VII

Roger se réveilla le lendemain matin maussade et triste.

Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit

sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'était passé la veille, ce qu'il

avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune

Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa tête troublée.

Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer sa journée.

Il n'avait plus à chercher Savine; il savait; et même ce que Savine

pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de

l'adoucir; il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les amours de madame

d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait

pas de faire bien certainement.

L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris, maintenant qu'il

n'avait plus à s'inquiéter de ce qui l'y attendait. En réalité, ce qui

l'attendait, c'était... rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne,

excepté Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette époque.

Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait

avant son départ? Il en avait tristement exploré le vide. Où cela le

conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille.

La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa cousine Christine,

était au couvent. Des amis qui méritaient à peine le titre de camarades

de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre

disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre, car il ne pouvait

pas songer à rentrer au ministère et à demander un poste quelconque dans

une ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours ministre et que,

s'adresser à lui, c'eût été en quelque sorte demander le paiement du

sacrifice qu'il avait accompli.

N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes

d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait épuisés, d'autres

émotions que celles du jeu?

Ne rien faire.

Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine à Cara, de Cara à

Raphaëlle, et toujours ainsi.

Il se sentait né pour mieux que cela cependant.

Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce voyage, ç'avait été

son isolement: plusieurs fois il avait été en danger, et alors il avait

eu la pensée désespérante qu'à ce moment même personne ne prenait

intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât. On dirait:

«Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi

il avait eu des heures, des journées de plaisir, des élans d'admiration

et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur

personne et se dire: «Si elle était là;» ou bien: «Je lui conterai

cela.» C'était seul qu'il avait souffert; c'était seul qu'il avait joui.

Pourquoi ne se marierait-il pas?

De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait.

Il se sentait dans le coeur des trésors de tendresse à rendre heureuse,

sans une heure de lassitude ou d'ennui, la femme qu'il aimerait et qui

l'aimerait, l'honnête femme qui serait la mère de ses enfants.

Quand on avait l'honneur de porter un nom comme le sien, c'était un

devoir de ne pas le laisser s'éteindre.

Et puis n'était-ce pas le seul moyen d'empêcher sinon sa fortune, au

moins son titre et son nom de tomber aux mains de ceux qui se disaient

sa famille,--ces Condrieu-Revel exécrés,--qui n'étaient que ses ennemis

après avoir été ses persécuteurs?

C'était devant sa fenêtre ouverte, assis dans un fauteuil et regardant

machinalement le jeu de la lumière dans les branches des arbres, qu'il

réfléchissait ainsi. Tout à coup la brise lui apporta le prélude d'une

valse que jouait une musique militaire.

Il écouta un moment, puis vivement il se leva: l'image de la jeune fille

blonde qu'il avait vue la veille et à laquelle il n'avait plus pensé

venait de se dresser devant lui, évoquée par cette musique, et il la

retrouvait aussi éblouissante de beauté et de charme qu'elle lui était

apparue la veille.

Corysandre · 第 11 / 50 题