XXIII

Corysandre avait longuement répété son rôle dans la scène qu'elle devait

jouer avec Roger; elle avait travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses

silences, ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une grande heure,

madame de Barizel s'était déclarée satisfaite.

--Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser

officiellement sa demande. Quelle joie!

Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction, car ç'avait été

plutôt par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis

d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à

cette comédie.

Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien cela était révoltant?

Sans doute, elle n'avait vu que le résultat à obtenir; mais qu'importait

la légitimité du résultat si les moyens étaient misérables et honteux!

Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être toujours en

désaccord avec sa mère sur de pareils sujets! Elle eût été si heureuse

de n'avoir pas à discuter et à se révolter! A qui la faute? Elle ne

voulait pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait pas ne pas

se rappeler qu'avec son père ces désaccords n'avaient jamais existé et

que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à

elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà ce qui

se passait autour d'elle, noble, généreux, juste, droit, élevé. Quelle

différence, hélas! entre autrefois et maintenant!

Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues qui se nouaient

autour d'elle, à toutes les discussions qu'elles soutenaient entre

elle et sa mère, à tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si

pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait l'affranchir,

pouvait-elle en hâter l'heure par des moyens tels que ceux que sa mère

lui conseillait?

Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait à cette comédie,

c'était encore son amour lui-même qui s'indignait à cette pensée de

tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de misères dans sa vie,

elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un mauvais souvenir.

C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et elle venait de

terminer sa toilette lorsque sa mère rentra dans sa chambre.

--Comment, s'écria madame de Barizel, après l'avoir regardée, c'est

ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci?

--Je me suis habillée comme tous les jours.

--C'est justement ce que je te reproche; tu dois être irrésistible.

Corysandre glissa un regard du côté de la glace.

--Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu

l'étais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier,

que tu dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas expliqué

que c'était par ta beauté, plus encore que par tes paroles, que tu

devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout à ton

avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui

laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du tout ce qui

convient. C'est quelque chose d'abominable qu'à ton âge tu ne saches

pas encore ce qui fait perdre la tête à un homme. Défais-moi vite cette

robe-là, ce col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas

comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va

chanter des psaumes.

En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé son admirable

chevelure de façon à changer complètement le caractère de sa

physionomie, qui, de calme et honnête qu'elle était, devint audacieuse.

--Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe.

Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui étaient accrochées là

les unes à côté des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais

sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:

--Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert,

montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite

croix se détachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les

yeux, tu seras à ravir. Essayons.

--Je ne mettrai pas cette robe-là, dit Corysandre résolument.

--Et pourquoi donc!

--Parce qu'elle ouvre trop.

--Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu n'as jamais été aussi

jolie que ce soir-là.

--Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un dîner; tu étais là,

il y avait du monde.

--Es-tu folle!

--Je ne la mettrai pas.

Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y

avait pas à insister.

--Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus à

celle-là qu'à une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tête.

Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait

atteint une robe blanche, une robe de petite fille.

--C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de Barizel.

Corysandre ne répondit pas.

Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre

l'autre:

--Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton idée est excellente;

ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspiré... Je n'avais pas pensé

que le duc, malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup aimé;

il sera donc plus touché par l'innocence que par la provocation, et, si

tu réussis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre

cet élan passionné et la toilette virginale sera très puissant sur lui.

Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais être obligée de changer

une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une

inspiration de génie.

De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les retroussant tout

simplement et les réunissant en un gros huit; mais ceux du front

s'échappèrent en petites boucles crêpées et frisantes qui frémissaient

au plus léger souffle et que la lumière dorait en les traversant.

Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela malgré Corysandre,

qui aurait mieux aimé s'habiller seule.

Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un

peintre qui veut juger son ouvrage.

--Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il est de glace;

mais il ne te résistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de

la main?

Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition.

--Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel.

Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et ses

recommandations; quand la demie après deux heures sonna, elle voulut

installer elle-même Corysandre dans le salon.

Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant

une pose gracieuse, l'essayant elle-même; puis elle disposa la chaise

sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle

calcula la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les yeux de

Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci.

Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien éclairée, et, comme

le photographe qui manoeuvre ses écrans, elle remonta le store et drapa

les rideaux de façon à ce que non seulement la lumière fût favorable à

Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait souci des regards

curieux du dehors, se crût à l'abri de toute indiscrétion et pût en

toute sécurité s'abandonner à son élan passionné.

--Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant; tu as un air

embarrassé qui te va à merveille et qui est tout à fait en situation.

Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'était la honte

qui lui faisait baisser les yeux et l'empêchait de regarder sa mère.

Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas maîtresse

de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux lèvres et les

serraient avec une sensation d'amertume.

--Il semble que je sois à vendre, dit-elle.

--Ne dis donc pas des niaiseries.

--Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de

penser que c'en est une pour toi.

Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les épaules

sans répondre, et une dernière fois elle passa l'inspection du salon

pour voir si tout était bien disposé pour concourir au résultat qu'elle

avait préparé et qu'elle attendait.

Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son

visage:

--Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je

te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton

bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains.

Et elle s'éloigna en répétant:

--Bon courage, bon espoir!

Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur ses pas:

--Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement par lequel tu lui

tends la main arrive bien sur ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si

ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en

vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment même, avec l'expression émue

de ces yeux mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera

décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; à

moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de

suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être

certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il diffère cette

demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse en arrière de toi, comme

s'il ne s'était rien passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et

me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je vais m'y préparer,

car je dois le réussir, moi aussi; et je ne suis pas dans les mêmes

conditions que toi, je n'ai pas tes avantages.

Corysandre · 第 26 / 50 题