Roger n'était pas sorti du jardin, que madame de Barizel se précipitait
dans le salon.
--Eh bien? s'écria-t-elle.
Corysandre ne répondit pas, car l'arrivée de sa mère la ramenait
brutalement dans la réalité, et elle eût voulu ne pas y revenir.
--Parle, parle donc.
Elle ne dit rien.
--Tu ne lui as donc pas adressé ta demande?
--Si.
--Eh bien alors? Il t'a répondu quelque chose. Quoi?
--Il a répondu: «Je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon
votre désir, je ne monterai pas, je puis facilement me dégager.»
--Et puis?
--Je lui ai tendu la main.
--Et alors?
--Il est parti.
Madame de Barizel leva les bras au ciel par un mouvement de stupéfaction
désespérée; mais elle ne voulut pas s'abandonner.
--Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts pour se calmer,
prenons les choses au commencement et dis-moi comment elles se sont
passées en suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrivé, où s'est-il
assis?
--Là, sur cette chaise.
--Et toi?
--J'étais dans ce fauteuil.
--Alors?
--Il m'a demandé des nouvelles de ma santé, et je lui ai répondu.
--Et puis?
--Il s'est établi un moment de silences entre nous, et nous sommes
restés en face l'un de l'autre, un peu embarrassés.
--Très bien. Et puis?
--Nous nous sommes mis à parler.
--De quoi?
--De choses insignifiantes.
--Mais quelles choses?
--Ah! je ne sais pas.
--Mais tu es donc tout à fait stupide?
--Sans doute.
--Comment, tu ne peux pas me répéter ce que vous avez dit?
---Nous n'avons rien dit.
--Vous êtes restés en tête-à-tête pendant plus de deux heures.
--Nous n'avons pas eu conscience du temps écoulé.
--Alors comment l'avez-vous employé, ce temps?
--De la façon la plus charmante.
--Comment?
--Je ne sais pas.
--Tu te moques de moi.
--Je t'assure que non. Nous avons parlé, nous nous sommes regardés, nous
avons été heureux; mais ce que nous avons dit, les mots mêmes, les
idées de notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui m'en reste
seulement, c'est l'impression, qui est délicieuse.
Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques instants sans
parler, réfléchissant. Évidemment elle était aussi bête que belle,
il n'y avait rien à en tirer, et la presser de questions, la secouer
fortement, n'aurait aucun résultat; mieux valait ne pas se laisser.
emporter par la colère et la prendre par la douceur.
--Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer comment tu lui as
adressé ta demande?
--Si tu y tiens, oui.
--Comment si j'y tiens!
--Tout à coup Roger s'est aperçu que le temps avait marché et il s'est
levé pour se retirer; alors je lui ai adressé ma demande comme je te
l'ai dit.
--Et puis?
--Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait ce soir.
--Et puis après ce soir, s'écria madame de Barizel, exaspérée, il
reviendra demain et puis après-demain, et toujours, jusqu'au moment où
il ne reviendra plus du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres;
mais de quelle pâte les hommes de maintenant sont-ils donc pétris?
N'osant pas trop faire tomber sa colère sur Corysandre, elle éprouva un
mouvement de soulagement à la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son
mépris et de ses railleries; mais elle n'était pas femme à sacrifier les
affaires d'intérêt à de vaines satisfactions.
--Tout cela ne sert à rien, dit-elle en s'interrompant; maintenant que
la sottise est faite, il est plus utile et plus pratique de la réparer
que de la pleurer. J'avais fondé de justes espérances sur ce tête-à-tête
d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse si tu avais su
jouer la scène que nous avons répétée ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou
tu ne l'as pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gémir sur le passé,
préparons l'avenir. Demain nous devons aller à Fribourg avec le duc; tu
t'arrangeras pour qu'il t'offre de t'épouser ou simplement qu'il te dise
qu'il t'aime, cela m'est égal. Ce qu'il faut, c'est qu'il s'engage d'une
façon quelconque. Si cet engagement n'a pas lieu, je t'avertis que nous
quitterons Bade et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.
--Je l'aime!
--Eh bien, épouse-le; je ne demande pas votre malheur, puisque c'est à
votre bonheur que je travaille. Crois-tu que les filles belles comme
toi, qui ont fait de grands mariages, ont réussi sans le secours de
leurs mères? Sois sûre qu'une mère intelligente et dévouée vaut mieux
qu'une grosse dot. En tous cas, tu as la mère, et la dot, tu ne l'aurais
pas, si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse de te la
constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle pas un mari comme le duc
de Naurouse. Réfléchis à cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg
qu'avec un engagement formel de... de ton Roger; sinon nous quittons
Bade.
Cette promenade à Fribourg avait été arrangée depuis quelque temps déjà:
il s'agissait d'aller un dimanche entendre la messe en musique dans
la cathédrale de cette capitale religieuse du pays de Bade et du
Wurtemberg. On partait le samedi soir de Bade; on couchait à Fribourg;
on entendait la messe le dimanche, dans la matinée, et le soir on
revenait à Bade. Madame de Barizel et Corysandre avaient déjà visité la
cathédrale avec Savine; mais elles n'avaient point entendu la messe du
dimanche, dont la musique vocale et instrumentale a la réputation d'être
admirable, et c'était pour cette musique qu'elles faisaient une seconde
fois ce petit voyage.
La première partie du programme s'exécuta ainsi qu'elle avait été
arrêtée, au grand plaisir de Roger et de Corysandre, heureux d'être
ensemble et beaucoup plus sensibles à cette joie intime qu'aux
merveilles gothiques de la vieille cathédrale, qu'à ses vitraux et
qu'à la musique dont l'exécution se fait dans une tribune, comme dans
certaines églises italiennes. Le bonheur de Corysandre était d'autant
plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le goûter sans
arrière-pensée, sa mère ne lui ayant pas reparlé de Roger.
Mais après le déjeuner qui suivit la messe, madame de Barizel, la
prenant à part, revint au projet qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le
précisa:
--J'ai commandé une voiture pour que nous fassions une promenade dans
la ville et dans les environs: tout d'abord, nous allons retourner à
l'église, et là tu monteras à la tour avec le duc; moi je resterai dans
la calèche. Vous allez donc vous retrouver en tête-à-tête. Arrange-toi
pour en profiter; quand je suis montée avec toi à cette tour, il y a
quelque temps, l'idée m'est venue que la plate-forme était un endroit
tout à fait propice pour des rendez-vous d'amoureux; on est là isolé
entre ciel et terre, c'est charmant, commode et poétique. Il est vrai
qu'on peut être dérangé par des visiteurs, mais on peut ne pas l'être
aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps du haut de la tour sur
la place, où je serai dans la voiture découverte, tu seras fixée à ce
sujet: s'il entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir à la main, s'il
n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras tout le temps d'obtenir
l'engagement du duc. Je ne te fixe pas de marche à suivre. Prends celle
que tu voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, peu
m'importe, pourvu que tu arrives au résultat que j'exige. Si tu n'y
arrives pas, nous aurons quitté Bade avant la fin de la semaine et tu ne
reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je dis, je le fais.
Corysandre voulut se défendre, mais sa mère ne le lui permit pas; la
voiture attendait; on se fit conduire au Münster, et là madame de
Barizel, déclarant qu'elle était fatiguée, engagea Roger et Corysandre à
faire l'ascension de la tour.
--Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je vous attends ne vous
privez pas de jouir complètement de la belle vue qu'on a de là-haut; je
vais me reposer dans la voiture; je serai là admirablement.
Et elle montra un endroit de la place abrité du soleil, où elle dit au
cocher de la conduire; au pied même de la tour, elle eût été en mauvaise
position pour être aperçue par Corysandre quand celle-ci se pencherait
du balcon; tandis qu'à l'endroit qu'elle avait adopté, elle serait
facilement aperçue et en même temps elle pourrait surveiller la porte
d'entrée, de façon à ne pas laisser passer des visiteurs, sans les
signaler aussitôt au moyen de son mouchoir.