Dans cet ordre nous nous établissions pour la nuit, mais les Tartares

furent sur nos bras avant que nous eussions achevé notre campement. Ils

ne se jetèrent pas sur nous comme des brigands, ainsi que nous nous y

attendions, mais ils nous envoyèrent trois messagers pour demander qu'on

leur livrât les hommes qui avaient bafoué leurs prêtres et brûlé leur

Dieu Cham-Chi-Thaungu, afin de les brûler, et sur ce ils disaient qu'ils

se retireraient, et ne nous feraient point de mal: autrement qu'ils nous

feraient touts périr dans les flammes. Nos gens parurent fort troublés à

ce message, et se mirent à se regarder l'un l'autre entre les deux yeux

pour voir si quelqu'un avait le péché écrit sur la face. Mais, Personne!

c'était le mot, personne n'avait fait cela. Le commandant de la caravane

leur fit répondre qu'il était bien sûr que pas un des nôtres n'était

coupable de cet outrage; que nous étions de paisibles marchands

voyageant pour nos affaires; que nous n'avions fait de dommage ni à eux

ni à qui que ce fût; qu'ils devaient chercher plus loin ces ennemis, qui

les avaient injuriés, car nous n'étions pas ces gens-là; et qu'il les

priait de ne pas nous troubler, sinon que nous saurions nous défendre.

Cette réponse fut loin de les satisfaire, et le matin, à la pointe du

jour, une foule immense s'avança vers notre camp; mais en nous voyant

dans une si avantageuse position, ils n'osèrent pas pousser plus avant

que le ruisseau qui barrait notre front, où ils s'arrêtèrent, et

déployèrent de telles forces, que nous en fûmes atterrés au plus haut

point; ceux d'entre nous qui en parlaient le plus modestement, disaient

qu'ils étaient dix mille. Là, ils firent une pause et nous regardèrent

un moment; puis, poussant un affreux hourra, ils nous décochèrent une

nuée de flèches. Mais nous étions trop bien à couvert, nos bagages nous

abritaient, et je ne me souviens pas que parmi nous un seul homme fût

blessé.

Quelque temps après, nous les vîmes faire un petit mouvement à notre

droite, et nous les attendions sur notre arrière, quand un rusé

compagnon, un Cosaque de Jarawena, aux gages des Moscovites, appela le

commandant de la caravane et lui dit:--«Je vais envoyer toute cette

engeance à Sibeilka.»--C'était une ville à quatre ou cinq journées de

marche au moins, vers le Sud, ou plutôt derrière nous. Il prend donc son

arc et ses flèches, saute à cheval, s'éloigne de notre arrière au galop,

comme s'il retournait à Nertzinskoy, puis faisant un grand circuit, il

rejoint l'armée des Tartares comme s'il était un exprès envoyé pour leur

faire savoir tout particulièrement que les gens qui avaient brûlé leur

Cham-Chi-Thaungu étaient partis pour Sibeilka avec une caravane de

mécréants, c'est-à-dire de Chrétiens, résolus qu'ils étaient de brûler

le Dieu Scal-Isarg, appartenant aux Tongouses.

Comme ce drôle était un vrai Tartare et qu'il parlait parfaitement leur

langage, il feignit si bien, qu'ils gobèrent tout cela et se mirent en

route en toute hâte pour Sibeilka, qui était, ce me semble, à cinq

journées de marche vers le Sud. En moins de trois heures ils furent

entièrement hors de notre vue, nous n'en entendîmes plus parler, et nous

n'avons jamais su s'ils allèrent ou non jusqu'à ce lieu nommé Sibeilka.

Nous gagnâmes ainsi sans danger la ville de Jarawena, où il y avait une

garnison de Moscovites, et nous y demeurâmes cinq jours, la caravane se

trouvant extrêmement fatiguée de sa dernière marche et de son manque de

repos durant la nuit.

Au sortir de cette ville nous eûmes à passer un affreux désert qui nous

tint vingt-trois jours. Nous nous étions munis de quelques tentes pour

notre plus grande commodité pendant la nuit, et le commandant de la

caravane s'était procuré seize chariots ou fourgons du pays pour porter

notre eau et nos provisions. Ces chariots, rangés chaque nuit tout

autour de notre camp, nous servaient de retranchement; de sorte que, si

les Tartare se fussent montrés, à moins d'être en très-grand nombre, ils

n'auraient pu nous toucher.

LES TONGOUSES.

On croira facilement que nous eûmes grand besoin de repos après ce long

trajet; car dans ce désert nous ne vîmes ni maisons ni arbres. Nous y

trouvâmes à peine quelques buissons, mais nous apperçûmes en revanche

une grande quantité de chasseurs de zibelines; ce sont touts des

Tartares de la Mongolie dont cette contrée fait partie. Ils attaquent

fréquemment les petites caravanes, mais nous n'en rencontrâmes point en

grande troupe. J'étais curieux de voir les peaux des zibelines qu'ils

chassaient; mais je ne pus me mettre en rapport avec aucun d'eux, car

ils n'osaient pas s'approcher de nous, et je n'osais pas moi-même

m'écarter de la compagnie pour les joindre.

Après avoir traversé ce désert, nous entrâmes dans une contrée assez

bien peuplée, c'est-à-dire où nous trouvâmes des villes et des châteaux

élevés par le Czar de Moscovie, avec des garnisons de soldats

stationnaires pour protéger les caravanes, et défendre le pays contre

les Tartares, qui autrement rendraient la route très-dangereuse. Et sa

majesté Czarienne a donné des ordres si stricts pour la sûreté des

caravanes et des marchands que, si on entend parler de quelques Tartares

dans le pays, des détachements de la garnison sont de suite envoyés pour

escorter les voyageurs de station en station.

Aussi le gouverneur d'Adinskoy, auquel j'eus occasion de rendre visite,

avec le marchand écossais qui était lié avec lui, nous offrit-il une

escorte de cinquante hommes, si nous pensions qu'il y eût quelque

danger, jusqu'à la prochaine station.

Long-temps je m'étais imaginé qu'en approchant de l'Europe, nous

trouverions le pays mieux peuplé et le peuple plus civilisé; je m'étais

doublement trompé, car nous avions encore à traverser la nation des

Tongouses, où nous vîmes des marques de paganisme et de barbarie, pour

le moins aussi grossières que celles qui nous avaient frappées

précédemment; seulement comme ces Tongouses ont été assujétis par les

Moscovites, et entièrement réduits, ils ne sont pas très-dangereux; mais

en fait de rudesse de mœurs, d'idolâtrie et de polythéisme jamais peuple

au monde ne les surpassa. Ils sont couverts de peaux de bêtes aussi bien

que leurs maisons, et, à leur mine rébarbative, à leur costume, vous ne

distingueriez pas un homme d'avec une femme. Durant l'hiver, quand la

terre est couverte de neige ils vivent sous terre, dans des espèces de

repaires voûtés dont les cavités ou cavernes se communiquent entre

elles.

Si les Tartares avaient leur Cham-Chi-Thaungu pour tout un village ou

toute une contrée, ceux-ci avaient des idoles dans chaque hutte et dans

chaque cave. En outre ils adorent les étoiles, le soleil, l'eau, la

neige, et en un mot tout ce qu'ils ne comprennent pas, et ils ne

comprennent pas grand'chose; de sorte qu'à touts les éléments et à

presque touts les objets extraordinaires ils offrent des sacrifices.

Mais je ne dois faire la description d'un peuple ou d'une contrée

qu'autant que cela se rattache à ma propre histoire.--Il ne m'arriva

rien de particulier dans ce pays, que j'estime éloigné de plus de quatre

cents milles du dernier désert dont j'ai parlé, et dont la moitié même

est aussi un désert, où nous marchâmes rudement pendant douze jours sans

rencontrer une maison, un arbre, une broussaille et où nous fûmes encore

obligés de porter avec nous nos provisions, l'eau comme le pain. Après

être sortis de ce steppe, nous parvînmes en deux jours à Yénisséisk,

ville ou station moscovite sur le grand fleuve Yénisséi. Ce fleuve, nous

fut-il dit, sépare l'Europe de l'Asie, quoique nos faiseurs de cartes, à

ce qu'on m'a rapporté, n'en tombent pas d'accord. N'importe, ce qu'il y

a de certain, c'est qu'il borne à l'Orient l'ancienne Sibérie, qui

aujourd'hui ne forme qu'une province du vaste Empire Moscovite bien

qu'elle soit aussi grande que l'Empire Germanique tout entier.

Je remarquai que l'ignorance et le paganisme prévalaient encore, excepté

dans les garnisons Moscovites: toute la contrée entre le fleuve Oby et

le fleuve Yénissei est entièrement payenne, et les habitants sont aussi

barbares que les Tartares les plus reculés, même qu'aucune nation que je

sache de l'Asie ou de l'Amérique. Je remarquai aussi, ce que je fis

observer aux gouverneurs Moscovites avec lesquels j'eus occasion de

converser, que ces payens, pour être sous le gouvernement moscovite n'en

étaient ni plus sages ni plus près du christianisme. Mais tout en

reconnaissant que c'était assez vrai, ils répondaient que ce n'était pas

leur affaire; que si le Czar s'était promis de convertir ses sujets

sibériens, tongouses ou tartares, il aurait envoyé parmi eux des prêtres

et non pas des soldats, et ils ajoutaient avec plus de sincérité que je

ne m'y serais attendu que le grand souci de leur monarque n'était pas de

faire de ces peuples des Chrétiens, mais des sujets.

Depuis ce fleuve jusqu'au fleuve Oby, nous traversâmes une contrée

sauvage et inculte; je ne saurais dire que ce soit un sol stérile, c'est

seulement un sol qui manque de bras et d'une bonne exploitation, car

autrement c'est un pays charmant, très-fertile et très-agréable en soi.

Les quelques habitants que nous y trouvâmes étaient touts payens,

excepté ceux qu'on y avait envoyés de Russie; car c'est dans cette

contrée, j'entends sur les rives de l'Oby, que sont bannis les criminels

moscovites qui ne sont point condamnés à mort: une fois là, il est

presque impossible qu'ils en sortent.

Je n'ai rien d'essentiel à dire sur mon compte jusqu'à mon arrivée à

Tobolsk, capitale de la Sibérie, où je séjournai assez long-temps pour

les raisons suivantes.

Il y avait alors près de sept mois que nous étions en route et l'hiver

approchait rapidement: dans cette conjoncture, sur nos affaires privées,

mon partner et moi, nous tînmes donc un conseil, où nous jugeâmes à

propos, attendu que nous devions nous rendre en Angleterre et non pas à

Moscou, de considérer le parti qu'il nous fallait prendre. On nous avait

parlé de traîneaux et de rennes pour nous transporter sur la neige

pendant l'hiver; et c'est tout de bon que les Russiens font usage de

pareils véhicules, dont les détails sembleraient incroyables si je les

rapportais, et au moyen desquels ils voyagent beaucoup plus dans la

saison froide qu'ils ne sauraient voyager en été, parce que dans ces

traîneaux ils peuvent courir nuit et jour: une neige congelée couvrant

alors toute la nature, les montagnes, les vallées, les rivières, les

lacs n'offrent plus qu'une surface unie et dure comme la pierre, sur

laquelle ils courent sans se mettre nullement en peine de ce qui est

dessous.

Mais je n'eus pas occasion de faire un voyage de ce genre.--Comme je me

rendais en Angleterre et non pas à Moscou, j'avais deux routes à

prendre: il me fallait aller avec la caravane jusqu'à Jaroslav, puis

tourner vers l'Ouest, pour gagner Narva et le golfe de Finlande, et,

soit par mer soit par terre, Dantzick, où ma cargaison de marchandises

chinoises devait se vendre avantageusement; ou bien il me fallait

laisser la caravane à une petite ville sur la Dvina, d'où par eau je

pouvais gagner en six jours Archangel, et de là faire voile pour

l'Angleterre, la Hollande ou Hambourg.

Toutefois il eût été absurde d'entreprendre l'un ou l'autre de ces

voyages pendant l'hiver: si je me fusse décidé pour Dantzick, la

Baltique en cette saison est gelée, tout passage m'eût été fermé, et par

terre il est bien moins sûr de voyager dans ces contrées que parmi les

Tartares-Mongols. D'un autre côté, si je me fusse rendu à Archangel en

octobre, j'eusse trouvé touts les navires partis, et même les marchands

qui ne s'y tiennent que l'été, et l'hiver se retirent à Moscou, vers le

Sud, après le départ des vaisseaux. Un froid excessif, la disette, et la

nécessité de rester tout l'hiver dans une ville déserte, c'est là tout

ce que j'eusse pu espérer d'y rencontrer. En définitive, je pensai donc

que le mieux était de laisser partir la caravane, et de faire mes

dispositions pour hiverner à l'endroit où je me trouvais, c'est-à-dire à

Tobolsk en Sibérie, par une latitude de 60 degrés; là, au moins, pour

passer un hiver rigoureux, je pouvais faire fond sur trois choses,

savoir: l'abondance de toutes les provisions que fournit le pays, une

maison chaude avec des combustibles à suffisance, et une excellente

compagnie. De tout ceci, je parlerai plus au long en son lieu.

J'étais alors dans un climat entièrement différent de mon île

bien-aimée, où je n'eus jamais froid que dans mes accès de fièvre, où

tout au contraire j'avais peine à endurer des habits sur mon dos, où je

ne faisais jamais de feu que dehors, et pour préparer ma nourriture:

aussi étais-je emmitouflé dans trois bonnes vestes avec de grandes robes

par-dessus, descendant jusqu'aux pieds et se boutonnant au poignet,

toutes doublées de fourrures, pour les rendre suffisamment chaudes.

J'avoue que je désapprouve fort notre manière de chauffer les maisons en

Angleterre, c'est-à-dire de faire du feu dans chaque chambre, dans des

cheminées ouvertes, qui, dès que le feu est éteint, laissent l'air

intérieur aussi froid que la température. Après avoir pris un

appartement dans une bonne maison de la ville, au centre de six chambres

différentes je fis construire une cheminée en forme de fourneau,

semblable à un poêle; le tuyau pour le passage de la fumée était d'un

côté, la porte ouvrant sur le foyer d'un autre; toutes les chambres

étaient également chauffées, sans qu'on vît aucun feu, juste comme sont

chauffés les bains en Angleterre.

Par ce moyen nous avions toujours la même température dans tout le

logement, et une chaleur égale se conservait. Quelque froid qu'il fît

dehors, il faisait toujours chaud dedans; cependant on ne voyait point

de feu, et l'on n'était jamais incommodé par la fumée.

Mais la chose la plus merveilleuse c'était qu'il fût possible de trouver

bonne compagnie, dans une contrée aussi barbare que les parties les plus

septentrionales de l'Europe, dans une contrée proche de la mer Glaciale,

et à peu de degrés de la Nouvelle-Zemble.

Cependant, comme c'est dans ce pays, ainsi que je l'ai déjà fait

remarquer, que sont bannis les criminels d'État moscovites, la ville

était pleine de gens de qualité, de princes, de gentilshommes, de

colonels, en un mot, de nobles de tout rang, de soldats de tout grade,

et de courtisans. Il y avait le fameux prince Galilfken ou Galoffken,

son fils le fameux général Robostisky, plusieurs autres personnages de

marque, et quelques dames de haut parage.

Par l'intermédiaire de mon négociant écossais, qui toutefois ici se

sépara de moi, je fis connaissance avec plusieurs de ces gentilshommes,

avec quelques-uns même du premier ordre, et de qui, dans les longues

soirées d'hiver pendant lesquelles je restais au logis, je reçus

d'agréables visites. Ce fut causant un soir avec un certain prince

banni, un des ex-ministres d'État du Czar, que la conversation tomba sur

mon chapitre. Comme il me racontait une foule de belles choses sur la

grandeur, la magnificence, les possessions, et le pouvoir absolu de

l'Empereur des Russiens, je l'interrompis et lui dis que j'avais été un

prince plus grand et plus puissant que le Czar de Moscovie, quoique mes

États ne fussent pas si étendus, ni mes peuples si nombreux. À ce coup,

le seigneur russien eut l'air un peu surpris, et, tenant ses yeux

attachés sur moi, il commença de s'étonner de ce que j'avançais.

Je lui dis que son étonnement cesserait quand je me serais expliqué.

D'abord je lui contai que j'avais à mon entière disposition la vie et la

fortune de mes sujets; que nonobstant mon pouvoir absolu, je n'avais pas

eu un seul individu mécontent de mon gouvernement ou de ma personne dans

toutes mes possessions. Là-dessus il secoua la tête, et me dit qu'en

cela je surpassais tout de bon le Czar de Moscovie. Me reprenant,

j'ajoutai que toutes les terres de mon royaume m'appartenaient en

propre; que touts mes sujets étaient non-seulement mes tenanciers, mais

mes tenanciers à volonté; qu'ils se seraient touts battus pour moi

jusqu'à la dernière goutte de leur sang, et que jamais tyran, car pour

tel je me reconnaissais, n'avait été si universellement aimé, et

cependant si horriblement redouté de ses sujets.

LE PRINCE MOSCOVITE. Après avoir amusé quelque temps la compagnie de ces

énigmes gouvernementales, je lui en dis le mot, je lui fis au long

l'histoire de ma vie dans l'île, et de la manière dont je m'y gouvernais

et gouvernais le peuple rangé sous moi, juste comme je l'ai rédigé

depuis. On fut excessivement touché de cette histoire, et surtout le

prince, qui me dit avec un soupir, que la véritable grandeur ici-bas

était d'être son propre maître; qu'il n'aurait pas échangé une condition

telle que la mienne, contre celle du Czar de Moscovie; qu'il trouvait

plus de félicité dans la retraite à laquelle il semblait condamné en cet

exil qu'il n'en avait jamais trouvé dans la plus haute autorité dont il

avait joui à la Cour de son maître le Czar; que le comble de la sagesse

humaine était de ployer notre humeur aux circonstances, et de nous faire

un calme intérieur sous le poids des plus grandes tempêtes.--«Ici,

poursuivit-il au commencement de mon bannissement, je pleurais, je

m'arrachais les cheveux, je déchirais mes habits, comme tant d'autres

avaient fait avant moi, mais amené après un peu de temps et de réflexion

à regarder au-dedans de moi, et à jeter les yeux autour de moi sur les

choses extérieures, je trouvai que, s'il est une fois conduit à

réfléchir sur la vie, sur le peu d'influence qu'a le monde sur le

véritable bonheur, l'esprit de l'homme est parfaitement capable de se

créer une félicité à lui, le satisfaisant pleinement et s'alliant à ses

meilleurs desseins et à ses plus nobles désirs, sans grand besoin de

l'assistance du monde. De l'air pour respirer, de la nourriture pour

soutenir la vie, des vêtements pour avoir chaud, la liberté de prendre

l'exercice nécessaire à la santé, complètent dans mon opinion tout ce

que le monde peut faire pour nous. La grandeur, la puissance, les

richesses et les plaisirs dont quelques-uns jouissent ici-bas, et dont

pour ma part j'ai joui, sont pleins d'attraits pour nous, mais toutes

ces choses lâchent la bride à nos plus mauvaises passions, à notre

ambition, à notre orgueil, à notre avarice, à notre vanité, à notre

sensualité, passions qui procèdent de ce qu'il y a de pire dans la

nature de l'homme, qui sont des crimes en elles-mêmes, qui renferment la

semence de toute espèce de crimes, et n'ont aucun rapport, et ne se

rattachent en rien ni aux vertus qui constituent l'homme sage, ni aux

grâces qui nous distinguent comme Chrétiens. Privé que je suis

aujourd'hui de toute cette félicité imaginaire que je goûtais dans la

pratique de touts ces vices, je me trouve à même de porter mes regards

sur leur côté sombre, où je n'entrevois que difformités. Je suis

maintenant convaincu que la vertu seule fait l'homme vraiment sage,

riche, grand, et le retient dans la voie qui conduit à un bonheur

suprême, dans une vie future; et en cela, ne suis-je pas plus heureux

dans mon exil que ne le sont mes ennemis en pleine possession des biens

et du pouvoir que je leur ai abandonnés?»

«Sir, ajouta-t-il, je n'amène point mon esprit à cela par politique, me

soumettant à la nécessité de ma condition, que quelques-uns appellent

misérable. Non, si je ne m'abuse pas trop sur moi-même, je ne voudrais

pas m'en retourner; non, quand bien même le Czar mon maître me

rappellerait et m'offrirait de me rétablir dans toute ma grandeur

passée; non, dis-je, je ne voudrais pas m'en retourner, pas plus que mon

âme, je pense, quand elle sera délivrée de sa prison corporelle, et aura

goûté la félicité glorieuse qu'elle doit trouver au-delà de la vie, ne

voudra retourner à la geôle de chair et de sang qui l'enferme

aujourd'hui, et abandonner les Cieux pour se replonger dans la fange et

l'ordure des affaires humaines.»

Il prononça ces paroles avec tant de chaleur et d'effusion, tant

d'émotion se trahissait dans son maintien qu'il était visible que

c'étaient là les vrais sentiments de son âme. Impossible demeure en

doute sa sincérité.

Je lui répondis qu'autrefois dans mon ancienne condition dont je venais

de lui faire la peinture, je m'étais cru une espèce de monarque, mais

que je pensais qu'il était, lui, non-seulement un monarque mais un grand

conquérant; car celui qui remporte la victoire sur ses désirs excessifs,

qui a un empire absolu sur lui-même, et dont la raison gouverne

entièrement la volonté est certainement plus grand que celui qui

conquiert une ville.--«Mais, Mylord, ajoutai-je, oserais-je vous faire

une question?--«De tout mon cœur, répondit-il.»--«Si la porte de votre

liberté était ouverte, repris-je, ne saisiriez-vous pas cette occasion

de vous délivrer de cet exil?»

--«Attendez, dit-il, votre question est subtile, elle demande de

sérieuses et d'exactes distinctions pour y donner une réponse sincère,

et je veux vous mettre mon cœur à jour. Rien au monde que je sache ne

pourrait me porter à me délivrer de cet état de bannissement, sinon ces

deux choses: premièrement ma famille, et secondement un climat un peu

plus doux. Mais je vous proteste que pour retourner aux pompes de la

Cour, à la gloire, au pouvoir, au tracas d'un ministre d'État, à

l'opulence, au faste et aux plaisirs, c'est-à-dire aux folies d'un

courtisan, si mon maître m'envoyait aujourd'hui la nouvelle qu'il me

rend tout ce dont il m'a dépouillé, je vous proteste, dis-je, si je me

connais bien, que je ne voudrais pas abandonner ce désert, ces solitudes

et ces lacs glacés pour le palais de Moscou.»

--«Mais, Mylord, repris-je, peut-être n'êtes-vous pas seulement banni

des plaisirs de la Cour, du pouvoir, de l'autorité et de l'opulence dont

vous jouissiez autrefois, vous pouvez être aussi privé de quelques-unes

des commodités de la vie; vos terres sont peut-être confisquées, vos

biens pillés, et ce qui vous est laissé ici ne suffit peut-être pas aux

besoins ordinaires de la vie.»

--«Oui, me répliqua-t-il, si vous me considérez comme un seigneur ou un

prince, comme dans le fait je le suis; mais veuillez ne voir en moi

simplement qu'un homme, une créature humaine, que rien ne distingue

d'avec la foule, et il vous sera évident que je ne puis sentir aucun

besoin, à moins que je ne sois visité par quelque maladie ou quelque

infirmité. Pour mettre toutefois la question hors de doute, voyez notre

manière de vivre: nous sommes en cette ville cinq grands personnages;

nous vivons tout-à-fait retirés, comme il convient à des gens en exil.

Nous avons sauvé quelque chose du naufrage de notre fortune, qui nous

met au-dessus de la nécessité de chasser pour notre subsistance; mais

les pauvres soldats qui sont ici, et qui n'ont point nos ressources

vivent dans une aussi grande abondance que nous. Ils vont dans les bois

chasser les zibelines et les renards: le travail d'un mois fournit à

leur entretien pendant un an. Comme notre genre de vie n'est pas

coûteux, il nous est aisé de nous procurer ce qu'il nous faut: donc

votre objection est détruite.»

La place me manque pour rapporter tout au long la conversation on ne

peut plus agréable que j'eus avec cet homme véritablement grand, et dans

laquelle son esprit laissa paraître une si haute connaissance des

choses, soutenue tout à la fois et par la religion et par une profonde

sagesse, qu'il est hors de doute que son mépris pour le monde ne fût

aussi grand qu'il l'exprimait. Et jusqu'à la fin il se montra toujours

le même comme on le verra par ce qui suit.

Je passai huit mois à Tobolsk. Que l'hiver me parut sombre et terrible!

Le froid était si intense que je ne pouvais pas seulement regarder

dehors sans être enveloppé dans des pelleteries, et sans avoir sur le

visage un masque de fourrure ou plutôt un capuchon, avec un trou

simplement pour la bouche et deux trous pour les yeux. Le faible jour

que nous eûmes pendant trois mois ne durait pas, calcul fait, au-delà de

cinq heures, six tout au plus; seulement le sol étant continuellement

couvert de neige et le temps assez clair, l'obscurité n'était jamais

profonde. Nos chevaux étaient gardés ou plutôt affamés sous terre, et

quant à nos valets, car nous en avions loué pour prendre soin de nous et

de nos montures, il nous fallait à chaque instant panser et faire

dégeler leurs doigts ou leurs orteils, de peur qu'ils ne restassent

perclus.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 27 / 29 段