XVIII

Savine était sorti de chez madame de Barizel enchanté de lui-même.

C'était son habitude de trouver toujours dans ce qu'il avait dit comme

dans ce qu'il avait fait, de même dans ce qu'il n'avait pas dit et ce

qu'il n'avait pas fait, des motifs de satisfaction qui lui permettaient

de se féliciter. Il avait parlé, il avait agi, il avait été bien

inspiré; il s'était abstenu de paroles et d'actes, il avait été habile;

jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis une erreur, encore

moins une maladresse ou une sottise, et quand les choses n'avaient

point tourné selon son désir ou ses intérêts, c'était la faute des

circonstances, ce n'était pas la sienne. Comment eût-il été en faute,

lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il réussissait et en qui il

ne croyait plus quand il échouait, Dieu pouvait se tromper et faire des

bêtises; mais lui Savine, non, mille fois non, cela était impossible.

Cependant ce jour-là il était plus satisfait encore, plus fier de lui

qu'à l'ordinaire. Ceux qui le voyaient passer sous les arbres des allées

de Lichtenthal, allant lentement, la poitrine bombée, la tête haute, le

sourire de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front dans les

nuages, se disaient: Voilà un homme heureux...

Et de fait il l'était pleinement, il avait la veine.

Cette idée fut un éclair pour lui: puisqu'il avait la veine, il devait

en profiter.

Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il devait se hâter.

Aussitôt, hâtant le pas, il se dirigea vers le Graben pour prendre chez

lui l'argent qui lui était nécessaire: la banque n'avait qu'à se

bien tenir; mais que pourrait-elle contre sa chance s'unissant aux

combinaisons inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait sauter,

non pas une fois, mais deux, indéfiniment.

Après avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il voulait risquer un

coup décisif, il entra à la Conversation.

Il n'eut pas de peine à trouver le marquis de Mantailles, qui, assis

comme à l'ordinaire à la table de trente-et-quarante piquait avec une

longue épingle des cartons placés devant lui. Mais, si attentif qu'il

fût à cette besogne, pour lui pleine d'intérêt, le vieux marquis ne

manquait pas cependant, après chaque coup, de promener un regard

circulaire autour de lui pour voir s'il n'apercevait point un nouveau

venu à qui il pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons

inexorables ou même une association pour ruiner toutes les banques de

jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il espérait toujours.

Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit celui-ci, mais

de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils furent arrivés dans un endroit

écarté du jardin où il n'y avait personne qu'il l'aborda.

--Le moment est-il favorable? demanda Savine.

--On ne peut plus favorable; ainsi...

Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.

--Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.

Le marquis redressa sa grande taille voûtée et prit un air de dignité

blessée; mais ce ne fut qu'un éclair; la réflexion sans doute lui dit

qu'il n'était pas en état de se fâcher d'une offense.

--Parfaitement, continua Savine avec plus de dureté encore dans le ton,

j'ai dit «pas de blagues» et je le répète; selon vous, quand je vous

consulte, le moment est toujours on ne peut plus favorable; vous avez à

m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; et malgré tout

cela la vérité est que je perds; je devais ruiner la banque en suivant

vos conseils et, tout au contraire, depuis que je joue, ce serait elle

qui m'aurait ruiné... si j'étais ruinable. Si elle ne m'a pas ruiné, au

moins m'a-t-elle enlevé...

Le marquis l'arrêta d'un geste plein de noblesse:

--Un homme comme vous, prince, retient-il le chiffre des sommes qu'il

perd au jeu?

--Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; ce qui est mon cas

avec la banque, contre laquelle je ne me serais pas amusé à jouer si

je n'avais pas poursuivi un but élevé. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas

atteint: je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'étais décidé à ne

plus jouer.

Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait qu'il les connaissait

bien; ces joueurs décidés à ne plus jouer, et quelle foi il avait en

leurs engagements.

--Cependant vous venez me demander un conseil.

--Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.

--Alors vous êtes sûr de perdre; vous le savez bien, qu'il n'y a pas de

veine, qu'il n'y a pas de hasard, et que l'ordre règle toute chose en

ce monde, le jeu comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la

divine Providence, qui...

Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement sur l'ordre de la

Providence; il l'interrompit:

--Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, s'écria-t-il;

mais si assuré que je sois de gagner, je veux mettre toutes les chances

de mon côté; voyons donc quelle est la situation des figures que vous

suivez, de façon à ce que je puisse opérer largement: je veux une série

de coups extraordinaires qui fassent pousser des cris d'admiration à la

galerie.

Le marquis de Mantailles expliqua cette situation des figures.

--C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il fût arrivé au bout

de ses explications, cela suffit maintenant; je vous répète que si, par

extraordinaire, je ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne

toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je quitterais Bade.

Tout à l'heure vous avez souri quand je vous ai dit cela; mais c'est que

vous ne me connaissez pas bien en me jugeant d'après les autres joueurs;

moi je n'ai pas de passions.

--Alors, prince, je vous plains de toute mon âme.

--Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez pas, je vous prie; sans

doute vous ne me parlez pas; mais cela me gêne que vous soyez dans la

salle; malgré moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, et

puis vos regards m'empêchent de suivre mes inspirations.

--Défiez-vous-en.

--Je vous dis que j'ai la veine.

Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle de jeu, où, rien

que par sa manière de se présenter, il se fit faire place.

Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, qui le regardaient

étaler autour de lui ses liasses de billets un sourire de superbe

assurance qui disait:

--Regardez-moi bien, vous allez voir.

Il fit son jeu.

Ce qu'on vit, ce fut une déveine constante qui le poursuivit.

Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille francs.

--Je cède ma chaise.

--Je la prends, dit une voix derrière lui.

C'était son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.

Alors en étant obligé de passer au second rang tandis que son rival

s'avançait au premier, il sentit en lui un mouvement de rage plus

cruel que sa perte d'argent ne lui en avait fait éprouver: c'était une

abdication.

Corysandre · 第 21 / 50 题