Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle
Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son
mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On
avait parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât de lui
et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de
Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir à s'occuper de
lui. Savine n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique à
tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on
racontait sur son compte.
Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens amis de Roger
étaient arrivés à Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrévault
et dix autres avec leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous
s'étaient jetés sur cette nouvelle:
--Naurouse se marie, est-ce possible?
On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout d'abord il avait mis
une certaine réserve dans ses réponses; mais, lorsqu'à la suite de
l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel,
dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments de sa fille
et conseillée par son ami Dayelle», avait formellement donné son
consentement, il avait très franchement montré combien il était heureux
de ce mariage, n'attendant même pas les questions pour l'annoncer à ceux
de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur.
Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent celles du prince de
Kappel:
--Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de
vous choisir votre femme vous-même et tout seul! Je crois que si j'avais
la liberté de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien
certain que je mourrai garçon pour ne pas me laisser marier à quelque
princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on
m'imposerait au nom de la politique et à qui je devrais faire des
enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un
futur roi qui ne se marie pas, c'est drôle, et on est original comme on
peut.
Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le blâma et très
vivement, parlant au nom de l'amitié et de la raison, employant la
persuasion et la raillerie pour empêcher ce qu'il appelait un suicide:
ce fut Mautravers.
Contrairement à son habitude, Mautravers n'était point arrivé à Bade
pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas
voir, avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu qu'il ne
viendrait probablement pas; cependant il était venu, et, le matin de la
deuxième journée, en débarquant de chemin de fer il était tombé chez
Roger encore au lit et endormi.
--Enfin vous voilà de retour et pour longtemps, j'espère.
--Pour très longtemps, pour toujours probablement.
--Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?
--Que raconte-t-on?
--Que vous avez l'idée de vous marier.
--C'est vrai.
--Vous marier avec une Américaine, une étrangère, vous, François-Roger
de Charlus, duc de Naurouse?
--Cette Américaine est d'origine française: elle appartient à une très
vieille et très bonne famille du Poitou, les Barizel.
--On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce
moment, et on m'a dit aussi que c'était par amour que vous vouliez
épouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru.
--Vraiment!
--Qu'on me dise que vous faites un mariage de convenance avec une jeune
fille de votre rang, et cela pour continuer votre nom, pour avoir une
maison, je ne répondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage soit
à mon sens la chose la plus folle du monde; mais un mariage d'amour,
vous, vous, Roger, jamais je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme
de coeur éternellement comme l'exige la loi du mariage, je veux bien
vous le concéder; c'est rare, cependant c'est possible. Mais à côté
des sentiments du coeur, il y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien,
croyez-vous que ceux-là puissent être éternels? Vous avez eu des
maîtresses, et dans le nombre il y en a que vous avez aimées
passionnément, eh bien! est-ce qu'à un moment donné, tout en éprouvant
encore pour elles de la tendresse, vous n'avez pas été désagréablement
surpris de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles vous étaient
devenues absolument indifférentes, ne vous disant plus rien, à ce point
que vous vous demandiez avec stupéfaction comment elles avaient pu
éveiller en vous un désir? Vous savez comme moi que cela est fatal et
que ceux-là même qui sont les plus fortement maîtres de leur volonté
n'échappent pas à cette loi humaine. Quand cela arrivera dans votre
mariage d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela arrive,
et que vous resterez en présence d'une femme aigrie, d'autant plus
insupportable qu'elle aura de justes raisons pour se plaindre, vous vous
souviendrez de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez qu'en
parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je reconnais volontiers
qu'on peut aimer une maîtresse indéfiniment, toujours, même vieille, et
cela tout simplement parce qu'elle n'est pas liée à vous, parce que vous
ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on a, ou plutôt qui vous a
du matin au soir et du soir au matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser,
et alors...
Mautravers était resté dans la chambre, tandis que Roger était entré
dans son cabinet de toilette, et c'était de la chambre qu'il parlait.
Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette à la main,
s'essuyant le cou et le visage.
--Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant, ce n'est pas
d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de
celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une
spécialité. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que
j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez. Aussi ne vous ai-je
pas interrompu, curieux de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je
ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer à
ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engagé,
et vous savez bien que je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que
vous venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que cela
ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais épouser, je l'aime
passionnément, et, dussé-je n'avoir qu'un jour de bonheur près d'elle,
pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous
voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale. Mais,
alors même que les sentiments qui s'ont inspirée n'existeraient pas,
je la réaliserais cependant quand même, car je veux me marier tout de
suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite,
vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je
veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour
aux Condrieu.
Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'établit entre
eux un assez long silence; puis il reprit:
--Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour
mon nom je ne puis l'empêcher sûrement de tomber entre leurs mains que
par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste
vous allez voir bientôt que celle que j'épouse est digne non seulement
d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer.
--Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle de Barizel, j'ai
parlé en général.
--Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai à elle; quand vous
la connaîtrez, vous serez peut-être moins absolu dans vos théories.
--Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il.
--Non.
--Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous voulez bien.
Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:
--Bien entendu, vous aurez toute liberté pour vous en aller aussitôt
que vous voudrez, de façon à faire une visite du soir à mademoiselle de
Barizel, si vous le désirez.