Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces
simples mots: «Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de
Naurouse.»
Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le
premier la parole; mais elle le devança:
--Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle cérémonieusement,
de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de
votre visite? Je vous dois une explication à cet égard et je vais vous
la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de
sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre très heureuses de
l'agrément que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément qui
est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus
est, une jeune fille à marier. Tant que nos relations ont gardé un
caractère de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper;
vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous rencontrer, nous en
ressentions un très vif à nous trouver avec vous, c'était parfait. Mais
en ces derniers temps on m'a fait des observations... très sérieuses, au
moins au point de vue des usages français qui désormais doivent être
les nôtres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimité avec ma
fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut
et j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et à moi, nous
devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire à Corysandre,
et qui même lui avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique
pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantôt. Sans doute
j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous
donne en ce moment, mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même le
sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication,
la voilà.
--Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été dans l'intention de
provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de
franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...
--Vous, monsieur le duc!
--En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la première fois.
Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu écouter ses
inspirations avant d'être bien certain que je n'obéissais pas à des
illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans
mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me
la donner pour femme.
Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le
visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait
cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amenée.
Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si elle était plongée
dans un profond embarras; à la fin elle se décida, mais en hésitant.
--Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort
honorée, me prend tout à fait au dépourvu et me cause une surprise que
je n'ai pas la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner votre
amour pour elle,--la résolution que j'ai mise à exécution aujourd'hui
en est la preuve. Avant de vous répondre je dois donc tout d'abord
interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne
contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi
que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second père de
ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être
votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à-dire...
--M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait comme un assez
mauvais mari; mais c'est là un excès de rigorisme contre lequel je me
défendrai facilement si vous voulez bien m'entendre.
--Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui vous entendît, car je
dois avoir égard à son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez
donc le faire revenir de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne
sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu que la mesure que
j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait à ma prévoyance de mère
n'a plus de raison d'être, et que toutes les fois que vous voudrez bien
venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir.
--Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir.
Roger se retira.
Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais
aussitôt qu'il fut parti elle monta quatre à quatre à la chambre de sa
fille, où elle entra en dansant.
--Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!