Ces rivières courant toutes au Nord aussi bien que celles dont j'ai

encore à parler, démontrent évidemment que l'Océan septentrional borne

aussi la terre de ce côté, de sorte qu'il ne semble nullement rationnel

de penser que le continent puisse se prolonger dans cette région pour

aller joindre l'Amérique, ni qu'il n'y ait point de communication entre

l'Océan septentrional et oriental; mais je n'en dirai pas davantage

là-dessus: c'est une observation que je lis alors, voilà pourquoi je

l'ai consignée ici. De la rivière Arguna nous poussâmes en avant à notre

aise et à petites journées, et nous fûmes sensiblement obligés du soin

que le Czar de Moscovie a pris de bâtir autant de cités et de villes que

possible, où ses soldats tiennent garnison à peu près comme ces colonies

militaires postées par les Romains dans les contrées les plus reculées

de leur Empire, et dont quelques-unes, entre autres, à ce que j'ai lu,

étaient placées en Bretagne pour la sûreté du commerce et pour

l'hébergement des voyageurs. C'était de même ici; car partout où nous

passâmes, bien que, en ces villes et en ces stations, la garnison et les

gouverneurs fussent Russiens et professassent le Christianisme, les

habitants du pays n'étaient que de vrais payens, sacrifiant aux idoles

et adorant le soleil, la lune, les étoiles et toutes les armées du Ciel.

Je dirai même que de toutes les idolâtries, de touts les payens que je

rencontrai jamais, c'étaient bien les plus barbares; seulement ces

misérables ne mangeaient pas de chair humaine, comme font nos Sauvages

de l'Amérique.

Nous en vîmes quelques exemples dans le pays entre Arguna, par où nous

entrâmes dans les États moscovites, et une ville habitée par des

Tartares et des Moscovites appelée Nertzinskoy, où se trouve un désert,

une forêt continue qui nous demanda vingt-deux jours de marche. Dans un

village près la dernière de ces places, j'eus la curiosité d'aller

observer la manière de vivre des gens du pays, qui est bien la plus

brute et la plus insoutenable. Ce jour-là il y avait sans doute grand

sacrifice, car on avait dressé sur un vieux tronc d'arbre une idole de

bois aussi effroyable que le diable, du moins à peu près comme nous nous

figurons qu'il doit être représenté: elle avait une tête qui assurément

ne ressemblait à celle d'aucune créature que le monde ait vue; des

oreilles aussi grosses que cornes d'un bouc et aussi longues; des yeux

de la taille d'un écu; un nez bossu comme une corne de bélier, et une

gueule carrée et béante comme celle d'un lion, avec des dents horribles,

crochues comme le bec d'un perroquet. Elle était habillée de la plus

sale manière qu'on puisse s'imaginer: son vêtement supérieur se

composait de peaux de mouton, la laine tournée en dehors, et d'un grand

bonnet tartare planté sur sa tête avec deux cornes passant au travers.

Elle pouvait avoir huit pieds du haut; mais elle n'avait ni pieds ni

jambes, ni aucune espèce de proportions.

Cet épouvantail était érigé hors du village et quand j'en approchai il y

avait là seize ou dix-sept créatures, hommes ou femmes, je ne sais,--car

ils ne font point de distinction ni dans leurs habits ni dans leurs

coiffures,--toutes couchées par terre à plat ventre, autour de ce

formidable et informe bloc de bois. Je n'appercevais pas le moindre

mouvement parmi elles, pas plus que si elles eussent été des souches

comme leur idole. Je le croyais d'abord tout de bon; mais quand je fus

un peu plus près, elles se dressèrent sur leurs pieds et poussèrent un

hurlement, à belle gueule, comme l'eût fait une meute de chiens, puis

elles se retirèrent, vexées sans doute de ce que nous les troublions. À

une petite distance du monstre, à l'entrée d'une tente ou hutte toute

faite de peaux de mouton et de peaux de vache séchées, étaient postés

trois hommes que je pris pour des bouchers parce qu'en approchant je vis

de longs couteaux dans leurs mains et au milieu de la tente trois

moutons tués et un jeune bœuf ou bouvillon. Selon toute apparence ces

victimes étaient pour cette bûche d'idole, à laquelle appartenaient les

trois prêtres, et les dix-sept imbécilles prosternés avaient fourni

l'offrande et adressaient leurs prières à la bûche.

Je confesse que je fus plus révolté de leur stupidité et de cette

brutale adoration d'un _hobgoblin_, d'un fantôme, que du tout ce qui

m'avait frappé dans le cours de ma vie. Oh! qu'il m'était douloureux de

voir la plus glorieuse, la meilleure créature de Dieu, à laquelle, par

la création même, il a octroyé tant d'avantages, préférablement à touts

les autres ouvrages de ses mains, à laquelle il a donné une âme

raisonnable, douée de facultés et de capacités, afin qu'elle honorât son

Créateur et qu'elle en fût honorée! oh! qu'il m'était douloureux de la

voir, dis-je, tombée et dégénérée jusque là d'être assez stupide pour se

prosterner devant un rien hideux, un objet purement imaginaire, dressé

par elle-même, rendu terrible à ses yeux par sa propre fantaisie, orné

seulement de torchons et de guenilles, et de songer que c'était là

l'effet d'une pure ignorance transformée en dévotion infernale par le

diable lui-même, qui, enviant à son créateur l'hommage et l'adoration de

ses créatures, les avait plongées dans des erreurs si grossières, si

dégoûtantes, si honteuses, si bestiales, qu'elles semblaient devoir

choquer la nature elle-même!

CHAM-CHI-THAUNGU.

Mais que signifiaient cet ébahissement et ces réflexions? C'était ainsi;

je le voyais devant mes yeux; impossible à moi d'en douter. Tout mon

étonnement tournant en rage, je galopai vers l'image ou monstre, comme

il vous plaira, et avec mon épée je pourfendis le bonnet qu'il avait sur

la tête, au beau milieu, tellement qu'il pendait par une des cornes. Un

de nos hommes qui se trouvait avec moi saisit alors la peau de mouton

qui couvrait l'idole et l'arrachait, quand tout-à-coup une horrible

clameur parcourut le village, et deux ou trois cents drôles me tombèrent

sur les bras, si bien que je me sauvai sans demander mon reste, et

d'autant plus volontiers que quelques-uns avaient des arcs et des

flèches; mais je fis serment de leur rendre une nouvelle visite.

Notre caravane demeura trois nuits dans la ville, distante de ce lieu de

quatre ou cinq milles environ, afin de se pourvoir de quelques montures

dont elle avait besoin, plusieurs de nos chevaux ayant été surmenés et

estropiés par le mauvais chemin et notre longue marche à travers le

dernier désert; ce qui nous donna le loisir de mettre mon dessein à

exécution.--Je communiquai mon projet au marchand écossais de Moscou,

dont le courage m'était bien connu. Je lui contai ce que j'avais vu et

de quelle indignation j'avais été rempli en pensant que la nature

humaine pût dégénérer jusque là. Je lui dis que si je pouvais trouver

quatre ou cinq hommes bien armés qui voulussent me suivre, j'étais

résolu à aller détruire cette immonde, cette abominable idole, pour

faire voir à ses adorateurs que ce n'était qu'un objet indigne de leur

culte et de leurs prières, incapable de se défendre lui-même, bien loin

de pouvoir assister ceux qui lui offraient des sacrifices.

Il se prit à rire.--«Votre zèle peut être bon, me dit-il; mais que vous

proposez-vous par là?»--«Ce que je me propose! m'écriai-je, c'est de

venger l'honneur de Dieu qui est insulté par cette adoration

satanique.»--«Mais comment cela vengerait-il l'honneur de Dieu,

reprit-il, puisque ces gens ne seront pas à même de comprendre votre

intention, à moins que vous ne leur parliez et ne la leur expliquiez,

et, alors, ils vous battront, je vous l'assure, car ce sont d'enragés

coquins, et surtout quand il s'agit de la défense de leur

idolâtrie.»--«Ne pourrions-nous pas le faire de nuit, dis-je, et leur en

laisser les raisons par écrit, dans leur propre langage?»--«Par écrit!

répéta-t-il; peste! Mais dans cinq de leurs nations il n'y a pas un seul

homme qui sache ce que c'est qu'une lettre, qui sache lire un mot dans

aucune langue même dans la leur.»--«Misérable ignorance!...»

m'écriai-je. «J'ai pourtant grande envie d'accomplir mon dessein;

peut-être la nature les amènera-t-elle à en tirer des inductions, et à

reconnaître combien ils sont stupides d'adorer ces hideuses

machines.»--«Cela vous regarde, sir, reprit-il; si votre zèle vous y

pousse si impérieusement, faites-le; mais auparavant qu'il vous plaise

de considérer que ces peuples sauvages sont assujétis par la force à la

domination du Czar de Moscovie; que si vous faites le coup, il y a dix

contre un à parier qu'ils viendront par milliers se plaindre au

gouverneur de Nertzinskoy et demander satisfaction, et que si on ne peut

leur donner satisfaction, il y a dix contre un à parier qu'ils

révolteront et que ce sera là l'occasion d'une nouvelle guerre avec

touts les tartares de ce pays.»

Ceci, je l'avoue, me mit pour un moment de nouvelles pensées en tête;

mais j'en revenais toujours à ma première idée et toute cette journée

l'exécution de mon projet me tourmenta[28]. Vers le soir le marchand

écossais m'ayant rencontré par hasard dans notre promenade autour de la

ville, me demanda à s'entretenir avec moi.--«Je crains, me dit-il, de

vous avoir détourné de votre bon dessein: j'en ai été un peu préoccupé

depuis, car j'abhorre les idoles et l'idolâtrie tout autant que vous

pouvez le faire.»--«Franchement, lui répondis-je, vous m'avez quelque

peu déconcerté quant à son exécution, mais vous ne l'avez point

entièrement chassé de mon esprit, et je crois fort que je l'accomplirai

avant de quitter ce lieu, dussé-je leur être livré en

satisfaction.»--«Non, non, dit-il, à Dieu ne plaise qu'on vous livre à

une pareille engeance de montres! On ne le fera pas; ce serait vous

assassiner.»--«Oui-dà, fis-je, eh! comment me traiteraient-ils

donc?»--«Comment ils vous traiteraient! s'écria-t-il; écoutez, que je

vous conte comment ils ont accommodé un pauvre Russien qui, les ayant

insultés dans leur culte, juste comme vous avez fait, tomba entre leurs

mains. Après l'avoir estropié avec un dard pour qu'il ne pût s'enfuir,

ils le prirent, le mirent tout nu, le posèrent sur le haut de leur

idole-monstre, se rangèrent tout autour et lui tirèrent autant de

flèches qu'il s'en put ficher dans son corps; puis ils le brûlèrent lui

et toutes les flèches dont il était hérissé, comme pour l'offrir en

sacrifice à leur idole.»--«Était-ce la même idole?» fis-je.--«Oui,

dit-il, justement la même.»--«Eh! bien,» repris-je, «à mon tour, que je

vous conte une histoire;»--Là-dessus je lui rapportai l'aventure de nos

Anglais à Madagascar, et comment ils avaient incendié et mis à sac un

village et tué hommes, femmes et enfants pour venger le meurtre de nos

compagnons, ainsi que cela a été relaté précédemment; puis, quand j'eus

finis, j'ajoutai que je pensais que nous devions faire de même à ce

village.

Il écouta très-attentivement toute l'histoire, mais quand je parlai de

faire de même à ce village, il me dit:--«Vous vous trompez fort, ce

n'est pas ce village, c'est au moins à cent milles plus loin; mais

c'était bien la même idole, car on la charrie en procession dans tout le

pays.»--«Eh! bien, alors,» dis-je, «que l'idole soit punie! et elle le

sera, que je vive jusqu'à cette nuit!»

Bref, me voyant résolu, l'aventure le séduisit, et il me dit que je

n'irais pas seul, qu'il irait avec moi et qu'il m'amènerait pour nous

accompagner un de ses compatriotes, un drille, disait-il, aussi fameux

que qui que ce soit pour son zèle contre toutes pratiques diaboliques.

Bref, il m'amena ce camarade, cet Écossais qu'il appelait capitaine

Richardson. Je lui fis au long le récit de ce que j'avais vu et de ce

que je projetais, et sur-le-champ il me dit qu'il voulait me suivre,

dût-il lui en coûter la vie. Nous convînmes de partir seulement nous

trois. J'en avais bien fait la proposition à mon partner, mais il s'en

était excusé. Il m'avait dit que pour ma défense il était prêt à

m'assister de toutes ses forces et en toute occasion; mais que c'était

une entreprise tout-à-fait en dehors de sa voie: ainsi, dis-je, nous

résolûmes de nous mettre en campagne seulement nous trois et mon

serviteur, et d'exécuter le coup cette nuit même sur le minuit, avec

tout le secret imaginable.

Cependant, toute réflexion faite, nous jugeâmes bon de renvoyer la

partie à la nuit suivante, parce que la caravane devant se mettre en

route dans la matinée du surlendemain, nous pensâmes que le gouverneur

ne pourrait prétendre donner satisfaction à ces barbares à nos dépens

quand nous serions hors de son pouvoir. Le marchand écossais, aussi

ferme dans ses résolutions que hardi dans l'exécution, m'apporta une

robe de Tartare ou gonelle de peau de mouton, un bonnet avec un arc et

des flèches, et s'en pourvut lui-même ainsi que son compatriote, afin

que si nous venions à être apperçus on ne pût savoir qui nous étions.

Nous passâmes toute la première nuit à mixtionner quelques matières

combustibles avec de l'_aqua-vitæ_, de la poudre à canon et autres

drogues que nous avions pu nous procurer, et le lendemain, ayant une

bonne quantité de goudron dans un petit pot, environ une heure après le

soleil couché nous partîmes pour notre expédition.

Quand nous arrivâmes, il était à peu près onze heures du soir: nous ne

remarquâmes pas que le peuple eût le moindre soupçon du danger qui

menaçait son idole. La nuit était sombre, le ciel était couvert de

nuages; cependant la lune donnait assez de lumière pour laisser voir que

l'idole était juste dans les mêmes posture et place qu'auparavant. Les

habitants semblaient tout entiers à leur repos; seulement dans la grande

hutte ou tente, comme nous l'appelions, où nous avions vu les trois

prêtres que nous avions pris pour des bouchers, nous apperçûmes une

lueur, et en nous glissant près de la porte, nous entendîmes parler,

comme s'il y avait cinq ou six personnes. Il nous parut donc de toute

évidence que si nous mettions le feu à l'idole, ces gens sortiraient

immédiatement et s'élanceraient sur nous pour la sauver de la

destruction que nous préméditions; mais comment faire? nous étions fort

embarrassés. Il nous passa bien par l'esprit de l'emporter et de la

brûler plus loin; mais quand nous vînmes à y mettre la main, nous la

trouvâmes trop pesante pour nos forces et nous retombâmes dans la même

perplexité. Le second Écossais était d'avis de mettre le feu à la hutte

et d'assommer les drôles qui s'y trouvaient à mesure qu'ils montreraient

le nez; mais je m'y opposai, je n'entendais point qu'on tuât personne,

s'il était possible de l'éviter.--«Eh bien, alors, dit le marchand

écossais, voilà ce qu'il nous faut faire: tâchons de nous emparer d'eux,

lions-leur les mains, et forçons-les à assister à la destruction de leur

idole.»

Comme il se trouvait que nous n'avions pas mal de cordes et de ficelles

qui nous avaient servi à lier nos pièces d'artifice, nous nous

déterminâmes à attaquer d'abord les gens de la cabane, et avec aussi peu

de bruit que possible. Nous commençâmes par heurter à la porte, et quand

un des prêtres se présenta, nous nous en saisîmes brusquement, nous lui

bouchâmes la bouche, nous lui liâmes les mains sur le dos et le

conduisîmes vers l'idole, où nous le baillonnâmes pour qu'il ne pût

jeter des cris: nous lui attachâmes aussi les pieds et le laissâmes par

terre.

Deux d'entre nous guettèrent alors à la porte, comptant que quelque

autre sortirait pour voir de quoi il était question. Nous attendîmes

jusqu'à ce que notre troisième compagnon nous eût rejoint; mais personne

ne se montrant, nous heurtâmes de nouveau tout doucement. Aussitôt

sortirent deux autres individus que nous accommodâmes juste de la même

manière; mais nous fûmes obligés de nous mettre touts après eux pour les

coucher par terre près de l'idole, à quelque distance l'un de l'autre.

Quand nous revînmes nous en vîmes deux autres à l'entrée de la hutte et

un troisième se tenant derrière en dedans de la porte. Nous empoignâmes

les deux premiers et les liâmes sur-le-champ. Le troisième se prit alors

à crier en se reculant; mais mon Écossais le suivit, et prenant une

composition que nous avions faite, une mixtion propre à répandre

seulement de la fumée et de la puanteur, il y mit le feu et la jeta au

beau milieu de la hutte. Dans l'entrefaite l'autre Écossais et mon

serviteur s'occupant des deux hommes déjà liés, les attachèrent ensemble

par le bras, les menèrent auprès de l'idole; puis, pour qu'ils vissent

si elle les secourerait, ils les laissèrent là, ayant grande hâte de

venir vers nous.

Quand l'artifice que nous avions jeté eut tellement rempli la hutte de

fumée qu'on y était presque suffoqué, nous y lançâmes un sachet de cuir

d'une autre espèce qui flambait comme une chandelle; nous le suivîmes,

et nous n'apperçûmes que quatre personnes, deux hommes et deux femmes à

ce que nous crûmes, venus sans doute pour quelque sacrifice diabolique.

Ils nous parurent dans une frayeur mortelle, ou du moins tremblants,

stupéfiés, et à cause de la fumée incapables de proférer une parole.

DESTRUCTION DE CHAM-CHI-THAUNGU.

En un mot, nous les prîmes, nous les garrottâmes comme les autres, et le

tout sans aucun bruit. J'aurais dû dire que nous les emmenâmes hors de

la hutte d'abord, car tout comme à eux la fumée nous fut insupportable.

Ceci fait nous les conduisîmes touts ensemble vers l'idole, et arrivés

là nous nous mîmes à la travailler: d'abord nous la barbouillâmes du

haut en bas, ainsi que son accoutrement, avec du goudron, et certaine

autre matière que nous avions, composée de suif et de soufre; nous lui

bourrâmes ensuite les yeux, les oreilles et la gueule de poudre à canon;

puis nous entortillâmes dans son bonnet une grande pièce d'artifice, et

quand nous l'eûmes couverte de touts les combustibles que nous avions

apportés nous regardâmes autour de nous pour voir si nous pourrions

trouver quelque chose pour son embrasement. Tout-à-coup mon serviteur se

souvint que près de la hutte il y avait un tas de fourrage sec, de la

paille ou du foin, je ne me rappelle pas: il y courut avec un des

Écossais et ils en apportèrent plein leurs bras. Quand nous eûmes achevé

cette besogne nous prîmes touts nos prisonniers, nous les rapprochâmes,

ayant les pieds déliés et la bouche débaillonnée nous les fîmes tenir

debout et les plantâmes juste devant leur monstrueuse idole, puis nous y

mîmes feu de tout côté.

Nous demeurâmes là un quart d'heure ou environ avant que la poudre des

yeux, de la bouche et des oreilles de l'idole sautât; cette explosion,

comme il nous fut facile de le voir, la fendit et la défigura toute; en

un mot, nous demeurâmes là jusqu'à ce que nous la vîmes s'embraser et ne

former plus qu'une souche, qu'un bloc de bois. Après l'avoir entourée de

fourrage sec, ne doutant pas qu'elle ne fût bientôt entièrement

consumée, nous nous disposions à nous retirer, mais l'Écossais nous

dit:--«Ne partons pas, car ces pauvres misérables dupes seraient

capables de se jeter dans le feu pour se faire rôtir avec leur

idole.»--Nous consentîmes donc à rester jusqu'à ce que le fourrage fût

brûlé, puis, nous fîmes volte-face, et les quittâmes.

Le matin nous parûmes parmi nos compagnons de voyage excessivement

occupés à nos préparatifs de départ: personne ne se serait imaginé que

nous étions allés ailleurs que dans nos lits, comme raisonnablement tout

voyageur doit faire, pour se préparer aux fatigues d'une journée de

marche.

Mais ce n'était pas fini, le lendemain une grande multitude de gens du

pays, non-seulement de ce village mais de cent autres, se présenta aux

portes de la ville, et d'une façon fort insolente, demanda satisfaction

au gouverneur de l'outrage fait à leurs prêtres et à leur grand

Cham-Chi-Thaungu; c'était là le nom féroce qu'il donnait à la

monstrueuse créature qu'ils adoraient. Les habitants de Nertzinskoy

furent d'abord dans une grande consternation: ils disaient que les

Tartares étaient trente mille pour le moins, et qu'avant peu de jours

ils seraient cent mille et au-delà.

Le gouverneur russien leur envoya des messagers pour les appaiser et

leur donner toutes les bonnes paroles imaginables. Il les assura qu'il

ne savait rien de l'affaire; que pas un homme de la garnison n'ayant mis

le pied dehors, le coupable ne pouvait être parmi eux; mais que s'ils

voulaient le lui faire connaître il serait exemplairement puni. Ils

répondirent hautainement que toute la contrée révérait le grand

Cham-Chi-Thaungu qui demeurait dans le soleil, et que nul mortel n'eût

osé outrager son image, hors quelque chrétien mécréant (ce fut là leur

expression, je crois), et qu'ainsi ils lui déclaraient la guerre à lui

et à touts les Russiens, qui, disaient-ils, étaient des infidèles, des

chrétiens.

Le gouverneur, toujours patient, ne voulant point de rupture, ni qu'on

pût en rien l'accuser d'avoir provoqué la guerre, le Czar lui ayant

étroitement enjoint de traiter le pays conquis avec bénignité et

courtoisie, leur donna encore toutes les bonnes paroles possibles; à la

fin il leur dit qu'une caravane était partie pour la Russie le matin

même, que quelqu'un peut-être des voyageurs leur avait fait cette

injure, et que, s'ils voulaient en avoir l'assurance, il enverrait après

eux pour en informer. Ceci parut les appaiser un peu, et le gouverneur

nous dépêcha donc un courrier pour nous exposer l'état des choses, en

nous intimant que si quelques hommes de notre caravane avaient fait le

coup, ils feraient bien de se sauver, et, coupables ou non, que nous

ferions bien de nous avancer en toute hâte, tandis qu'il les amuserait

aussi long-temps qu'il pourrait.

C'était très-obligeant de la part du gouverneur. Toutefois lorsque la

caravane fut instruite de ce message, personne n'y comprit rien, et

quant à nous qui étions les coupables, nous fûmes les moins soupçonnés

de touts: on ne nous fit pas seulement une question. Néanmoins le

capitaine qui pour le moment commandait la caravane, profita de l'avis

que le gouverneur nous donnait, et nous marchâmes ou voyageâmes deux

jours et deux nuits, presque sans nous arrêter. Enfin nous nous

reposâmes à un village nommé Plothus, nous n'y fîmes pas non plus une

longue station, voulant gagner au plus tôt Jarawena, autre colonie du

Czar de Moscovie où nous espérions être en sûreté. Une chose à

remarquer, c'est qu'après deux ou trois jours de marche, au-delà de

cette ville, nous commençâmes à entrer dans un vaste désert sans nom

dont je parlerai plus au long en son lieu, et que si alors nous nous y

fussions trouvés, il est plus que probable que nous aurions été touts

détruits. Ce fut le lendemain de notre départ de Plothus, que des nuages

de poussière qui s'élevaient derrière nous à une grande distance firent

soupçonner à quelques-uns des nôtres que nous étions poursuivis. Nous

étions entrés dans le désert, et nous avions longé un grand lac, appelé

Shanks-Oser, quand nous apperçûmes un corps nombreux de cavaliers de

l'autre côté du lac vers le Nord. Nous remarquâmes qu'ils se dirigeaient

ainsi que nous vers l'Ouest, mais fort heureusement ils avaient supposé

que nous avions pris la rive Nord, tandis que nous avions pris la rive

Sud. Deux jours après nous ne les vîmes plus, car pensant que nous

étions toujours devant eux ils poussèrent jusqu'à la rivière Udda: plus

loin, vers le Nord, c'est un courant considérable, mais à l'endroit où

nous la passâmes, elle est étroite et guéable.

Le troisième jour, soit qu'ils se fussent apperçu de leur méprise, soit

qu'ils eussent eu de nos nouvelles, ils revinrent sur nous ventre à

terre, à la brune. Nous venions justement de choisir, à notre grande

satisfaction, une place très-convenable pour camper pendant la nuit,

car, bien que nous ne fussions qu'à l'entrée d'un désert dont la

longueur était de plus de cinq cents milles, nous n'avions point de

villes où nous retirer, et par le fait nous n'en avions d'autre à

attendre que Jarawena, qui se trouvait encore à deux journées de marche.

Ce désert, cependant, avait quelque peu de bois de ce côté, et de

petites rivières qui couraient toutes se jeter dans la grande rivière

Udda. Dans un passage étroit entre deux bocages très-épais nous avions

assis notre camp pour cette nuit, redoutant une attaque nocturne.

Personne, excepté nous, ne savait, pourquoi nous étions poursuivis; mais

comme les Tartares-Mongols ont pour habitude de rôder en troupes dans le

désert, les caravanes ont coutume de se fortifier ainsi contre eux

chaque nuit, comme contre des armées de voleurs; cette poursuite n'était

donc pas chose nouvelle.

Or nous avions cette nuit le camp le plus avantageux que nous eussions

jamais eu: nous étions postés entre deux bois, un petit ruisseau coulait

juste devant notre front, de sorte que nous ne pouvions être enveloppés,

et qu'on ne pouvait nous attaquer que par devant ou par derrière. Encore

mîmes-nous touts nos soins à rendre notre front aussi fort que possible,

en plaçant nos bagages, nos chameaux et nos chevaux, touts en ligne au

bord du ruisseau: sur notre arrière nous abattîmes quelques arbres.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 26 / 29 段