XVII

Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, passait sa vie

couchée ou étendue, ne quittant son canapé ou son fauteuil qu'à la

dernière extrémité et dans des circonstances tout à fait graves.

Cependant, lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'à la porte du

salon, ce qui chez elle était la plus grave preuve d'estime ou d'amitié

qu'elle pût donner, fut parti, au lieu de revenir s'asseoir, elle se

mit à marcher à grands pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle

faisait, poussée par les mouvements désordonnés qui l'agitaient.

--Mourir garçon, répétait-elle machinalement, mourir garçon!

Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le salon; puis, un

peu calmée, elle alla s'allonger sur un divan, et là elle continua de

réfléchir.

Enfin, s'étant arrêtée à une résolution, elle sonna et commanda qu'on

priât Corysandre de descendre.

Celle-ci ne tarda pas à arriver, l'air ennuyé.

--J'ai à te parler, dit madame de Barizel, sérieusement.

--C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va être question? dit-elle.

--Oui.

--Hélas!

--Écoute-moi avant de te plaindre et peut-être après me remercieras-tu.

--Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de mariage que je

te remercierais, si tu savais comme je suis lasse de toutes ces

combinaisons que tu te donnes tant de peine à chercher et qui

n'aboutissent jamais, comme j'en suis humiliée.

Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une expression

mélancolique:

--Si tu savais comme j'en suis malheureuse.

--Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; je ne veux pas

que tu sois malheureuse, je ne l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu

n'as pas de meilleure amie que ta mère; que je n'ai jamais voulu que

ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis prête à tout pour

l'assurer. Écoute-moi et tu vas le voir; mais d'abord réponds-moi en

toute sincérité, sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du

prince Savine?

--Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais dit bien plus

encore si tu avais voulu m'écouter.

--Le temps n'a pas modifié ton impression première?

--Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable qu'il ne m'était

apparu avant de le connaître; suffisant, vaniteux, arrogant, envieux,

égoïste jusqu'à la férocité, misérablement avare, sans coeur, sans

honneur, sans courage, sans esprit, fourbe, menteur, hâbleur, je lui

cherche vainement une qualité, car il n'est même pas beau avec son grand

corps mal dégrossi et ses grâces d'ours blanc.

C'était la première fois que sa mère la voyait parler avec cette

passion, elle toujours si calme, si indifférente; elle s'était dressée

sur son fauteuil et, le corps penché en avant, la tête haute, elle

semblait de son bras droit, qu'elle levait et abaissait à chaque mot,

asséner ces épithètes qui lui montaient aux lèvres sur Savine placé

devant elle.

--Alors, continua madame de Barizel après quelques instants, tu voudrais

ne pas devenir sa femme?

Corysandre ne répondit pas.

--Réponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.

--A quoi bon? Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tu m'as dit que j'étais

folle; que ce mariage était nécessaire; qu'il fallait qu'il se fît;

qu'il était le plus beau que je puisse souhaiter; que le refuser c'était

faire ton malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul moyen de

sortir de la situation où nous nous trouvons; enfin, par la prière, par

le commandement, par la persuasion, de toutes les manières, tu me l'as

imposé. Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux devenir sa

femme?

--Pour connaître ton sentiment.

--Il n'a pas plus changé sur le mariage que sur le mari, l'un me déplaît

autant que l'autre: tu voulais savoir, tu sais.

--Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras tout à l'heure:

Maintenant, autre question à laquelle tu dois répondre avec la même

franchise: que penses-tu du duc de Naurouse? Tes idées à son égard n'ont

pas changé?

--Il me plaît autant que le prince Savine me déplaît; tous les défauts

de l'un sont des qualités opposées chez l'autre.

--Alors, si le duc de Naurouse te demandait en mariage, tu

l'accepterais?

Corysandre pâlit et ce fut les lèvres tremblantes qu'elle regarda sa

mère; voyant un sourire dans les yeux de celle-ci, elle poussa un cri.

--Il m'a demandée?

Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester par ce cri et

cet élan irrésistible fut de courte durée.

--Pas encore, dit madame de Barizel.

--Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura Corysandre, se

renversant dans son fauteuil.

--C'est toi qui t'es trompée; je ne t'ai pas dit et je n'ai pas voulu te

dire que le duc de Naurouse t'avait demandée, mais simplement, et

cela est quelque chose, tu vas le voir, que s'il te demandait je suis

disposée à te donner à lui.

Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant à sa mère, elle la prit

dans ses bras et l'embrassa.

C'était la première fois depuis qu'elle n'était plus une enfant qu'elle

avait un de ces élans d'effusion.

Après le premier mouvement de trouble, madame de Barizel la fit asseoir

sur le canapé, près d'elle; et, lui tenant une main dans les siennes:

--Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugée trop souvent. Je n'ai

jamais voulu que ton bonheur, et, si nous n'avons pas toujours été

d'accord, c'est qu'avec ton inexpérience tu ne peux pas juger le monde

et la vie, comme je les juge moi-même. J'ai cru que c'était assurer ton

bonheur que te faire épouser le prince Savine, dont le nom, la fortune

et la situation m'avaient éblouie; et si, malgré les répugnances que tu

as manifestées, j'ai persisté dans ce projet, c'est que j'ai cru que ces

répugnances s'effaceraient quand tu connaîtrais mieux le prince, en qui

je ne voyais pas, comme toi, un ours blanc mal dégrossi. Mais, au lieu

de diminuer, ces répugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te

paraît le monstre que tu viens de me dépeindre.--Dans ces conditions,

moi, ta mère, qui veux ton bonheur, je ne puis te dire qu'une chose:

renonçons au prince Savine et épouse le duc de Naurouse, mais épouse-le.

--Il m'épousera, je te le promets, je te le jure!

Corysandre · 第 20 / 50 题