux niais qui se laissaient entraîner à jouer avec
eux. Quand il s'agissait de vendre de faux bijoux ou des lingots
fraudés, chacun avait son rôle particulier. Le _dessarqueur_
allait examiner l'endroit et causer avec la dupe pour préparer
l'affaire. Le _baladeur_ venait parler à l'homme d'église ou
au paysan qu'on voulait tromper, et engager la négociation. Le
_confermeur de la balade_ était chargé d'affirmer l'honnêteté
de la vente et l'intégrité de la marchandise. Enfin, c'était
le _planteur_ qui apportait les fausses chaînes, les pierres
contrefaites ou les lingots. On appelait les bijoux falsifiés
des _plants_. Les _blancs coulons_ ou pigeons blancs allaient
coucher dans les hôtelleries avec les marchands de passage. Ils
les volaient, se volaient eux-mêmes et jetaient le butin par la
fenêtre aux _fourbes_ qui l'attendaient. Puis ils se lamentaient
et se plaignaient avec le marchand dérobé.
Pour le jargon des coquillards, il est de tous points semblable à
celui des ballades de François Villon. Ils appelaient la justice
_marine_ ou _roue_. Tromper la justice, c'était _blanchir la
marine_. L'homme qu'on décevait était _blanc_, _sire_, _dupe_ ou
_cornier_. Ils nommaient les sergents _gaffres_ et les prêtres
_ras_; le crochet à ouvrir les coffres était le _roi David_. Une
bourse, c'était une _feullouze_, et de l'argent de l'_aubert_ ou
du _caire_; le pain, _arton_, et le feu Saint-Antoine _rufle_.
Ils avaient donné au jour le nom de _torture_; et inversement la
torture, c'était le _jour_. L'un des témoins dit qu'on ne pourra
rien obtenir des accusés «senon à grand'force du jour». _Estoffe_
était la part du butin. Quand ils se criaient: _Estoffe! ou je
faugeray!_ cela signifiait: «Ma part, ou je dénoncerai!» Une robe
se nommait _jarte_; un cheval _galier_; l'_ance_ était l'oreille,
les _quilles_ les jambes, et la _serre_ la main. S'ils étaient
poursuivis par le guet, en faisant un crochet pour s'échapper,
ils disaient qu'ils _baillaient la cantonade_. Un homme résolu à
battre ceux qui voudraient l'arrêter était _ferme à la louche_[3]
(ferme à la main). Celui qui refusait de confesser ses crimes
quand on le mettait à la question était _ferme en la mauhe_[4]
(ferme en la bouche).
[Note 3: Dans le petit livre de jargon de Pechon de Ruby
(1596), _louche_ (cuiller) signifie main.]
[Note 4: _Mauhe_ (mohe, mowe, moe, moue), bouche, dans la
langue vulgaire du XVe siècle.]
Parmi les noms que dicta Perrenet le Fournier, on reconnaît des
Picards, des Gascons, des Provençaux, des Normands, des Savoyards,
des Bretons, des Espagnols et des Écossais, sans compter les
Bourguignons, qui sont en nombre supérieur. Ainsi on peut voir
que la société de la Coquille fut formée des débris de bandes
d'écorcheurs revenus de la bataille de Saint-Jacques et qui
vivaient sur le pays depuis 1445.
La bande avait ses recéleurs et ses fabricants de faux bijoux et
de faux lingots à Paris, bien qu'elle comptât plusieurs ouvriers
orfèvres comme Denisot Leclerc et Christophe Turgis. L'un d'eux
était Jaquet Legrant, âgé de cinquante-six ans, emprisonné cinq
fois depuis 1448 pour dorer des anneaux de cuivre. Ce Jaquet
Legrant avait deux filles de seize ou dix-sept ans, ce qui rendit
la justice indulgente. On trouva dans sa boutique un anneau de
cuivre doré avec une pierre vermeille, un grand nombre de «signets
et verges» en cuivre doré, et une chaîne de laiton qu'il se
préparait à dorer en même temps qu'un écu d'argent. Regnier de
Montigny connaissait fort la boutique de Jaquet Legrant, où il
devait aller souvent pour ses compagnons de la Coquille. Une nuit,
avec Nicolas de Launay, il vola dans l'église de Saint-Jean en
Grève un calice d'argent. Ils le mirent en pièces et apportèrent
le tout à Jaquet Legrant. Il y avait là 2 marcs 6 «esterlins»
d'argent que Jaquet leur prit à raison de 8 francs le marc.
D'ailleurs l'orfèvre avoua qu'il avait déjà acheté à Regnier de
Montigny 4 onces d'argent cassé, fondu, et qui provenait d'une
burette. On peut supposer que les coquillards apportèrent souvent
à Jaquet Legrant de l'argenterie fondue, en échange de laquelle
il leur donnait les faux anneaux à pierres contrefaites, et les
chaînes de cuivre doré, que les «planteurs» allaient vendre par
les villes et les campagnes.
Une compagnie comme celle des coquillards ne pouvait se développer
et se suffire que sur les grands chemins. Aussi passaient-ils de
province en province; ils volaient des chevaux à Salins et les
ramenaient à Dijon; Regnault Daubourg allait de Genève à Besançon
avec des tissus volés et trois livres de safran, passait à Mâcon
où il rencontrait un autre coquillard, Philippot de Marigny,
auquel il donnait rendez-vous à Dijon. Puis avec Dimanche le
Loup, dit Bar-sur-Aube, le cordelier Johannes et Jehanin Cornet,
d'Arras, ils préparaient un voyage en Lorraine pour «aller à
l'estève», «faire un coup de roi», et on les arrêtait à Toul.
Là, Regnault Daubourg se réclama de sa qualité de «pierrier»
du duc de Bourgogne; Johannes et Bar-sur-Aube s'échappèrent;
et Jehanin Cornet contrefit l'homme de guerre. Pour des bandes
ainsi organisées la grand'route était la liberté, puisqu'il n'y
avait ni surveillance, ni gendarmerie. Le danger n'était que dans
les villes où la police avait quelques rigueurs. La bande de la
Coquille comptait à peu près toutes les professions de malfaiteurs
qui se sont perpétuées jusqu'à notre société; mais elles ont sans
exception cette nuance particulière qu'elles s'exerçaient sur les
routes et non dans les cités. Les coquillards quittaient Dijon
pour se fournir d'argent: ils y revenaient pressurer les fillettes
du bordel, mener joyeuse vie, jouer aux marelles et aux dés. Voilà
pourquoi leur établissement à demeure dans la ville de Dijon
causa la perte de leur association. Dénoncés par un informateur,
Regnault Daubourg arrêté, Perrenet le Fournier ayant livré tous
les secrets, les coquillards furent très rapidement traqués. Avant
le 7 novembre 1455, le maire fit prendre Bar-sur-Aube, l'un des
chefs de la bande, qui était couché avec Philippot de Marigny à
l'hôtel du Veau, dans la rue Saint-Nicolas. Comme les sergents
saisissaient Philippot, il fouilla dans son sein et en tira des
objets qu'il cacha dans la paille au chevet du lit. C'étaient des
crochets de l'espèce que les coquillards appelaient «roi David
et roi Davyot». Malgré la torture Bar-sur-Aube ne voulut rien
avouer. Finalement, on le confronta avec Perrenet le Fournier,
et il reconnut presque toutes les charges qu'on avait assemblées
contre lui. Le 18 décembre 1455[5], trois coquillards furent
bouillis vivants dans une chaudière sur la place de Morimont, à
Dijon, comme faux-monnayeurs, et six autres traînés et pendus
aux fourches de la ville. Parmi ces derniers était Jaquot de la
Mer. Le procureur, Jehan Rabustel, ne se contenta pas de cette
exécution. Il nota de sa main les noms de plus de soixante-dix
affiliés de la Coquille et les signala aux justices des villes de
France. Ainsi Christophe Turgis fut emprisonné à Sens et interrogé
par commission rogatoire de Dijon. Plus tard, à mesure que Jehan
Rabustel reçut la nouvelle de l'exécution des criminels qu'il
avait dénoncés, il inscrivit en face de leurs noms leur mort et
le genre de supplice: _bouilli, pendu, jeté en un puits_, etc.,
suivant la coutume du royaume ou des provinces. Il y en eut de
suppliciés à Lyon, à Grenoble, à Amiens, à Avignon. Près du nom de
Regnier de Montigny figure la mention: _mort et pendu_. Pourtant
la procédure de 1455 ne paraît pas avoir détruit la société de
la Coquille. Certains malfaiteurs, Tassin et Andet de Durax, ne
furent pris et exécutés à Dijon même que dans les années 1456 et
1457. En juillet 1458, Jehan Rabustel demanda au maire de Dijon
un édit sévère contre plusieurs «compaignons incognuz qui sont
oyseulx, lesquels ne font que aler et venir parmi cestedite ville
par nuyt et par jour; et ne savent les aucuns que de jouer les
ungs aux dez, les autres à la paume et à plusieurs aultres jeux
et les aultres que de ruffianaige». Ces vagabonds se retiraient
aussi dans l'ancien bordel de Jaquot de la Mer. Ils avaient les
mêmes mœurs que les coquillards, et sans doute cette nouvelle
compagnie de 1458 n'était qu'une autre partie de la bande. En
effet, un document[6] conservé aux archives de Dijon montre que
les coquillards circulaient encore librement dans la ville et les
environs en juillet 1459. On disait que les clercs chantant au
chœur de la Sainte-Chapelle du duc de Bourgogne étaient affiliés
à la Coquille. Ils menaient une vie dissolue et se mêlaient aux
compagnons inconnus qui troublaient Dijon la nuit. Le 25 juillet
1459, une douzaine de ces clercs de la Sainte-Chapelle, étant en
gaîté, sortirent à dix heures du soir, affublés de draps blancs,
de «couvre-chiefz et autres desguisemens», prirent dans une
taverne un gros fagot de branches sèches qu'ils traînèrent par
la ville en criant et chantant. Près de la porte Saint-Pierre,
ils virent l'huis de l'hôtel d'un boulanger encore ouvert. Il y
avait une chandelle allumée dans l'ouvroir, et le valet tirait
de l'eau à un puits dans la rue. Les clercs crièrent au valet
d'aller se coucher et lui jetèrent une grosse pierre qui frappa
contre l'ouvroir et fit un tel bruit que le boulanger se leva et
sortit de son hôtel. Les clercs lui souhaitèrent «le maul soir».
Sur quoi le boulanger alla quérir un huissier d'armes du duc de
Bourgogne, échevin de Dijon, Ogier Nauldin, qui mit sa robe et
vint faire remontrance aux clercs de la chapelle. Ceux-ci lui
répondirent que s'il «ne se aloit couchier, ils lui bouteroient
le doigt en l'œil». Ogier Nauldin, jugeant que les clercs étaient
rebelles, rentra dans son hôtel et y prit un «bâton d'armes».
Puis il s'avança vers eux et demanda qui l'avait menacé. Ils lui
crièrent qu'on allait lui faire «le droit du jeu», lui ôter son
«bâton», et le lui faire manger par la pointe. Comme deux des
clercs l'attaquaient, l'huissier d'armes se débattit et essaya de
les saisir; mais il ne put en approcher et ils s'enfuirent dans
la nuit. Peu de jours après, Ogier Nauldin fut cité à comparaître
devant le doyen de Mâcon, accusé d'avoir violé les privilèges des
clercs de la Sainte-Chapelle. On a les éléments de sa défense dans
le mémoire qu'il fit établir; mais, sans doute, le chapitre de la
Sainte-Chapelle eut gain de cause. Toutefois, Ogier Nauldin prouva
que les clercs du chœur étaient affiliés aux coquillards, et que,
malgré l'exécution de 1455, la bande troublait encore la ville.
«_Item_ est vray que depuis environ quatre ans se sont mis sus
une grant compaignie de gens estrangiers qui se nomment en leur
jargon les Enfans de la Coquille, lesquels sont par ce royalme ou
nombre de cinq cens ou plus, qui vont de bonne ville à aultre et
commettent plusieurs larcins et sacrilèges, ainsi qu'il est assez
notoire. Pour obvier aux malices desquels et à fin d'empescher
leurs damnables entreprises, le Mayeur et ses eschevins ont
establi et mis sus de faire guet chacun soir de nuyt parmi les
quarrefours de la ville et par toute icelle assez tost après la
dite heure de huit heures sonnés et meismement tantost qu'il est
nuyt.» Ainsi la compagnie de la Coquille existait encore en 1459.
François Villon ne l'ignorait pas, car il entretint des relations
avec les deux bons coquillards Regnier de Montigny et Colin de
Cayeux jusqu'en 1460 au moins, et prit part avec eux à l'affaire
de Montpipeau, qui fit pendre Colin et emprisonner Villon à
Meung-sur-Loire. Ce n'est qu'après le mois de juillet 1461 qu'il
proposa ses amis en exemple aux enfants perdus. Peut-être qu'il
eut alors quelque regret d'avoir si longtemps vécu dans la
Coquille.
[Note 5: Date donnée par M. Joseph Garnier, archiviste de la
Côte-d'Or; mais il est impossible de retrouver les documents d'où
elle a été tirée.]
[Note 6: Cette pièce m'a été signalée par M. Bernard Prost, et
elle a été copiée par M. George Dottin, maître de conférences à la
Faculté des lettres de Dijon.]
Ces informations criminelles donnent une idée assez juste du genre
de vie que mena Villon depuis le mois de juin 1455 jusqu'au mois
de janvier 1456. Cependant ses protecteurs, à Paris, s'occupaient
de lui. Maître Guillaume de Villon et ses amis les procureurs
du Châtelet, Ambroise de Loré, peut-être le prévôt Robert
d'Estouteville, intercédèrent et payèrent à la chancellerie royale
pour avoir des lettres de rémission. Avec sa prudence habituelle,
François Villon fit présenter deux requêtes, sous deux noms
différents, à Paris et à Saint-Pourçain. La chancellerie délivra,
au mois de janvier 1456, deux lettres de rémission pour le meurtre
du prêtre Philippe Sermoise, aux noms de François des Loges, dit
de Villon, et de François de Montcorbier. La seconde relevait
Villon de la peine de bannissement prononcée contre lui par le
Parlement et le poète put regagner Paris. Il ne semble pas qu'il
ait changé de conduite pendant cette année. Le vagabondage et la
vie des coquillards avaient laissé en lui une forte impression. On
peut penser qu'il fréquenta beaucoup avec ses mauvais amis le Trou
Perrette, qui était une maison de jeu de paume ou un tripot, dans
la rue aux Fèves, en face de la Pomme de Pin. Il avait besoin de
beaucoup d'argent. Les gains faciles de la Coquille lui avaient
donné l'habitude de la dépense, et il s'était épris de Catherine
de Vaucelles, qui était insatiable. Il semble bien que cette
Catherine est la même que Rose, à qui Villon lègue une bourse de
soie pleine d'écus, «combien qu'elle ait assez monnoye». Mais il
est difficile de rien affirmer à cet égard. Il eut avec elle une
triste aventure, où il fut battu «comme la toile au ruisseau», et
on le railla publiquement, puisqu'on l'appelait partout «l'amant
remis et renyé». Cependant, à Noël 1456, lorsqu'il se plaint de
sa maîtresse, dont il a pris «en sa faveur les doux regards et
beaux semblants», mais qui lui a été «félonne et dure», il est
peu probable qu'il dise la vérité. Il invoque avec douleur celle
qui veut sa mort; il déclare qu'il va la fuir, n'ayant plus la
force de supporter ses feintes, et qu'il part pour Angers afin
de se séparer d'elle. Son voyage à Angers avait, comme on va le
voir, d'autres raisons; si bien qu'on est tenté d'admettre que la
cruelle amoureuse n'exista guère qu'à la façon de la Dame d'amour
dont se plaignaient si assidûment les poètes de ce temps. Villon
dessina cette figure avec des traits plus réalistes, comme il
convenait à son talent; mais il tint sans doute à employer un
procédé poétique dont s'étaient servis tous ses prédécesseurs,
dans cette satire du _Petit Testament_ où il essayait de railler
la manière d'Alain Chartier.
Au mois de décembre 1456, Villon errait à travers la cité avec
Colin de Cayeux. Ils passaient de la taverne de la Chaire au
Petit-Pont, à l'hôtellerie de la Mule, en face de l'église des
Mathurins. Ils soupaient au Trou de la Pomme de Pin, «le dos aux
rais, au feu la plante» car la Noël est «morte saison, où les
loups se vivent de vent», où les gens se tiennent cois, enfermés
et tisonnent l'âtre. On voyait avec eux maître Guy Tabarie, clerc,
qui avait copié le roman du _Pet-au-Diable_, Petit Jehan, un bon
crocheteur, aussi «maître de l'épée», Petit Thibaud, qui savait
forger des «rois David», et un religieux picard, dom Nicolas. Une
après-midi, Guy Tabarie rencontra Villon avec Colin, et Villon
lui dit d'acheter des provisions pour dîner, à la taverne de la
Mule. Là ils se retrouvèrent tous les six et dînèrent jusque vers
neuf heures du soir. Après le dîner, François Villon, Colin de
Cayeux et dom Nicolas adjurèrent Guy Tabarie de ne rien dire de ce
qu'il allait voir ou entendre, ce qu'il promit. Puis ils passèrent
tous dans la maison de maître Robert de Saint-Simon, en escaladant
un petit mur bas, où ils se dépouillèrent de leurs _gippons_,
c'est-à-dire de leurs tuniques à manches. Guy Tabarie resta pour
garder les vêtements et faire le guet. Les autres emportèrent
un râtelier de la maison de maître Robert, à l'aide duquel ils
franchirent le grand mur de la cour du collège de Navarre.
Il était dix heures quand ils disparurent sur la crête de la
muraille. Guy Tabarie les attendit jusqu'à minuit. Ils revinrent,
portant un sac de grosse toile et lui dirent qu'ils avaient
«gagné» 100 écus d'or, dont ils lui donnèrent 10 aussitôt afin
d'être sûrs de son silence. Après quoi ils le mirent à l'écart et
firent le partage entre eux; d'où Tabarie se douta qu'il y avait
plus de 100 écus. Enfin, ils le rappelèrent et lui dirent qu'il y
avait encore «2 écus de bon» dont ils pourraient bien tous dîner
le lendemain,--car Guy Tabarie, qui copiait les manuscrits, était
aussi l'intendant de bouche de la petite bande. Le jour suivant,
ils avouèrent à Tabarie que chacun d'eux avait eu pour sa part
100 écus d'or. Pour François Villon, il annonça presque aussitôt
à ses complices qu'il partait pour Angers. Il y avait, disait-il,
un oncle religieux dans une abbaye. Là il voulait se renseigner
sur «l'estat» d'un autre vieux moine qui devait avoir 500 ou 600
écus. Après avoir étudié l'affaire, il reviendrait en parler à
ses compagnons, et ils iraient tous à Angers pour «desbourser»
le moine. Ce mot «desbourser», dont se servait Villon, est l'un
de ceux qui figurent dans ses ballades en jargon. De sorte que la
petite bande parisienne «devoit quelque jour apprester toute son
artillerie pour destrousser quelque homme et ils n'attendoient
autre chose qu'ils peussent trouver quelque bon _plant_ pour
frapper dessus».
Il paraît bien que le départ de Villon pour Angers n'était pas
une fuite pour l'amour de Rose ou de Catherine de Vaucelles. Ce
sont là de belles raisons littéraires qu'il donna dans le _Petit
Testament_. Il ne dit pas plus vrai, quand il parle de ses vieux
habits, ses pauvres châssis tissus d'araignées, son encre gelée,
faute de feu, par la bise de décembre, ou quand il cherche à nous
attendrir:
Fait au temps de la dicte date
Par le bien renommé Villon,
Qui ne mengue figue ni date.
Sec et noir comme escouvillon,
Il n'a tente ne pavillon
Qu'il n'ait laissé à ses amis
Et n'a mais qu'un peu de billon
Qui sera tantost à fin mis.