XX

C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance à ceux qui

le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait

éprouvé un moment d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait mon

examen de conscience et ma conscience m'a répondu que c'était avec Roger

que Corysandre pouvait être heureuse»; et cette émotion était devenue

plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajouté avec

des larmes dans la voix: «Un de nous deux est de trop à Bade, je vous

cède la place auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était pas

descendue bien profondément en lui, n'avait pas étouffé la réflexion.

Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'était

pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais écouté que la voix de

l'intérêt personnel le plus étroit?

Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter ces questions

sans les examiner et les peser.

Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de

sensibilité peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par

son excès même, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait

qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre.

Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation n'étaient

nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux

confidences de Savine.

Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une jeune fille, qui a affiché

pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est posé hautement en

prétendant et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse.

Quelles accusations portait Savine?

Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque sa renonciation,

comme il le disait lui-même, était un acte d'héroïsme amical; mais, ce

qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander

à d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les

obtenir soi-même.

En réalité, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'était

ce que Leplaquet lui avait raconté; mais ces longs récits, faits par un

pareil témoin, n'étaient pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de

Barizel, quelle situation il avait réellement occupée, ce qu'avait été,

ce qu'était madame de Barizel.

Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce qu'ils lui parlaient

de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce

qu'avaient été l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait

son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les contrôler,

n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne

fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?

Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle s'imposait et il

devait être poursuivi d'autant plus sévèrement que la renonciation de

Savine ressemblait à une accusation.

Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était supérieure à

la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui

n'avait pas convenu à un Savine convenait encore moins à un Naurouse.

C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le

compromettrait en prenant une femme qui ne fût pas digne de le porter ou

qui l'amoindrît.

Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on disait, cela n'avait

que peu d'importance à ses yeux; mais qu'il y eût une tache sur son

nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une

considérable qui pouvait empêcher tout projet de mariage.

Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant de s'engager avec

madame de Barizel, et même avec Corysandre, il fallait donc qu'il eût

des renseignements précis sur cette famille de Barizel.

Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à écrire des lettres

pour obtenir ces renseignements l'une à l'un de ses amis, secrétaire

de la légation de France à Washington, l'autre à un Américain de

Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage.

Corysandre · 第 23 / 50 题