En disant à Corysandre. «Tu joueras admirablement un rôle qui sera dans
ta nature», madame de Barizel n'était pas du tout certaine du succès
de sa fille, et même elle en était inquiète, car le mot qu'elle lui
adressait si souvent: «Tu es stupide», était pour elle d'une vérité
absolue.
Elle n'était point, en effet, de ces mères enthousiastes qui ne trouvent
que des perfections dans leurs enfants par cela seul qu'elles sont les
mères de ces enfants; belle elle-même, mais autrement que sa fille, il
lui avait fallu longtemps pour voir la beauté de Corysandre, et encore
n'avait-elle pu l'admettre sans contestation que lorsqu'elle lui avait
été imposée par l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu
s'habituer à l'idée que cette fille, qui lui ressemblait si peu, pouvait
être intelligente. Pour elle, l'intelligence c'était l'intrigue, la
ruse, le détour, l'art de mentir utilement et de tromper habilement,
l'audace dans le choix des moyens à employer pour atteindre un but et la
souplesse dans la mise en exécution de ces moyens, l'ingéniosité à se
retourner, l'assurance dans le danger, le calme dans le succès, la
fertilité de l'imagination, la fermeté du caractère, de sorte que quand
elle se comparait à sa fille et cherchait en celle-ci l'une ou l'autre
de ces qualités sans les trouver, elle ne pouvait pas reconnaître
qu'elle était intelligente; stupide au contraire, aussi bête que belle.
Ce défaut de confiance dans l'intelligence de sa fille lui rendait sa
tâche délicate. Avec une fille déliée rien n'eût été plus facile que de
lui tracer le canevas d'une scène qui aurait infailliblement amené à ses
pieds un homme épris et passionné comme le duc de Naurouse; mais avec
elle il n'en pouvait pas être ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu
compliqué, elle ne le répéterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu
fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de simple, de
très simple qu'elle pût se mettre dans la tête et exécuter. Mais quelque
chose de très simple et de tout à fait primitif agirait-il sur le duc de
Naurouse?
Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle n'était à son aise que
dans ce qui était compliqué, savamment combiné, entortillé à plaisir;
tout ce qui était simple lui paraissait fade ou niais, indigne de
retenir son attention.
Et cependant, c'était cela qu'il fallait, cela seulement: quelques mots,
une intonation, un geste, un regard, et il était entraîné; mais ces
quelques mots, cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient
produire tout leur effet que s'ils étaient en situation.
C'était donc une situation qu'il fallait trouver, et, si elle était
bonne, elle porterait la mauvaise comédienne qui la jouerait.
Une partie de la nuit se passa à chercher cette situation; elle en
trouva vingt, mais bonnes pour elle-même, non pour Corysandre, se
dépitant, s'exaspérant de voir combien il était difficile d'être bête;
enfin, de guerre lasse, elle s'endormit.
Le lendemain, en s'éveillant, il se trouva que le calme de la nuit
avait fait ce que le trouble de la soirée avait empêché: elle tenait sa
situation, bien simple, bien bête, et telle qu'il fallait vraiment être
endormie pour en avoir l'idée.
Aussitôt elle passa un peignoir et vivement elle entra dans la chambre
de sa fille.
Corysandre était levée depuis longtemps déjà, et, assise dans un
fauteuil devant sa fenêtre, sous l'ombre d'un store à demi baissé,
elle paraissait absorbée dans la contemplation des cimes noires de la
montagne qui se trouvait en face de leur chalet.
--Que fais-tu là? demanda madame de Barizel.
--Je réfléchis.
--A quoi?
--A ce que tu m'as dit hier.
--Et quel est le résultat de tes réflexions, je te prie?
--C'est de te prier de ne pas persévérer dans ton idée et de nous
laisser être heureux tranquillement.
--Tu es folle. Moi aussi, j'ai réfléchi, et j'ai justement trouvé le
moyen d'amener le duc de Naurouse à se prononcer aujourd'hui même. Tu
comprends que ce n'est pas quand j'ai passé une partie de la nuit à
chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver à un résultat que
je vais écouter tes billevesées: c'est à toi de m'écouter et de faire
exactement ce que je vais te dire. Comprends-moi bien; suis mes
instructions et avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit
venir tantôt, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je ferai la sieste
après une mauvaise nuit et tu penseras que je ne dois pas me réveiller
de sitôt; mais, au lieu d'en paraître fâchée, tu t'en montreras
satisfaite. Voyons, ce ne peut pas être un chagrin pour toi de rester en
tête à-tête avec le duc?
--C'est un embarras.
--Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait rien. D'ailleurs, ce
qu'il faut avant tout, c'est être naturelle. Donc, le duc arrive. Tu es
dans un fauteuil comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention!
Écoute et regarde: je suis le duc.
Faisant quelques pas en arrière, elle alla à la porte; puis elle revint
vers Corysandre, marchant vivement, légèrement, comme le duc, les deux
mains tendues en avant, le visage souriant:
--Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu réponds:
--Oui, ma mère a passé une mauvaise nuit, elle fait la sieste. Là-dessus
le duc te dit quelques mots de politesse pour moi et tu réponds ce que
tu veux, cela n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois
ajouter, écoute donc bien...--Et elle reprit la voix de Corysandre:--Au
reste, je suis bien aise de cette absence, qui me permet de vous
adresser une prière.--Là-dessus, tu as l'air aussi embarrassé que
tu veux; seulement, en même temps, tu dois aussi avoir l'air ému et
attendri; tu le regardes longuement avec des yeux doux; plus ils seront
doux, plus ils seront tendres, mieux cela vaudra.--Une prière? dit le
duc surpris autant par les paroles que par ton attitude.--Oui, et que
je n'oserai jamais vous dire si vous ne m'aidez pas. Asseyez-vous donc,
voulez-vous?--Tu lui montres un siège près de toi, mais pas trop près
cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en face de toi, sous
tes yeux, ainsi.
Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placée à deux pas de
Corysandre, elle s'assit comme si elle était le duc de Naurouse, et
reprit:
--Avant d'adresser ta prière au duc, tu le regardes de nouveau, toujours
longuement, avec des yeux de plus en plus tendres et un doux sourire
dans lequel il y a de l'embarras et de l'inquiétude; tu prolonges cette
pause aussi longtemps que tu veux, des yeux comme les tiens en disent
plus que des paroles. Cependant, comme vous ne pouvez pas rester ainsi,
tu te décides enfin et tu lui dis: «C'est du steeple-chase dans lequel
vous devez monter un cheval que je veux vous parler; je vous en prie, ne
montez pas ce cheval, ne prenez pas part à cette course.» Tu tâches
de mettre beaucoup de tendresse dans cette prière et aussi beaucoup
d'angoisse. Cependant il ne faut pas que tu en mettes trop, car le duc
doit te demander pourquoi tu ne veux pas qu'il prenne part à cette
course. Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!
--Une peur mortelle.
--Tu vois bien que je te demande de n'exprimer que des sentiments qui
sont en toi: c'est cette peur que ton accent et tes regards doivent
trahir. Cependant, à la demande du duc, tu ne réponds pas tout de suite:
tu hésites, tu te troubles, tu rougis, tu veux parler et tu ne le peux
pas, arrêtée par ta confusion. Ne serait-ce pas ainsi que les choses se
passeraient dans la réalité?
--Non: je n'hésiterais pas; je ne me troublerais pas, je lui dirais tout
de suite et tout simplement que j'ai peur pour lui.
--Cela serait trop simple et trop bête; l'art vaut mieux que la nature.
Tu es donc confuse, et ce n'est qu'après l'avoir fait attendre, après
qu'il s'est rapproché de toi, comme cela,--elle approcha sa chaise en se
penchant en avant,--ce n'est qu'alors que tu lui dis: «J'ai peur pour
vous.» En même temps, tu lui tends la main par un geste d'entraînement,
et, s'il ne la saisit point passionnément, s'il ne tombe point à tes
genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est que tu n'es qu'une
sotte. Mais tu n'en seras pas une, n'est-ce pas? tu comprendras.
--Je comprends, s'écria, Corysandre en se cachant le visage dans ses
deux mains, que cela est odieux, et misérable. Pourquoi veux-tu me faire
jouer une comédie indigne de lui et indigne de moi?
--Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que comédie en ce monde.
Qui te révolte dans celle-la, puisqu'elle est conforme à tes sentiments?
--La comédie même.
Madame de Barizel haussa les épaules par un geste qui disait clairement
qu'elle ne comprenait rien à cette réponse.
--Cette leçon que tu viens de me donner ressemble-t-elle à celles que
les mères donnent ordinairement à leurs filles? dit Corysandre d'une
voix tremblante, et ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas
justement ce que les autres mères défendent?
--T'imagines-tu donc que je suis une mère comme les autres! Non, pas
plus que tu n'es une fille comme les autres. C'est une des fatalités de
notre position de ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser,
sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens qui marchent la tête
en bas dans les cirques ou qui dansent sur la corde au-dessus du Niagara
n'aimeraient pas mieux marcher comme tout le monde: ils gagnent leur
vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi gagner la nôtre; et pour cela
tous les moyens sont bons. N'aie donc pas de ces répugnances d'enfant.
En somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as peur que le duc
de Naurouse monte dans ce steeple-chase où il peut se casser le cou,
dis-le-lui; le duc t'aime, qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta
résistance n'a pas de raison d'être. Tu préférerais que les choses se
fissent toutes seules; moi aussi; mais ce n'est ni ma faute ni la tienne
si nous sommes obligées d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il à cela? De
l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre de duchesse
de Naurouse mérite bien que tu te donnes un peu d'ennui pour l'obtenir.
Crois-en mon expérience, le duc peut t'échapper si tu laisses les choses
traîner en longueur; presse-les donc. Pour cela le meilleur moyen
est celui que je viens de t'indiquer. Étudions-le donc avec soin et
reprenons-le, si tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive.
Comme elle l'avait fait une première fois, elle alla à la porte pour
représenter l'entrée du duc.
Et la répétition continua exactement comme si elle avait été dirigée par
un bon metteur en scène.
Tour à tour, madame de Barizel remplissait le personnage du duc et celui
de Corysandre, mais c'était à ce dernier seulement qu'elle donnait toute
son application: elle disait les paroles, elle mimait les gestes et
elle les faisait répéter à Corysandre, recommençant dix fois la même
intonation ou le même mouvement.
--Tu dis faux, s'écriait-elle, allons, reprenons et dis comme moi.
Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, sur les attitudes,
sur les regards.
--Ne t'inquiète pas trop de ce que tu dis, ni de la façon dont tu le
dis; c'est dans tes yeux qu'est le succès, dans ton sourire, c'est dans
tes lèvres roses, dans tes dents, dans les fossettes de tes joues;
combien de fois ai-je vu des comédiennes dire faux et se faire cependant
applaudir pour la musique de leur voix ou le charme de leur personne.