XXIX

Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit que «madame la comtesse

ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus», il fut étrangement

surpris. Cette heure matinale avait été choisie la veille avec

Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade, et il était

d'autant plus étonnant qu'on ne le reçût pas, que Bob, interrogé,

répondait que ni «madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades».

Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que cela signifiait.

Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette question en la

raisonnant, étant agité au contraire par une impatience fiévreuse.

Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses amis d'Amérique

peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui

étaient pas encore parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches

à ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le télégraphe

s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans

ses lettres; c'était à la dernière extrémité qu'il s'était décidé à

employer le système des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien

pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait être que mauvais par

sa concision et surtout par sa discrétion obligée; mais, après ce qui

s'était passé entre lui et Corysandre, dans la tour de l'église de

Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses

pouvaient tarder encore huit jours, peut-être plus. Se taire plus

longtemps devenait tout à fait ridicule.

Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état pénible de confusion

et de perplexité, allant d'un extrême à l'autre, sans pouvoir

raisonnablement s'arrêter à rien.

Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré, quand on lui monta

la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportée.

Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait

point l'écriture et il avait bien autre chose en tête que de s'occuper

des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient

indifférents.

C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des lettres.

Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait à travers son

appartement, il passa plusieurs fois auprès de la table sur laquelle

il avait jeté cette lettre: puis à un certain moment il la prit

machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait

le parfum de Corysandre.

Sans aucun doute c'était là une hallucination: il pensait si fortement

à Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la

voyait partout.

Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette lettre, et aussitôt une

commotion délicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tête aux

pieds; c'était bien le parfum de Corysandre, le même au moins que celui

qu'il avait si souvent respiré avec enivrement.

Vivement il déchira l'enveloppe et il lut:

«Allez à ma mère...»

Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était la situation que

créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage.

Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour fâchée de ses

hésitations et de son silence, il fallait qu'elle eût vraiment l'âme

indulgente, ou plutôt il fallait qu'elle l'aimât assez pour n'être

sensible qu'à son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas

blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures

en même temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que

plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume?

Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car, s'il avait de

puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore

pour n'attendre pas.

Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait tout de

suite, envers son nom; s'il ne se prononçait pas, envers son amour.

Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa porte s'ouvrit.

C'était une dépêche; qu'on lui apportait.

«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage serait d'attendre

lettre partie depuis six jours.»

Plus sage!

D'un bond il fut à son bureau.

«Madame la comtesse,

«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais

reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui même, aussitôt que possible.

«On attendra votre réponse.

«Daignez agréer l'expression de mon profond respect.

Corysandre · 第 32 / 50 题