furent sur nos bras avant que nous eussions achevé notre campement. Ils
ne se jetèrent pas sur nous comme des brigands, ainsi que nous nous y
attendions, mais ils nous envoyèrent trois messagers pour demander qu'on
leur livrât les hommes qui avaient bafoué leurs prêtres et brûlé leur
Dieu Cham-Chi-Thaungu, afin de les brûler, et sur ce ils disaient qu'ils
se retireraient, et ne nous feraient point de mal: autrement qu'ils nous
feraient touts périr dans les flammes. Nos gens parurent fort troublés à
ce message, et se mirent à se regarder l'un l'autre entre les deux yeux
pour voir si quelqu'un avait le péché écrit sur la face. Mais, Personne!
c'était le mot, personne n'avait fait cela. Le commandant de la caravane
leur fit répondre qu'il était bien sûr que pas un des nôtres n'était
coupable de cet outrage; que nous étions de paisibles marchands
voyageant pour nos affaires; que nous n'avions fait de dommage ni à eux
ni à qui que ce fût; qu'ils devaient chercher plus loin ces ennemis, qui
les avaient injuriés, car nous n'étions pas ces gens-là; et qu'il les
priait de ne pas nous troubler, sinon que nous saurions nous défendre.
Cette réponse fut loin de les satisfaire, et le matin, à la pointe du
jour, une foule immense s'avança vers notre camp; mais en nous voyant
dans une si avantageuse position, ils n'osèrent pas pousser plus avant
que le ruisseau qui barrait notre front, où ils s'arrêtèrent, et
déployèrent de telles forces, que nous en fûmes atterrés au plus haut
point; ceux d'entre nous qui en parlaient le plus modestement, disaient
qu'ils étaient dix mille. Là, ils firent une pause et nous regardèrent
un moment; puis, poussant un affreux hourra, ils nous décochèrent une
nuée de flèches. Mais nous étions trop bien à couvert, nos bagages nous
abritaient, et je ne me souviens pas que parmi nous un seul homme fût
blessé.
Quelque temps après, nous les vîmes faire un petit mouvement à notre
droite, et nous les attendions sur notre arrière, quand un rusé
compagnon, un Cosaque de Jarawena, aux gages des Moscovites, appela le
commandant de la caravane et lui dit:--«Je vais envoyer toute cette
engeance à Sibeilka.»--C'était une ville à quatre ou cinq journées de
marche au moins, vers le Sud, ou plutôt derrière nous. Il prend donc son
arc et ses flèches, saute à cheval, s'éloigne de notre arrière au galop,
comme s'il retournait à Nertzinskoy, puis faisant un grand circuit, il
rejoint l'armée des Tartares comme s'il était un exprès envoyé pour leur
faire savoir tout particulièrement que les gens qui avaient brûlé leur
Cham-Chi-Thaungu étaient partis pour Sibeilka avec une caravane de
mécréants, c'est-à-dire de Chrétiens, résolus qu'ils étaient de brûler
le Dieu Scal-Isarg, appartenant aux Tongouses.
Comme ce drôle était un vrai Tartare et qu'il parlait parfaitement leur
langage, il feignit si bien, qu'ils gobèrent tout cela et se mirent en
route en toute hâte pour Sibeilka, qui était, ce me semble, à cinq
journées de marche vers le Sud. En moins de trois heures ils furent
entièrement hors de notre vue, nous n'en entendîmes plus parler, et nous
n'avons jamais su s'ils allèrent ou non jusqu'à ce lieu nommé Sibeilka.
Nous gagnâmes ainsi sans danger la ville de Jarawena, où il y avait une
garnison de Moscovites, et nous y demeurâmes cinq jours, la caravane se
trouvant extrêmement fatiguée de sa dernière marche et de son manque de
repos durant la nuit.
Au sortir de cette ville nous eûmes à passer un affreux désert qui nous
tint vingt-trois jours. Nous nous étions munis de quelques tentes pour
notre plus grande commodité pendant la nuit, et le commandant de la
caravane s'était procuré seize chariots ou fourgons du pays pour porter
notre eau et nos provisions. Ces chariots, rangés chaque nuit tout
autour de notre camp, nous servaient de retranchement; de sorte que, si
les Tartare se fussent montrés, à moins d'être en très-grand nombre, ils
n'auraient pu nous toucher.
LES TONGOUSES.
On croira facilement que nous eûmes grand besoin de repos après ce long
trajet; car dans ce désert nous ne vîmes ni maisons ni arbres. Nous y
trouvâmes à peine quelques buissons, mais nous apperçûmes en revanche
une grande quantité de chasseurs de zibelines; ce sont touts des
Tartares de la Mongolie dont cette contrée fait partie. Ils attaquent
fréquemment les petites caravanes, mais nous n'en rencontrâmes point en
grande troupe. J'étais curieux de voir les peaux des zibelines qu'ils
chassaient; mais je ne pus me mettre en rapport avec aucun d'eux, car
ils n'osaient pas s'approcher de nous, et je n'osais pas moi-même
m'écarter de la compagnie pour les joindre.
Après avoir traversé ce désert, nous entrâmes dans une contrée assez
bien peuplée, c'est-à-dire où nous trouvâmes des villes et des châteaux
élevés par le Czar de Moscovie, avec des garnisons de soldats
stationnaires pour protéger les caravanes, et défendre le pays contre
les Tartares, qui autrement rendraient la route très-dangereuse. Et sa
majesté Czarienne a donné des ordres si stricts pour la sûreté des
caravanes et des marchands que, si on entend parler de quelques Tartares
dans le pays, des détachements de la garnison sont de suite envoyés pour
escorter les voyageurs de station en station.
Aussi le gouverneur d'Adinskoy, auquel j'eus occasion de rendre visite,
avec le marchand écossais qui était lié avec lui, nous offrit-il une
escorte de cinquante hommes, si nous pensions qu'il y eût quelque
danger, jusqu'à la prochaine station.
Long-temps je m'étais imaginé qu'en approchant de l'Europe, nous
trouverions le pays mieux peuplé et le peuple plus civilisé; je m'étais
doublement trompé, car nous avions encore à traverser la nation des
Tongouses, où nous vîmes des marques de paganisme et de barbarie, pour
le moins aussi grossières que celles qui nous avaient frappées
précédemment; seulement comme ces Tongouses ont été assujétis par les
Moscovites, et entièrement réduits, ils ne sont pas très-dangereux; mais
en fait de rudesse de mœurs, d'idolâtrie et de polythéisme jamais peuple
au monde ne les surpassa. Ils sont couverts de peaux de bêtes aussi bien
que leurs maisons, et, à leur mine rébarbative, à leur costume, vous ne
distingueriez pas un homme d'avec une femme. Durant l'hiver, quand la
terre est couverte de neige ils vivent sous terre, dans des espèces de
repaires voûtés dont les cavités ou cavernes se communiquent entre
elles.
Si les Tartares avaient leur Cham-Chi-Thaungu pour tout un village ou
toute une contrée, ceux-ci avaient des idoles dans chaque hutte et dans
chaque cave. En outre ils adorent les étoiles, le soleil, l'eau, la
neige, et en un mot tout ce qu'ils ne comprennent pas, et ils ne
comprennent pas grand'chose; de sorte qu'à touts les éléments et à
presque touts les objets extraordinaires ils offrent des sacrifices.
Mais je ne dois faire la description d'un peuple ou d'une contrée
qu'autant que cela se rattache à ma propre histoire.--Il ne m'arriva
rien de particulier dans ce pays, que j'estime éloigné de plus de quatre
cents milles du dernier désert dont j'ai parlé, et dont la moitié même
est aussi un désert, où nous marchâmes rudement pendant douze jours sans
rencontrer une maison, un arbre, une broussaille et où nous fûmes encore
obligés de porter avec nous nos provisions, l'eau comme le pain. Après
être sortis de ce steppe, nous parvînmes en deux jours à Yénisséisk,
ville ou station moscovite sur le grand fleuve Yénisséi. Ce fleuve, nous
fut-il dit, sépare l'Europe de l'Asie, quoique nos faiseurs de cartes, à
ce qu'on m'a rapporté, n'en tombent pas d'accord. N'importe, ce qu'il y
a de certain, c'est qu'il borne à l'Orient l'ancienne Sibérie, qui
aujourd'hui ne forme qu'une province du vaste Empire Moscovite bien
qu'elle soit aussi grande que l'Empire Germanique tout entier.
Je remarquai que l'ignorance et le paganisme prévalaient encore, excepté
dans les garnisons Moscovites: toute la contrée entre le fleuve Oby et
le fleuve Yénissei est entièrement payenne, et les habitants sont aussi
barbares que les Tartares les plus reculés, même qu'aucune nation que je
sache de l'Asie ou de l'Amérique. Je remarquai aussi, ce que je fis
observer aux gouverneurs Moscovites avec lesquels j'eus occasion de
converser, que ces payens, pour être sous le gouvernement moscovite n'en
étaient ni plus sages ni plus près du christianisme. Mais tout en
reconnaissant que c'était assez vrai, ils répondaient que ce n'était pas
leur affaire; que si le Czar s'était promis de convertir ses sujets
sibériens, tongouses ou tartares, il aurait envoyé parmi eux des prêtres
et non pas des soldats, et ils ajoutaient avec plus de sincérité que je
ne m'y serais attendu que le grand souci de leur monarque n'était pas de
faire de ces peuples des Chrétiens, mais des sujets.
Depuis ce fleuve jusqu'au fleuve Oby, nous traversâmes une contrée
sauvage et inculte; je ne saurais dire que ce soit un sol stérile, c'est
seulement un sol qui manque de bras et d'une bonne exploitation, car
autrement c'est un pays charmant, très-fertile et très-agréable en soi.
Les quelques habitants que nous y trouvâmes étaient touts payens,
excepté ceux qu'on y avait envoyés de Russie; car c'est dans cette
contrée, j'entends sur les rives de l'Oby, que sont bannis les criminels
moscovites qui ne sont point condamnés à mort: une fois là, il est
presque impossible qu'ils en sortent.
Je n'ai rien d'essentiel à dire sur mon compte jusqu'à mon arrivée à
Tobolsk, capitale de la Sibérie, où je séjournai assez long-temps pour
les raisons suivantes.
Il y avait alors près de sept mois que nous étions en route et l'hiver
approchait rapidement: dans cette conjoncture, sur nos affaires privées,
mon partner et moi, nous tînmes donc un conseil, où nous jugeâmes à
propos, attendu que nous devions nous rendre en Angleterre et non pas à
Moscou, de considérer le parti qu'il nous fallait prendre. On nous avait
parlé de traîneaux et de rennes pour nous transporter sur la neige
pendant l'hiver; et c'est tout de bon que les Russiens font usage de
pareils véhicules, dont les détails sembleraient incroyables si je les
rapportais, et au moyen desquels ils voyagent beaucoup plus dans la
saison froide qu'ils ne sauraient voyager en été, parce que dans ces
traîneaux ils peuvent courir nuit et jour: une neige congelée couvrant
alors toute la nature, les montagnes, les vallées, les rivières, les
lacs n'offrent plus qu'une surface unie et dure comme la pierre, sur
laquelle ils courent sans se mettre nullement en peine de ce qui est
dessous.
Mais je n'eus pas occasion de faire un voyage de ce genre.--Comme je me
rendais en Angleterre et non pas à Moscou, j'avais deux routes à
prendre: il me fallait aller avec la caravane jusqu'à Jaroslav, puis
tourner vers l'Ouest, pour gagner Narva et le golfe de Finlande, et,
soit par mer soit par terre, Dantzick, où ma cargaison de marchandises
chinoises devait se vendre avantageusement; ou bien il me fallait
laisser la caravane à une petite ville sur la Dvina, d'où par eau je
pouvais gagner en six jours Archangel, et de là faire voile pour
l'Angleterre, la Hollande ou Hambourg.
Toutefois il eût été absurde d'entreprendre l'un ou l'autre de ces
voyages pendant l'hiver: si je me fusse décidé pour Dantzick, la
Baltique en cette saison est gelée, tout passage m'eût été fermé, et par
terre il est bien moins sûr de voyager dans ces contrées que parmi les
Tartares-Mongols. D'un autre côté, si je me fusse rendu à Archangel en
octobre, j'eusse trouvé touts les navires partis, et même les marchands
qui ne s'y tiennent que l'été, et l'hiver se retirent à Moscou, vers le
Sud, après le départ des vaisseaux. Un froid excessif, la disette, et la
nécessité de rester tout l'hiver dans une ville déserte, c'est là tout
ce que j'eusse pu espérer d'y rencontrer. En définitive, je pensai donc
que le mieux était de laisser partir la caravane, et de faire mes
dispositions pour hiverner à l'endroit où je me trouvais, c'est-à-dire à
Tobolsk en Sibérie, par une latitude de 60 degrés; là, au moins, pour
passer un hiver rigoureux, je pouvais faire fond sur trois choses,
savoir: l'abondance de toutes les provisions que fournit le pays, une
maison chaude avec des combustibles à suffisance, et une excellente
compagnie. De tout ceci, je parlerai plus au long en son lieu.
J'étais alors dans un climat entièrement différent de mon île
bien-aimée, où je n'eus jamais froid que dans mes accès de fièvre, où
tout au contraire j'avais peine à endurer des habits sur mon dos, où je
ne faisais jamais de feu que dehors, et pour préparer ma nourriture:
aussi étais-je emmitouflé dans trois bonnes vestes avec de grandes robes
par-dessus, descendant jusqu'aux pieds et se boutonnant au poignet,
toutes doublées de fourrures, pour les rendre suffisamment chaudes.
J'avoue que je désapprouve fort notre manière de chauffer les maisons en
Angleterre, c'est-à-dire de faire du feu dans chaque chambre, dans des
cheminées ouvertes, qui, dès que le feu est éteint, laissent l'air
intérieur aussi froid que la température. Après avoir pris un
appartement dans une bonne maison de la ville, au centre de six chambres
différentes je fis construire une cheminée en forme de fourneau,
semblable à un poêle; le tuyau pour le passage de la fumée était d'un
côté, la porte ouvrant sur le foyer d'un autre; toutes les chambres
étaient également chauffées, sans qu'on vît aucun feu, juste comme sont
chauffés les bains en Angleterre.
Par ce moyen nous avions toujours la même température dans tout le
logement, et une chaleur égale se conservait. Quelque froid qu'il fît
dehors, il faisait toujours chaud dedans; cependant on ne voyait point
de feu, et l'on n'était jamais incommodé par la fumée.
Mais la chose la plus merveilleuse c'était qu'il fût possible de trouver
bonne compagnie, dans une contrée aussi barbare que les parties les plus
septentrionales de l'Europe, dans une contrée proche de la mer Glaciale,
et à peu de degrés de la Nouvelle-Zemble.
Cependant, comme c'est dans ce pays, ainsi que je l'ai déjà fait
remarquer, que sont bannis les criminels d'État moscovites, la ville
était pleine de gens de qualité, de princes, de gentilshommes, de
colonels, en un mot, de nobles de tout rang, de soldats de tout grade,
et de courtisans. Il y avait le fameux prince Galilfken ou Galoffken,
son fils le fameux général Robostisky, plusieurs autres personnages de
marque, et quelques dames de haut parage.
Par l'intermédiaire de mon négociant écossais, qui toutefois ici se
sépara de moi, je fis connaissance avec plusieurs de ces gentilshommes,
avec quelques-uns même du premier ordre, et de qui, dans les longues
soirées d'hiver pendant lesquelles je restais au logis, je reçus
d'agréables visites. Ce fut causant un soir avec un certain prince
banni, un des ex-ministres d'État du Czar, que la conversation tomba sur
mon chapitre. Comme il me racontait une foule de belles choses sur la
grandeur, la magnificence, les possessions, et le pouvoir absolu de
l'Empereur des Russiens, je l'interrompis et lui dis que j'avais été un
prince plus grand et plus puissant que le Czar de Moscovie, quoique mes
États ne fussent pas si étendus, ni mes peuples si nombreux. À ce coup,
le seigneur russien eut l'air un peu surpris, et, tenant ses yeux
attachés sur moi, il commença de s'étonner de ce que j'avançais.
Je lui dis que son étonnement cesserait quand je me serais expliqué.
D'abord je lui contai que j'avais à mon entière disposition la vie et la
fortune de mes sujets; que nonobstant mon pouvoir absolu, je n'avais pas
eu un seul individu mécontent de mon gouvernement ou de ma personne dans
toutes mes possessions. Là-dessus il secoua la tête, et me dit qu'en
cela je surpassais tout de bon le Czar de Moscovie. Me reprenant,
j'ajoutai que toutes les terres de mon royaume m'appartenaient en
propre; que touts mes sujets étaient non-seulement mes tenanciers, mais
mes tenanciers à volonté; qu'ils se seraient touts battus pour moi
jusqu'à la dernière goutte de leur sang, et que jamais tyran, car pour
tel je me reconnaissais, n'avait été si universellement aimé, et
cependant si horriblement redouté de ses sujets.
LE PRINCE MOSCOVITE. Après avoir amusé quelque temps la compagnie de ces
énigmes gouvernementales, je lui en dis le mot, je lui fis au long
l'histoire de ma vie dans l'île, et de la manière dont je m'y gouvernais
et gouvernais le peuple rangé sous moi, juste comme je l'ai rédigé
depuis. On fut excessivement touché de cette histoire, et surtout le
prince, qui me dit avec un soupir, que la véritable grandeur ici-bas
était d'être son propre maître; qu'il n'aurait pas échangé une condition
telle que la mienne, contre celle du Czar de Moscovie; qu'il trouvait
plus de félicité dans la retraite à laquelle il semblait condamné en cet
exil qu'il n'en avait jamais trouvé dans la plus haute autorité dont il
avait joui à la Cour de son maître le Czar; que le comble de la sagesse
humaine était de ployer notre humeur aux circonstances, et de nous faire
un calme intérieur sous le poids des plus grandes tempêtes.--«Ici,
poursuivit-il au commencement de mon bannissement, je pleurais, je
m'arrachais les cheveux, je déchirais mes habits, comme tant d'autres
avaient fait avant moi, mais amené après un peu de temps et de réflexion
à regarder au-dedans de moi, et à jeter les yeux autour de moi sur les
choses extérieures, je trouvai que, s'il est une fois conduit à
réfléchir sur la vie, sur le peu d'influence qu'a le monde sur le
véritable bonheur, l'esprit de l'homme est parfaitement capable de se
créer une félicité à lui, le satisfaisant pleinement et s'alliant à ses
meilleurs desseins et à ses plus nobles désirs, sans grand besoin de
l'assistance du monde. De l'air pour respirer, de la nourriture pour
soutenir la vie, des vêtements pour avoir chaud, la liberté de prendre
l'exercice nécessaire à la santé, complètent dans mon opinion tout ce
que le monde peut faire pour nous. La grandeur, la puissance, les
richesses et les plaisirs dont quelques-uns jouissent ici-bas, et dont
pour ma part j'ai joui, sont pleins d'attraits pour nous, mais toutes
ces choses lâchent la bride à nos plus mauvaises passions, à notre
ambition, à notre orgueil, à notre avarice, à notre vanité, à notre
sensualité, passions qui procèdent de ce qu'il y a de pire dans la
nature de l'homme, qui sont des crimes en elles-mêmes, qui renferment la
semence de toute espèce de crimes, et n'ont aucun rapport, et ne se
rattachent en rien ni aux vertus qui constituent l'homme sage, ni aux
grâces qui nous distinguent comme Chrétiens. Privé que je suis
aujourd'hui de toute cette félicité imaginaire que je goûtais dans la
pratique de touts ces vices, je me trouve à même de porter mes regards
sur leur côté sombre, où je n'entrevois que difformités. Je suis
maintenant convaincu que la vertu seule fait l'homme vraiment sage,
riche, grand, et le retient dans la voie qui conduit à un bonheur
suprême, dans une vie future; et en cela, ne suis-je pas plus heureux
dans mon exil que ne le sont mes ennemis en pleine possession des biens
et du pouvoir que je leur ai abandonnés?»
«Sir, ajouta-t-il, je n'amène point mon esprit à cela par politique, me
soumettant à la nécessité de ma condition, que quelques-uns appellent
misérable. Non, si je ne m'abuse pas trop sur moi-même, je ne voudrais
pas m'en retourner; non, quand bien même le Czar mon maître me
rappellerait et m'offrirait de me rétablir dans toute ma grandeur
passée; non, dis-je, je ne voudrais pas m'en retourner, pas plus que mon
âme, je pense, quand elle sera délivrée de sa prison corporelle, et aura
goûté la félicité glorieuse qu'elle doit trouver au-delà de la vie, ne
voudra retourner à la geôle de chair et de sang qui l'enferme
aujourd'hui, et abandonner les Cieux pour se replonger dans la fange et
l'ordure des affaires humaines.»
Il prononça ces paroles avec tant de chaleur et d'effusion, tant
d'émotion se trahissait dans son maintien qu'il était visible que
c'étaient là les vrais sentiments de son âme. Impossible demeure en
doute sa sincérité.
Je lui répondis qu'autrefois dans mon ancienne condition dont je venais
de lui faire la peinture, je m'étais cru une espèce de monarque, mais
que je pensais qu'il était, lui, non-seulement un monarque mais un grand
conquérant; car celui qui remporte la victoire sur ses désirs excessifs,
qui a un empire absolu sur lui-même, et dont la raison gouverne
entièrement la volonté est certainement plus grand que celui qui
conquiert une ville.--«Mais, Mylord, ajoutai-je, oserais-je vous faire
une question?--«De tout mon cœur, répondit-il.»--«Si la porte de votre
liberté était ouverte, repris-je, ne saisiriez-vous pas cette occasion
de vous délivrer de cet exil?»
--«Attendez, dit-il, votre question est subtile, elle demande de
sérieuses et d'exactes distinctions pour y donner une réponse sincère,
et je veux vous mettre mon cœur à jour. Rien au monde que je sache ne
pourrait me porter à me délivrer de cet état de bannissement, sinon ces
deux choses: premièrement ma famille, et secondement un climat un peu
plus doux. Mais je vous proteste que pour retourner aux pompes de la
Cour, à la gloire, au pouvoir, au tracas d'un ministre d'État, à
l'opulence, au faste et aux plaisirs, c'est-à-dire aux folies d'un
courtisan, si mon maître m'envoyait aujourd'hui la nouvelle qu'il me
rend tout ce dont il m'a dépouillé, je vous proteste, dis-je, si je me
connais bien, que je ne voudrais pas abandonner ce désert, ces solitudes
et ces lacs glacés pour le palais de Moscou.»
--«Mais, Mylord, repris-je, peut-être n'êtes-vous pas seulement banni
des plaisirs de la Cour, du pouvoir, de l'autorité et de l'opulence dont
vous jouissiez autrefois, vous pouvez être aussi privé de quelques-unes
des commodités de la vie; vos terres sont peut-être confisquées, vos
biens pillés, et ce qui vous est laissé ici ne suffit peut-être pas aux
besoins ordinaires de la vie.»
--«Oui, me répliqua-t-il, si vous me considérez comme un seigneur ou un
prince, comme dans le fait je le suis; mais veuillez ne voir en moi
simplement qu'un homme, une créature humaine, que rien ne distingue
d'avec la foule, et il vous sera évident que je ne puis sentir aucun
besoin, à moins que je ne sois visité par quelque maladie ou quelque
infirmité. Pour mettre toutefois la question hors de doute, voyez notre
manière de vivre: nous sommes en cette ville cinq grands personnages;
nous vivons tout-à-fait retirés, comme il convient à des gens en exil.
Nous avons sauvé quelque chose du naufrage de notre fortune, qui nous
met au-dessus de la nécessité de chasser pour notre subsistance; mais
les pauvres soldats qui sont ici, et qui n'ont point nos ressources
vivent dans une aussi grande abondance que nous. Ils vont dans les bois
chasser les zibelines et les renards: le travail d'un mois fournit à
leur entretien pendant un an. Comme notre genre de vie n'est pas
coûteux, il nous est aisé de nous procurer ce qu'il nous faut: donc
votre objection est détruite.»
La place me manque pour rapporter tout au long la conversation on ne
peut plus agréable que j'eus avec cet homme véritablement grand, et dans
laquelle son esprit laissa paraître une si haute connaissance des
choses, soutenue tout à la fois et par la religion et par une profonde
sagesse, qu'il est hors de doute que son mépris pour le monde ne fût
aussi grand qu'il l'exprimait. Et jusqu'à la fin il se montra toujours
le même comme on le verra par ce qui suit.
Je passai huit mois à Tobolsk. Que l'hiver me parut sombre et terrible!
Le froid était si intense que je ne pouvais pas seulement regarder
dehors sans être enveloppé dans des pelleteries, et sans avoir sur le
visage un masque de fourrure ou plutôt un capuchon, avec un trou
simplement pour la bouche et deux trous pour les yeux. Le faible jour
que nous eûmes pendant trois mois ne durait pas, calcul fait, au-delà de
cinq heures, six tout au plus; seulement le sol étant continuellement
couvert de neige et le temps assez clair, l'obscurité n'était jamais
profonde. Nos chevaux étaient gardés ou plutôt affamés sous terre, et
quant à nos valets, car nous en avions loué pour prendre soin de nous et
de nos montures, il nous fallait à chaque instant panser et faire
dégeler leurs doigts ou leurs orteils, de peur qu'ils ne restassent
perclus.