Dans l'intérieur à vrai dire nous avions chaud, les maisons étant

closes, les murailles épaisses, les ouvertures petites et les vitrages

doubles. Notre nourriture consistait principalement en chair de daim

salée et apprêtée dans la saison, en assez bon pain, mais préparé comme

du biscuit, en poisson sec de toute sorte, en viande de mouton, et en

viande de buffle, assez bonne espèce de bœuf. Toutes les provisions pour

l'hiver sont amassées pendant l'été, et parfaitement conservées. Nous

avions pour boisson de l'eau mêlée avec de l'_aqua-vitæ_ au lieu de

brandevin, et pour régal, en place de vin, de l'hydromel: ils en ont

vraiment de délicieux. Les chasseurs, qui s'aventurent dehors par touts

les temps, nous apportaient fréquemment de la venaison fraîche,

très-grasse et très-bonne, et quelquefois de la chair d'ours mais nous

ne faisions pas grand cas de cette dernière. Grâce à la bonne provision

de thé que nous avions, nous pouvions régaler nos amis, et après tout,

toutes choses bien considérées, nous vivions très-gaîment et très-bien.

Nous étions alors au mois de mars, les jours croissaient sensiblement et

la température devenait au moins supportable; aussi les autres voyageurs

commençaient-ils à préparer les traîneaux qui devaient les transporter

sur la neige, et à tout disposer pour leur départ; mais notre dessein de

gagner Archangel, et non Moscou ou la Baltique, étant bien arrêté, je ne

bougeai pas. Je savais que les navires du Sud ne se mettent en route

pour cette partie du monde qu'au mois de mai ou de juin, et que si j'y

arrivais au commencement d'août, j'y serais avant qu'aucun bâtiment fût

prêt à remettre en mer. Je ne m'empressai donc nullement de partir comme

les autres, et je vis une multitude de gens, je dirai même touts les

voyageurs, quitter la ville avant moi. Il paraît que touts les ans ils

se rendent à Moscou pour trafiquer, c'est-à-dire pour y porter leurs

pelleteries et les échanger contre les articles de nécessité dont ils

ont besoin pour leurs magasins. D'autres aussi vont pour le même objet à

Archangel. Mais comme ils ont plus de huit cents milles à faire pour

revenir chez eux, ceux qui s'y rendirent cette année-là partirent de

même avant moi.

Bref, dans la seconde quinzaine de mai je commençai à m'occuper de mes

malles, et tandis que j'étais à cette besogne, il me vint dans l'esprit

de me demander pourquoi touts ces gens bannis en Sibérie par le Czar,

mais une fois arrivés là laissés libres d'aller où bon leur semble, ne

gagnaient pas quelque autre endroit du monde à leur gré. Et je me pris à

examiner ce qui pouvait les détourner de cette tentative.

Mais mon étonnement cessa quand j'en eus touché quelques mots à la

personne dont j'ai déjà parlé, et qui me répondit ainsi:--«Considérez

d'abord, sir, me dit-il, le lieu où nous sommes, secondement la

condition dans laquelle nous sommes, et surtout la majeure partie des

gens qui sont bannis ici. Nous sommes environnés d'obstacles plus forts

que des barreaux et des verrous: au Nord s'étend un océan innavigable où

jamais navire n'a fait voile, où jamais barque n'a vogué, et

eussions-nous navire et barque à notre service que nous ne saurions où

aller. De tout autre côté nous avons plus de mille milles à faire pour

sortir des États du Czar, et par des chemins impraticables, à moins de

prendre les routes que le gouvernement a fait construire et qui

traversent les villes où ses troupes tiennent garnison. Nous ne pouvons

ni suivre ces routes sans être découverts, ni trouver de quoi subsister

en nous aventurant par tout autre chemin; ce serait donc en vain que

nous tenterions de nous enfuir.»

LE FILS DU PRINCE MOSCOVITE.

Là-dessus je fus réduit au silence, et je compris, qu'ils étaient dans

une prison tout aussi sûre que s'ils eussent été renfermés dans le

château de Moscou. Cependant il me vint la pensée que je pourrais fort

bien devenir l'instrument de la délivrance de cet excellent homme, et

qu'il me serait très-aisé de l'emmener, puisque dans le pays on

n'exerçait point sur lui de surveillance. Après avoir roulé cette idée

dans ma tête quelques instants, je lui dis que, comme je n'allais pas à

Moscou mais à Archangel, et que je voyageais à la manière des caravanes,

ce qui me permettait de ne pas coucher dans les stations militaires du

désert, et de camper chaque nuit où je voulais, nous pourrions

facilement gagner sans malencontre cette ville où je le mettrais

immédiatement en sûreté à bord d'un vaisseau anglais ou hollandais qui

nous transporterait touts deux à bon port.--«Quant à votre subsistance

et aux autres détails, ajoutai-je, je m'en chargerai jusqu'à ce que vous

puissiez faire mieux vous-même.»

Il m'écouta très-attentivement et me regarda fixement tout le temps que

je parlai; je pus même voir sur son visage que mes paroles jetaient son

esprit dans une grande émotion. Sa couleur changeait à tout moment, ses

yeux s'enflammaient, toute sa contenance trahissait l'agitation de son

cœur. Il ne put me répliquer immédiatement quand j'eus fini. On eût dit

qu'il attendait ce qu'il devait répondre. Enfin, après un moment de

silence, il m'embrassa en s'écriant:--«Malheureux que nous sommes,

infortunées créatures, il faut donc que même les plus grands actes de

l'amitié soient pour nous des occasions de chute, il faut donc que nous

soyons les tentateurs l'un de l'autre! Mon cher ami, continua-t-il,

votre offre est si honnête, si désintéressée, si bienveillante pour moi,

qu'il faudrait que j'eusse une bien faible connaissance du monde si,

tout à la fois, je ne m'en étonnais pas et ne reconnaissais pas

l'obligation que je vous en ai. Mais croyez-vous que j'aie été sincère

dans ce que je vous ai si souvent dit de mon mépris pour le monde?

Croyez-vous que je vous aie parlé du fond de l'âme, et qu'en cet exil je

sois réellement parvenu à ce degré de félicité qui m'a placé au-dessus

du tout ce que le monde pouvait me donner et pouvait faire pour moi?

Croyez-vous que j'étais franc quand je vous ai dit que je ne voudrais

pas m'en retourner, fussé-je rappelé pour redevenir tout ce que j'étais

autrefois à la Cour, et pour rentrer dans la faveur du Czar mon maître?

Croyez-vous, mon ami, que je sois un honnête homme, ou pensez-vous que

je sois un orgueilleux hypocrite?»--Ici il s'arrêta comme pour écouter

ce que je répondrais; mais je reconnus bientôt que c'était l'effet de la

vive émotion de ses esprits: son cœur était plein, il ne pouvait

poursuivre. Je fus, je l'avoue, aussi frappé de ces sentiments qu'étonné

de trouver un tel homme, et j'essayai de quelques arguments pour le

pousser à recouvrer sa liberté. Je lui représentai qu'il devait

considérer ceci comme une porte que lui ouvrait le Ciel pour sa

délivrance, comme une sommation que lui faisait la Providence, qui dans

sa sollicitude dispose touts les évènements, pour qu'il eût à améliorer

son état et à se rendre utile dans le monde.

Ayant eu le temps de se remettre,--«Que savez-vous, Sir, me dit-il

vivement, si au lieu d'une injonction de la part du Ciel, ce n'est pas

une instigation de toute autre part me représentant sous des couleurs

attrayantes, comme une grande félicité, une délivrance qui peut être en

elle-même un piége pour m'entraîner à ma ruine? Ici je ne suis point en

proie à la tentation de retourner à mon ancienne misérable grandeur

ailleurs je ne suis pas sûr que toutes les semences d'orgueil,

d'ambition, d'avarice et de luxure que je sais au fond de mon cœur ne

puissent se raviver, prendre racine, en un mot m'accabler derechef, et

alors l'heureux prisonnier que vous voyez maintenant maître de la

liberté de son âme deviendrait, en pleine possession de toute liberté

personnelle, le misérable esclave de ses sens. Généreux ami, laissez-moi

dans cette heureuse captivité, éloigné de toute occasion de chute,

plutôt que de m'exciter à pourchasser une ombre de liberté aux dépens de

la liberté de ma raison et aux dépens du bonheur futur que j'ai

aujourd'hui en perspective, et qu'alors, j'en ai peur, je perdrais

totalement de vue, car je suis de chair, car je suis un homme, rien

qu'un homme, car je ne suis pas plus qu'un autre à l'abri des passions.

Oh! ne soyez pas à la fois mon ami et mon tentateur.»

Si j'avais été surpris d'abord, je devins alors tout-à-fait muet, et je

restai là à le contempler dans le silence et l'admiration. Le combat que

soutenait son âme était si grand que, malgré le froid excessif, il était

tout en sueur. Je vis que son esprit avait besoin de retrouver du calme;

aussi je lui dis en deux mots que je le laissais réfléchir, que je

reviendrais le voir; et je regagnai mon logis.

Environ deux heures après, j'entendis quelqu'un à la porte de la

chambre, et je me levais pour aller ouvrir quand il l'ouvrit lui-même et

entra.--«Mon cher ami, me dit-il, vous m'aviez presque vaincu, mais je

suis revenu à moi. Ne trouvez pas mauvais que je me défende de votre

offre. Je vous assure que ce n'est pas que je ne sois pénétré de votre

bonté; je viens pour vous exprimer la plus sincère reconnaissance; mais

j'espère avoir remporté une victoire sur moi-même.»

--«Mylord, lui répondis-je, j'aime à croire que vous êtes pleinement

assuré que vous ne résistez pas à la voix du Ciel.--«Sir, reprit-il, si

c'eût été de la part du Ciel, la même influence céleste m'eût poussé à

l'accepter, mais j'espère, mais je demeure bien convaincu que c'est de

par le Ciel que je m'en excuse, et quand nous nous séparerons ce ne sera

pas une petite satisfaction pour moi de penser que vous m'aurez laissé

honnête homme, sinon homme libre.»

Je ne pouvais plus qu'acquiescer et lui protester que dans tout cela mon

unique but avait été de le servir. Il m'embrassa très-affectueusement en

m'assurant qu'il en était convaincu et qu'il en serait toujours

reconnaissant; puis il m'offrit un très-beau présent de zibelines, trop

magnifique vraiment pour que je pusse l'accepter d'un homme dans sa

position, et que j'aurais refusé s'il ne s'y fût opposé.

Le lendemain matin j'envoyai à sa seigneurie mon serviteur avec un petit

présent de thé, deux pièces de damas chinois, et quatre petits lingots

d'or japonais, qui touts ensemble ne pesaient pas plus de six onces ou

environ; mais ce cadeau n'approchait pas de la valeur des zibelines,

dont je trouvai vraiment, à mon arrivée en Angleterre, près de 200

livres sterling. Il accepta le thé, une des pièces de damas et une des

pièces d'or au coin japonais, portant une belle empreinte, qu'il garda,

je pense, pour sa rareté; mais il ne voulut rien prendre de plus, et me

fit savoir par mon serviteur qu'il désirait me parler.

Quand je me fus rendu auprès de lui, il me dit que je savais ce qui

s'était passé entre nous, et qu'il espérait que je ne chercherais plus à

l'émouvoir; mais puisque je lui avais fait une si généreuse offre, qu'il

me demandait si j'aurais assez de bonté pour la transporter à une autre

personne qu'il me nommerait, et à laquelle il s'intéressait beaucoup. Je

lui répondis que je ne pouvais dire que je fusse porté à faire autant

pour un autre que pour lui pour qui j'avais conçu une estime toute

particulière, et que j'aurais été ravi de délivrer; cependant, s'il lui

plaisait de me nommer la personne que je lui rendrais réponse, et que

j'espérais qu'il ne m'en voudrait pas si elle ne lui était point

agréable. Sur ce il me dit qu'il s'agissait de son fils unique, qui,

bien que je ne l'eusse pas vu, se trouvait dans la même situation que

lui, environ à deux cents milles plus loin, de l'autre côté de l'Oby, et

que si j'accueillais sa demande, il l'enverrait chercher.

Je lui répondis sans balancer que j'y consentais. Je fis toutefois

quelques cérémonies pour lui donner à entendre que c'était entièrement à

sa considération, et parce que, ne pouvant l'entraîner, je voulais lui

prouver ma déférence par mon zèle pour son fils. Mais ces choses sont

trop fastidieuses pour que je les répète ici. Il envoya le lendemain

chercher son fils, qui, au bout de vingt jours, arriva avec le messager,

amenant six ou sept chevaux chargés de très-riches pelleteries d'une

valeur considérable.

Les valets firent entrer les chevaux dans la ville, mais ils laissèrent

leur jeune seigneur à quelque distance. À la nuit, il se rendit

incognito dans notre appartement, et son père me le présenta.

Sur-le-champ nous concertâmes notre voyage, et nous en réglâmes touts

les préparatifs.

J'achetai une grande quantité de zibelines, de peaux de renards noirs,

de belles hermines, et d'autres riches pelleteries, je les troquai,

veux-je dire, dans cette ville, contre quelques-unes, des marchandises

que j'avais apportées de Chine, particulièrement contre des clous de

girofle, des noix muscades dont je vendis là une grande partie, et le

reste plus tard à Archangel, beaucoup plus avantageusement que je ne

l'eusse fait à Londres; aussi mon partner, qui était fort sensible aux

profits et pour qui le négoce était chose plus importante que pour moi,

fut-il excessivement satisfait de notre séjour en ce lieu à cause du

trafic que nous y fîmes.

Ce fut au commencement de juin que je quittai cette place reculée; cette

ville dont, je crois, on entend peu parler dans le monde; elle est, par

le fait, si éloignée de toutes les routes du commerce, que je ne vois

pas pourquoi on s'en entretiendrait beaucoup. Nous ne formions plus

alors qu'une très-petite caravane, composée seulement de trente-deux

chevaux et chameaux. Touts passaient pour être à moi, quoique onze

d'entre eux appartinssent à mon nouvel hôte. Il était donc très-naturel

après cela que je m'attachasse un plus grand nombre de domestiques. Le

jeune seigneur passa pour mon intendant; pour quel grand personnage

passai-je moi-même? je ne sais; je ne pris pas la peine de m'en

informer. Nous eûmes ici à traverser le plus détestable et le plus grand

désert que nous eussions rencontré dans tout le voyage; je dis le plus

détestable parce que le chemin était creux en quelques endroits et

très-inégal dans d'autres. Nous nous consolions en pensant que nous

n'avions à redouter ni troupes de Tartares, ni brigands, que jamais ils

ne venaient sur ce côté de l'Oby, ou du moins très-rarement; mais nous

nous mécomptions.

Mon jeune seigneur avait avec lui un fidèle valet moscovite ou plutôt

sibérien qui connaissait parfaitement le pays, et qui nous conduisit par

des chemins détournés pour que nous évitassions d'entrer dans les

principale villes échelonnées sur la grande route, telles que Tumen,

Soloy-Kamaskoy et plusieurs autres, parce que les garnisons moscovites

qui s'y trouvent examinent scrupuleusement les voyageurs, de peur que

quelque exilé de marque parvienne à rentrer en Moscovie. Mais si, par ce

moyen, nous évitions toutes recherches, en revanche nous faisions tout

notre voyage dans le désert, et nous étions obligés de camper et de

coucher sous nos tentes, tandis que nous pouvions avoir de bons

logements dans les villes de la route. Le jeune seigneur le sentait si

bien qu'il ne voulait pas nous permettre de coucher dehors, quand nous

venions à rencontrer quelque bourg sur notre chemin. Il se retirait seul

avec son domestique et passait la nuit en plein air dans les bois, puis

le lendemain il nous rejoignait au rendez-vous.

Nous entrâmes en Europe en passant le fleuve Kama, qui, dans cette

région, sépare l'Europe de l'Asie. La première ville sur le côté

européen s'appelle Soloy-Kamaskoy, ce qui veut dire la grande ville sur

le fleuve Kama. Nous nous étions imaginé qu'arrivés là nous verrions

quelque changement notable chez les habitants, dans leurs mœurs, leur

costume, leur religion, mais nous nous étions trompés, nous avions

encore à traverser un vaste désert qui, à ce qu'on rapporte, a près de

sept cents milles de long en quelques endroits, bien qu'il n'en ait pas

plus de deux cents milles au lieu où nous le passâmes, et jusqu'à ce que

nous fûmes sortis de cette horrible solitude nous trouvâmes très-peu de

différence entre cette contrée et la Tartarie-Mongole.

DERNIÈRE AFFAIRE.

Nous trouvâmes les habitants pour la plupart payens et ne valant guère

mieux que les Sauvages de l'Amérique. Leurs maisons et leurs villages

sont pleins d'idoles, et leurs mœurs sont tout-à-fait barbares, excepté

dans les villes et dans les villages qui les avoisinent, où ces pauvres

gens se prétendent Chrétiens de l'Église grecque, mais vraiment leur

religion est encore mêlée à tant de restes de superstitions que c'est à

peine si l'on peut en quelques endroits la distinguer d'avec la

sorcellerie et la magie.

En traversant ce steppe, lorsque nous avions banni toute idée de danger

de notre esprit, comme je l'ai déjà insinué, nous pensâmes être pillés

et détroussés, et peut-être assassinés par une troupe de brigands.

Étaient-ils de ce pays, étaient-ce des bandes roulantes d'Ostiaks

(espèce de Tartares ou de peuple sauvage du bord de l'Oby) qui rôdaient

ainsi au loin, ou étaient-ce des chasseurs de zibelines de Sibérie, je

suis encore à le savoir, mais ce que je sais bien, par exemple, c'est

qu'ils étaient touts à cheval, qu'ils portaient des arcs et des flèches

et que nous les rencontrâmes d'abord au nombre de quarante-cinq environ.

Ils approchèrent de nous jusqu'à deux portées de mousquet, et sans autre

préambule, ils nous environnèrent avec leurs chevaux et nous examinèrent

à deux reprise très-attentivement. Enfin ils se postèrent juste dans

notre chemin, sur quoi nous nous rangeâmes en ligne devant nos chameaux,

nous n'étions pourtant que seize hommes en tout, et ainsi rangés nous

fîmes halte et dépêchâmes le valet sibérien au service du jeune

seigneur, pour voir quelle engeance c'était. Son maître le laissa aller

d'autant plus volontiers qu'il avait une vive appréhension que ce ne fût

une troupe de Sibériens envoyés à sa poursuite. Cet homme s'avança vers

eux avec un drapeau parlementaire et les interpella. Mais quoiqu'il sût

plusieurs de leurs langues ou plutôt de leurs dialectes, il ne put

comprendre un mot de ce qu'ils répondaient. Toutefois à quelques signes

ayant cru reconnaître qu'ils le menaçaient de lui tirer dessus s'il

s'approchait, ce garçon s'en revint comme il était parti. Seulement il

nous dit qu'il présumait, à leur costume, que ces Tartares devaient

appartenir à quelque horde calmoucke ou circassienne, et qu'ils devaient

se trouver en bien plus grand nombre dans le désert, quoiqu'il n'eût

jamais entendu dire qu'auparavant ils eussent été vus si loin vers le

Nord.

C'était peu consolant pour nous, mais il n'y avait point de remède.--À

main gauche, à environ un quart de mille de distance, se trouvait un

petit bocage, un petit bouquet d'arbres très-serrés, et fort près de la

route. Sur-le-champ je décidai qu'il nous fallait avancer jusqu'à ces

arbres et nous y fortifier de notre mieux, envisageant d'abord que leur

feuillage nous mettrait en grande partie à couvert des flèches de nos

ennemis, et, en second lieu, qu'ils ne pourraient venir nous y charger

en masse: ce fut, à vrai dire, mon vieux pilote, qui en fit la

proposition. Ce brave avait cette précieuse qualité, qui ne

l'abandonnait jamais, d'être toujours le plus prompt et plus apte à nous

diriger et à nous encourager dans les occasions périlleuses. Nous

avançâmes donc immédiatement, et nous gagnâmes en toute hâte ce petit

bois, sans que les Tartares ou les brigands, car nous ne savions comment

les appeler, eussent fait le moindre mouvement pour nous en empêcher.

Quand nous fûmes arrivés, nous trouvâmes, à notre grande satisfaction,

que c'était un terrain marécageux et plein de fondrières d'où, sur le

côté, s'échappait une fontaine, formant un ruisseau, joint à quelque

distance de là par un autre petit courant. En un mot c'était la source

d'une rivière considérable appelée plus loin Wirtska. Les arbres qui

croissaient autour de cette source n'étaient pas en tout plus de deux

cents, mais ils étaient très-gros et plantés fort épais. Aussi dès que

nous eûmes pénétré dans ce bocage vîmes-nous que nous y serions

parfaitement à l'abri de l'ennemi, à moins qu'il ne mît pied à terre

pour nous attaquer.

Mais afin de rendre cette attaque même difficile, notre vieux Portugais,

avec une patience incroyable, s'avisa de couper à demi de grandes

branches d'arbres et de les laisser pendre d'un tronc à l'autre pour

former une espèce de palissade tout autour de nous.

Nous attendions là depuis quelques heures que nos ennemis exécutassent

un mouvement sans nous être apperçus qu'ils eussent fait mine de bouger,

quand environ deux heures avant la nuit ils s'avancèrent droit sur nous.

Quoique nous ne l'eussions point remarqué, nous vîmes alors qu'ils

avaient été rejoints par quelques gens de leur espèce, de sorte qu'ils

étaient bien quatre-vingts cavaliers parmi lesquels nous crûmes

distinguer quelques femmes. Lorsqu'ils furent à demi-portée de mousquet

de notre petit bois, nous tirâmes un coup à poudre et leur adressâmes la

parole en langue russienne pour savoir ce qu'ils voulaient et leur

enjoindre de se tenir à distance; mais comme ils ne comprenaient rien à

ce que nous leur disions ce coup ne fit que redoubler leur fureur, et

ils se précipitèrent du côté du bois ne s'imaginant pas que nous y

étions si bien barricadés qu'il leur serait impossible d'y pénétrer.

Notre vieux pilote, qui avait été notre ingénieur, fut aussi notre

capitaine. Il nous pria de ne point faire feu dessus qu'ils ne fussent à

portée de pistolet, afin de pouvoir être sûrs de leur faire mordre la

poussière, et de ne point tirer que nous ne fussions sûrs d'avoir bien

ajusté. Nous nous en remîmes à son commandement, mais il différa si

long-temps le signal que quelques-uns de nos adversaires n'étaient pas

éloignés de nous de la longueur de deux piques quand nous leur envoyâmes

notre décharge.

Nous visâmes si juste, ou la Providence dirigea si sûrement nos coups,

que de cette première salve nous en tuâmes quatorze et en blessâmes

plusieurs autres, cavaliers et chevaux; car nous avions touts chargé nos

armes de deux ou trois balles au moins.

Ils furent terriblement surpris de notre feu, et se retirèrent

immédiatement à environ une centaine de verges. Ayant profité de ce

moment pour recharger nos armes, et voyant qu'ils se tenaient à cette

distance, nous fîmes une sortie et nous attrapâmes quatre ou cinq de

leurs chevaux dont nous supposâmes que les cavaliers avaient été tués.

Aux corps restés sur la place nous reconnûmes de suite que ces gens

étaient des Tartares; mais à quel pays appartenaient-ils, mais comment

en étaient-ils venus faire une excursion si longue, c'est ce que nous ne

pûmes savoir.

Environ une heure après ils firent un second mouvement pour nous

attaquer, et galopèrent autour de notre petit bois pour voir s'ils

pourraient y pénétrer par quelque autre point; mais nous trouvant

toujours prêts à leur faire face ils se retirèrent de nouveau: sur quoi

nous résolûmes de ne pas bouger de là pour cette nuit.

Nous dormîmes peu, soyez sûr. Nous passâmes la plus grande partie de la

nuit à fortifier notre assiette, et barricader toutes les percées du

bois; puis faisant une garde sévère, nous attendîmes le jour. Mais,

quand il parut, il nous fit faire une fâcheuse découverte; car l'ennemi

que nous pensions découragé par la réception de la veille, s'était

renforcé de plus de deux cents hommes et avait dressé onze ou douze

huttes comme s'il était déterminé à nous assiéger. Ce petit camp était

planté en pleine campagne à trois quarts de mille de nous environ. Nous

fûmes tout de bon grandement surpris à cette découverte; et j'avoue que

je me tins alors pour perdu, moi et tout ce que j'avais. La perte de mes

effets, bien qu'ils fussent considérables, me touchait moins que la

pensée de tomber entre les mains de pareils barbares, tout à la fin de

mon voyage, après avoir traversé tant d'obstacles et de hasards, et même

en vue du port où nous espérions sûreté et délivrance. Quant à mon

partner il enrageait; il protestait que la perte de ses marchandises

serait sa ruine, qu'il aimait mieux mourir que d'être réduit à la misère

et qu'il voulait combattre jusqu'à la dernière goutte de son sang.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 28 / 29 段