Pour ma part j'avais le cœur débarrassé d'un poids sous lequel je

faiblissais; et, comme je l'ai dit, je fis serment de ne jamais

retourner en mer sur ce navire.--Quand nous fûmes à terre, le vieux

pilote, devenu alors notre ami, nous procura un logement et un magasin

pour nos marchandises, qui dans le fond ne faisaient à peu près qu'un:

c'était une hutte contiguë à une maison spacieuse, le tout construit en

cannes et environné d'une palissade de gros roseaux pour garder des

pilleries des voleurs, qui, à ce qu'il paraît, pullulent dans le pays.

Néanmoins, les magistrats nous octroyèrent une petite garde: nous avions

un soldat qui, avec une espèce de hallebarde ou de demi-pique, faisait

sentinelle à notre porte et auquel nous donnions une mesure de riz et

une petite pièce de monnaie, environ la valeur de trois pennys par jour.

Grâce à tout cela, nos marchandises étaient en sûreté.

La foire habituellement tenue dans ce lieu était terminée depuis quelque

temps; cependant nous trouvâmes encore trois ou quatre jonques dans la

rivière et deux _japoniers_, j'entends deux vaisseaux du Japon, chargés

de marchandises chinoises attendant pour faire voile les négociants

japonais qui étaient encore à terre.

La première chose que fit pour nous notre vieux pilote portugais, ce fut

de nous ménager la connaissance de trois missionnaires catholiques qui

se trouvaient dans la ville et qui s'y étaient arrêtés depuis assez

long-temps pour convertir les habitants au Christianisme; mais nous

crûmes voir qu'ils ne faisaient que de piteuse besogne et que les

Chrétiens qu'ils faisaient ne faisaient que de tristes Chrétiens.

Quoiqu'il en fût, ce n'était pas notre affaire. Un de ces prêtres était

un Français qu'on appelait Père Simon, homme de bonne et joyeuse humeur,

franc dans ses propos et n'ayant pas la mine si sérieuse et si grave que

les deux autres, l'un Portugais, l'autre Génois. Père Simon était

courtois, aisé dans ses manières et d'un commerce fort aimable; ses deux

compagnons, plus réservés, paraissaient rigides et austères, et

s'appliquaient tout de bon à l'œuvre pour laquelle ils étaient venus,

c'est-à-dire à s'entretenir avec les habitants et à s'insinuer parmi eux

toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Souvent nous prenions

nos repas avec ces révérends; et quoique à vrai dire ce qu'ils appellent

la conversion des Chinois au Christianisme soit fort éloignée de la

vraie conversion requise pour amener un peuple à la Foi du Christ, et ne

semble guère consister qu'à leur apprendre le nom de Jésus, à réciter

quelques prières à la Vierge Marie et à son Fils dans une langue qu'ils

ne comprennent pas, à faire le signe de la croix et autres choses

semblables, cependant il me faut l'avouer, ces religieux qu'on appelle

Missionnaires, ont une ferme croyance que ces gens seront sauvés et

qu'ils sont l'instrument de leur salut; dans cette persuasion, ils

subissent non-seulement les fatigues du voyage, les dangers d'une

pareille vie, mais souvent la mort même avec les tortures les plus

violentes pour l'accomplissement de cette œuvre; et ce serait de notre

part un grand manque de charité, quelque opinion que nous ayons de leur

besogne en elle-même et de leur manière de l'expédier, si nous n'avions

pas une haute opinion du zèle qui la leur fait entreprendre à travers

tant de dangers, sans avoir en vue pour eux-mêmes le moindre avantage

temporel. [26]

LE NÉGOCIANT JAPONAIS

Or, pour en revenir à mon histoire, ce prêtre français, Père Simon,

avait, ce me semble, ordre du chef de la Mission de se rendre à Péking,

résidence royale de l'Empereur chinois, et attendait un autre prêtre

qu'on devait lui envoyer de Macao pour l'accompagner. Nous nous

trouvions rarement ensemble sans qu'il m'invitât à faire ce voyage avec

lui, m'assurant qu'il me montrerait toutes les choses glorieuses de ce

puissant Empire et entre autres la plus grande cité du monde:--«Cité,

disait-il, que votre Londres et notre Paris réunis ne pourraient

égaler.»--Il voulait parler de Péking, qui, je l'avoue, est une ville

fort grande et infiniment peuplée; mais comme j'ai regardé ces choses

d'un autre œil que le commun des hommes, j'en donnerai donc mon opinion

en peu de mots quand, dans la suite de mes voyages, je serai amené à en

parler plus particulièrement.

Mais d'abord je retourne à mon moine ou missionnaire: dînant un jour

avec lui, nous trouvant touts fort gais, je lui laissai voir quelque

penchant à le suivre, et il se mit à me presser très-vivement, ainsi que

mon partner, et à nous faire mille séductions pour nous décider.--«D'où

vient donc, Père Simon, dit mon partner, que vous souhaitez si fort

notre société? Vous savez que nous sommes hérétiques; vous ne pouvez

nous aimer ni goûter notre compagnie.»--«Oh! s'écria-t-il, vous

deviendrez peut-être de bons Catholiques, avec le temps: mon affaire ici

est de convertir des payens; et qui sait si je ne vous convertirai pas

aussi?»--«Très-bien, Père, repris-je; ainsi vous nous prêcherez tout le

long du chemin.»--«Non, non, je ne vous importunerai pas: notre religion

n'est pas incompatible avec les bonnes manières; d'ailleurs, nous sommes

touts ici censés compatriotes. Au fait ne le sommes-nous pas eu égard au

pays où nous nous trouvons; et si vous êtes huguenots et moi catholique,

au total ne sommes-nous pas touts chrétiens? Tout au moins, ajouta-t-il,

nous sommes touts de braves gens et nous pouvons fort bien nous hanter

sans nous incommoder l'un l'autre.»--Je goûtai fort ces dernières

paroles, qui rappelèrent à mon souvenir mon jeune ecclésiastique que

j'avais laissé au Brésil, mais il s'en fallait de beaucoup que ce Père

Simon approchât de son caractère; car bien que Père Simon n'eût en lui

nulle apparence de légèreté criminelle, cependant il n'avait pas ce

fonds de zèle chrétien, de piété stricte, d'affection sincère pour la

religion que mon autre bon ecclésiastique possédait et dont j'ai parlé

longuement.

Mais laissons un peu Père Simon, quoiqu'il ne nous laissât point, ni ne

cessât de nous solliciter de partir avec lui. Autre chose alors nous

préoccupait: il s'agissait de nous défaire de notre navire et de nos

marchandises, et nous commencions à douter fort que nous le pussions,

car nous étions dans une place peu marchande: une fois même je fus tenté

de me hasarder à faire voile pour la rivière de Kilam et la ville de

Nanking; mais la Providence sembla alors, plus visiblement que jamais,

s'intéresser à nos affaires, et mon courage fut tout-à-coup relevé par

le pressentiment que je devais, d'une manière ou d'une autre, sortir de

cette perplexité et revoir enfin ma patrie: pourtant je n'avais pas le

moindre soupçon de la voie qui s'ouvrirait, et quand je me prenais

quelquefois à y songer je ne pouvais imaginer comment cela adviendrait.

La Providence, dis-je, commença ici à débarrasser un peu notre route, et

pour la première chose heureuse voici que notre vieux pilote portugais

nous amena un négociant japonais qui, après s'être enquis des

marchandises que nous avions, nous acheta en premier lieu tout notre

opium: il nous en donna un très-bon prix, et nous paya en or, au poids,

partie en petites pièces au coin du pays, partie en petits lingots

d'environ dix ou onze onces chacun. Tandis que nous étions en affaire

avec lui pour notre opium il me vint à l'esprit qu'il pourrait bien

aussi s'arranger de notre navire et j'ordonnai à l'interprète de lui en

faire la proposition; à cette ouverture, il leva tout bonnement les

épaules, mais quelques jours après il revint avec un des missionnaires

pour son trucheman et me fit cette offre:--«Je vous ai acheté, dit-il,

une trop grande quantité de marchandises avant d'avoir la pensée ou que

la proposition m'ait été faite d'acheter le navire, de sorte qu'il ne me

reste pas assez d'argent pour le payer; mais si vous voulez le confier

au même équipage je le louerai pour aller au Japon, d'où je l'enverrai

aux îles Philippines avec un nouveau chargement dont je paierai le fret

avant son départ du Japon, et à son retour je l'achèterai.» Je prêtai

l'oreille à cette proposition, et elle remua si vivement mon humeur

aventurière que je conçus aussitôt l'idée de partir moi-même avec lui,

puis de faire voile des îles Philippines pour les mers du Sud. Je

demandai donc au négociant japonais s'il ne pourrait pas ne nous garder

que jusqu'aux Philippines et nous congédier là. Il répondit que non, que

la chose était impossible, parce qu'alors il ne pourrait effectuer le

retour de sa cargaison, mais qu'il nous congédierait au Japon, à la

rentrée du navire. J'y adhérais, toujours disposé à partir; mais mon

partner, plus sage que moi, m'en dissuada en me représentant les dangers

auxquels j'allais courir et sur ces mers, et chez les Japonais, qui sont

faux, cruels et perfides, et chez les Espagnols des Philippines, plus

faux, plus cruels et plus perfides encore.

Mais pour amener à conclusion ce grand changement dans nos affaires, il

fallait d'abord consulter le capitaine du navire. Et l'équipage, et

savoir s'ils voulaient aller au Japon, et tandis que cela m'occupait, le

jeune homme que mon neveu m'avait laissé pour compagnon de voyage vint à

moi et me dit qu'il croyait l'expédition proposée fort belle, qu'elle

promettait de grands avantages et qu'il serait ravi que je

l'entreprisse; mais que si je ne me décidais pas à cela et que je

voulusse l'y autoriser, il était prêt à partir comme marchand, ou en

toute autre qualité, à mon bon plaisir.--«Si jamais je retourne en

Angleterre, ajouta-t-il, et vous y retrouve vivant, je vous rendrai un

compte fidèle de mon gain, qui sera tout à votre discrétion.»

Il me fâchait réellement de me séparer de lui; mais, songeant aux

avantages qui étaient vraiment considérables, et que ce jeune homme

était aussi propre à mener l'affaire à bien que qui que ce fût,

j'inclinai à le laisser partir; cependant je lui dis que je voulais

d'abord consulter mon partner, et que je lui donnerais une réponse le

lendemain. Je m'en entretins donc avec mon partner, qui s'y prêta

très-généreusement:--«Vous savez, me dit-il, que ce navire nous a été

funeste, et que nous avons résolu touts les deux de ne plus nous y

embarquer: si votre intendant--ainsi appelait-il mon jeune homme--veut

tenter le voyage, je lui abandonne ma part du navire pour qu'il en tire

le meilleur parti possible; et si nous vivons assez pour revoir

l'Angleterre, et s'il réussit dans ces expéditions lointaines, il nous

tiendra compte de la moitié du profit du louage du navire, l'autre

moitié sera pour lui.»

Mon partner qui n'avait nulle raison de prendre intérêt à ce jeune

homme, faisant une offre semblable, je me gardai bien d'être moins

généreux; et tout l'équipage consentant à partir avec lui, nous lui

donnâmes la moitié du bâtiment en propriété, et nous reçûmes de lui un

écrit par lequel il s'obligeait à nous tenir compte de l'autre et il

partit pour le Japon.--Le négociant japonais se montra un parfait

honnête homme à son égard: il le protégea au Japon, il lui fit obtenir,

la permission de descendre à terre, faveur qu'en générai les Européens

n'obtiennent plus depuis quelque temps; il lui paya son fret

très-ponctuellement, et l'envoya aux Philippines chargé de porcelaines

du Japon et de la Chine avec un subrécargue du pays, qui, après avoir

trafiqué avec les Espagnols, rapporta des marchandises européennes et

une forte partie de clous de girofle et autres épices. À son arrivée

non-seulement il lui paya son fret recta et grassement, mais encore,

comme notre jeune homme ne se souciait point alors de vendre le navire,

le négociant lui fournit des marchandises pour son compte; de sorte

qu'avec quelque argent et quelques épices qu'il avait d'autre part et

qu'il emporta avec lui, il retourna aux Philippines, chez les Espagnols,

où il se défit de sa cargaison très-avantageusement. Là, s'étant fait de

bonnes connaissances à Manille, il obtint que son navire fût déclaré

libre; et le gouverneur de Manille l'ayant loué pour aller en Amérique,

à Acapulco, sur la côte du Mexique, il lui donna la permission d'y

débarquer, de se rendre à Mexico, et de prendre passage pour l'Europe,

lui et tout son monde, sur un navire espagnol.

Il fit le voyage d'Acapulco très-heureusement, et là il vendit son

navire. Là, ayant aussi obtenu la permission de se rendre par terre à

Porto-Bello, il trouva, je ne sais comment, le moyen de passer à la

Jamaïque avec tout ce qu'il avait, et environ huit ans après il revint

en Angleterre excessivement riche: de quoi je parlerai en son lieu. Sur

ce je reviens à mes propres affaires.

Sur le point de nous séparer du bâtiment et de l'équipage, nous nous

prîmes naturellement à songer à la récompense que nous devions donner

aux deux hommes qui nous avaient avertis si fort à propos du projet

formé contre nous dans la rivière de Camboge. Le fait est qu'ils nous

avaient rendu un service insigne, et qu'ils méritaient bien de nous,

quoique, soit dit en passant, ils ne fussent eux-mêmes qu'une paire de

coquins; car, ajoutant foi à la fable qui nous transformait en pirates,

et ne doutant pas que nous ne nous fussions enfuis avec le navire, ils

étaient venus nous trouver, non-seulement pour nous vendre la mèche de

ce qu'on machinait contre nous, mais encore pour s'en aller faire la

course en notre compagnie, et l'un d'eux avoua plus tard que l'espérance

seule d'écumer la mer avec nous l'avait poussé à cette révélation.

N'importe! le service qu'ils nous avaient rendu n'en était pas moins

grand, et c'est pourquoi, comme je leur avais promis d'être

reconnaissant envers eux, j'ordonnai premièrement qu'on leur payât les

appointements qu'ils déclaraient leur être dus à bord de leurs vaisseaux

respectifs, c'est-à-dire à l'Anglais neuf mois de ses gages et sept au

Hollandais; puis, en outre et par dessus, je leur fis donner une petite

somme en or, à leur grand contentement. Je nommai ensuite l'Anglais

maître canonnier du bord, le nôtre ayant passé lieutenant en second et

commis aux vivres; pour le Hollandais je le fis maître d'équipage. Ainsi

grandement satisfaits, l'un et l'autre rendirent de bons offices, car

touts les deux étaient d'habiles marins et d'intrépides compagnons.

Nous étions alors à terre à la Chine; et si au Bengale je m'étais cru

banni et éloigné de ma patrie, tandis que pour mon argent, j'avais tant

de moyens de revenir chez moi, que ne devais-je pas penser en ce moment

où j'étais environ à mille lieues plus loin de l'Angleterre, et sans

perspective aucune de retour!

Seulement, comme une autre foire devait se tenir au bout de quatre mois

dans la ville où nous étions, nous espérions qu'alors nous serions à

même de nous procurer toutes sortes de produits du pays, et

vraisemblablement de trouver quelques jonques chinoises ou quelques

navires venant de Nanking qui seraient à vendre et qui pourraient nous

transporter nous et nos marchandises où il nous plairait. Faisant fond

là-dessus, je résolus d'attendre; d'ailleurs comme nos personnes privées

n'étaient pas suspectes, si quelques bâtiments anglais ou hollandais se

présentaient ne pouvions-nous pas trouver l'occasion de charger nos

marchandises et d'obtenir passage pour quelque autre endroit des Indes

moins éloigné de notre patrie?

Dans cette espérance, nous nous déterminâmes donc à demeurer en ce lieu;

mais pour nous récréer nous nous permîmes deux ou trois petites tournées

dans le pays. Nous fîmes d'abord un voyage de dix jours pour aller voir

Nanking, ville vraiment digne d'être visitée. On dit qu'elle renferme un

million d'âmes, je ne le crois pas: elle est symétriquement bâtie,

toutes les rues sont régulièrement alignées et se croisent l'une l'autre

en ligne droite, ce qui lui donne une avantageuse apparence.

VOYAGE À NANKING

Mais quand j'en viens à comparer les misérables peuples de ces contrées

aux peuples de nos contrées, leurs édifices, leurs mœurs, leur

gouvernement, leur religion, leurs richesses et leur splendeur--comme

disent quelques-uns,--j'avoue que tout cela me semble ne pas valoir la

peine d'être nommé, ne pas valoir le temps que je passerais à le décrire

et que perdraient à le lire ceux qui viendront après moi.

Il est à remarquer que nous nous ébahissons de la grandeur, de

l'opulence, des cérémonies, de la pompe, du gouvernement, des

manufactures, du commerce et de la conduite de ces peuples, non parce

que ces choses méritent de fixer notre admiration ou même nos regards,

mais seulement parce que, tout remplis de l'idée primitive que nous

avons de la barbarie de ces contrées, de la grossièreté et de

l'ignorance qui y règnent, nous ne nous attendons pas à y trouver rien

de si avancé.

Autrement, que sont leurs édifices au prix des palais et des châteaux

royaux de l'Europe? Qu'est-ce que leur commerce auprès du commerce

universel de l'Angleterre, de la Hollande, de la France et de l'Espagne?

Que sont leurs villes au prix des nôtres pour l'opulence, la force, le

faste des habits, le luxe des ameublements, la variété infinie? Que sont

leurs ports parsemés de quelques jonques et de quelques barques,

comparés à notre navigation, à nos flottes marchandes, à notre puissante

et formidable marine? Notre cité de Londres fait plus de commerce que

tout leur puissant Empire. Un vaisseau de guerre anglais, hollandais ou

français, de quatre-vingts canons, battrait et détruirait toutes les

forces navales des Chinois, la grandeur de leur opulence et de leur

commerce, la puissance de leur gouvernement, la force de leurs armées

nous émerveillent parce que, je l'ai déjà dit, accoutumés que nous

sommes à les considérer comme une nation barbare de payens et à peu près

comme des Sauvages, nous ne nous attendons pas à rencontrer rien de

semblable chez eux, et c'est vraiment de là que vient le jour avantageux

sous lequel nous apparaissent leur splendeur et leur puissance:

autrement, cela en soi-même n'est rien du tout; car ce que j'ai dit de

leurs vaisseaux peut être dit de leurs troupes et de leurs armées;

toutes les forces de leur Empire, bien qu'ils puissent mettre en

campagne deux millions d'hommes, ne seraient bonnes ni plus ni moins

qu'à ruiner le pays et à les réduire eux-mêmes à la famine. S'ils

avaient à assiéger une ville forte de Flandre ou à combattre une armée

disciplinée, une ligne de cuirassiers allemands ou de gendarmes français

culbuterait toute leur cavalerie; un million de leurs fantassins ne

pourraient tenir devant un corps du notre infanterie rangé en bataille

et posté de façon à ne pouvoir être enveloppé, fussent-ils vingt contre

un: voire même, je ne hâblerais pas si je disais que trente mille hommes

d'infanterie allemande ou anglaise et dix mille chevaux français

brosseraient toutes les forces de la Chine. Il en est de même de notre

fortification et de l'art de nos ingénieurs dans l'attaque et la défense

des villes: il n'y a pas à la Chine une place fortifiée qui pût tenir un

mois contre les batteries et les assauts d'une armée européenne tandis

que toutes les armées des Chinois ne pourraient prendre une ville comme

Dunkerque, à moins que ce ne fût par famine, l'assiégeraient-elles dix

ans. Ils ont des armes à feu, il est vrai; mais elles sont lourdes et

grossières et sujettes à faire long feu; ils ont de la poudre, mais elle

n'a point de force; enfin ils n'ont ni discipline sur le champ de

bataille, ni tactique, ni habileté dans l'attaque, ni modération dans la

retraite. Aussi j'avoue que ce fut chose bien étrange pour moi quand je

revins en Angleterre d'entendre nos compatriotes débiter de si belles

bourdes sur la puissance, les richesses, la gloire, la magnificence et

le commerce des Chinois, qui ne sont, je l'ai vu, je le sais, qu'un

méprisable troupeau d'esclaves ignorants et sordides assujétis à un

gouvernement bien digne de commander à tel peuple; et en un mot, car je

suis maintenant tout-à-fait lancé hors de mon sujet, et en un mot,

dis-je si la Moscovie n'était pas à une si énorme distance, si l'Empire

moscovite n'était pas un ramassis d'esclaves presque aussi grossiers,

aussi faibles, aussi mal gouvernés que les Chinois eux-mêmes, le Czar de

Moscovie pourrait tout à son aise les chasser touts de leur contrée et

la subjuguer dans une seule campagne. Si le Czar, qui, à ce que

j'entends dire, devient un grand prince et commence à se montrer

formidable dans le monde, se fût jeté de ce côté au lieu de s'attaquer

aux belliqueux Suédois,--dans cette entreprise aucune des puissances ne

l'eût envié ou entravé,--il serait aujourd'hui Empereur de la Chine au

lieu d'avoir été battu par le Roi de Suède à Narva, où les Suédois

n'étaient pas un contre six.--De même que les Chinois nous sont

inférieurs en force, en magnificence, en navigation, en commerce et en

agriculture, de même ils nous sont inférieurs en savoir, en habileté

dans les sciences: ils ont des globes et des sphères et une teinture des

mathématiques; mais vient-on à examiner leurs connaissances... que les

plus judicieux de leurs savants ont la vue courte! Ils ne savent rien du

mouvement des corps célestes et sont si grossièrement et si absurdement

ignorants, que, lorsque le soleil s'éclipse, ils s'imaginent q'il est

assailli par un grand dragon qui veut l'emporter, et ils se mettent à

faire un charivari avec touts les tambours et touts les chaudrons du

pays pour épouvanter et chasser le monstre, juste comme nous faisons

pour rappeler un essaim d'abeilles.

C'est là l'unique digression de ce genre que je me sois permise dans

tout le récit que j'ai donné de mes voyages; désormais je me garderai de

faire aucune description de contrée et de peuple; ce n'est pas mon

affaire, ce n'est pas de mon ressort: m'attachant seulement à la

narration de mes propres aventures à travers une vie ambulante et une

longue série de vicissitudes, presque inouïes, je ne parlerai des villes

importantes, des contrées désertes, des nombreuses nations que j'ai

encore à traverser qu'autant qu'elles se lieront à ma propre histoire et

que mes relations avec elles le rendront nécessaire.--J'étais alors,

selon mon calcul le plus exact, dans le cœur de la Chine, par 30 degrés

environ de latitude Nord, car nous étions revenus de Nanking. J'étais

toujours possédé d'une grande envie de voir Péking, dont j'avais tant

ouï parler, et Père Simon m'importunait chaque jour pour que je fisse

cette excursion. Enfin l'époque de son départ étant fixée, et l'autre

missionnaire qui devait aller avec lui étant arrivé de Macao, il nous

fallait prendre une détermination. Je renvoyai Père Simon à mon partner,

m'en référant tout-à-fait à son choix. Mon partner finit par se déclarer

pour l'affirmative, et nous fîmes nos préparatifs de voyage. Nous

partîmes assez avantageusement sous un rapport, car nous obtînmes la

permission de voyager à la suite d'un des mandarins du pays, une manière

de vice-rois ou principaux magistrats de la province où ils résident,

tranchant du grand, voyageant avec un grand cortège et force grands

hommages de la part du peuple, qui souvent est grandement appauvri par

eux, car touts les pays qu'ils traversent sont obligés de leur fournir

des provisions à eux et à toute leur séquelle. Une chose que je ne

laissai pas de remarquer particulièrement en cheminant avec les bagages

de celui-ci, c'est que, bien que nous reçussions des habitants de

suffisantes provisions pour nous et nos chevaux, comme appartenant au

mandarin, nous étions néanmoins obligés de tout payer ce que nous

acceptions d'après le prix courant du lieu. L'intendant ou commissaire

des vivres du mandarin nous soutirait très-ponctuellement ce

revenant-bon, de sorte que si voyager à la suite du mandarin était une

grande commodité pour nous, ce n'était pas une haute faveur de sa part,

c'était, tout au contraire, un grand profit pour lui, si l'on considère

qu'il y avait une trentaine de personnes chevauchant de la même manière

sous la protection de son cortège ou, comme nous disions, sous son

convoi. C'était, je le répète, pour lui un bénéfice tout clair: il nous

prenait tout notre argent pour les vivres que le pays lui fournissait

pour rien.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 23 / 29 段