Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel étaient des yeux
noyés de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un
cruel effort de volonté.
Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait; elle
devrait répondre. Comment?
Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât.
Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du jardin craqua: c'était
lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas.
Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un
petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement,
avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser
qu'elle les rougissait.
Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire dans le
salon.
Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où elle s'était
sauvée, se trouvait une glace sans tain placée au-dessus des deux
cheminées, de sorte qu'en regardant à travers les plantes et les fleurs
groupées sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait d'une
pièce dans l'autre.
C'était contre cette cheminée du petit salon que Corysandre s'était
appuyée. Au bout, de quelques instants elle écarta légèrement le
feuillage et regarda où était Roger.
Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne
se doutant pas d'ailleurs qu'elle était à quelques pas de lui, derrière
cette glace et ces fleurs.
Immobile, son chapeau à la main, il restait là, attendant et paraissant
réfléchir; de temps en temps un faible sourire à peine perceptible
passait sur son visage et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait
ses yeux.
Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée dans cet examen
qui était devenu une contemplation: elle avait oublié ses angoisses,
elle avait oublié sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait
apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus à elle;
elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait; elle l'admirait.
Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle
franchise dans son attitude!
Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle mentirait! Mais
jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux levés devant ce regard
honnête!
Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et entra dans le salon.
Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de
l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et
le visage convulsé.
--Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.
Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger s'était déjà
acquitté de son rôle et que le duc croyait madame de Barizel malade.
--Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre tout simplement, ce
n'est rien.
--Mais vous paraissez troublée?
--Un peu nerveuse, voilà tout.
Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir
plus longtemps qu'il ne convenait.
Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil,
Roger sur la chaise, qui avaient été disposés par madame de Barizel.
Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien à
se dire.
Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de choses à se dire
qu'ils se taisaient, aussi embarrassés l'un que l'autre:
Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scène qui lui avait
été apprise.
Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire.
Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux lèvres
étaient des paroles de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec
vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les
yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas
d'aujourd'hui, mais du jour où je vous ai vue pour la première fois, et
où j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce que son coeur
lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'était là qu'un
début. Après ces paroles devaient en venir d'autres qui étaient leur
conclusion: «Je vous aime et je vous demande d'être ma femme; le
voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement cette conclusion, il ne
pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre
avant d'avoir reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites.
Jusque-là il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse
qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement, sous peine de se
mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime»,
qu'ajouterait-il? que répondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il
ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas
misérable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il
parlât, se trouvant ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou
niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en étonnerait-elle
pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si honnête qu'elle fût, si
innocente, et il avait pleinement foi dans cette honnêteté et cette
innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tête-à-tête que le
hasard leur ménageait leur temps se passerait à parler de la pluie, des
toilettes de madame de Lucillière, des pertes ou des gains d'Otchakoff.
Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit
formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois,
par ses regards, par son empressement auprès d'elle, par son admiration,
son enthousiasme, ses élans passionnés, ses recueillements plus
passionnés encore, de toutes les manières enfin, excepté des lèvres
et en mots précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit
d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se
présentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en
profitait pas? Il n'était pas de ces collégiens timides que la violence
même de leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune
circonstance il n'était embarrassé; s'il ne parlait pas, s'il ne disait
pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'était
donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire.
Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que
n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation était cruelle pour lui,
et même jusqu'à un certain point ridicule.
Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-même à
parler, nerveusement il est, vrai, presque fiévreusement, mais assez
promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba,
lui-même oublia son embarras et le temps s'écoula sans qu'ils en eussent
conscience. Il semblait qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils
étaient seuls, et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un
égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé! c'était ce
qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait par la tête. Que leur
importait! Ce qui charmait Corysandre, c'était la musique de la voix
de Roger; ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre: ils
étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'était assez
pour que leur joie fût oublieuse du reste.
Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent.
Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant et en frappant
le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait marché.
Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait
déjà singulièrement dépassé les limites fixées par les convenances. Il
fallait penser à madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait
se demander ce que signifiait un pareil tête-à-tête. Il se leva.
Alors Corysandre se leva aussi:
--Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande à vous adresser.
Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et sans toutes
les savantes préparations de madame de Barizel, sans trouble, sans
confusion, sans hésitation, sans regards de plus en plus tendres, sans
doux sourire, plein d'embarras et d'inquiétude.
--Une demande à moi, une demande de vous, quel bonheur!
--Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.
--Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien qu'elle est
accordée, ce serait me peiner, et sérieusement, je vous le jure, d'en
douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie
tout de suite le plaisir de vous répondre:--C'est fait.
Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse
contenue, il est vrai, mais sans l'émotion sur laquelle madame de
Barizel avait compté.
--Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez
pas dans le grand steeple-chase.
--Et pourquoi donc?
--Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister à
cette course si vous y preniez part.
--Vraiment?
Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et l'autre.
Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât l'embarras de
cette situation.
--Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine?
--Je la trouve...
Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un élan irrésistible
et un accent passionné; mais à temps il s'arrêta.
--Je la trouve assez...--il hésita...--assez raisonnable, et je suis
heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre désir. Je ne monterai
pas; je puis facilement me dégager.
Elle lui tendit la main.
Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de
spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter à ses
genoux.
Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra.
--Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas?
--A demain, ou plutôt si je revenais ce soir.
--Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle sera heureuse de
vous voir. A bientôt.