XIX

C'était fini, Savine était bien décidé à quitter Bade, où rien ne le

retenait plus.

A la _Conversation_, il ne voulait pas voir le triomphe insolent

d'Otchakoff, qui continuait à gagner ou à perdre avec la même

indifférence apparente.

Et il ne voulait pas assister davantage à celui de Naurouse auprès de

Corysandre.

Cependant, s'il se décidait à partir ainsi, il fallait que son départ

lui rapportât au moins quelque chose, ne serait-ce que la reconnaissance

de Naurouse.

Lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle en chassa le

mécontentement et la colère. Il se dirigeait vers le _Graben_ pour

rentrer chez lui, il s'arrêta, et, changeant de chemin, il alla chez le

duc de Naurouse.

--Vous venez dîner avec moi? dit celui-ci, qui allait sortir.

--Justement, mais à une condition, qui est que nous allions dîner

dans un endroit où nous pourrons causer; j'ai à vous parler de choses

sérieuses, et je voudrais n'être ni dérangé ni entendu.

--Vous paraissez agité.

--Je le suis, en effet; vous saurez tout à l'heure pourquoi;

occupons-nous d'abord de dîner, le reste viendra après.

Ils montèrent en voiture et se firent conduire à l'_Ours_, qui est un

restaurant établi dans une prairie à quelques minutes de Bade; mais en

route Savine ne parla de rien, pas même de la perte qu'il venait de

faire.

A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il avait annoncée, et

Roger remarqua qu'il mangeait et buvait à fond en homme qui ne se laisse

pas couper l'appétit par les émotions: il s'était fait servir de la

bière, du champagne et du cognac qu'il mélangeait lui-même dans de

certaines proportions et qu'il avalait à grands coups, car lorsqu'il ne

se croyait pas malade c'était une de ses prétentions de pouvoir boire

plus qu'aucun Russe; et sa réputation avait commencé à se fonder

autrefois à Paris par ce talent qui lui avait valu bien des envieux

parmi les jeunes gens de son monde.

Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il commença l'entretien

que, tout en mangeant et en buvant, il avait préparé:

--Mon cher Roger, il faut me répondre avec franchise.

--Vous savez bien que je parle toujours franchement.

--Comme moi, mais comme moi aussi vous ne dites que ce que vous voulez,

tandis que ce que je vous demande, c'est de répondre à toutes mes

questions sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous

mademoiselle de Barizel?

--La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, la plus

délicieuse, la plus séduisante des jeunes filles.

--Je m'en doutais.

Il porta la main à son coeur avec le geste d'un homme qui vient de

recevoir un coup cruel.

--Puis, après un moment de silence assez long, il poursuivit:

--Maintenant, autre question: Quel sentiment vous a-t-elle inspiré?

--L'admiration.

--Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit lui-même?

Roger ne répondit pas.

--Je vous en prie; dit Savine en insistant, répondez par un mot:

l'aimez-vous?

--C'est une question que je n'ai pas examinée... par cette raison que je

ne pouvais pas l'examiner.

--Pourquoi?

--Parce que je n'aurais pu le faire qu'après vous avoir posé moi-même

certaines questions que pour toutes sortes de raisons il me convenait de

taire.

--Et que vous ne pouvez plus taire maintenant que nous avons abordé

cet entretien, qui, vous le sentez, doit être poussé jusqu'au bout;

posez-les donc, ces questions, et soyez sûr que j'y répondrai sans

toutes les résistances que vous opposez aux miennes.

--Nos conditions ne sont pas les mêmes; vous étiez l'ami de la famille

de Barizel quand je suis arrivé à Bade.

--Vos questions, vos questions?

--Eh bien, la question que je ne voulais pas vous adresser est la même

que celle que vous me posez l'aimez-vous?

Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:

--Mon cher Roger; dit-il d'une voie émue, vous êtes l'ami le plus loyal,

le coeur le plus honnête, le plus droit, que j'aie jamais connu; mais

j'espère me montrer digne de vous: je réponds donc: «Oui, je l'aime.»

--Vous voyez donc...

--Écoutez-moi: quand je dis «Je l'aime», je devrais plutôt dire pour

être absolument dans le vrai: «Je l'ai aimée.» Quand vous êtes arrivé

à Bade et quand je vous ai amené près d'elle, un peu pour que vous

l'admiriez comme je l'admirais moi-même, je l'aimais et je pensais à

l'épouser; mais j'ai vu l'effet qu'elle a produit sur vous et celui que

vous avec produit sur elle; j'ai vu comment vous avez été attirés l'un

vers l'autre à Eberstein; ce que vous avez été depuis l'un pour l'autre,

je l'ai vu aussi. Oh! je ne vous fais pas de reproches, mon cher Roger,

vous êtes resté, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la preuve,

l'ami loyal et délicat dont je serrais la main tout à l'heure. Et c'est

là ce qui m'a si profondément touché, si doucement ému, moi qui n'ai pas

été gâté par l'amitié. Mais enfin, quelle qu'ait été votre réserve, vous

n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits faits, insignifiants pour

un indifférent, considérables pour moi, m'ont appris chaque jour ce que

vous ressentiez pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait pour

vous. Si je vous disais que les premiers moments n'ont pas été cruels,

désespérés, vous ne me croiriez pas, vous qui êtes un homme de coeur.

Mais si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en même temps un

homme de raison. De plus, pardonnez-moi cet aveu brutal: je vous aime

tendrement, d'une amitié solide et profonde au-dessus de tout. J'ai fait

mon examen de conscience. En même temps j'ai fait le vôtre aussi... et

celui de Corysandre. Je me suis demandé: «Avec qui serait-elle le plus

heureuse?» Et ma conscience m'a répondu:--je pense que ma sincérité,

celle d'un homme qu'on accuse d'être orgueilleux, a quelque

mérite,--«Avec Roger»; et alors mon plan a été arrêté. J'avoue que j'en

ai différé l'exécution plus que je n'aurais dû peut-être. Mais il

faut me pardonner; il y a des sacrifices auxquels on se résigne

difficilement. Ce plan, vous l'avez deviné: il consistait à venir vous

poser les questions que je vous ai posées et qui se résumaient dans une

seule: «L'aimez-vous?» En ne me répondant pas vous m'avez répondu mieux

que vous ne l'auriez fait par la réponse la plus précise.

Il se tut et parut réfléchir douloureusement comme s'il balançait dans

son coeur troublé une résolution terrible à prendre.

--Il est évident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un de nous deux est

de trop à Bade...

--C'est-à-dire?

--C'est-à-dire que je vous cède la place; dans quelques jours j'aurai

quitté Bade; plus tard, quand vous penserez à moi, vous verrez si j'ai

été votre ami, et alors, je l'espère, votre souvenir s'attendrira.

Lui-même eut un accès d'émotion qui lui coupa la parole.

--Si je vous ai dit avec une entière franchise ce qui se rapportait

à nous et à Corysandre, je dois vous dire maintenant, pour que notre

explication soit complète, que j'ai eu il y a quelques instants un

entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en convenir, paraissait

me traiter avec une certaine bienveillance et peut-être même avec une

préférence marquée: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, j'ai sur

vous, au moins aux yeux d'une mère, une supériorité marquée: je suis

plus riche que vous. Eh bien, dans cet entretien tout à fait accidentel

et en l'air, j'ai annoncé à madame de Barizel que j'avais la volonté

bien arrêtée de mourir garçon. Vous pouvez donc vous présenter

maintenant quand vous voudrez, mon cher Naurouse, vous ne trouverez

devant vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. Je n'existe

plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. Ce que je vais devenir,

n'en prenez pas souci. Je vais tâcher de m'occuper de quelque chose, de

me passionner pour quelque chose. Je vais fonder une chaire au Muséum,

construire un observatoire, subventionner une exploration du Centre de

l'Afrique, fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, je vais

chercher quelque chose qui prenne mon temps, car vous pensez bien que

mourir garçon, c'est tout simplement une blague, une blague héroïque qui

mériterait de faire le sujet d'une tragédie; s'il y avait encore des

poètes; malheureusement il n'y en a plus; je viens trop tard. C'est pour

vous dire cela que je vous ai demandé à dîner. Maintenant, si vous le

voulez bien, sonnez le garçon, qu'il nous apporte du champagne et du

cognac, j'ai très soif pour avoir si longtemps parlé; et, de plus, il

est bon d'oublier.

Car pour être un héros on n'en est pas moins homme.

Est-ce que ça fait un vers français, ça? Je n'en sais rien; ça en a

l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis qu'en rustre ou un Russe, et

entre les deux il n'y a pas grande distance... pour les vers français.

Corysandre · 第 22 / 50 题