ŒUVRES
DE
MARCEL SCHWOB
ŒUVRES
DE
MARCEL SCHWOB
SPICILÈGE
FRANÇOIS VILLON--ROBERT-LOUIS STEVENSON--GEORGE MEREDITH
PLANGON ET BACCHIS--SAINT JULIEN L'HOSPITALIER
LA TERREUR ET LA PITIÉ--LA PERVERSITÉ
LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE--LE RIRE--L'ART DE LA BIOGRAPHIE
L'AMOUR--L'ART--L'ANARCHIE
PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMXXI
IL A ÉTÉ TIRÉ:
39 exemplaires sur vergé d'Arches
numérotés à la presse de 1 à 39.
550 exemplaires sur papier vergé
pur fil Lafuma numérotés de 40 à 589.
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
1353
SPICILÈGE
FRANÇOIS VILLON
FRANÇOIS VILLON
Les poèmes de François Villon étaient célèbres dès la fin du XVe
siècle. On savait par cœur le _Grand_ et le _Petit Testament_.
Bien qu'au XVIe siècle la plupart des allusions satiriques des
legs fussent devenues inintelligibles, Rabelais appelle Villon «le
bon poète parisien». Marot l'admirait tellement qu'il corrigea son
œuvre et l'édita. Boileau le considéra comme un des précurseurs
de la littérature moderne. De notre temps, Théophile Gautier,
Théodore de Banville, Dante-Gabriel Rossetti, Robert-Louis
Stevenson, Algernon Charles Swinburne l'ont passionnément aimé.
Ils ont écrit des essais sur sa vie, et Rossetti a traduit
plusieurs de ses poèmes. Mais jusqu'aux travaux de MM. Auguste
Longnon et Byvanck, qui parurent de 1873 à 1892, on ne savait
rien de positif sur le texte de ses œuvres ou sur sa véritable
biographie. On peut aujourd'hui étudier l'homme et son milieu.
Quoique François Villon ait emprunté à Alain Chartier la plupart
de ses idées morales, à Eustache Deschamps le cadre de ses poèmes
et sa forme poétique; bien que, près de lui, Charles d'Orléans
ait été un poète de grâce infinie et que Coquillart ait exprimé
la nuance satirique et bouffonne du caractère populaire, c'est
l'auteur des _Testaments_ qui a pris la grande part de gloire
poétique de son siècle. C'est parce qu'il a su donner un accent
si personnel à ses poèmes que le style et l'expression littéraire
cédaient au frisson nouveau d'une âme «hardiment fausse et
cruellement triste». Il faisait parler et crier les choses, dit
M. Byvanck, jusque-là enchâssées dans de grandes machines de
rhétorique qui branlaient sans cesse leur tête somnolente. Il
transformait tout le legs du moyen âge en l'animant de son propre
désespoir et des remords de sa vie perdue. Tout ce que les autres
avaient inventé comme des exercices de pensée ou de langage, il
l'adaptait à des sentiments si intenses qu'on ne reconnaissait
plus la poésie de la tradition. Il avait la mélancolie
philosophique d'Alain Chartier devant la vieillesse et la mort;
la tendre grâce et les doux pensers d'exil du pauvre Charles
d'Orléans, qui vit si longtemps éclore les fleurs des prairies
d'Angleterre au jour de la Saint-Valentin; le réalisme cynique
d'Eustache Deschamps; la bouffonnerie et la satire dissimulée de
Guillaume Coquillart; mais les expressions qui, chez les autres,
étaient des modes littéraires, paraissent devenir chez Villon des
nuances d'âme; lorsqu'on songe qu'il fut pauvre, fuyard, criminel,
amoureux et pitoyable, condamné à une mort honteuse, emprisonné
de longs mois, on ne peut méconnaître l'accent douloureux de
son œuvre. Pour la bien comprendre et juger de la sincérité du
poète, il faut rétablir, avec autant de vérité qu'il est possible,
l'histoire de cette vie si mystérieusement compliquée.
I
Il est impossible d'arriver à une certitude sur l'endroit où
naquit François Villon, non plus que sur la condition de ses
parents. Quant à son nom, il est probable qu'il faut accepter
définitivement celui de François de Montcorbier. C'est ainsi qu'il
figure sur les registres de l'Université de Paris. Une lettre de
rémission lui donne le nom de François des Loges, et il devint
connu sous celui de François Villon.
On sait aujourd'hui que ce nom de Villon fut donné au poète par
son père d'adoption, maître Guillaume de Villon, chapelain de
l'église Saint-Benoît-le-Bétourné. Ce chapelain, suivant un usage
du temps, portait le surnom de la petite ville d'où il était
originaire, Villon, située à cinq lieues de Tonnerre. Sa nièce,
Étiennette Flastrier, y demeurait encore après sa mort, en 1481.
Villon nous dit qu'il était lui-même pauvre, de petite naissance;
si l'on en juge par la ballade qu'il composa pour sa mère,
c'était une bonne femme pieuse et illettrée. Il naquit en 1431,
pendant que Paris était encore sous la domination anglaise. On
ne sait à quelle époque maître Guillaume de Villon le prit sous
sa protection et le fit étudier à l'Université; en mars 1449, il
était reçu bachelier ès-arts et, vers le mois d'août 1452, il
passa l'examen de licence et fut admis à la maîtrise. On peut,
entre 1438 et 1452, se faire une idée assez juste de la manière
de vivre et des relations du jeune homme. Il avait sa chambre
dans l'hôtel de maître Guillaume de Villon, à la _Porte Rouge_,
au cloître de Saint-Benoît-le-Bétourné. Probablement, malgré les
accidents de son existence, il la conserva jusqu'à la fin de sa
vie; car le dernier document qui nous ait transmis un détail de
sa vie intime nous montre qu'en 1463 il pouvait encore recevoir
des amis dans cette chambre de la Porte Rouge, sous le cadran de
Saint-Benoît.
Ce fut un triste temps pour les Parisiens, après l'entrée du roi
Charles VII, en 1437. Ils venaient de subir l'occupation des
Anglais; et l'hiver qui suivit, en 1438, fut terrible. La peste
éclata dans la cité, et la famine fut si dure que les loups
erraient par les rues et attaquaient les hommes. On a conservé
de curieux mémoires qui nous renseignent sur un petit cercle de
la société à cette époque. C'est le registre des dépenses de
table du prieur de Saint-Martin-des-Champs, Jacques Seguin, du 16
août 1438 au 21 juin 1439. Jacques Seguin était un pieux homme,
simple et frugal, faisant parfois lui-même ses achats, car il
était friand de poisson et il aimait le choisir. Son receveur
tenait un compte exact de ses dépenses. D'ailleurs, le prieur de
Saint-Martin-des-Champs était un grand seigneur ecclésiastique, et
pendant cette famine de l'hiver 1438-1439, il invita souvent ses
amis à dîner. Nous connaissons les noms des convives, grâce aux
notes consciencieuses du receveur Gilles de Damery. C'étaient des
gens de marque, prélats, capitaines, bouteillers, procureurs et
avocats. Entre autres, maître Guillaume de Villon apparaît comme
un commensal ordinaire du prieur de Saint-Martin-des-Champs. On
peut supposer sans trop de hardiesse qu'il avait des relations
communes avec le prieur, et que les convives de Jacques Seguin
étaient pour la plupart choisis dans le cercle de ses amis.
Les dîners n'étaient point très graves, puisque deux femmes y
assistaient, que le receveur appelle la Davie et Regnaulde.
Mais ce qui frappe d'abord, c'est le nombre de procureurs et
d'avocats au Châtelet. Il y a là maîtres Jacques Charmolue,
Germain Rapine, Guillaume de Bosco, Jean Tillart, examinateur à la
chambre criminelle, Raoul Crochetel, Jean Chouart, Jean Douxsire
et d'autres encore, jusqu'à Jean Truquan, lieutenant criminel
du prévôt de Paris. Voilà quelle était la société habituelle
du chapelain de Saint-Benoît-le-Bétourné. On comprend dès lors
que François Villon ait connu nombre de gens du Châtelet, outre
ceux avec qui il eut relation par force, et qu'il ait entretenu
commerce d'amitié avec le prévôt Robert d'Estouteville. On est
moins surpris que le chapelain de Saint-Benoît ait pu tirer
son fils adoptif «de maint bouillon»; on apprend par quelles
influences François Villon put se faire accorder deux lettres
de rémission pour le même crime, sollicitées sous deux noms
différents, et comment il obtint gain de cause par un appel au
parlement, dans un temps où l'appel était d'institution si récente
et où les appelants réussissaient si rarement. Il est possible
que Jean de Bourbon, Ambroise de Loré, peut-être même Charles
d'Orléans aient intercédé pour lui; mais sans doute, le plus
souvent, il eut recours aux amis de Guillaume de Villon parmi
lesquels il fut élevé.
Ainsi il entendit de fort bonne heure les conversations des gens
de robe et il fut marqué pour être clerc, peut-être suivant ses
goûts, et envoyé à l'Université, où sa bourse, qu'il versait
toutes les semaines entre les mains de l'économe, était de deux
sous parisis. Il y étudia sous maître Jean de Conflans. Aristote
et la Logique ne paraissent pas l'avoir attiré, car il les raille
sans pitié dans sa première œuvre. Mais les légendes de l'Ancien
et du Nouveau Testament, l'histoire d'Ammon, celle de Samson, le
conte grec d'Orphée, la vie de Thaïs, les touchantes aventures
d'Hélène et de Didon lui laissèrent de vifs souvenirs. Il eut
assez tôt le goût des vieux romans français et des héros de nos
traditions. En fait, son premier poème, la première ébauche qu'il
esquissa, encore écolier, et que nous avons perdue, fut un roman
héroï-comique. L'histoire de ce roman est liée si intimement à
l'existence même de François Villon pendant cette période qu'il
faut l'exposer succinctement ici.
L'Université en 1452 était dans un désordre très grand, et
François Villon y entra au moment où les écoliers y devenaient
rebelles et tumultueux. Les troubles duraient depuis l'année
1444. Le recteur, sous prétexte qu'il avait été insulté pour son
refus de payer une imposition, fit cesser les prédications du
4 septembre 1444 au 14 mars 1445, dimanche de la Passion. Il y
avait des précédents, et dans une affaire de ce genre l'Université
avait eu gain de cause en 1408. Cependant la justice laïque
devint sévère; quelques écoliers furent emprisonnés, et malgré
les réclamations de l'Université, le roi Charles VII fit juger
le procès au parlement et menaça de poursuites les auteurs
de la cessation des leçons et sermons. Le cardinal Guillaume
d'Estouteville fut délégué par le pape Nicolas V, afin de rédiger
un acte de réformation (1er juin 1452). Mais les écoliers
n'acceptèrent pas les nouveaux règlements. Ils s'étaient habitués
à la licence. Le procureur du roi, Popaincourt, plaidant au
parlement en juin 1453, dit «que depuis _quatre_ ans ençà est venu
à notice qu'aucuns de l'Université faisoient plusieurs excès dont
on murmuroit à Paris, comme d'avoir arrachié bornes et estre venuz
à l'Ostel du Roy[1] à port d'armes et comment depuis naguère ils
s'estoient transportés à la Porte Baudet avec des échelles et y
avoient arrachié enseignes d'hôtel attachiées à crampons de fer et
s'estoient vantez avoir d'autres enseignes».
[Note 1: Palais royal ou de justice.]
Parmi les bornes qu'ils arrachèrent ainsi, se trouvait une pierre
très remarquable, située devant l'hôtel de Mlle de Bruyères, dans
la rue du Martelet-Saint-Jean, en face de Saint-Jean en Grève[2].
On trouve cet hôtel mentionné dès 1322, sous le nom d'Hôtel du
Pet-au-Diable. La borne qui était plantée devant sa façade était
une des curiosités de Paris. Sans doute elle était sculptée et
couverte d'ornements. Elle fut volée en 1451 et le parlement
commit au mois de novembre de la même année Jean Bezon, lieutenant
criminel, pour s'informer de son transport, avec ordre de se
saisir de tous ceux qui seraient trouvés coupables. Jean Bezon la
fit reprendre, et, en attendant le procès, apporter à l'Hôtel du
Roi ou Palais de Justice. Mais elle disparut de nouveau et on ne
la retrouva que le 9 mai 1453. D'ailleurs, Mlle de Bruyères, qui
était une vieille personne quinteuse, aimant à plaider, fière de
son hôtel et de la tour qui en faisait une sorte de construction
féodale, et refusant à cause de cela depuis de longues années de
payer le cens à la Commanderie du Temple, se lassa d'attendre
et fit remplacer sa borne. A peine la nouvelle pierre fut-elle
plantée devant l'hôtel de la rue du Martelet-Saint-Jean, qu'elle
fut enlevée comme la première.
[Note 2: A l'emplacement de la caserne Lobau.]
On n'ignorait pas que les coupables étaient les écoliers de
l'Université. Ils avaient apporté les pierres, l'une sur la
montagne Sainte-Geneviève, l'autre sur le mont Saint-Hilaire,
un peu plus bas, à l'emplacement du Collège de France. Là, avec
des cérémonies burlesques, ils avaient marié les deux bornes et
consacré leurs privilèges. Tous les passants, et surtout les
officiers du roi, étaient tenus de tirer leur chaperon aux pierres
et de respecter leurs prérogatives. Les dimanches et fêtes, on
couronnait ces bornes avec des «chapeaux» de romarin, et la nuit
les écoliers dansaient autour «à son de fleutes et de bedons».
Ceux de la basoche s'étaient unis dans ces réjouissances avec
les autres. Ils rompaient la nuit les enseignes à grand tumulte,
en criant: «Tuez! tuez!» pour faire mettre les bourgeois aux
fenêtres. Ils étaient allés aux Halles pour décrocher l'enseigne
de la Truie Qui File, et l'un d'eux, tombant de l'échelle qui
était trop courte, se tua sur le coup. A la porte Baudet, ils
avaient pris l'enseigne de l'Ours, ailleurs le Cerf et le
Papegault. Ils se proposaient de célébrer le mariage de la Truie
et de l'Ours par-devant le Cerf, et d'offrir le Perroquet à la
nouvelle mariée, en manière de présent de noces. A Vanves, ils
avaient enlevé une jeune femme qu'ils maintenaient depuis dans
leur forteresse. A Saint-Germain-des-Prés, ils avaient volé trente
poules et poulets. Les bouchers de la montagne Sainte-Geneviève
portaient plainte à la prévôté: les écoliers leur avaient emporté
les crochets de fer où ils pendaient leurs pièces de viande.
Enfin, ils s'étaient retranchés sur la montagne, dans l'hôtel
Saint-Étienne, où ils avaient les enseignes, deux leviers pleins
de sang, les crochets de fer, un petit canon et de grandes épées.
Cette étrange turbulence dura jusqu'au mois de mai 1453. Les
écoliers «pullulaient», disent les témoins, sur la montagne
Sainte-Geneviève. Les bourgeois se lamentaient, et les marchands
se complaignaient. Il est probable que François Villon, qui était
encore à l'Université dans l'été de 1452, prit quelque part
à ces réjouissances. Une tradition constante lui attribue de
fameux tours qu'il fit sans doute pendant ces années joyeuses.
Quelques-uns de ses compagnons composèrent là-dessus des contes
en vers, qu'on nomme _Repues franches_, et qui ont été publiés
sous le nom de François Villon jusqu'à ce que M. Longnon les
ait résolument classés parmi les pièces justificatives. On voit
par ces contes que Villon et ses amis escroquaient, pour dîner,
du poisson à la poissonnerie, des tripes chez une tripière du
Petit-Pont, du pain chez le boulanger, des pièces de viande à
la rôtisserie, et du vin de Beaune à la taverne de la Pomme de
Pin. Ce fameux «trou» de la Pomme de Pin était un cabaret de la
Cité, dans la rue de la Juiverie, avec une double entrée dans la
rue aux Fèves, non des mieux renommés, car, dès 1389, un commun
larron, Jeannin la Grève, venait y faire, avec un sien camarade,
la répartition d'une douzaine d'écuelles volées. Il demeura
célèbre jusqu'au temps de Rabelais, et plus tard, avec toutes ses
traditions de vie de bohème. Au temps où François Villon fréquenta
cette taverne, elle était tenue par Robin Turgis. Villon parle de
Robin Turgis, à plusieurs reprises, dans le _Grand Testament_, et
avoue ce larcin, qui devint si connu par les _Repues franches_.
On sait d'ailleurs que Villon quitta Paris en 1456, et qu'il n'y
rentra qu'après la publication du _Grand Testament_, en 1461. On
ne peut donc placer l'escroquerie du broc de vin de Beaune que
dans les années qui précèdent le départ de Villon, c'est-à-dire
en 1452 et 1453, quand les écoliers prenaient des poules à
Saint-Germain-des-Prés et des crochets de fer aux bouchers de la
montagne Sainte-Geneviève. Voilà le temps que Villon déplore:
Je plaings le temps de ma jeunesse,
Ouquel j'ay plus qu'autre gallé...
* * * * *
Hé Dieu! se j'eusse estudié
Au temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes meurs dedié,
J'eusse maison et couche molle
Mais quoy? je fuyoie l'escolle,
Comme fait le mauvais enfant...
En escripvant ceste parolle,
A peu que le cueur ne me fent.
C'est quand il avait ainsi la vie facile, logeant chez le
chapelain, vivant sur l'habitant, et plein de «nonchaloir»,
que François Villon put regarder autour de lui et prendre
goût à la peinture réaliste du vrai Paris. Au coin d'une rue,
entre Isabeau et Jehanneton, il rencontra «la belle qui fut
heaulmière», vieille, chenue, et dont le rusé garçon était mort
passé trente ans. Elle était parvenue à un âge extraordinaire:
car dès 1410 elle avait fait scandale à Paris avec le fameux
Nicolas d'Orgemont. Il en eut pitié. Comme Mlle de Bruyères, dont
le caractère semble avoir été difficile, devait injurier les
étudiants, avec ses chambrières «qui ont le bec si affilé», quand
ils venaient en tumulte déterrer les bornes à l'hôtel de la rue du
Martelet-Saint-Jean, Villon fit sur elle la ballade:
Il n'est bon bec que de Paris.
Enfin il se lia, pendant ces années, avec deux clercs de mauvaise
vie, Regnier de Montigny et Colin de Cayeux. En août 1452, Regnier
de Montigny, qui était d'une famille noble de Bourges, fut
condamné au bannissement pour avoir rossé une nuit deux sergents
du guet à la porte de «l'ostel de la Grosse Margot». Regnier de
Montigny était avec deux compagnons, Jehan Rosay, et un nommé
Taillelamine. Rosay fut pris avec lui, et nous les retrouverons,
plus tard encore, signalés ensemble dans un terrible procès. Là
il faut convenir qu'il ne s'agissait que d'une lourde frasque
d'écolier. L'un des sergents, qui était de service, ayant tiré sa
dague, Montigny la lui arracha et frappa du manche le bourrelet de
son chaperon. Il ne paraît pas que François Villon ait aidé ses
camarades cette nuit-là. Mais il connaissait fort bien l'hôtel
à l'enseigne de la Grosse Margot, qu'il fréquentait sans doute
avec Montigny. La peinture de la planche dressée au-dessus du
porche, «très douce face et pourtraicture,» lui donna l'idée d'une
ballade cynique. Ce n'est pas à dire que ce poème ne retrace un
épisode vrai de l'existence irrégulière du poète: le procès de
ceux qui devaient être ses compagnons quelques années après laisse
peu de doute à cet égard; mais il y a une équivoque littéraire.
Si on réfléchit d'ailleurs que le premier vers de l'envoi, si
horriblement désabusé,
Vente, gresle, gelle, j'ai mon pain cuit!
a été choisi pour faire la première lettre de l'acrostiche du nom
de Villon, il sera clair que cette ballade est surtout un tour
de force en poésie. Mais rien n'y semble contraint ni ajusté, et
c'est en cela que consiste l'art supérieur de ce poète.
Colin de Cayeux était fils d'un serrurier qui paraît avoir habité
dans le quartier de Saint-Benoît-le-Bétourné, près de la Sorbonne.
Il y connut probablement de bonne heure François Villon. Ce Colin
était clerc, et, en 1452, il avait eu déjà deux fois maille à
partir avec la justice pour piperie. On l'avait rendu à l'évêque
de Paris. C'était donc, dès ce temps, un homme de fort mauvaises
mœurs. Nous le retrouverons aussi plus tard, en compagnie de
François Villon et de Regnier de Montigny. Ces deux amis donnèrent
à Villon le moyen de passer sur-le-champ de la vie universitaire
et collégiale à une existence de crime et de vagabondage. En
même temps, ses relations avec eux lui créaient une manière de
seconde existence, obscure et basse, qui devait plaire à une
nature déjà perverse. C'est pendant des courses nocturnes, où
il fréquentait des gens de toute espèce, qu'il dut connaître des
voituriers par eau, des égouttiers de fossés, comme Jehan le Loup,
ou des meneurs de hutin, comme Casin Cholet, avec lesquels il
allait voler des canards qu'on mettait en sac au revers des murs
de Paris. Ce Casin Cholet qui était grand querelleur, se battit
avec un autre compagnon de Villon, Guy Tabarie, avant 1456, et
plus tard, en 1465, le 8 juillet, s'amusa à donner faussement
l'alarme aux Parisiens, la nuit, criant: «Boutez-vous tous en vos
maisons, et fermez vos huis, car les Bourguignons sont entrez
dedans Paris!» Pour ce méfait, il fut emprisonné au mois d'août
suivant, et fustigé de verges par les carrefours. Il était alors
sergent au Châtelet, et Villon eut plusieurs compagnons parmi ces
Unze-Vingts, comme on les appelait: Denis Richier, Jehan Valette,
Michault du Four, et Hutin du Moustier, tous gens de mauvaise vie,
tapageurs et ivrognes; il fréquenta Hutin du Moustier au moins
jusqu'en 1463. Quant à Guy Tabarie, nous le retrouverons tout à
l'heure mêlé à une affaire criminelle.
Cependant, les habitants des montagnes Sainte-Geneviève et
Saint-Hilaire, ainsi que Mlle de Bruyères, continuaient à se
plaindre de la licence des écoliers à la prévôté de Paris. Le
matin de la Saint-Nicolas (9 mai 1453), le prévôt de Paris, Robert
d'Estouteville, le lieutenant-criminel, Jean Bezon, quelques
examinateurs au Châtelet, avec des sergents à verge, se rendirent
au quartier des Écoles.
Les étudiants avaient annoncé qu'il y aurait des «têtes battues»
si on les troublait; mais ce matin-là un grand nombre d'entre
eux assistaient à la messe de leurs «nations». Les sergents
forcèrent les portes de trois hôtels de la rue Saint-Jacques,
où ils avaient enfermé les enseignes décrochées, arrachèrent les
bornes et les mirent dans une charrette. Puis ils défoncèrent une
«queue» de vin dans l'une des maisons, et burent et mangèrent
les provisions des écoliers pour déjeuner, étant en service
extraordinaire. Après boire, ils trouvèrent la jeune femme enlevée
à Vanves, qui hachait de la porée, et la mirent aussi dans la
charrette, coiffée de la chape d'un étudiant. Un des sergents
s'affubla plaisamment d'une robe d'écolier et d'un chaperon;
et les autres le menaient, par dérision, sous les bras, comme
représentant les étudiants de l'Université, le frappant de droite
et de gauche et lui criant: «Où sont tes compagnons?» Sans doute
le lieutenant-criminel avait abandonné l'exécution des ordres à
ses sergents, après avoir fait saisir les bornes et les enseignes.
Enfin, dans l'hôtel du prévôt d'Amiens, où logeaient beaucoup
d'écoliers sous la direction d'un pédagogue, on en arrêta une
quarantaine qu'on mena au Châtelet. L'aventure leur sembla
plaisante, et ils en rirent. Le lieutenant-criminel s'indigna, et
comme un écolier était venu voir son camarade prisonnier, il le
retint au Châtelet. Tandis qu'il les interrogeait, ils éclatèrent
encore de rire. Le lieutenant donna deux soufflets à l'un d'eux
et s'écria: «Mort-Dieu! si j'avois été en la place, j'aurois fait
tuer!»
C'est ce qui arriva l'après-midi. En effet, le recteur, à la
tête de huit cents étudiants, en colonne par neuf, vint réclamer
ses prisonniers chez le prévôt, Robert d'Estouteville, qui
habitait rue de Jouy. Le prévôt consentit à rendre les écoliers.
Malheureusement, Robert d'Estouteville ayant mandé, par son
barbier, le lieutenant-criminel et les sergents, il y eut des
insultes entre écoliers et gens du guet. Une terrible bagarre
suivit. Les écoliers attaquèrent à coups de pierre, et les
sergents se défendirent avec leurs masses et des arcs. Un jeune
étudiant en droit fut tué sur place. L'archer Clouet avait visé
déjà le recteur; on détourna la flèche. Un pauvre prêtre fut jeté
dans le ruisseau; plus de quatre-vingts personnes lui passèrent
sur le corps; il perdit son chaperon et son bonnet; rencontrant
un sergent vêtu d'une cotte violette, il fit voir qu'il était
prêtre,--mais le sergent lui envoya un coup de dague. Il courut
chez un bourrelier, en fut chassé, et s'enfuit devant des gens
armés de pelles et de bûches. Deux fillettes lui offrirent asile;
mais il n'osa, par honnêteté. Enfin il se traîna chez un barbier,
et là trouva nombre d'étudiants blottis dans les huches et sous
les lits; lui-même se réfugia sous l'étal, et cria pour avoir à
boire.
Telle fut cette querelle, jugée au Parlement à la requête de
l'Université, qui obtint gain de cause, comme d'ordinaire, le
12 septembre 1453. L'origine de la guerre avait été la pierre
du Pet-au-Diable, enlevée devant l'hôtel de Mlle de Bruyères.
L'aventure inspira Villon, et, en 1461, il léguait à maître
Guillaume de Villon le manuscrit de son premier poème:
Je luy donne ma librairie
Et le _Rommant du Pet-au-Diable_
Lequel maistre Guy Tabarie,
Grossa qui est homs véritable.
Par cayers est soubz une table.
Combien qu'il soit rudement fait,
La matière est si tres notable
Qu'elle amende tout le meffait.
Ce roman du _Pet-au-Diable_, qui ne nous est pas parvenu, devait
être une œuvre héroï-comique où Villon racontait la vie joyeuse
des écoliers et leur déconvenue. Elle contenait probablement
des ballades intercalaires, comme le _Roman de la Rose_, de
Guillaume de Dol, le _Roman de la Violette_, de Gérard de Nevers,
ou le roman de _Meliador_, de Froissart. Parmi celles-là on
peut désigner en toute sûreté la _Ballade des femmes de Paris_.
D'ailleurs, le jeu des enseignes donnait «notable matière» à
plaisanterie. Ces équivoques restèrent familières à François
Villon. Elles étaient dans le goût de son temps. A la même époque
on écrivit une facétie en prose, le _Mariage des IV fils Hemon_,
que l'on fiance à une autre enseigne, les _Trois filles Dan
Simon_. Les _Trois Pucelles_, devant l'hôtel de Jean Truquan,
devaient tenir compagnie aux épousées, et le _Chevalier au
Cygne_ de la rue des Lavandières les conduirait au moustier. On
voyait sans doute, dans le roman de François Villon, un mariage
tout pareil entre l'_Ours_ de la Porte-Baudet et la _Truie qui
file_ des Halles, avec le _Papegault_ pour amuser la mariée et
le _Cerf_ pour célébrer les noces. Ailleurs, François Villon
parlait peut-être des brocs de vin d'Aulnis que buvaient les
écoliers à la Pomme de Pin, et des mauvais tours qu'ils firent rue
Saint-Jacques, rue de la Juiverie et au Petit-Pont. Ce sont les
fragments de tout cela que nous avons dans les _Repues franches_.
Villon prit-il lui-même une part active aux désordres de
l'Université? Rien ne le démontre, et il était plutôt de caractère
à regarder faire. Quand il fut mêlé directement aux choses, il
garda toujours, dans l'action, une mine d'attente. Puis les
relations qu'il avait dans ce temps avec le prévôt de Paris
lui auraient rendu difficile une opposition ouverte. Tout fait
supposer, en effet, qu'il était reçu, en 1452, chez Ambroise de
Loré, femme de Robert d'Estouteville, dans son hôtel de la rue de
Jouy. C'était une charmante personne, affable et intelligente.
Quand Robert d'Estouteville tomba en disgrâce, en 1460, Jehan
Advin, conseiller au Parlement, fit une perquisition chez lui; on
fouilla les boîtes et les coffres; «et fist plusieurs rudesses
audit hostel, écrit l'auteur de la _Chronique scandaleuse_, à
dame Ambroise de Loré, femme dudit d'Estouteville, qui estoit
moult sage, noble et honneste dame. Dieu de ses exploicts le
veuille pugnir, car il le a bien desservy!» Le même chroniqueur,
rapportant la mort d'Ambroise de Loré, le 5 mai 1468, répète
qu'elle était «noble dame, bonne et honneste, et en l'hostel
de laquelle toutes nobles et honnestes personnes estoient
honorablement receuës». Il y avait peut-être des poètes qui
étaient accueillis auprès d'Ambroise de Loré. La fortune et la
haute naissance de son mari permettent de le croire. Les œuvres
d'Alain Chartier contiennent une complainte de quatorze huitains
«présentée à Paris l'an 1452». Les premières lettres de chaque
huitain donnent le nom d'Ambroise de Loré. La complainte n'est pas
d'Alain Chartier; elle fut recueillie dans ses œuvres par erreur.
Les poètes composaient donc des vers pour cette dame, qui les
recevait. François Villon adressa aussi à Robert d'Estouteville
une ballade qui porte en acrostiche le nom d'Ambroise de Loré.
On a cru jadis que c'était à l'occasion de son mariage. Mais il
y a une allusion très claire à l'enfant, qui ressemble à Robert
d'Estouteville. La ballade fut donc écrite probablement dans cette
année 1452, où un autre poète chantait aussi Ambroise de Loré.
Nous ne savons pas quelles furent les occupations sérieuses de
François Villon quand il quitta l'Université, au début de l'année
1453. Il demeurait toujours au cloître Saint-Benoît. Peut-être
qu'il obtint, par l'entremise du chapelain, l'autorisation de
tenir une petite école. C'est vers ce temps qu'il dut avoir
pour élèves les trois «pauvres orphelins»: Colin Laurens,
Girard Gossouin et Jean Marceau. On peut juger de ce qu'il leur
enseignait par la liste des livres que la reine Marie d'Anjou fit
acheter pour le dauphin Louis XI, quand il avait environ l'âge
de onze ans. Ces livres de classe étaient «le Donat», traité de
grammaire du IVe siècle d'Ælius Donatus; «ung sept pseaumes»,
c'est-à-dire les psaumes de la pénitence, qu'on faisait apprendre
aux enfants avant les _Heures_; «ung accidens», sans doute une
grammaire traitant des déclinaisons et conjugaisons; «ung Caton»
ou les Distiques moraux de Dionysius Cato; enfin «ung doctrinal»,
le _Doctrinale puerorum_ d'Alexandre de Villedieu. Un peu plus
tard, on passait à la _Logique_ d'Okam. Villon paraît avoir bien
connu le Donat, et c'était pour l'avoir appris à ces trois petits
enfants pendant les années 1453 et 1454. D'ailleurs on peut
penser qu'il continuait de fréquenter à l'hôtel d'Ambroise de
Loré, en même temps qu'il nouait de plus étroites relations avec
les mauvais compagnons qui l'entraînèrent dans les aventures.
Ce doit être pour une intrigue amoureuse qu'il eut la triste
querelle du 5 juin 1455. Ce jour-là, il prenait le frais, après
souper, assis sur une pierre, sous le cadran de l'horloge de
Saint-Benoît-le-Bétourné, dans la rue Saint-Jacques. Il causait
avec un prêtre, du nom de Gilles, et une demoiselle nommée
Isabeau. La soirée d'été s'avançait; il était neuf heures.
François Villon avait jeté, de crainte du froid, un petit manteau
sur ses épaules. Comme ils devisaient, survint un prêtre, Philippe
Sermoise, accompagné d'un étudiant de Tréguier, maître Jehan
le Mardi. Philippe semblait excité. A peine aperçut-il Villon
qu'il cria: «Je renie Dieu! maître François, je vous ai trouvé!»
Sur quoi Villon se leva doucement et lui offrit de s'asseoir
auprès de lui. Mais Philippe refusa, avec de mauvaises paroles.
Et Villon lui dit avec étonnement: «Beau sire, de quoi vous
courroucez-vous?» Le ton vexa sans doute Philippe, non moins que
la calme insolence des paroles. Il repoussa durement Villon et le
fit rasseoir. Les assistants, voyant qu'une rixe se préparait,
s'esquivèrent prudemment, tandis que Philippe, tirant une grande
dague, en frappait Villon à la lèvre supérieure. Villon, la lèvre
fendue, la bouche pleine de sang, sortit sa dague de sa ceinture,
sous son petit manteau, et blessa Philippe à l'aine; mais Jehan
le Mardi, qui était revenu, lui arracha la dague, qu'il tenait de
la main gauche. Alors Villon ramassa une pierre et la lança au
visage de Philippe, qui tomba aussitôt. A peine Villon eut-il vu
le prêtre à terre qu'il s'enfuit chez un barbier pour se faire
panser. Le barbier, devant faire un rapport, lui demanda son nom
et celui de l'homme qui l'avait blessé. Et Villon lui donna le nom
de Sermoise «afin que le lendemain il fût atteint et constitué
prisonnier»; mais lui-même déclara se nommer Michel Mouton. Il est
impossible de ne pas remarquer dans cette scène, racontée par deux
lettres de rémission qui furent rédigées sur les propres notes
de François Villon, quelques traits qui caractérisent l'homme.
On ne peut douter qu'il savait avoir irrité Philippe Sermoise.
Pourtant il se lève à son arrivée, et l'invite à s'asseoir au
frais; lui donne du «beau sire», fait l'étonné; et, quand il se
défend, frappe au bas-ventre et de la main gauche. Il y a quelque
traîtrise dans le coup de pierre de la fin. Et, après avoir blessé
grièvement son adversaire, il se hâte de le dénoncer pour le faire
arrêter. Quant à lui, il craint les démêlés avec la justice. Il
trouve sur-le-champ ce nom de «Michel Mouton», comme s'il l'eût
préparé dès longtemps pour de semblables aventures. C'était la
première affaire grave où il était compromis; mais son attitude
restera la même, dans les circonstances pareilles, jusqu'en 1463.
Il aura la même crainte d'être poursuivi, essaiera, comme ici, de
dissimuler, aimera mieux préparer les affaires et en profiter que
les mettre à exécution; et, dans la rixe de 1463, il ira jusqu'à
pousser ses compagnons dans une bagarre, pour certaines raisons
qu'il a, en se gardant de s'y mêler, et en prenant la fuite aux
premiers coups de dague. Le mensonge reste un des traits les mieux
fixés de son caractère, et on verra, au cours du séjour qu'il fit
à Blois, que Charles d'Orléans semble l'avoir noté.
Cependant, on porta d'abord Philippe Sermoise aux prisons du
cloître Saint-Benoît, où il fut interrogé par un examinateur au
Châtelet. Là il aurait déclaré qu'il pardonnait à son meurtrier
«pour certaines causes qui à ce le mouvoient». Mais c'est la
lettre de rémission rédigée sur les indications de François Villon
qui l'affirme. Puis on le transporta à l'Hôtel-Dieu, où il mourut
le samedi suivant. Malgré les protections de maître Guillaume,
et le prétendu pardon du prêtre, François Villon fut arrêté, mené
au Châtelet et jugé par la prévôté. Le meurtre d'un prêtre était
chose fort grave, et on n'admettait guère l'escrime de la dague
dans la ligne basse. Villon fut condamné à être pendu. On n'a
aucun détail sur son procès. Mais il crut être en grand danger de
supplice. Suivant la coutume, les meurtriers devaient être traînés
avant d'être pendus. Il y a des obscurités dans cette question du
procès de Villon. On ne s'explique pas comment il ne se réclama
pas de sa qualité de clerc pour se soumettre à la juridiction de
l'évêque de Paris. La justice ecclésiastique était en général plus
douce, et la plus grave condamnation y était la prison perpétuelle
au pain et à l'eau. Aussi les malfaiteurs se faisaient faire de
fausses tonsures et s'apprenaient la cérémonie d'initiation,
la récitation des psaumes, et les deux soufflets de l'évêque.
Mais les juges laïques exigeaient, pour accorder le privilège
de clergie, une lettre de tonsure ou la déposition des témoins
de la cérémonie. D'ailleurs, l'évêque se montrait jaloux de ses
prérogatives: on dut condamner, en 1390, un greffier qui dressait
pour les tribunaux ecclésiastiques la liste des prisonniers du
Châtelet qui se disaient clercs. Il faut supposer que Villon usa
de ce moyen. Mais il était facile de démontrer qu'il fréquentait
des femmes, sans doute cette Isabeau qui était près de lui le soir
du meurtre. Alors le clerc était dit _bigame_, ayant épousé une
femme en dehors de l'Église, et il retombait sous la juridiction
laïque. Le prévôt le condamnait à avoir la tête entièrement rasée,
«être rez tout jus,» afin de faire disparaître la tonsure. Puis on
procédait contre lui, comme de coutume. Villon dut être «rez tout
jus», puisqu'il écrit de lui-même, dans le _Grand Testament_, et à
propos de son appel:
Il fut rez, chief, barbe et sourcil,
Comme ung navet qu'on ret ou pelle.
La prévôté, l'ayant ainsi condamné à être rasé, le traita en pur
homme lay. On le mit à la question du petit et du grand tréteau,
et on lui fit boire de l'eau à travers des linges. Alors Villon
eut l'idée d'en appeler au Parlement. Il fut transporté, ainsi
qu'on faisait d'ordinaire pour les appelants, dans les prisons
de la Conciergerie du Palais. En tout cela, on peut supposer que
Robert d'Estouteville montra quelque indulgence pour un poète ami
de sa femme. Il n'opposa pas de difficultés à l'appel de Villon,
bien que le prévôt se souciât peu des demandes de ce genre. Elles
réussissaient rarement. Étienne Garnier, qui était geôlier à
cette Conciergerie, regarda le nouveau prisonnier avec quelque
scepticisme. Il ne pensait pas que le Parlement dût juger que
Villon «avait bien appelé». Nous ignorons comment cet appel fut
plaidé, car les registres du Parlement ne le mentionnent pas. Mais
on le prit en considération, et la peine de Villon fut transformée
en bannissement. Il devait vider Paris sur l'heure. Là, Villon
se retrouva poète. Il remercia le Parlement par une ballade où
ses cinq sens étaient chargés de rendre grâces pour la vie qu'on
leur avait donnée. Dans l'envoi, il demandait trois jours pour se
pourvoir, dire adieu aux siens et les prier de lui donner un peu
d'argent. Pour Étienne Garnier, il le raille:
Que vous semble de mon appel,
Garnier? feis-je sens ou folie?
* * * * *
Cuidiez-vous que soubz mon cappel
Y eust tant de philosophie,
Comme de dire: «J'en appel?»
S'y avoit, je vous certiffie,
Combien que point trop ne m'y fie.
Quand on me dit, present notaire:
«Pendu serez!» je vous affie,
Estoit-il lors temps de me taire?
C'est grâce à cette pièce que l'on peut fixer la date de la
condamnation de Villon. Étienne Garnier était geôlier de la
Conciergerie en 1453. Mais, le 10 février 1456, il était remplacé
par Jean Papin, qui garda ces fonctions jusqu'en 1470. Dans un
des bons manuscrits du _Grand Testament_ (celui qui appartint au
président Fauchet), la _Ballade de l'Appel_ avait pour titre:
_la Question que fit Villon au clerc du guichet_. Garnier, à
qui s'adressa Villon, est donc bien Étienne Garnier. Seulement
il faut que la condamnation de Villon soit antérieure à février
1456. Comme il était à l'Université en 1452, et que son seul crime
suivant les lettres de rémission de janvier 1455, était le meurtre
de Philippe Sermoise, on est amené à conclure qu'il fut condamné à
être pendu et banni pour cette affaire de juin 1455. D'ailleurs,
la seconde lettre de rémission mentionne le bannissement.
L'histoire ainsi rétablie fait voir la célèbre _Ballade des
Pendus_ sous un jour différent. Le titre disait que Villon la fit
pour lui et ses compagnons, s'attendant à être pendu avec eux.
Parlant du haut du gibet de Montfaucon, Villon criait:
Vous nous voiez cy atachez cinq, six.
Comme Villon commit plus tard des crimes d'association, il était
facile d'imaginer qu'il parlait au nom de plusieurs condamnés.
Mais cette ballade fut composée après la rixe de juin 1455, où
Villon n'avait pas de complices. Les compagnons dont il parle ne
sont que des voisins de potence. L'effort littéraire est plus
grand, et la vue de l'imagination plus forte. Villon se plaint au
gibet avec les camarades que le hasard a accrochés près de lui,
pour des crimes bien différents. Et cependant il se sent lié à eux
par une sorte de solidarité. Il semble qu'il n'ait commis qu'un
acte de violence, et déjà il a éprouvé la fraternité du crime.
Vers la fin du mois de juin 1455, Villon quitta donc Paris, banni
par la justice. Il y laissait le bon gîte de Saint-Benoît, les
relations de maître Guillaume de Villon, Ambroise de Loré et les
causeries à l'hôtel de la rue de Jouy. Il entrait dans une vie de
vagabond, presque sans argent, ne sachant d'autre métier que celui
de clerc. Rien ne devait lui servir parmi tout ce qui avait fait
jusque-là l'existence qu'il pouvait reconnaître. Mais il avait
d'autres amis; et si Casin Cholet et Jehan le Loup n'avaient que
la courte expérience de l'enceinte immédiate de Paris, Regnier
de Montigny et Colin de Cayeux pouvaient indiquer à François
Villon des moyens de vivre et des relations rapides sur toutes les
grand'routes du royaume.
II
Les gens du moyen âge ont beaucoup vagabondé. Un grand nombre
de clercs allaient de ville en ville; ce leur était une manière
de vivre après qu'ils en eurent fait un prétexte à s'instruire.
Certains écoliers traversaient les frontières, passaient en
Espagne, en Italie, en Flandre, en Allemagne. Ils discutaient
solennellement avec les docteurs étrangers et les défiaient à des
joutes de connaissances. Ainsi ce singulier étudiant espagnol,
Fernand de Cordoue, qui vint à Paris vers le milieu du XVe siècle,
étonna les docteurs de Sorbonne par son érudition dans les langues
anciennes, l'hébreu, les langues vivantes et sa subtilité dans
les sciences, puis disparut et passa en Allemagne. On crut qu'il
avait fait un pacte avec le démon et qu'il usait de magie. Mais
la plupart du temps les clercs vagabonds et mendiants étaient
moins instruits. Dès le XIe siècle, ils se mirent à fréquenter
les grand'routes de France et d'Allemagne. Ceux qui allaient
d'abbaye en abbaye transportaient des rouleaux de parchemins où
les moines inscrivaient le nom du dernier mort de leur confrérie,
avec des pensées pieuses. Les clercs vagabonds qui avaient reçu
l'hospitalité d'un couvent étaient chargés d'annoncer ainsi la
mort d'un frère en religion aux moines des couvents du même
ordre. Ils payaient de ce prix l'hospitalité qu'on leur donnait.
C'étaient de sinistres messagers qui arrivaient dans les abbayes,
à la nuit tombante, avec le rouleau des morts. On ajoutait des
noms à la liste, et ils promettaient de prier pour les âmes
pendant leur route. Quelques-uns de ces rouleaux des morts ont
plus de vingt mètres de long, tant les clercs y avaient fait
inscrire de décès, tant ils avaient été hébergés dans les couvents
de tous les pays. On donna à ces vagabonds le nom de _goliards_,
qui fut très rapidement pris dans un mauvais sens. Déjà, au XIe
siècle et au XIIe, les goliards d'Allemagne composaient des
chansons en latin et en allemand. Un manuscrit les a conservées
sous le nom de _Carmina Burana_. Ce sont souvent de véritables
chansons de route, où les vagabonds se réjouissent du printemps,
des prairies vertes pleines de fleurs, et des auberges où on leur
donne du vin à boire. D'autres sont extrêmement licencieuses
et justifient pleinement le mépris où tomba le nom de goliard.
Au XVe siècle, la goliardise faisait perdre le privilège de
clerc, comme la bigamie ou l'exercice de certains métiers. Entre
1450 et 1460, lorsque Regnier de Montigny et Colin de Cayeux
se réclamèrent de la justice ecclésiastique, on leur opposa
au Parlement qu'ils étaient pipeurs et goliards. Les écoliers
errants répandirent partout leur mauvais renom. Dans une liste de
proverbes qui fut ajoutée à une des plus anciennes éditions de
Villon figure celui-ci: «Pire ne trouverez que escouliers.» Le
_Liber vagatorum_, qui parut d'abord à Bâle entre 1494 et 1499,
catalogue les goliards parmi les classes dangereuses. Ce _Liber
vagatorum_ n'est d'ailleurs que le développement d'une enquête sur
les vagabonds que le conseil de Bâle fit faire au commencement
du XVe siècle et qui fut insérée dans les annales de Johannes
Knebel en 1475. «La sixième classe, lit-on dans le _Liber
vagatorum_, est celle des _Kammesierer_. Ce sont des mendiants
ou jeunes écoliers, jeunes étudiants, qui ne suivent ni père,
ni mère, n'obéissent plus à leurs maîtres, tombent en apostasie
et fréquentent la mauvaise société. Ils sont fort instruits
dans l'art du vagabondage, par lequel ils boivent, gaspillent,
jouent, et perdent leur argent en débauches. Ils se font faire
de fausses tonsures, quoiqu'ils n'aient souvent pas reçu les
ordres et ne possèdent aucune lettre de confirmation.» La septième
classe est celle des _Vagierer_, qui sont aussi des mendiants,
et se disent écoliers voyageurs (_farnder Schuler_), maîtres de
magie et conjurateurs du diable. On reconnaît là le _Fahrender
scolasticus_, sous l'habit duquel Méphistophélès apparaît à Faust
dans le drame de Gœthe. Les clercs vagabonds étaient souvent
aussi ménétriers ou vielleurs, allaient jouer «par les festes
de menestrerie et portoient les poupetes». D'autres étaient
«pardonneurs», comme ceux dont parle Chaucer en Angleterre ou
«porteurs de bulles», comme ceux que cite Villon dans la _Ballade
de bonne doctrine_. Ils étaient faux pèlerins et montraient des
lettres attestant qu'ils revenaient de Rome ou de Saint-Jacques de
Compostelle, ou ils «contrefaisoient l'homme de guerre», portant
vouges, cranequins et plançons crêtelés à la ceinture.
En effet, les routes étaient infestées d'hommes armés. La guerre
de Cent ans avait désorganisé la société. A la fin du XIVe siècle,
certaines bandes, qui s'étaient formées avec les débris des
grandes compagnies, continuèrent à tenir le pays, «échellant»
les villes et les «appâtissant», vivant des provisions qu'ils
obtenaient par force des habitants du plat pays, détroussant ou
rançonnant les marchands. A l'ouest, la Normandie fut désolée par
une bande de criminels qu'on appelait Faux-Visages, parce qu'ils
portaient des masques. Ils arrêtaient les convois de marchands qui
circulaient de nouveau dans un pays à peu près pacifié. A l'est,
après la bataille de Saint-Jacques, les bandes des Écorcheurs se
rompirent et vécurent sur le pays autour de Dijon et de Mâcon. Il
y avait là de vieux routiers qui avaient fait campagne avec les
capitaines espagnols, comme Rodrigue de Villandrando et Salazar,
jusque sur les marches de Gascogne; des Écossais, des Lombards et
des Bretons, qui gardaient la terrible tradition de chefs tels que
Fortépice et Tempête. Ils errèrent entre Langres, Toul et Auxonne,
et passèrent souvent en Alsace. Les villes étaient si pleines de
terreur qu'elles refusaient même de recevoir les soldats réguliers
qui devaient les protéger contre ces invasions. Les Écorcheurs
avaient coutume de ravager en été les pays situés plus au sud,
et d'attaquer les villes du Dijonnais pendant le froid, afin d'y
hiverner. Ainsi, cette population errante des routes de France,
faite de mendiants, de faux clercs, de pillards et de traîneurs
d'armée, était prête à accueillir les gens qui fuyaient la
justice; et on comprend aisément que ces éléments variés aient
pu constituer une grande association criminelle qui tint le pays
pendant plus de sept ans, de 1453 à 1461, dont faisaient partie
presque tous les malfaiteurs de profession, et où François Villon
allait entrer pendant sa vie vagabonde.
A sa sortie de Paris, Villon erra d'abord dans les environs.
Il nous dit lui-même qu'il resta huit jours à Bourg-la-Reine,
où Perrot Girard, barbier juré, le nourrit de cochons gras.
L'abbesse de Pourras, c'est-à-dire du Port-Royal, comme l'a
fort judicieusement reconnu M. Longnon, assista à ces franches
repues. Les legs de Villon sont si satiriques, et la compagnie de
l'abbesse de Port-Royal si étrange, qu'on est tenté d'imaginer que
ces cochons gras furent pris la nuit dans le parc du bon Perrot
Girard et mangés dans l'abbaye à grande réjouissance.
On ne sait pas vers quelle province François Villon se dirigea
après avoir quitté Bourg-la-Reine. Mais précisément en juin 1455
on trouvait sur toutes les routes entre Lyon, Dijon, Auxonne,
Toul, Mâcon, Salins et Langres, des malfaiteurs qui appartenaient
à la compagnie de la Coquille. Il est hors de doute que Villon
entra en relation avec ces compagnons coquillards. Deux ballades
en jargon leur sont adressées. Regnier de Montigny faisait partie
de l'association. Jouant sur le nom de Colin de Cayeux, François
Villon écrit Colin l'Escailler, c'est-à-dire le Coquillart. C'est
dans la ballade où il donne comme exemple tragique la mort de
Regnier de Montigny et de Colin de Cayeux. Le jargon dans lequel
sont écrites les six ballades de Villon est le même que le jargon
des compagnons de la Coquille. Enfin, Jehan Rosay, Jehan le Sourd
de Tours, Petit-Jehan, tous trois coquillards, furent à Paris
ou à Poitiers compagnons de Regnier de Montigny et complices de
François Villon dans le vol du collège de Navarre en 1456. Quand
Villon quitta Paris, au mois de juin, il est probable que Regnier
de Montigny l'avait préparé à rencontrer ses amis de la Coquille.
Le poète dut gagner le Dijonnais; il parle dans ses poèmes de
Dijon et de Salins. On peut bien croire qu'il n'aurait pas connu
la petite ville de Salins s'il n'y avait passé. Les coquillards
fréquentaient Salins; mais leur capitale était alors Dijon.