VI

Le jour même où la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu,

rappelé par sa fille, elle recevait un hôte dont le _Badeblatt_

annonçait l'arrivée en ces termes:

«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités les plus en vue

du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long

voyage autour du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc de

Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il compte, nous dit-on, faire

un séjour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages.

Tout donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux

engagés dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter

cette année un éclat plus vif encore que les années précédentes, aussi

bien par le nombre et le mérite des concurrents, que par la réputation

des gentlemen qui doivent les monter.»

Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement pour

le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on était loin encore, et auquel

le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres

parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de retour de son

voyage autour du monde et il était vrai aussi qu'à peine débarqué à

Trieste il était monté en wagon pour venir directement à Bade, au lieu

de rentrer en France.

Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir ce qui s'était

passé en son absence, un peu mieux et d'une façon plus détaillée et plus

précise que les quelques lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui

apprendre.

Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ?

A cette question, qu'il s'était si souvent posée et avec tant d'émotion

pendant les longues heures mélancoliques de la traversée, en restant

appuyé sur le plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à

suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes,

il n''avait jamais eu d'autres réponses que celles qu'il se donnait

lui-même en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcitée,

c'est-à-dire rien que le rêve.

Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris, lui avait promis de

le tenir exactement au courant de ce qui se passerait.

Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller à New-York, et

c'était à New-York que Harly devait lui écrire, tandis que c'était à

Rio-Janeiro qu'il avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait

employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la

hâte qu'il avait mise à expédier des dépêches de tous les côtés avait

embrouillé les choses: les lettres n'étaient point arrivées en temps

là où il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient

égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié de celles qui lui

avaient été écrites. Celles qui étaient adressées à New-York avaient

été le chercher à Rio-Janeiro; celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne

l'avaient pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama n'étaient

pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir à Singapore,

étaient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait passé le

détroit; et ainsi de suite jusqu'à Alexandrie.

De tout cela il était résulté une conversation à bâtons rompus et

tellement embrouillée qu'elle était à peu près inintelligible.

Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté leur séparation?

L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'était-elle

consolée?

Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et, le voyage avait

achevé le désenchantement qui avait commencé avant son départ.

Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait point été pour lui

la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était près d'elle cependant, par elle

qu'il avait eu quelques journées de bonheur.

Et comment l'en avait-il payée?

Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu

envisager froidement les choses? N'en était-elle pas encore au moment

où, sur la jetée du Havre, quand elle l'avait vu emporté par le

_Rosario_ elle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans un

mouvement où il y avait autant de colère que de douleur?

Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par

Bade, où il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le

faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point

des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui écrire exactement

quelle était la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait

faire: rentrer à Paris où rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt

qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son château de

Varages ou dans celui de Naurouse.

A peine installé à l'hôtel, dans un appartement assez modeste, son

premier soin fut de demander les derniers numéro, du _Badeblatt_ et de

chercher sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses amis qui

étaient arrivés à Bade en ces derniers temps.

Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arrêta

point, aimant mieux s'adresser à un ami avec lequel il n'aurait point à

se tenir sur ses gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant

un juge d'instruction.

Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revînt

à Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenât à Bade quelqu'un

qu'il pourrait interroger librement.

Ne voulant point attendre, il se rendit au _Graben_, se promettant de

veiller sur son impatience. Mais Savine n'était point chez lui; il

était à la _Conversation_ occupé à essayer de faire triompher la morale

publique à la table de trente-et-quarante en opérant d'après les

combinaisons inexorables du marquis de Mantailles.

Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation c'était l'heure où

la musique jouait sous le kiosque qui s'élève devant la maison de

Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur

des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une élégante cohue

un public nombreux qui réunissait à peu près toutes les nationalités des

deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher par

la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre, les femmes à

Paris.

Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société cosmopolite qu'on

rencontre dans toutes les villes d'eaux à la mode pour le regarder

avec curiosité et l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde

n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant, quoiqu'il ne

promenât sur cette assemblée qu'un regard nonchalant et indifférent,

ses yeux furent tout à coup irrésistiblement attirés et retenus par

la beauté d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le

frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place. Alors il la

regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle

était blonde, avec des yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et

soyeux; l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté; elle

était de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste

cependant et qui n'avait rien d'apprêté, naturelle au contraire et

gracieuse; près d'elle était assise une femme jeune encore, sa mère sans

doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût entre elles aucune

ressemblance, la mère ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux.

Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé devant elles en

admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas

et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il était

sorti de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout triste et

morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien

faire dans un trou comme Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie

s'était faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le

ciel, de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu; cette

verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux yeux qu'à l'esprit, ce

paysage entouré de montagnes aux sommets sombres était charmant; cette

chaude journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade était le

plus gracieux de la terre; il était heureux de se retrouver au milieu

de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-à-dire de cette jeune

fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis

qu'il avait vus dans son voyage.

C'était tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait

l'éveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade

et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le

frappa:

--Roger!

Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait résonné dans son

coeur, était partie.

La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point trompé: c'était elle;

c'était madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle

avait crié lorsqu'ils s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle

prononçait après une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il

s'était éloigné emporté par le _Rosario_, elle l'avait répété. Cet appel

le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi.

Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là, le regardant, penchée

en avant, à demi soulevée sur sa chaise. Il alla à elle, sans bien voir

quelle était l'expression vraie de ce visage ému.

Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:

--Vous ici!

--J'arrive.

--Et moi aussi. Quel bonheur!

Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait incliné

vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler.

Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit, tant avait été

vif l'élan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement

et déjà les oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils

allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se

passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais

souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'était pas le moment

de se donner en spectacle.

--Votre bras? dit-elle à Roger.

En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre sa réponse, elle

lui avait pris le bras.

Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux désappointés.

Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant

doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui était loin de lui

rendre le calme.

Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle prit la parole:

se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura:

--_Carino, Carino_, enfin je te revois!

Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant où allait

aboutir cet entretien commencé sur ce ton. Ce qu'il avait redouté se

réalisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il était ému par cette

pression de son bras et plus encore par ce nom de _Carino_ qu'elle avait

si souvent prononcé et qui évoquait tant de souvenirs passionnés; mais

le sentiment qu'il éprouvait ne ressemblait en rien à l'amour.

--Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que

ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien.

--Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.

Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda en face,

plongeant dans ses yeux.

--Vrai, dit-elle, c'est vrai?

Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait,

car elle baissa la tête et reprit son chemin.

--Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jetée du Havre,

dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'éloigner, me

laissant là désespérée, anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce

courage féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;--elle baissa la voix,--et

au lit encore?

Avant qu'il eut répondu à ces questions qui étaient pour lui

terriblement embarrassantes, il fut distrait par un signe de la main

gauche que venait de faire madame d'Arvernes. Machinalement il regarda à

qui ce signe était adressé, il vit que c'était à un jeune homme qui se

trouvait à une courte distance et qui, bien évidemment, avait été arrêté

par madame d'Arvernes au moment même où il s'approchait d'eux: ce jeune

homme était un grand beau garçon, solide et bien bâti, de tournure

élégante, à la mine fière, avec des yeux au regard velouté.

Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc de Naurouse et elle

avait très bien senti qu'il examinait curieusement ce jeune homme; elle

se mit à sourire et, prenant un ton enjoué:

--Sans lui, je ne me serais pas consolée. Le vicomte de Baudrimont. Je

te le présenterai, mais pas tout de suite; il nous gênerait.

Ces quelques paroles avaient été une douche glacée qui s'était abattue

sur les épaules de Naurouse. Eh quoi, c'était quand il cherchait des

mots adoucis et des périphrases pour lui répondre, qu'elle lui montrait

si franchement son consolateur, ce beau garçon aux yeux passionnés! Et

un moment il avait eu peur d'elle!

--Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.

Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.

--Charmant, dit-il en riant.

--N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; beau garçon, tu vois

qu'il l'est; bon, tendre, confiant, il l'est aussi; c'est une excellente

nature, mais malgré toutes ses qualités, et elles sont réelles, elles

sont nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, comme je t'ai

aimé et comme tu m'as fait souffrir! Si ce garçon n'avait pas été là, je

serais devenue folle.

--Il était là.

--Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon Roger.

Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans lequel il y avait

tout un monde de souvenirs et même peut-être autre chose que des

souvenirs; mais l'heure de l'émotion était passée; maintenant il était

décidé à prendre la situation gaiement.

--Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame d'Arvernes, nous nous

aimerions toujours. Moi, jamais je ne me serais séparée de toi. Mais tu

as voulu être chevaleresque. Quelle folie! Tu vois à quoi a servi ce

sacrifice; car cela a été un sacrifice pour toi, n'est-ce pas?

--N'as-tu pas vu ma lutte, mes hésitations après que j'avais donné ma

parole, ma douleur, mon désespoir? Que pouvais-je?

--C'est vrai et je suis injuste en demandant à quoi a servi ton

sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont ce que j'étais pour toi;

il n'est pas pour moi ce que tu étais; je ne suis pas fière de lui comme

je l'étais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il n'y a rien à

blâmer: les convenances sont sauves, c'est plat, c'est bourgeois. M.

d'Arvernes est heureux. Mais toi, comment t'es-tu consolé? Qui t'a

consolé?

--Personne.

Elle le regarda avec un sourire équivoque en se serrant contre lui:

--Ah! Carino, murmura-t-elle.

Mais cette pression, qui naguère le secouait de la tête aux pieds,

arrêtait le sang dans ses veines et contractait tous ses nerfs, le

laissa insensible et froid.

Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:

--Nous allons dîner ensemble...

--Mais...

--... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, il est déjà

bien assez malheureux de notre entretien. Maintenant j'ai une grâce à te

demander: il voudra se lier avec toi...

--... Mais...

--... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. Il ne verra

que par toi; tu le guideras, tu l'empêcheras de faire des folies, il est

si jeune, tu me le garderas.

Comme il ne répondait pas, elle lui secoua le bras:

--Tu ne veux pas?

--Au fait, cela est drôle.

A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les croisa de nouveau, madame

d'Arvernes l'appela d'un signe et la présentation fut vite faite.

--M. de Naurouse veut bien me faire l'amitié de dîner avec nous,

dit-elle, il nous contera son voyage.

Corysandre · 第 10 / 50 题