chemin faisant; car nous ne tardâmes pas à voir rôder autour de nous
plusieurs troupes de Tartares. Quand je vins à les appercevoir
distinctement, je m'étonnai que l'Empire chinois ait pu être conquis par
de si misérables drôles: ce ne sont que de vraies hordes, de vrais
troupeaux de Sauvages, sans ordre, sans discipline et sans tactique dans
le combat.
Leurs chevaux, pauvres bêtes maigres, affamées et mal dressées ne sont
bons à rien; nous le remarquâmes dès le premier jour que nous les vîmes,
ce qui eut lieu aussitôt que nous eûmes pénétré dans la partie déserte
du pays; car alors notre commandant du jour donna la permission à seize
d'entre nous d'aller à ce qu'ils appelaient une chasse. Ce n'était
qu'une chasse au mouton, cependant cela pouvait à bon droit se nommer
chasse; car ces moutons sont les plus sauvages et les plus vites que
j'aie jamais vus: seulement ils ne courent pas long-temps, aussi vous
êtes sûr de votre affaire quand vous vous mettez à leurs trousses. Ils
se montrent généralement en troupeaux de trente ou quarante; et, comme
de vrais moutons, ils se tiennent toujours ensemble quand ils fuient.
Durant cette étrange espèce de chasse, le hasard voulut que nous
rencontrâmes une quarantaine de Tartares. Chassaient-ils le mouton comme
nous ou cherchaient-ils quelque autre proie, je ne sais; mais aussitôt
qu'ils nous virent, l'un d'entre eux se mit à souffler très-fort dans
une trompe, et il en sortit un son barbare que je n'avais jamais ouï
auparavant, et que, soit dit en passant, je ne me soucierais pas
d'entendre une seconde fois. Nous supposâmes que c'était pour appeler à
eux leurs amis; et nous pensâmes vrai, car en moins d'un demi-quart
d'heure une autre troupe de quarante ou cinquante parut à un mille de
distance; mais la besogne était déjà faite, et voici comment:
Un des marchands écossais de Moscou se trouvait par hasard avec nous:
aussitôt qu'il entendit leur trompe il nous dit que nous n'avions rien
autre à faire qu'à les charger immédiatement, en toute hâte; et, nous
rangeant touts en ligne, il nous demanda si nous étions bien déterminés.
Nous lui répondîmes que nous étions prêts à le suivre: sur ce il courut
droit à eux. Nous regardant fixement, les Tartares s'étaient arrêtés
touts en troupeau, pêle-mêle et sans aucune espèce d'ordre; mais sitôt
qu'ils nous virent avancer ils décochèrent leurs flèches, qui ne nous
atteignirent point, fort heureusement. Ils s'étaient trompés
vraisemblablement non sur le but, mais sur la distance, car toutes leurs
flèches tombèrent près de nous, si bien ajustées, que si nous avions été
environ à vingt verges plus près, nous aurions eu plusieurs hommes tués
ou blessés.
Nous fîmes sur-le-champ halte, et, malgré l'éloignement, nous tirâmes
sur eux et leur envoyâmes des balles de plomb pour leurs flèches de
bois; puis au grand galop nous suivîmes notre décharge, déterminés à
tomber dessus sabre en main, selon les ordres du hardi Écossais qui nous
commandait. Ce n'était, il est vrai, qu'un marchand; mais il se
conduisit dans cette occasion avec tant de vigueur et de bravoure, et en
même temps avec un si courageux sang-froid, que je ne sache pas avoir
jamais vu dans l'action un homme plus propre au commandement. Aussitôt
que nous les joignîmes, nous leur déchargeâmes nos pistolets à la face
et nous dégaînâmes; mais ils s'enfuirent dans la plus grande confusion
imaginable. Le choc fut seulement soutenu sur notre droite, où trois
d'entre eux résistèrent, en faisant signe aux autres de se rallier à
eux: ceux-là avaient des espèces de grands cimeterres au poing et leurs
arcs pendus sur le dos. Notre brave commandant, sans enjoindre à
personne de le suivre, fondit sur eux au galop; d'un coup de crosse le
premier fut renversé de son cheval, le second fut tué d'un coup de
pistolet, le troisième prit la fuite. Ainsi finit notre combat, où nous
eûmes l'infortune de perdre touts les moutons que nous avions attrapés.
Pas un seul de nos combattants ne fut tué ou blessé; mais du côté des
Tartares cinq hommes restèrent sur la place. Quel fut le nombre de leurs
blessés? nous ne pûmes le savoir; mais, chose certaine, c'est que
l'autre bande fut si effrayée du bruit de nos armes, qu'elle s'enfuit
sans faire aucune tentative contre nous.
CHAMEAU VOLÉ.
Nous étions lors de cette affaire sur le territoire chinois: c'est
pourquoi les Tartares ne se montrèrent pas très-hardis; mais au bout de
cinq jours nous entrâmes dans un vaste et sauvage désert qui nous retint
trois jours et trois nuits. Nous fûmes obligés de porter notre eau avec
nous dans de grandes outres, et de camper chaque nuit, comme j'ai ouï
dire qu'on le fait dans les déserts de l'Arabie.
Je demandai à nos guides à qui appartenait ce pays-là. Ils me dirent,
que c'était une sorte de frontière qu'à bon droit on pourrait nommer _No
Man's Land_, la Terre de Personne, faisant partie du grand Karakathay ou
grande Tartarie, et dépendant en même temps de la Chine; et que, comme
on ne prenait aucun soin de préserver ce désert des incursions des
brigands, il était réputé le plus dangereux de la route, quoique nous en
eussions de beaucoup plus étendus à traverser.
En passant par ce désert qui, de prime abord, je l'avoue, me remplit
d'effroi, nous vîmes deux ou trois fois de petites troupes de Tartares;
mais ils semblaient tout entiers à leurs propres affaires et ne
paraissaient méditer aucun dessein contre nous; et, comme l'homme qui
rencontra le diable, nous pensâmes que s'ils n'avaient rien à nous dire,
nous n'avions rien à leur dire: nous les laissâmes aller.
Une fois, cependant un de leurs partis s'approcha de nous, s'arrêta pour
nous contempler. Examinait-il ce qu'il devait faire, s'il devait nous
attaquer ou non, nous ne savions pas. Quoi qu'il en fût, après l'avoir
un peu dépassé, nous formâmes une arrière-garde de quarante hommes, et
nous nous tînmes prêts à le recevoir, laissant la caravane cheminer à un
demi-mille ou environ devant nous. Mais au bout de quelques instants il
se retira, nous saluant simplement à son départ, de cinq flèches, dont
une blessa et estropia un de nos chevaux: nous abandonnâmes le lendemain
la pauvre bête en grand besoin d'un bon maréchal. Nous nous attendions à
ce qu'il nous décocherait de nouvelles flèches mieux ajustées; mais,
pour cette fois, nous ne vîmes plus ni flèches ni Tartares.
Nous marchâmes après ceci près d'un mois par des routes moins bonnes que
d'abord, quoique nous fussions toujours dans les États de l'Empereur de
la Chine; mais, pour la plupart, elles traversaient des villages dont
quelques-uns étaient fortifiés, à cause des incursions des Tartares. En
atteignant un de ces bourgs, à deux journées et demie de marche de la
ville de Naum, j'eus curie d'acheter un chameau. Tout le long de cette
route il y en avait à vendre en quantité, ainsi que des chevaux tels
quels, parce que les nombreuses caravanes qui suivent ce chemin en ont
souvent besoin. La personne à laquelle je m'adressai pour me procurer un
chameau serait allé me le chercher; mais moi, comme un fou, par
courtoisie, je voulus l'accompagner. L'emplacement où l'on tenait les
chameaux et les chevaux sous bonne garde se trouvait environ à deux
milles du bourg.
Je m'y rendis à pied avec mon vieux pilote et un Chinois, désireux que
j'étais d'un peu de diversité. En arrivant là nous vîmes un terrain bas
et marécageux entouré comme un parc d'une muraille de pierres empilées à
sec, sans mortier et sans liaison, avec une petite garde de soldats
chinois à la porte. Après avoir fait choix d'un chameau, après être
tombé d'accord sur le prix, je m'en revenais, et le Chinois qui m'avait
suivi conduisait la bête, quand tout-à-coup s'avancèrent cinq Tartares à
cheval: deux d'entre eux se saisirent du camarade et lui enlevèrent le
chameau, tandis que les trois autres coururent sur mon vieux pilote et
sur moi, nous voyant en quelque sorte sans armes; je n'avais que mon
épée, misérable défense contre trois cavaliers. Le premier qui s'avança
s'arrêta court quand je mis flamberge au vent, ce sont d'insignes
couards; mais un second se jetant à ma gauche m'assena un horion sur la
tête; je ne le sentis que plus tard et je m'étonnai, lorsque je revins à
moi, de ce qui avait eu lieu et de ma posture, car il m'avait renversé à
plate terre. Mais mon fidèle pilote, mon vieux Portugais, par un de ces
coups heureux de la Providence, qui se plaît à nous délivrer des dangers
par des voies imprévues, avait un pistolet dans sa poche, ce que je ne
savais pas, non plus que les Tartares; s'ils l'avaient su, je ne pense
pas qu'ils nous eussent attaqués; les couards sont toujours les plus
hardis quand il n'y a pas de danger.
Le bon homme me voyant terrassé marcha intrépidement sur le camarade qui
m'avait frappé, et lui saisissant le bras d'une main et de l'autre
l'attirant violemment à lui, il lui déchargea son pistolet dans la tête
et l'étendit roide mort; puis il s'élança immédiatement sur celui qui
s'était arrêté, comme je l'ai dit, et avant qu'il pût s'avancer de
nouveau, car tout ceci fut fait pour ainsi dire en un tour de main, il
lui détacha un coup de cimeterre qu'il portait d'habitude. Il manqua
l'homme mais il effleura la tête du cheval et lui abattit une oreille et
une bonne tranche de la bajoue. Exaspérée par ses blessures, n'obéissant
plus à son cavalier, quoiqu'il se tînt bien en selle, la pauvre bête
prit la fuite et l'emporta hors de l'atteinte du pilote. Enfin, se
dressant sur les pieds de derrière, elle culbuta le Tartare et se laissa
choir sur lui.
Dans ces entrefaites survint le pauvre Chinois qui avait perdu le
chameau; mais il n'avait point d'armes. Cependant, appercevant le
Tartare abattu et écrasé sous son cheval, il courut à lui, empoignant un
instrument grossier et mal fait qu'il avait au côté, une manière de
hache d'armes, il le lui arracha et lui fit sauter sa cervelle
tartarienne. Or mon vieux pilote avait encore quelque chose à démêler
avec le troisième chenapan. Voyant qu'il ne fuyait pas comme il s'y
était attendu, qu'il ne s'avançait pas pour le combattre comme il le
redoutait, mais qu'il restait là comme une souche, il se tint coi
lui-même et se mit à recharger son pistolet. Sitôt que le Tartare
entrevit le pistolet, s'imagina-t-il que c'en était un autre, je ne
sais, il se sauva ventre à terre, laissant à mon pilote, mon champion,
comme je l'appelai depuis, une victoire complète.
En ce moment je commençais à m'éveiller, car, en revenant à moi, je crus
sortir d'un doux sommeil; et, comme je l'ai dit, je restai là dans
l'étonnement de savoir où j'étais, comment j'avais été jeté par terre,
ce que tout cela signifiait; mai bientôt après, recouvrant mes esprits,
j'éprouvai une douleur vague, je portai la main à ma tête, et je la
retirai ensanglantée. Je sentis alors des élancements, la mémoire me
revint et tout se représenta dans mon esprit.
Je me dressai subitement sur mes pieds, je me saisis de mon épée, mais
point d'ennemis! Je trouvai un Tartare étendu mort et son cheval arrêté
tranquillement près de lui; et, regardant plus loin, j'apperçus mon
champion, mon libérateur, qui était allé voir ce que le Chinois avait
fait et qui s'en revenait avec son sabre à la main. Le bon homme me
voyant sur pied vint à moi en courant et m'embrassa dans un transport de
joie, ayant eu d'abord quelque crainte que je n'eusse été tué; et me
voyant couvert de sang, il voulut visiter ma blessure: ce n'était que
peu de chose, seulement, comme on dit, une tête cassée. Je ne me
ressentis pas trop de ce horion, si ce n'est à l'endroit même qui avait
reçu le coup et qui se cicatrisa au bout de deux ou trois jours.
Cette victoire après tout ne nous procura pas grand butin, car nous
perdîmes un chameau et gagnâmes un cheval; mais ce qu'il y a de bon,
c'est qu'en rentrant dans le village, l'homme, le vendeur, demanda à
être payé de son chameau. Je m'y refusai, et l'affaire fut portée à
l'audience du juge chinois du lieu, c'est-à-dire, comme nous dirions
chez nous que nous allâmes devant un juge de paix. Rendons-lui justice,
ce magistrat se comporta avec beaucoup de prudence et d'impartialité.
Après avoir entendu les deux parties, il demanda gravement au Chinois
qui était venu avec moi pour acheter le chameau de qui il était le
serviteur.--«Je ne suis pas serviteur, répondit-il, je suis allé
simplement avec l'étranger.»--«À la requête de qui?» dit le juge.--«À la
requête de l'étranger.»--«Alors, reprit le _justice_, vous étiez
serviteur de l'étranger pour le moment; et le chameau ayant été livré à
son serviteur, il a été livré à lui, et il faut, lui, qu'il le paie.»
J'avoue que la chose était si claire que je n'eus pas un mot à dire.
Enchanté de la conséquence tirée d'un si juste raisonnement et de voir
le cas si exactement établi, je payai le chameau de tout cœur et j'en
envoyai quérir un autre. Remarquez bien que j'y envoyai; je me donnai de
garde d'aller le chercher moi-même: j'en avais assez comme ça.
La ville de Naum est sur la lisière de l'Empire chinois. On la dit
fortifiée et l'on dit vrai: elle l'est pour le pays; car je ne
craindrais pas d'affirmer que touts les Tartares du Karakathay, qui
sont, je crois, quelques millions, ne pourraient pas en abattre les
murailles avec leurs arcs et leurs flèches; mais appeler cela une ville
forte, si elle était attaquée avec du canon, ce serait vouloir se faire
rire au nez par touts ceux qui s'y entendent.
Nous étions encore, comme je l'ai dit, à plus de deux journées de marche
de cette ville, quand des exprès furent expédiés sur toute la route pour
ordonner à touts les voyageurs et à toutes les caravanes de faire halte
jusqu'à ce qu'on leur eût envoyé une escorte, parce qu'un corps
formidable de Tartares, pouvant monter à dix mille hommes, avait paru à
trente milles environ au-delà de la ville.
C'était une fort mauvaise nouvelle pour des voyageurs; cependant, de la
part du gouverneur, l'attention était louable, et nous fûmes
très-contents d'apprendre que nous aurions une escorte. Deux jours après
nous reçûmes donc deux cents soldats détachés d'une garnison chinoise
sur notre gauche et trois cents autres de la ville de Naum, et avec ce
renfort nous avançâmes hardiment. Les trois cents soldats de Naum
marchaient à notre front, les deux cents autres à l'arrière-garde, nos
gens de chaque côté des chameaux chargés de nos bagages, et toute la
caravane au centre. Dans cet ordre et bien préparés au combat, nous nous
croyions à même de répondre aux dix mille Tartares-Mongols, s'ils se
présentaient; mais le lendemain, quand ils se montrèrent, ce fut tout
autre chose.
De très-bonne heure dans la matinée, comme nous quittions une petite
ville assez bien située, nommée Changu, nous eûmes une rivière à
traverser. Nous fûmes obligés de la passer dans un bac, et si les
Tartares eussent eu quelque intelligence, c'est alors qu'ils nous
eussent attaqués, tandis que la caravane était déjà sur l'autre rivage
et l'arrière-garde encore en-deçà; mais personne ne parut en ce lieu.
Environ trois heures après, quand nous fûmes entrés dans un désert de
quinze ou seize milles d'étendue, à un nuage de poussière qui s'élevait
nous présumâmes que l'ennemi était proche: et il était proche en effet,
car il arrivait sur nous à toute bride.
Les Chinois de notre avant-garde qui la veille avaient eu le verbe si
haut commencèrent à s'ébranler; fréquemment ils regardaient derrière
eux, signe certain chez un soldat qu'il est prêt à lever le camp. Mon
vieux pilote fit la même remarque; et, comme il se trouvait près de moi,
il m'appela:--«Senhor Inglez, dit-il, il faut remettre du cœur au ventre
à ces drôles, ou ils nous perdront touts, car si les Tartares
s'avancent, ils ne résisteront pas.»--«C'est aussi mon avis, lui
répondis-je, mais que faire?»--«Que faire! s'écria-t-il, que de chaque
côté cinquante de nos hommes s'avancent, qu'ils flanquent ces peureux et
les animent, et ils combattront comme de braves compagnons en brave
compagnie; sinon touts vont tourner casaque.»--Là-dessus je courus au
galop vers notre commandant, je lui parlai, il fut entièrement de notre
avis: cinquante de nous se portèrent donc à l'aile droite et cinquante à
l'aile gauche, et le reste forma une ligne de réserve. Nous poursuivîmes
ainsi notre route, laissant les derniers deux cents hommes faire un
corps à part pour garder nos chameaux; seulement, si besoin était, ils
devaient envoyer une centaine des leurs pour assister nos cinquante
hommes de réserve.
LES TARTARES-MONGOLS.
Bref les Tartares arrivèrent en foule: impossible à nous de dire leur
nombre, mais nous pensâmes qu'ils étaient dix mille tout au moins. Ils
détachèrent d'abord un parti pour examiner notre attitude, en traversant
le terrain sur le front de notre ligne. Comme nous le tenions à portée
de fusil, notre commandant ordonna aux deux ailes d'avancer en toute
hâte et de lui envoyer simultanément une salve de mousqueterie, ce qui
fut fait. Sur ce, il prit la fuite, pour rendre compte, je présume, de
la réception qui attendait nos Tartares. Et il paraîtrait que ce salut
ne les mit pas en goût, car ils firent halte immédiatement. Après
quelques instants de délibération, faisant un demi-tour à gauche, ils
rengaînèrent leur compliment et ne nous en dirent pas davantage pour
cette fois, ce qui, vu les circonstances, ne fut pas très-désagréable:
nous ne brûlions pas excessivement de donner bataille à une pareille
multitude.
Deux jours après ceci nous atteignîmes la ville de Naum ou Nauma. Nous
remerciâmes le gouverneur de ses soins pour nous, et nous fîmes une
collecte qui s'éleva à une centaine de crowns que nous donnâmes aux
soldats envoyés pour notre escorte. Nous y restâmes un jour. Naum est
tout de bon une ville de garnison; il y avait bien neuf cents soldats,
et la raison en est qu'autrefois les frontières moscovites étaient
beaucoup plus voisines qu'elles ne le sont aujourd'hui, les Moscovites
ayant abandonné toute cette portion du pays (laquelle, à l'Ouest de la
ville, s'étend jusqu'à deux cents milles environ), comme stérile et
indéfrichable, et plus encore à cause de son éloignement et de la
difficulté qu'il y a d'y entretenir des troupes pour sa défense, car
nous étions encore à deux mille milles de la Moscovie proprement dite.
Après cette étape nous eûmes à passer plusieurs grandes rivières et deux
terribles déserts, dont l'un nous coûta seize jours de marche: c'est à
juste titre, comme je l'ai dit, qu'ils pourraient se nommer _No Man's
Land_, la Terre de Personne; et le 13 avril nous arrivâmes aux
frontières des États moscovites. Si je me souviens bien la première
cité, ville ou forteresse, comme il vous plaira, qui appartient au Czar
de Moscovie, s'appelle Argun, située qu'elle est sur la rive occidentale
de la rivière de ce nom.
Je ne pus m'empêcher de faire paraître une vive satisfaction en entrant
dans ce que j'appelais un pays chrétien, ou du moins dans un pays
gouverné par des Chrétiens; car, quoiqu'à mon sens les Moscovites ne
méritent que tout juste le nom de Chrétiens, cependant ils se prétendent
tels et sont très-dévots à leur manière. Tout homme à coup sûr qui
voyage par le monde comme je l'ai fait, s'il n'est pas incapable de
réflexion, tout homme, à coup sûr, dis-je, en arrivera à se bien
pénétrer que c'est une bénédiction d'être né dans une contrée où le nom
de Dieu et d'un Rédempteur est connu, révéré, adoré, et non pas dans un
pays où le peuple, abandonné par le Ciel à de grossières impostures,
adore le démon, se prosterne devant le bois et la pierre, et rend un
culte aux monstres, aux éléments, à des animaux de forme horrible, à des
statues ou à des images monstrueuses. Pas une ville, pas un bourg par où
nous venions de passer qui n'eût ses pagodes, ses idoles, ses temples,
et dont la population ignorante n'adorât jusqu'aux ouvrages de ses
mains!
Alors du moins nous étions arrivés en un lieu où tout respirait le culte
chrétien, où, mêlée d'ignorance ou non, la religion chrétienne était
professée et le nom du vrai Dieu invoqué et adoré. J'en étais réjoui
jusqu'au fond de l'âme. Je saluai le brave marchand écossais dont j'ai
parlé plus haut à la première nouvelle que j'en eus, et, lui prenant la
main, je lui dis:--«Béni soit Dieu! nous voici encore une fois revenus
parmi les Chrétiens!»--Il sourit, et me répondit:--«Compatriote, ne vous
réjouissez pas trop tôt: ces Moscovites sont une étrange sorte de
Chrétiens; ils en portent le nom, et voilà tout; vous ne verrez pas
grand'chose de réel avant quelques mois de plus de notre voyage.»
--«Soit, dis-je; mais toujours est-il que cela vaut mieux que le
paganisme et l'adoration des démons.»--«Attendez, reprit-il, je vous
dirai qu'excepté les soldats russiens des garnisons et quelques
habitants des villes sur la route, tout le reste du pays jusqu'à plus de
mille milles au-delà est habité par des payens exécrables et
stupides;»--comme en effet nous le vîmes.
Nous étions alors, si je comprends quelque chose à la surface du globe,
lancés à travers la plus grande pièce de terre solide qui se puisse
trouver dans l'univers. Nous avions au moins douze cents milles jusqu'à
la mer, à l'Est; nous en avions au moins deux mille jusqu'au fond de la
mer Baltique, du côté de l'Ouest, et au moins trois mille si nous
laissions cette mer pour aller chercher au couchant le canal de la
Manche entre la France et l'Angleterre; nous avions cinq mille milles
pleins jusqu'à la mer des Indes ou de Perse, vers le Sud, et environ
huit cents milles au Nord jusqu'à la mer Glaciale. Si l'on en croit même
certaines gens, il ne se trouve point de mer du côté du Nord-Est
jusqu'au pôle, et conséquemment dans tout le Nord-Ouest: un continent
irait donc joindre l'Amérique, nul mortel ne sait où! mais d'excellentes
raisons que je pourrais donner me portent à croire que c'est une erreur.
Quand nous fûmes entrés dans les possessions moscovites, avant d'arriver
à quelque ville considérable, nous n'eûmes rien à observer, sinon que
toutes les rivières coulent à l'Est. Ainsi que je le reconnus sur les
cartes que quelques personnes de la caravane avaient avec elles, il est
clair qu'elles affluent toutes dans le grand fleuve Yamour ou Gammour.
Ce fleuve, d'après son cours naturel, doit se jeter dans la mer ou Océan
chinois. On nous raconta que ses bouches sont obstruées par des joncs
d'une crue monstrueuse, de trois pieds de tour et de vingt ou trente
pieds de haut. Qu'il me soit permis de dire que je n'en crois rien.
Comme on ne navigue pas sur ce fleuve, parce qu'il ne se fait point de
commerce de ce côté, les Tartares qui, seuls, en sont les maîtres,
s'adonnant tout entier à leurs troupeaux, personne donc, que je sache,
n'a été assez curieux pour le descendre en bateaux jusqu'à son
embouchure, ou pour le remonter avec des navires. Chose positive, c'est
que courant vers l'Est par une latitude de 60 degrés, il emporte un
nombre infini de rivières, et qu'il trouve dans cette latitude un Océan
pour verser ses eaux. Aussi est-on sûrs qu'il y a une mer par là.
À quelques lieues au Nord de ce fleuve il se trouve plusieurs rivières
considérables qui courent aussi directement au Nord que le Yamour court
à l'Est. On sait qu'elles vont toutes se décharger dans le grand fleuve
Tartarus, tirant son nom des nations les plus septentrionales d'entre
les Tartares-Mongols, qui, au sentiment des Chinois, seraient les plus
anciens Tartares du monde, et, selon nos géographes, les Gogs et Magogs
dont il est fait mention dans l'histoire sacrée.