Corysandre avait longuement répété son rôle dans la scène qu'elle devait
jouer avec Roger; elle avait travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses
silences, ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une grande heure,
madame de Barizel s'était déclarée satisfaite.
--Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser
officiellement sa demande. Quelle joie!
Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction, car ç'avait été
plutôt par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis
d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à
cette comédie.
Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien cela était révoltant?
Sans doute, elle n'avait vu que le résultat à obtenir; mais qu'importait
la légitimité du résultat si les moyens étaient misérables et honteux!
Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être toujours en
désaccord avec sa mère sur de pareils sujets! Elle eût été si heureuse
de n'avoir pas à discuter et à se révolter! A qui la faute? Elle ne
voulait pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait pas ne pas
se rappeler qu'avec son père ces désaccords n'avaient jamais existé et
que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à
elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà ce qui
se passait autour d'elle, noble, généreux, juste, droit, élevé. Quelle
différence, hélas! entre autrefois et maintenant!
Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues qui se nouaient
autour d'elle, à toutes les discussions qu'elles soutenaient entre
elle et sa mère, à tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si
pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait l'affranchir,
pouvait-elle en hâter l'heure par des moyens tels que ceux que sa mère
lui conseillait?
Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait à cette comédie,
c'était encore son amour lui-même qui s'indignait à cette pensée de
tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de misères dans sa vie,
elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un mauvais souvenir.
C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et elle venait de
terminer sa toilette lorsque sa mère rentra dans sa chambre.
--Comment, s'écria madame de Barizel, après l'avoir regardée, c'est
ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci?
--Je me suis habillée comme tous les jours.
--C'est justement ce que je te reproche; tu dois être irrésistible.
Corysandre glissa un regard du côté de la glace.
--Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu
l'étais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier,
que tu dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas expliqué
que c'était par ta beauté, plus encore que par tes paroles, que tu
devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout à ton
avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui
laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du tout ce qui
convient. C'est quelque chose d'abominable qu'à ton âge tu ne saches
pas encore ce qui fait perdre la tête à un homme. Défais-moi vite cette
robe-là, ce col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas
comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va
chanter des psaumes.
En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé son admirable
chevelure de façon à changer complètement le caractère de sa
physionomie, qui, de calme et honnête qu'elle était, devint audacieuse.
--Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe.
Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui étaient accrochées là
les unes à côté des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais
sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:
--Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert,
montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite
croix se détachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les
yeux, tu seras à ravir. Essayons.
--Je ne mettrai pas cette robe-là, dit Corysandre résolument.
--Et pourquoi donc!
--Parce qu'elle ouvre trop.
--Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu n'as jamais été aussi
jolie que ce soir-là.
--Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un dîner; tu étais là,
il y avait du monde.
--Es-tu folle!
--Je ne la mettrai pas.
Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y
avait pas à insister.
--Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus à
celle-là qu'à une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tête.
Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait
atteint une robe blanche, une robe de petite fille.
--C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de Barizel.
Corysandre ne répondit pas.
Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre
l'autre:
--Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton idée est excellente;
ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspiré... Je n'avais pas pensé
que le duc, malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup aimé;
il sera donc plus touché par l'innocence que par la provocation, et, si
tu réussis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre
cet élan passionné et la toilette virginale sera très puissant sur lui.
Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais être obligée de changer
une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une
inspiration de génie.
De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les retroussant tout
simplement et les réunissant en un gros huit; mais ceux du front
s'échappèrent en petites boucles crêpées et frisantes qui frémissaient
au plus léger souffle et que la lumière dorait en les traversant.
Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela malgré Corysandre,
qui aurait mieux aimé s'habiller seule.
Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un
peintre qui veut juger son ouvrage.
--Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il est de glace;
mais il ne te résistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de
la main?
Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition.
--Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel.
Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et ses
recommandations; quand la demie après deux heures sonna, elle voulut
installer elle-même Corysandre dans le salon.
Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant
une pose gracieuse, l'essayant elle-même; puis elle disposa la chaise
sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle
calcula la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les yeux de
Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci.
Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien éclairée, et, comme
le photographe qui manoeuvre ses écrans, elle remonta le store et drapa
les rideaux de façon à ce que non seulement la lumière fût favorable à
Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait souci des regards
curieux du dehors, se crût à l'abri de toute indiscrétion et pût en
toute sécurité s'abandonner à son élan passionné.
--Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant; tu as un air
embarrassé qui te va à merveille et qui est tout à fait en situation.
Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'était la honte
qui lui faisait baisser les yeux et l'empêchait de regarder sa mère.
Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas maîtresse
de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux lèvres et les
serraient avec une sensation d'amertume.
--Il semble que je sois à vendre, dit-elle.
--Ne dis donc pas des niaiseries.
--Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de
penser que c'en est une pour toi.
Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les épaules
sans répondre, et une dernière fois elle passa l'inspection du salon
pour voir si tout était bien disposé pour concourir au résultat qu'elle
avait préparé et qu'elle attendait.
Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son
visage:
--Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je
te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton
bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains.
Et elle s'éloigna en répétant:
--Bon courage, bon espoir!
Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur ses pas:
--Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement par lequel tu lui
tends la main arrive bien sur ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si
ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en
vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment même, avec l'expression émue
de ces yeux mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera
décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; à
moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de
suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être
certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il diffère cette
demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse en arrière de toi, comme
s'il ne s'était rien passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et
me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je vais m'y préparer,
car je dois le réussir, moi aussi; et je ne suis pas dans les mêmes
conditions que toi, je n'ai pas tes avantages.