C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance à ceux qui
le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait
éprouvé un moment d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait mon
examen de conscience et ma conscience m'a répondu que c'était avec Roger
que Corysandre pouvait être heureuse»; et cette émotion était devenue
plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajouté avec
des larmes dans la voix: «Un de nous deux est de trop à Bade, je vous
cède la place auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était pas
descendue bien profondément en lui, n'avait pas étouffé la réflexion.
Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'était
pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais écouté que la voix de
l'intérêt personnel le plus étroit?
Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter ces questions
sans les examiner et les peser.
Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de
sensibilité peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par
son excès même, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait
qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre.
Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation n'étaient
nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux
confidences de Savine.
Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une jeune fille, qui a affiché
pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est posé hautement en
prétendant et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse.
Quelles accusations portait Savine?
Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque sa renonciation,
comme il le disait lui-même, était un acte d'héroïsme amical; mais, ce
qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander
à d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les
obtenir soi-même.
En réalité, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'était
ce que Leplaquet lui avait raconté; mais ces longs récits, faits par un
pareil témoin, n'étaient pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de
Barizel, quelle situation il avait réellement occupée, ce qu'avait été,
ce qu'était madame de Barizel.
Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce qu'ils lui parlaient
de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce
qu'avaient été l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait
son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les contrôler,
n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne
fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?
Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle s'imposait et il
devait être poursuivi d'autant plus sévèrement que la renonciation de
Savine ressemblait à une accusation.
Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était supérieure à
la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui
n'avait pas convenu à un Savine convenait encore moins à un Naurouse.
C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le
compromettrait en prenant une femme qui ne fût pas digne de le porter ou
qui l'amoindrît.
Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on disait, cela n'avait
que peu d'importance à ses yeux; mais qu'il y eût une tache sur son
nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une
considérable qui pouvait empêcher tout projet de mariage.
Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant de s'engager avec
madame de Barizel, et même avec Corysandre, il fallait donc qu'il eût
des renseignements précis sur cette famille de Barizel.
Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à écrire des lettres
pour obtenir ces renseignements l'une à l'un de ses amis, secrétaire
de la légation de France à Washington, l'autre à un Américain de
Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage.