Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit que «madame la comtesse
ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus», il fut étrangement
surpris. Cette heure matinale avait été choisie la veille avec
Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade, et il était
d'autant plus étonnant qu'on ne le reçût pas, que Bob, interrogé,
répondait que ni «madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades».
Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que cela signifiait.
Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette question en la
raisonnant, étant agité au contraire par une impatience fiévreuse.
Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses amis d'Amérique
peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui
étaient pas encore parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches
à ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le télégraphe
s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans
ses lettres; c'était à la dernière extrémité qu'il s'était décidé à
employer le système des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien
pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait être que mauvais par
sa concision et surtout par sa discrétion obligée; mais, après ce qui
s'était passé entre lui et Corysandre, dans la tour de l'église de
Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses
pouvaient tarder encore huit jours, peut-être plus. Se taire plus
longtemps devenait tout à fait ridicule.
Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état pénible de confusion
et de perplexité, allant d'un extrême à l'autre, sans pouvoir
raisonnablement s'arrêter à rien.
Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré, quand on lui monta
la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportée.
Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait
point l'écriture et il avait bien autre chose en tête que de s'occuper
des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient
indifférents.
C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des lettres.
Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait à travers son
appartement, il passa plusieurs fois auprès de la table sur laquelle
il avait jeté cette lettre: puis à un certain moment il la prit
machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait
le parfum de Corysandre.
Sans aucun doute c'était là une hallucination: il pensait si fortement
à Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la
voyait partout.
Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette lettre, et aussitôt une
commotion délicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tête aux
pieds; c'était bien le parfum de Corysandre, le même au moins que celui
qu'il avait si souvent respiré avec enivrement.
Vivement il déchira l'enveloppe et il lut:
«Allez à ma mère...»
Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était la situation que
créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage.
Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour fâchée de ses
hésitations et de son silence, il fallait qu'elle eût vraiment l'âme
indulgente, ou plutôt il fallait qu'elle l'aimât assez pour n'être
sensible qu'à son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas
blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures
en même temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que
plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume?
Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car, s'il avait de
puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore
pour n'attendre pas.
Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait tout de
suite, envers son nom; s'il ne se prononçait pas, envers son amour.
Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa porte s'ouvrit.
C'était une dépêche; qu'on lui apportait.
«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage serait d'attendre
lettre partie depuis six jours.»
Plus sage!
D'un bond il fut à son bureau.
«Madame la comtesse,
«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais
reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui même, aussitôt que possible.
«On attendra votre réponse.
«Daignez agréer l'expression de mon profond respect.