Madame de Barizel avait cru qu'après le départ de Savine le duc de
Naurouse prendrait la place de celui-ci, se poserait franchement en
prétendant, et, dans un temps qui, selon elle, ne devait pas être long,
lui demanderait Corysandre.
Cela semblait indiqué, car bien certainement, si le duc de Naurouse ne
s'était pas encore prononcé, c'était Savine, Savine seul qui l'avait
retenu; Savine éloigné, les scrupules qui l'avaient arrêté n'existaient
plus.
Il n'avait qu'à parler.
Chaque soir elle avait donc interrogé sa fille.
--Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?
--Rien de particulier.
--Je vous ai laissés en tête-à-tête.
--C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a rien dit: quand tu
es avec nous ou quand nous sommes en public, il a toujours mille choses
à me dire, et il me les dit d'une façon charmante qui les rend intimes,
presque mystérieuses, quoique tout le monde puisse les entendre; puis,
aussitôt que nous sommes seuls, il ne dit plus rien; il semble qu'il ait
peur de parler et de se laisser entraîner.
--Alors?
--Alors il me regarde.
--La belle affaire!
--Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!
--Et toi?
--Moi, je le regarde aussi.
--Avec les mêmes yeux?
--Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est avec un coeur bien
ému, bien heureux, tout bondissant de joie par moments, et dans d'autres
tout alangui, comme s'il se fondait.
--Alors cela durera toujours ainsi entre vous?
--Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout coeur.
--Tu es stupide.
--Alors on a joliment raison de dire: «Bienheureux les pauvres d'esprit,
le royaume des cieux leur appartient.» Je l'ai sur la terre, ce royaume.
Ce n'était pas de ce royaume que madame de Barizel s'inquiétait, et
lorsque, après quelques jours d'attente, elle vit que le duc de Naurouse
ne se prononçait pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune homme et
cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur bonheur à se regarder en
silence, ne trouvant rien de mieux pour se dire leur amour. Combien de
temps les choses traîneraient-elles, encore si elle ne s'en mêlait pas?
Ce n'était pas du bonheur de Corysandre qu'il s'agissait, ce n'était pas
de celui du duc de Naurouse, c'était de leur mariage, qui pouvait très
bien ne pas se faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.
Un soir qu'elle avait demandé, comme à l'ordinaire, à Corysandre:
«Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?» et que celle-ci, comme à
l'ordinaire aussi, avait répondu: «Rien», elle se décida:
--Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'écria-t-elle.
--C'est toute mon espérance.
--Eh bien! si vous continuez ainsi, cette espérance ne se réalisera pas,
sois-en certaine.
Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement qui disait clairement
qu'elle n'avait aucun doute à cet égard:
--Tu ne crois pas ce que je te dis?
--Je suis sûre de lui.
--Rappelle-toi ce qui est arrivé avec don José.
--Ce n'était pas la même chose.
--Avec lord Start.
--Ce n'était pas la même chose.
--Avec Savine.
Elle haussa les épaules en poussant des exclamations de pitié.
--Veux-tu que ce qui est arrivé avec don José, avec lord Start, avec
Savine, se renouvelle avec le duc de Naurouse?
--Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe assurance et
l'éclair de la foi dans les yeux; ceux dont tu parles savaient qu'ils
m'étaient indifférents; M. de Naurouse sait que...
--Que?...
--Que je l'aime.
--Tu ne le lui as pas dit?
--Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, cela se sent;
lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, et cependant je suis
certaine de son amour tout aussi bien que s'il me l'avait affirmé par
les serments les plus solennels; c'est l'élan de mon coeur qui me
l'affirme lorsque je le vois, c'est son anéantissement lorsque nous
sommes séparés.
--J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que tu voudras chez le duc
de Naurouse; eh bien! à quoi a-t-il servi jusqu'à présent?
--A nous rendre heureux.
-J'entends pour ton mariage; si malgré cet amour, ce grand amour, M. de
Naurouse n'a point encore demandé ta main, bien qu'il sache qu'il n'a
qu'un mot à prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas qu'à un moment
donné il se retire comme s'est retiré Savine, comme se sont retirés déjà
ceux qui ont voulu t'épouser et qui, après un certain temps, ont renoncé
à leur projet?
--Non.
--Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire pourquoi; c'est parce
que tu effrayes les épouseurs; ils viennent à toi, irrésistiblement
attirés par ta beauté; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, ils
se retirent lorsqu'ils ont appris à connaître notre situation.
--A qui la faute?
--A personne, ni à toi, ni à moi; on nous reproche le tapage de notre
vie, et je conviens qu'on n'a pas tort; mais, cette vie, nous ne pouvons
pas la changer sous peine de renoncer au grand mariage que je veux pour
toi. Ceux qui ont une position bien établie, un grand nom, une belle
fortune, des relations solides et brillantes, n'ont point besoin qu'on
fasse du tapage autour d'eux; on vient à eux tout naturellement, par la
force même des choses. Mais nous, qui serait venu à nous si nous étions
restées dans notre pauvre habitation, sans fortune, sans relations?
Quand j'ai voulu un mariage digne de ta beauté, il a bien fallu prendre
un parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un homme médiocre.
J'ai pris celui que les circonstances m'imposaient et non celui que
j'aurais choisi si j'avais été libre; je t'ai placée dans un milieu
brillant et je me suis arrangée pour qu'on parlât de toi. Mon calcul a
réussi et les épouseurs se sont présentés, ayant un rang et une fortune
que nous ne devions pas espérer.
--Et ils se sont retirés.
--C'est là justement ce qui fait que nous ne devons pas laisser celui
que nous avons, en ce moment, suivre les autres, ce qu'il pourrait très
bien faire si nous lui laissions le temps de la réflexion: il faut donc
l'obliger à se prononcer et à s'engager avant que la désillusion ait
parlé en lui ou qu'il ait écouté les voix malveillantes qui nous
attaquent. Le duc de Naurouse est un homme d'honneur: quand il aura
pris un engagement il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, il le
prendrait de lui-même ou tout au moins que tu l'amènerais à le prendre;
mais ni l'une ni l'autre de ces espérances ne s'est réalisée, et, je le
crains bien, ne se réalisera si je n'interviens pas entre vous.
--Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?
--Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pénible: il s'agit tout
simplement de me répéter tout ce que M. de Naurouse te dira, et de ne
lui dire que ce que nous aurons arrêté ensemble à l'avance.
--Alors c'est un rôle que tu m'imposes.
--Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera dans ta nature et que
pas un mot ne sera contraire à tes sentiments.
--Ce qui sera contraire à mes sentiments, ce sera de n'être pas moi...
--Veux-tu que M. de Naurouse t'épouse? Oui, n'est-ce pas? Eh bien,
laisse-moi te diriger. Maintenant, bonne nuit, va te coucher et
laisse-moi rêver à la scène que tu devras jouer demain.