Pour gagner Péking nous eûmes vingt-cinq jours de marche à travers un

pays extrêmement populeux, mais misérablement cultivé: quoiqu'on

préconise tant l'industrie de ce peuple, son agriculture, son économie

rurale, sa manière de vivre, tout cela n'est qu'une pitié. Je dis une

pitié, et cela est vraiment tel comparativement à nous, et nous

semblerait ainsi à nous qui entendons la vie, si nous étions obligés de

le subir; mais il n'en est pas de même pour ces pauvres diables qui ne

connaissent rien autre. L'orgueil de ces pécores est énorme, il n'est

surpassé que par leur pauvreté, et ne fait qu'ajouter à ce que j'appelle

leur misère. Il m'est avis que les Sauvages tout nus de l'Amérique

vivent beaucoup plus heureux; s'ils n'ont rien ils ne désirent rien,

tandis que ceux-ci, insolents et superbes, ne sont après tout que des

gueux et des valets; leur ostentation est inexprimable: elle se

manifeste surtout dans leurs vêtements, dans leurs demeures et dans la

multitude de laquais et d'esclaves qu'ils entretiennent; mais ce qui met

le comble à leur ridicule, c'est le mépris qu'ils professent pour tout

l'univers, excepté pour eux-mêmes.

Sincèrement, je voyageai par la suite plus agréablement dans les déserts

et les vastes solitudes de la Grande-Tartarie que dans cette Chine où

cependant les routes sont bien pavées, bien entretenues et très-commodes

pour les voyageurs. Rien ne me révoltait plus que de voir ce peuple si

hautain, si impérieux, si outrecuidant au sein de l'imbécillité et de

l'ignorance la plus crasse; car tout son fameux génie n'est que çà et

pas plus! Aussi mon ami Père Simon et moi ne laissions-nous jamais

échapper l'occasion de faire gorge chaude de leur orgueilleuse

gueuserie.--Un jour, approchant du manoir d'un gentilhomme campagnard,

comme l'appelait Père Simon à environ dix lieues de la ville de Nanking,

nous eûmes l'honneur de chevaucher pendant environ deux milles avec le

maître de la maison, dont l'équipage était un parfait Don-Quichotisme,

un mélange de pompe et de pauvreté.

L'habit de ce crasseux Don eût merveilleusement fait l'affaire d'un

scaramouche ou d'un fagotin: il était d'un sale calicot surchargé de

tout le pimpant harnachement de la casaque d'un fou; les manches en

étaient pendantes, de tout côté ce n'était que satin, crevés et

taillades. Il recouvrait une riche veste de taffetas aussi grasse que

celle d'un boucher, et qui témoignait que son Honneur était un

très-exquis saligaud.

Son cheval était une pauvre, maigre, affamée et cagneuse créature; on

pourrait avoir une pareille monture en Angleterre pour trente ou

quarante schelings. Deux esclaves le suivaient à pied pour faire trotter

le pauvre animal. Il avait un fouet à la main et il rossait la bête

aussi fort et ferme du côté de la tête que ses esclaves le faisaient du

côté de la queue, et ainsi il s'en allait chevauchant près de nous avec

environ dix ou douze valets; et on nous dit qu'il se rendait à son

manoir à une demi-lieue devant nous. Nous cheminions tout doucement,

mais cette manière de gentilhomme prit le devant, et comme nous nous

arrêtâmes une heure dans un village pour nous rafraîchir, quand nous

arrivâmes vers le castel du ce grand personnage, nous le vîmes installé

sur un petit emplacement devant sa porte, et en train de prendre sa

réfection: au milieu de cette espèce de jardin, il était facile de

l'appercevoir, et on nous donna à entendre que plus nous le

regarderions, plus il serait satisfait.

Il était assis sous un arbre à peu près semblable à un palmier nain, qui

étendait son ombre au-dessus de sa tête, du côté du midi; mais, par

luxe, on avait placé sous l'arbre un immense parasol qui ajoutait

beaucoup au coup d'œil. Il était étalé et renversé dans un vaste

fauteuil, car c'était un homme pesant et corpulent, et sa nourriture lui

était apportée par deux esclaves femelles.

LE DON QUICHOTTE CHINOIS.

On en voyait deux autres, dont peu de gentilshommes européens, je pense,

eussent agréé le service: la première abecquait notre gentillâtre avec

une cuillère; la seconde tenait un plat d'une main, et de l'autre tenait

ce qui tombait sur la barbe ou la veste de taffetas de sa Seigneurie.

Cette grosse et grasse brute pensait au-dessous d'elle d'employer ses

propres mains à toutes ces opérations familières que les rois et les

monarques aiment mieux faire eux-mêmes plutôt que d'être touchés par les

doigts rustiques de leurs valets[27].

À ce spectacle, je me pris à penser aux tortures que la vanité prépare

aux hommes et combien un penchant orgueilleux ainsi mal dirigé doit être

incommode pour un être qui a le sens commun; puis, laissant ce pauvre

hère se délecter à l'idée que nous nous ébahissions devant sa pompe,

tandis que nous le regardions en pitié et lui prodiguions le mépris,

nous poursuivîmes notre voyage; seulement Père Simon eut la curiosité de

s'arrêter pour tâcher d'apprendre quelles étaient les friandises dont ce

châtelain se repaissait avec tant d'apparat; il eut l'honneur d'en

goûter et nous dit que c'était, je crois, un mets dont un dogue anglais

voudrait à peine manger, si on le lui offrait, c'est-à-dire un plat de

riz bouilli, rehaussé d'une grosse gousse d'ail, d'un sachet rempli de

poivre vert et d'une autre plante à peu près semblable à notre

gingembre, mais qui a l'odeur du musc et la saveur de la moutarde; le

tout mis ensemble et mijoté avec un petit morceau de mouton maigre.

Voilà quel était le festin de sa Seigneurie, dont quatre ou cinq autres

domestiques attendaient les ordres à quelque distance. S'il les

nourrissait moins somptueusement qu'il se nourrissait lui-même, si, par

exemple, on leur retranchait les épices, ils devaient faire maigre chère

en vérité.

Quant à notre mandarin avec qui nous voyagions, respecté comme un roi,

il était toujours environné de ses gentilshommes, et entouré d'une telle

pompe que je ne pus guère l'entrevoir que de loin; je remarquai

toutefois qu'entre touts les chevaux de son cortége il n'y en avait pas

un seul qui parût valoir les bêtes de somme de nos voituriers anglais;

ils étaient si chargés de housses, de caparaçons, de harnais et autres

semblables friperies, que vous n'auriez pu voir s'ils étaient gras ou

maigres: on appercevait à peine le bout de leur tête et de leurs pieds.

J'avais alors le cœur gai; débarrassé du trouble et de la perplexité

dont j'ai fait la peinture, et ne nourrissant plus d'idées rongeantes,

ce voyage me sembla on ne peut plus agréable. Je n'y essuyai d'ailleurs

aucun fâcheux accident; seulement en passant à gué une petite rivière,

mon cheval broncha et me désarçonna, c'est-à-dire qu'il me jeta dedans:

l'endroit n'était pas profond, mais je fus trempé jusqu'aux os. Je ne

fais mention de cela que parce que ce fut alors que se gâta mon livre de

poche, où j'avais couché les noms de plusieurs peuples et de différents

lieux dont je voulais me ressouvenir. N'en ayant pas pris tant le soin

nécessaire, les feuillets se moisirent, et par la suite il me fut

impossible de déchiffrer un seul mot, à mon grand regret, surtout quant

aux noms de quelques places auxquelles je touchai dans ce voyage.

Enfin nous arrivâmes à Péking.--Je n'avais avec moi que le jeune homme

que mon neveu le capitaine avait attaché à ma personne comme domestique,

lequel se montra très-fidèle et très-diligent; mon partner n'avait non

plus qu'un compagnon, un de ses parents. Quant au pilote portugais,

ayant désiré voir la Cour, nous lui avions donné son passage,

c'est-à-dire que nous l'avions défrayé pour l'agrément de sa compagnie

et pour qu'il nous servît d'interprète, car il entendait la langue du

pays, parlait bien français et quelque peu anglais: vraiment ce bon

homme nous fut partout on ne peut plus utile. Il y avait à peine une

semaine que nous étions à Péking, quand il vint me trouver en

riant:--«Ah! senhor Inglez, me dit-il, j'ai quelque chose à vous dire

qui vous mettra la joie au cœur.»--«La joie au cœur! dis-je, que

serait-ce donc? Je ne sache rien dans ce pays qui puisse m'apporter ni

grande joie ni grand chagrin.»--«Oui, oui, dit le vieux homme en mauvais

anglais, faire vous content, et moi _fâcheux_.»--C'est _fâché_ qu'il

voulait dire. Ceci piqua ma curiosité.--«Pourquoi, repris-je, cela vous

fâcherait-il?»--«Parce que, répondit-il, après m'avoir amené ici, après

un voyage de vingt-cinq jours, vous me laisserez m'en retourner seul. Et

comment ferai-je pour regagner mon port sans vaisseau, sans cheval, sans

_pécune_?» C'est ainsi qu'il nommait l'argent dans un latin corrompu

qu'il avait en provision pour notre plus grande hilarité.

Bref, il nous dit qu'il y avait dans la ville une grande caravane de

marchands moscovites et polonais qui se disposaient à retourner par

terre en Moscovie dans quatre ou cinq semaines, et que sûrement nous

saisirions l'occasion de partir avec eux et le laisserions derrière s'en

revenir tout seul. J'avoue que cette nouvelle me surprit: une joie

secrète se répandit dans toute mon âme, une joie que je ne puis décrire,

que je ne ressentis jamais ni auparavant ni depuis. Il me fut impossible

pendant quelque temps de répondre un seul mot au bon homme; à la fin

pourtant, me tournant vers lui:--«Comment savez-vous cela? fis-je,

êtes-vous sûr que ce soit vrai?» «Oui-dà, reprit-il; j'ai rencontré ce

matin, dans la rue, une de mes vieilles connaissances, un Arménien, ou,

comme vous dites vous autres, un Grec, qui se trouve avec eux; il est

arrivé dernièrement d'Astracan et se proposait d'aller au Ton-Kin, où je

l'ai connu autrefois; mais il a changé d'avis, et maintenant il est

déterminé à retourner à Moscou avec la caravane, puis à descendre le

Volga jusqu'à Astracan.»--«Eh bien! senhor, soyez sans inquiétude quant

à être laissé seul: si c'est un moyen pour moi de retourner en

Angleterre, ce sera votre faute si vous remettez jamais le pied à

Macao.» J'allai alors consulter mon partner sur ce qu'il y avait à

faire, et je lui demandai ce qu'il pensait de la nouvelle du pilote et

si elle contrarierait ses intentions: il me dit qu'il souscrivait

d'avance à tout ce que je voudrais; car il avait si bien établi ses

affaires au Bengale et laissé ses effets en si bonnes mains, que, s'il

pouvait convertir l'expédition fructueuse que nous venions de réaliser

en soies de Chine écrues et ouvrées qui valussent la peine d'être

transportées, il serait très-content d'aller en Angleterre, d'où il

repasserait au Bengale par les navires de la Compagnie.

Cette détermination prise, nous convînmes que, si notre vieux pilote

portugais voulait nous suivre, nous le défraierions jusqu'à Moscou ou

jusqu'en Angleterre, comme il lui plairait. Certes nous n'eussions point

passé pour généreux si nous ne l'eussions pas récompensé davantage; les

services qu'il nous avait rendus valaient bien cela et au-delà: il avait

été non-seulement notre pilote en mer, mais encore pour ainsi dire notre

courtier à terre; et en nous procurant le négociant japonais il avait

mis quelques centaines de livres sterling dans nos poches. Nous

devisâmes donc ensemble là-dessus, et désireux de le gratifier, ce qui,

après tout, n'était que lui faire justice, et souhaitant d'ailleurs de

le conserver avec nous, car c'était un homme précieux en toute occasion,

nous convînmes que nous lui donnerions à nous deux une somme en or

monnayé, qui, d'après mon calcul, pouvait monter à 175 livres sterling,

et que nous prendrions ses dépenses pour notre compte, les siennes et

celles de son cheval, ne laissant à sa charge que la bête de somme qui

transporterait ses effets.

Ayant arrêté ceci entre nous, nous mandâmes le vieux pilote pour lui

faire savoir ce que nous avions résolu.--«Vous vous êtes plaint, lui

dis-je, d'être menacé de vous en retourner tout seul; j'ai maintenant à

vous annoncer que vous ne vous en retournerez pas du tout. Comme nous

avons pris parti d'aller en Europe avec la caravane, nous voulons vous

emmener avec nous, et nous vous avons fait appeler pour connaître votre

volonté.»--Le bonhomme hocha la tête et dit que c'était un long voyage;

qu'il n'avait point de _pécune_ pour l'entreprendre, ni pour subsister

quand il serait arrivé.--«Nous ne l'ignorons pas, lui dîmes-nous, et

c'est pourquoi nous sommes dans l'intention de faire quelque chose pour

vous qui vous montrera combien nous sommes sensibles au bon office que

vous nous avez rendu, et combien aussi votre compagnie nous est

agréable.--Je lui déclarai alors que nous étions convenus de lui donner

présentement une certaine somme; qu'il pourrait employer de la même

manière que nous emploierions notre avoir, et que, pour ce qui était de

ses dépenses, s'il venait avec nous, nous voulions le déposer à bon

port,--sauf mort ou événements,--soit en Moscovie soit en Angleterre, et

cela à notre charge, le transport de ses marchandises excepté.

Il reçut cette proposition avec transport, et protesta qu'il nous

suivrait au bout du monde; nous nous mîmes donc à faire nos préparatifs

de voyage. Toutefois il en fut de nous comme des autres marchands: nous

eûmes touts beaucoup de choses à terminer, et au lieu d'être prêts en

cinq semaines, avant que tout fût arrangé quatre mois et quelques jours

s'écoulèrent.

Ce ne fut qu'au commencement de février que nous quittâmes Péking.--Mon

partner et le vieux pilote se rendirent au port où nous avions d'abord

débarqué pour disposer de quelques marchandises que nous y avions

laissées, et moi avec un marchand chinois que j'avais connu à Nanking,

et qui était venu à Péking pour ses affaires, je m'en allai dans la

première de ces deux villes, où j'achetai quatre-vingt-dix pièces de

beau damas avec environ deux cents pièces d'autres belles étoffes de

soie de différentes sortes, quelques-unes brochées d'or; toutes ces

acquisitions étaient déjà rendues à Péking au retour de mon partner. En

outre, nous achetâmes une partie considérable de soie écrue et plusieurs

autres articles: notre pacotille s'élevait, rien qu'en ces marchandises,

à 3,500 livres sterling, et avec du thé, quelques belles toiles peintes,

et trois charges de chameaux en noix muscades et clous de girofle, elle

chargeait, pour notre part, dix-huit chameaux non compris ceux que nous

devions monter, ce qui, avec deux ou trois chevaux de main et deux

autres chevaux chargés de provisions, portait en somme notre suite à

vingt-six chameaux ou chevaux.

La caravane était très-nombreuse, et, autant que je puis me le rappeler,

se composait de trois ou quatre cents chevaux et chameaux et de plus de

cent vingt hommes très-bien armés et préparés à tout événement; car, si

les caravanes orientales sont sujettes à être attaquées par les Arabes,

celles-ci sont sujettes à l'être par les Tartares, qui ne sont pas, à

vrai dire, tout-à-fait aussi dangereux que les Arabes, ni si barbares

quand ils ont le dessus.

Notre compagnie se composait de gens de différentes nations,

principalement de Moscovites; il y avait bien une soixantaine de

négociants ou habitants de Moscou, parmi lesquels se trouvaient quelques

Livoniens, et, à notre satisfaction toute particulière, cinq Écossais,

hommes de poids et qui paraissaient très-versés dans la science des

affaires.

Après une journée de marche, nos guides, qui étaient au nombre de cinq,

appelèrent touts les _gentlemen_ et les marchands, c'est-à-dire touts

les voyageurs, excepté les domestiques, pour tenir, disaient-ils, un

_grand conseil_. À ce grand conseil chacun déposa une certaine somme à

la masse commune pour payer le fourrage qu'on achèterait en route,

lorsqu'on ne pourrait en avoir autrement, pour les émoluments des

guides, pour les chevaux de louage et autres choses semblables. Ensuite

ils constituèrent le voyage, selon leur expression, c'est-à-dire qu'ils

nommèrent des capitaines et des officiers pour nous diriger et nous

commander en cas d'attaque, et assignèrent à chacun son tour de

commandement. L'établissement de cet ordre parmi nous ne fut rien moins

qu'inutile le long du chemin, comme on le verra en son lieu.

LA GRANDE MURAILLE.

La route, de ce côté-là du pays, est très-peuplée: elle est pleine de

potiers et de modeleurs, c'est-à-dire d'artisans qui travaillent la

terre à porcelaine, et comme nous cheminions, notre pilote portugais,

qui avait toujours quelque chose à nous dire pour nous égayer, vint à

moi en ricanant et me dit qu'il voulait me montrer la plus grande rareté

de tout le pays, afin que j'eusse à dire de la Chine, après toutes les

choses défavorables que j'en avais dites, que j'y avais vu une chose

qu'on ne saurait voir dans tout le reste de l'univers. Intrigué au plus

haut point, je grillais du savoir ce que ce pouvait être; à la fin il le

dit que c'était une maison de plaisance, toute bâtie en marchandises de

Chine (en _China ware_).--«J'y suis, lui dis-je, les matériaux dont elle

est construite sont toute la production du pays? Et ainsi elle est toute

en _China ware_, est-ce pas?»--«Non, non, répondit-il, j'entends que

c'est une maison entièrement de _China ware_, comme vous dites en

Angleterre, ou de _porcelaine_, comme on dit dans notre pays.»--«Soit,

repris-je, cela est très-possible. Mais comment est-elle grosse?

Pourrions-nous la transporter dans une caisse sur un chameau? Si cela se

peut, nous l'achèterons.»--«Sur un chameau!» s'écria le vieux pilote

levant ses deux mains jointes, «peste! une famille de trente personnes y

loge.»

Je fus alors vraiment curieux de la voir, et quand nous arrivâmes auprès

je trouvai tout bonnement une maison de charpente, une maison bâtie,

comme on dit en Angleterre, avec latte et plâtre; mais dont touts les

crépis étaient réellement de _China ware_, c'est-à-dire qu'elle était

enduite de terre à porcelaine.

L'extérieur, sur lequel dardait le soleil, était vernissé, d'un bel

aspect, parfaitement blanc, peint de figures bleues, comme le sont les

grands vases de Chine qu'on voit en Angleterre, et aussi dur que s'il

eût été cuit. Quant à l'intérieur, toutes les murailles au lieu de

boiseries étaient revêtues de tuiles durcies et émaillées, comme les

petits carreaux qu'on nomme en Angleterre _gally tiles_, et toutes

faites de la plus belle porcelaine, décorée de figures délicieuses d'une

variété infinie de couleurs, mélangées d'or. Une seule figure occupait

plusieurs de ces carreaux; mais avec un mastic fait de même terre on les

avait si habilement assemblés qu'il n'était guère possible de voir où

étaient les joints. Le pavé des salles était de la même matière, et

aussi solide que les aires de terre cuite en usage dans plusieurs

parties de l'Angleterre, notamment dans le Lincolnshire, le

Nottinghamshire et le Leicestershire; il était dur comme une pierre, et

uni, mais non pas émaillé et peint, si ce n'est dans quelques petites

pièces ou cabinets, dont le sol était revêtu comme les parois. Les

plafonds, en un mot touts les endroits de la maison étaient faits de

même terre; enfin le toit était couvert de tuiles semblables, mais d'un

noir foncé et éclatant.

C'était vraiment à la lettre un magasin de porcelaine, on pouvait à bon

droit le nommer ainsi, et, si je n'eusse été en marche, je me serais

arrêté là plusieurs jours pour l'examiner dans touts ses détails. On me

dit que dans le jardin il y avait des fontaines et des viviers dont le

fond et les bords étaient pavés pareillement, et le long des allées de

belles statues entièrement faites en terre à porcelaine, et cuites

toutes d'une pièce.

C'est là une des singularités de la Chine, on peut accorder aux Chinois

qu'ils excellent en ce genre; mais j'ai la certitude qu'ils n'excellent

pas moins dans les contes qu'ils font à ce sujet, car ils m'ont dit de

si incroyables choses de leur habileté en poterie, des choses telles que

je ne me soucie guère de les rapporter, dans la conviction où je suis

qu'elles sont fausses. Un hâbleur me parla entre autres d'un ouvrier qui

avait fait en fayence un navire, avec touts ses apparaux, ses mâts et

ses voiles, assez grand pour contenir cinquante hommes. S'il avait

ajouté qu'il l'avait lancé, et que sur ce navire il avait fait un voyage

au Japon, j'aurais pu dire quelque chose, mais comme je savais ce que

valait cette histoire, et, passez-moi l'expression, que le camarade

mentait, je souris et gardai le silence.

Cet étrange spectacle me retint pendant deux heures derrière la

caravane; aussi celui qui commandait ce jour-là me condamna-t-il à une

amende d'environ trois shellings et me déclara-t-il que si c'eût été à

trois journées en dehors de la muraille, comme c'était à trois journées

en dehors, il m'en aurait coûté quatre fois autant et qu'il m'aurait

obligé à demander pardon au premier jour du Conseil. Je promis donc

d'être plus exact, et je ne tardai pas à reconnaître que l'ordre de se

tenir touts ensemble était d'une nécessité absolue pour notre commune

sûreté.

Deux jours après nous passâmes la grande muraille de la Chine, boulevart

élevé contre les Tartares, ouvrage immense, dont la chaîne sans fin

s'étend jusque sur des collines et des montagnes, où les rochers sont

infranchissables, et les précipices tels qu'il n'est pas d'ennemis qui

puissent y pénétrer, qui puissent y gravir, ou, s'il en est, quelle

muraille pourrait les arrêter! Son étendue, nous dit-on, est d'à peu

près un millier de milles d'Angleterre, mais la contrée qu'elle couvre

n'en a que cinq cents, mesurée en droite ligne, sans avoir égard aux

tours et retours qu'elle fait. Elle a environ quatre toises ou fathoms

de hauteur et autant d'épaisseur en quelques endroits.

Là, au pied de cette muraille, je m'arrêtai une heure ou environ sans

enfreindre nos réglements, car la caravane mit tout ce temps à défiler

par un guichet; je m'arrêtai une heure, dis-je, à la regarder de chaque

côté, de près et de loin, du moins à regarder ce qui était à la portée

de ma vue; et le guide de notre caravane qui l'avait exaltée comme la

merveille du monde, manifesta un vif désir de savoir ce que j'en

pensais. Je lui dis que c'était une excellente chose contre les

Tartares. Il arriva qu'il n'entendit pas ça comme je l'entendais, et

qu'il le prit pour un compliment; mais le vieux pilote sourit:--«Oh!

senhor Inglez, dit-il, vous parlez de deux couleurs.»--«De deux

couleurs! répétai-je; qu'entendez-vous par là?»--«J'entends que votre

réponse paraît blanche d'un côté et noire de l'autre, gaie par là et

sombre par ici: vous lui dites que c'est une bonne muraille contre les

Tartares: cela signifie pour moi qu'elle n'est bonne à rien, sinon

contre les Tartares, ou qu'elle ne défendrait pas de tout autre ennemi.

Je vous comprends, senhor Inglez, je vous comprends, répétait-il en se

gaussant; mais monsieur le Chinois vous comprend aussi de son côté.»

--«Eh bien, senhor, repris-je, pensez-vous que cette muraille arrêterait

une armée de gens de notre pays avec un bon train d'artillerie, ou nos

ingénieurs avec deux compagnies de mineurs? En moins de dix jours n'y

feraient-ils pas une brèche assez grande pour qu'une armée y pût passer

en front de bataille, ou ne la feraient-ils pas sauter, fondation et

tout, de façon à n'en pas laisser une trace?»--«Oui, oui, s'écria-t-il,

je sais tout cela.»--Le Chinois brûlait de connaître ce que j'avais dit:

je permis au vieux pilote de le lui répéter quelques jours après; nous

étions alors presque sortis du territoire, et ce guide devait nous

quitter bientôt; mais quand il sut ce que j'avais dit, il devint muet

tout le reste du chemin, et nous sevra de ses belles histoires sur le

pouvoir et sur la magnificence des Chinois.

Après avoir passé ce puissant rien, appelé muraille, à peu près

semblable à la muraille des Pictes, si fameuse dans le Northumberland et

bâtie par les romains, nous commençâmes à trouver le pays clairsemé

d'habitants, ou plutôt les habitants confinés dans des villes et des

places fortes, à cause des incursions et des déprédations des Tartares,

qui exercent le brigandage en grand, et auxquels ne pourraient résister

les habitants sans armes d'une contrée ouverte.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 24 / 29 段