même distance de la côte de Chine, jusqu'à ce que nous eussions passé
touts les ports fréquentés par les navires européens, résolus que nous
étions autant que possible à ne pas nous laisser prendre, surtout dans
cette contrée, où, vu notre position, c'eût été fait de nous
infailliblement. Pour ma part, j'avais une telle peur d'être capturé,
que, je le crois fermement, j'eusse préféré de beaucoup tomber entre les
mains de l'inquisition espagnole[22].
Étant alors parvenus à la latitude de 30 degrés, nous nous déterminâmes
à entrer dans le premier port de commerce que nous trouverions. Tandis
que nous rallions la terre, une barque vint nous joindre à deux lieues
au large, ayant à bord un vieux pilote portugais, qui, nous ayant
reconnu pour un bâtiment européen, venait nous offrir ses services. Nous
fûmes ravis de sa proposition; nous le prîmes à bord, et là-dessus, sans
nous demander où nous voulions aller, il congédia la barque sur laquelle
il était venu.
Bien persuadé qu'il nous était loisible alors de nous faire mener par ce
vieux homme où bon nous semblerait, je lui parlai tout d'abord de nous
conduire au golfe de Nanking, dans la partie la plus septentrionale de
la côte de Chine. Le bon homme nous dit qu'il connaissait fort bien le
golfe de Nanking; mais, en souriant, il nous demanda ce que nous y
comptions faire.
Je lui répondis que nous voulions y vendre notre cargaison, y acheter
des porcelaines, des calicots, des soies écrues, du thé, des soies
ouvrées, puis nous en retourner par la même route.--«En ce cas, nous
dit-il, ce serait bien mieux votre affaire de relâcher à Macao, où vous
ne pourriez manquer de vous défaire avantageusement de votre opium, et
où, avec votre argent, vous pourriez acheter toute espèce de
marchandises chinoises à aussi bon marché qu'à Nanking.»
Dans l'impossibilité de détourner le bon homme de ce sentiment dont il
était fort entêté et fort engoué, je lui dis que nous étions _gentlemen_
aussi bien que négociants, et que nous avions envie d'aller voir la
grande cité de Péking et la fameuse Cour du monarque de la
Chine.--«Alors, reprit-il, il faut aller à Ningpo, d'où, par le fleuve
qui se jette là dans la mer, vous gagnerez, au bout de cinq lieues, le
grand canal. Ce canal, partout navigable, traverse le cœur de tout le
vaste empire chinois, coupe toutes les rivières, franchit plusieurs
montagnes considérables au moyen d'écluses et de portes, et s'avance
jusqu'à la ville de Péking, après un cours de deux cent soixante-dix
lieues.»
--«Fort bien, senhor Portuguez, répondis-je; mais ce n'est pas là notre
affaire maintenant: la grande question est de savoir s'il vous est
possible de nous conduire à la ville de Nanking, d'où plus tard nous
nous rendrions à Péking.»--Il me dit que Oui, que c'était pour lui chose
facile, et qu'un gros navire hollandais venait justement de prendre la
même route. Ceci me causa quelque trouble: un vaisseau hollandais était
pour lors notre terreur, et nous eussions préféré rencontrer le diable
pourvu qu'il ne fût pas venu sous une figure trop effroyable. Nous
avions la persuasion qu'un bâtiment hollandais serait notre ruine; nous
n'étions pas de taille à nous mesurer: touts les vaisseaux qui
trafiquent dans ces parages étant d'un port considérable et d'une
beaucoup plus grande force que nous.
Le bon homme s'apperçut de mon trouble et de mon embarras quand il me
parla du navire hollandais, et il me dit:
--«Sir, vous n'avez rien à redouter des Hollandais, je ne suppose pas
qu'ils soient en guerre aujourd'hui avec votre nation.»--«Non, dis-je,
il est vrai; mais je ne sais quelles libertés les hommes se peuvent
donner lorsqu'ils sont hors de la portée des lois de leurs pays.»--«Eh
quoi! reprit-il, vous n'êtes pas des pirates, que craignez-vous? À coup
sûr on ne s'attaquera pas à de paisibles négociants.»
LE VIEUX PILOTE PORTUGAIS
Si, à ces mots, tout mon sang ne me monta pas au visage, c'est que
quelque obstruction l'arrêta dans les vaisseaux que la nature a destinés
à sa circulation.--Jeté dans la dernière confusion, je dissimulai mal,
et le bon homme s'apperçut aisément de mon désordre.
--«Sir, me dit-il, je vois que je déconcerte vos mesures: je vous en
prie, s'il vous plaît, faîtes ce que bon vous semble, et croyez bien que
je vous servirai de toutes mes forces.»--«Oui, cela est vrai, Senhor,
répondis-je, maintenant je suis quelque peu ébranlé dans ma résolution,
je ne sais où je dois aller, d'autant surtout que vous avez parlé de
pirates. J'ose espérer qu'il n'y en a pas dans ces mers; nous serions en
fort mauvaise position: vous le voyez, notre navire n'est pas de
haut-bord et n'est que faiblement équipé.»
«Oh! Sir, s'écria-t-il, tranquillisez-vous; je ne sache pas qu'aucun
pirate ait paru dans ces mers depuis quinze ans, un seul excepté, qui a
été vu, à ce que j'ai ouï dire, dans la baie de Siam il y a environ un
mois; mais vous pouvez être certain qu'il est parti pour le Sud;
d'ailleurs ce bâtiment n'est ni formidable ni propre à son métier; il
n'a pas été construit pour faire la course; il a été enlevé par un tas
de coquins qui se trouvaient à bord, après que le capitaine et
quelques-uns de ses hommes eurent été tués par des Malais à ou près
l'île de Sumatra.»
«Quoi! dis-je, faisant semblant de ne rien savoir de cette affaire, ils
ont assassiné leur capitaine?»--«Non, reprit-il, je ne prétends pas
qu'ils l'aient massacré; mais comme après le coup ils se sont enfuis
avec le navire, on croit généralement qu'ils l'ont livré par trahison
entre les mains de ces Malais qui l'égorgèrent, et que sans doute ils
avaient apostés pour cela.»--«Alors, m'écriai-je, ils ont mérité la mort
tout autant que s'ils avaient frappé eux-mêmes.»--«Oui-da, repartit le
bon homme ils l'ont méritée et pour certain ils l'auront s'ils sont
découverts par quelque navire anglais ou hollandais; car touts sont
convenus s'ils rencontrent ces brigands de ne leur point donner de
quartier.»
--«Mais, lui fis-je observer, puisque vous dites que le pirate a quitté
ces mers, comment pourraient-ils le rencontrer?»--«Oui vraiment,
répliqua-t-il, on assure qu'il est parti; ce qu'il y a de certain
toutefois, comme je vous l'ai déjà dit, c'est qu'il est entré il y a
environ un mois, dans la baie de Siam, dans la rivière de Camboge, et
que là, découvert par des Hollandais, qui avaient fait partie de
l'équipage et qui avaient été abandonnés à terre quand leurs compagnons
s'étaient enfuis avec le navire, peu s'en est fallu qu'il ne soit tombé
entre les mains de quelques marchands anglais et hollandais mouillés
dans la même rivière. Si leurs premières embarcations avaient été bien
secondées on l'aurait infailliblement capturé; mais ne se voyant
harcelés que par deux chaloupes, il vira vent devant, fit feu dessus,
les désempara avant que les autres fussent arrivées, puis, gagnant la
haute mer, leur fit lever la chasse et disparut. Comme ils ont une
description exacte du navire, ils sont sûrs de le reconnaître, et
partout où ils le trouveront ils ont juré de ne faire aucun quartier ni
au capitaine ni à ses hommes et de les pendre touts à la grande vergue.»
--«Quoi! m'écriai-je, ils les exécuteront à tort ou à droit? Ils les
pendront d'abord et les jugeront ensuite?»--«Bon Dieu! Sir, répondit le
vieux pilote, qu'est-il besoin de formalités avec de pareils coquins?
Qu'on les lie dos à dos et qu'on les jette à la mer, c'est là tout ce
qu'ils méritent.»
Sentant le bon homme entre mes mains et dans l'impossibilité de me
nuire, je l'interrompis brusquement:--«Fort bien, Senhor, lui dis-je, et
voilà justement pourquoi je veux que vous nous meniez à Nanking et ne
veux pas rebrousser vers Macao ou tout autre parage fréquenté par les
bâtiments anglais ou hollandais; car, sachez, Senhor, que messieurs les
capitaines de vaisseaux sont un tas de malavisés, d'orgueilleux,
d'insolents personnages qui ne savent ce que c'est que la justice, ce
que c'est que de se conduire selon les lois de Dieu et la nature; fiers
de leur office et n'entendant goutte à leur pouvoir pour punir des
voleurs, ils se font assassins; ils prennent sur eux d'outrager des gens
faussement accusés et de les déclarer coupables sans enquête légale;
mais si Dieu me prête vie je leur en ferai rendre compte, je leur ferai
apprendre comment la justice veut être administrée, et qu'on ne doit pas
traiter un homme comme un criminel avant que d'avoir quelque preuve et
du crime et de la culpabilité de cet homme.»
Sur ce, je lui déclarai que notre navire était celui-là même que ces
messieurs avaient attaqué; je lui exposai tout au long l'escarmouche que
nous avions eue avec leurs chaloupes et la sottise et la couardise de
leur conduite; je lui contai toute l'histoire de l'acquisition du navire
et comment le Hollandais nous avait présenté la chose; je lui dis les
raisons que j'avais de ne pas ajouter foi à l'assassinat du capitaine
par les Malais, non plus qu'au rapt du navire; que ce n'était qu'une
fable du crû de ces messieurs pour insinuer que l'équipage s'était fait
pirate; qu'après tout ces messieurs auraient dû au moins s'assurer du
fait avant de nous attaquer au dépourvu et de nous contraindre à leur
résister:--«Ils auront à répondre, ajoutai-je, du sang des hommes que
dans notre légitime défense nous avons tués!»
Ébahi à ce discours, le bon homme nous dit que nous avions furieusement
raison de gagner le Nord, et que, s'il avait un conseil à nous donner,
ce serait de vendre notre bâtiment en Chine, chose facile, puis d'en
construire ou d'en acheter un autre dans ce pays:--«Assurément,
ajouta-t-il, vous n'en trouverez pas d'aussi bon que le vôtre; mais vous
pourrez vous en procurer un plus que suffisant pour vous ramener vous et
toutes vos marchandises au Bengale, ou partout ailleurs.»
Je lui dis que j'userais de son avis quand nous arriverions dans quelque
port où je pourrais trouver un bâtiment pour mon retour ou quelque
chaland qui voulût acheter le mien. Il m'assura qu'à Nanking les
acquéreurs afflueraient; que pour m'en revenir une jonque chinoise
ferait parfaitement mon affaire; et qu'il me procurerait des gens qui
m'achèteraient l'un et qui me vendraient l'autre.
--«Soit! Senhor, repris-je; mais comme vous dites que ces messieurs
connaissent si bien mon navire, en suivant vos conseils, je pourrai
jeter d'honnêtes et braves gens dans un affreux guêpier et peut-être les
faire égorger inopinément; car partout où ces messieurs rencontreront le
navire il leur suffira de le reconnaître pour impliquer l'équipage:
ainsi d'innocentes créatures seraient surprises et massacrées.»--«Non,
non, dit le bon homme, j'aviserai au moyen de prévenir ce malencontre:
comme je connais touts ces commandants dont vous parlez et que je les
verrai touts quand ils passeront, j'aurai soin de leur exposer la chose
sous son vrai jour, et de leur démontrer l'énormité de leur méprise; je
leur dirai que s'il est vrai que les hommes de l'ancien équipage se
soient enfuis avec le navire, il est faux pourtant qu'ils se soient
faits pirates; et que ceux qu'ils ont assaillis vers Camboge ne sont pas
ceux qui autrefois enlevèrent le navire, mais de braves gens qui l'ont
acheté innocemment pour leur commerce: et je suis persuadé qu'ils
ajouteront foi à mes paroles, assez du moins pour agir avec plus de
discrétion à l'avenir.»--«Bravo, lui dis-je, et voulez-vous leur
remettre un message de ma part?»--«Oui, volontiers, me répondit-il, si
vous me le donnez par écrit et signé, afin que je puisse leur prouver
qu'il vient de vous, qu'il n'est pas de mon crû.»--Me rendant à son
désir, sur-le-champ je pris une plume, de l'encre et du papier, et je me
mis à écrire sur l'échauffourée des chaloupes, sur la prétendue raison
de cet injuste et cruel outrage, un long factum où je déclarais en somme
à ces messieurs les commandants qu'ils avaient fait une chose honteuse,
et que, si jamais ils reparaissaient en Angleterre et que je vécusse
assez pour les y voir, ils la paieraient cher, à moins que durant mon
absence les lois de ma patrie ne fussent tombées en désuétude.
Mon vieux pilote lut et relut ce manifeste et me demanda à plusieurs
reprises si j'étais prêt à soutenir ce que j'y avançais. Je lui répondis
que je le maintiendrais tant qu'il me resterait quelque chose au monde,
dans la conviction où j'étais que tôt ou tard je devais la trouver belle
pour ma revanche. Mais je n'eus pas l'occasion d'envoyer le pilote
porter ce message, car il ne s'en retourna point[23]. Tandis que tout
ceci se passait entre nous, par manière d'entretien, nous avancions
directement vers Nanking, et au bout d'environ treize jours de
navigation, nous vînmes jeter l'ancre à la pointe Sud-Ouest du grand
golfe de ce nom, où j'appris par hasard que deux bâtiments hollandais
étaient arrivés quelque temps avant moi, et qu'infailliblement je
tomberais entre leurs mains. Dans cette conjoncture, je consultai de
nouveau mon partner; il était aussi embarrassé que moi, et aurait bien
voulu descendre sain et sauf à terre, n'importe où. Comme ma perplexité
ne me troublait pas à ce point, je demandai au vieux pilote s'il n'y
avait pas quelque crique, quelque havre où je pusse entrer, pour traiter
secrètement avec les Chinois sans être en danger de l'ennemi. Il me dit
que si je voulais faire encore quarante-deux lieues au Sud nous
trouverions un petit port nommé Quinchang, où les Pères de la Mission
débarquaient d'ordinaire en venant de Macao, pour aller enseigner la
religion chrétienne aux Chinois, et où les navires européens ne se
montraient jamais; et que, si je jugeais à propos de m'y rendre, là,
quand j'aurais mis pied à terre, je pourrais prendre tout à loisir une
décision ultérieure.--«J'avoue, ajouta-t-il, que ce n'est pas une place
marchande, cependant à certaines époques il s'y tient une sorte de
foire, où les négociants japonais viennent acheter des marchandises
chinoises.»
Nous fûmes touts d'avis de gagner ce port, dont peut-être j'écris le nom
de travers; je ne puis au juste me le rappeler l'ayant perdu ainsi que
plusieurs autres notes sur un petit livre de poche que l'eau me gâta,
dans un accident que je relaterai en son lieu; je me souviens seulement
que les négociants chinois et japonais avec lesquels nous entrâmes en
relation lui donnaient un autre nom que notre pilote portugais, et
qu'ils le prononçaient comme ci-dessus Quinchang.
Unanimes dans notre résolution de nous rendre à cette place, nous
levâmes l'ancre le jour suivant; nous étions allés deux fois à terre
pour prendre de l'eau fraîche, et dans ces deux occasions les habitants
du pays s'étaient montrés très-civils envers nous, et nous avaient
apporté une profusion de choses, c'est-à-dire de provisions, de plantes,
de racines, de thé, de riz et d'oiseaux; mais rien sans argent.
Le vent étant contraire, nous n'arrivâmes à Quinchang qu'au bout de cinq
jours; mais notre satisfaction n'en fut pas moins vive. Transporté de
joie, et, je puis bien le dire, de reconnaissance envers le Ciel, quand
je posai le pied sur le rivage, je fis serment ainsi que mon partner,
s'il nous était possible de disposer de nous et de nos marchandises
d'une manière quelconque, même désavantageuse, de ne jamais remonter à
bord de ce navire de malheur. Oui, il me faut ici le reconnaître, de
toutes les circonstances de la vie dont j'ai fait quelque expérience,
nulle ne rend l'homme si complètement misérable qu'une crainte
continuelle. L'Écriture dit avec raison:--«L'effroi que conçoit un homme
lui tend un piège.» C'est une mort dans la vie; elle oppresse tellement
l'âme qu'elle la plonge dans l'inertie; elle étouffe les esprits animaux
et abat toute cette vigueur naturelle qui soutient ordinairement l'homme
dans ses afflictions, et qu'il retrouve toujours dans les plus grandes
perplexités[24].
ARRIVÉE À QUINCHANG
Ce sentiment qui grossit le danger ne manqua pas son effet ordinaire sur
notre imagination en nous représentant les capitaines anglais et
hollandais comme des gens incapables d'entendre raison, de distinguer
l'honnête homme d'avec le coquin, de discerner une histoire en l'air,
calculée pour nous nuire et dans le dessein de tromper, d'avec le récit
simple et vrai de tout notre voyage, de nos opérations et de nos
projets; car nous avions cent moyens de convaincre toute créature
raisonnable que nous n'étions pas des pirates: notre cargaison, la route
que nous tenions, la franchise avec laquelle nous nous montrions et nous
étions entrés dans tel et tel port, la forme et la faiblesse de notre
bâtiment, le nombre de nos hommes, la paucité[25] de nos armes, la
petite quantité de nos munitions, la rareté de nos vivres, n'était-ce
pas là tout autant de témoignages irrécusables? L'opium et les autres
marchandises que nous avions à bord auraient prouvé que le navire était
allé au Bengale; les Hollandais, qui, disait-on, avaient touts les noms
des hommes de son ancien équipage, auraient vu aisément que nous étions
un mélange d'Anglais, de Portugais et d'Indiens, et qu'il n'y avait
parmi nous que deux Hollandais. Toutes ces circonstances et bien
d'autres encore auraient suffi et au-delà pour rendre évident à tout
capitaine entre les mains de qui nous serions tombés que nous n'étions
pas des pirates.
Mais la peur, cette aveugle et vaine passion, nous troublait et nous
jetait dans les vapeurs: elle brouillait notre cervelle, et notre
imagination abusée enfantait mille terribles choses moralement
impossibles. Nous nous figurions, comme on nous l'avait rapporté, que
les marins des navires anglais et hollandais, que ces derniers
particulièrement, étaient si enragés au seul nom de pirate, surtout si
furieux de la déconfiture de leurs chaloupes et de notre fuite que, sans
se donner le temps de s'informer si nous étions ou non des écumeurs et
sans vouloir rien entendre, ils nous exécuteraient sur-le champ. Pour
qu'ils daignassent faire plus de cérémonie nous réfléchissions que la
chose avait à leurs yeux de trop grandes apparences de vérité: le
vaisseau n'était-il pas le même, quelques-uns de leurs matelots ne le
connaissaient-ils pas, n'avaient-ils pas fait partie de son équipage, et
dans la rivière de Camboge, lorsque nous avions eu vent qu'ils devaient
descendre pour nous examiner, n'avions nous pas battu leurs chaloupes et
levé le pied? Nous ne mettions donc pas en doute qu'ils ne fussent aussi
pleinement assurés que nous étions pirates que nous nous étions
convaincus du contraire; et souvent je disais que je ne savais si, nos
rôles changés, notre cas devenu le leur, je n'eusse pas considéré tout
ceci comme de la dernière évidence, et me fusse fait aucun scrupule de
tailler en pièces l'équipage sans croire et peut-être même sans écouter
ce qu'il aurait pu alléguer pour sa défense.
Quoi qu'il en fût, telles avaient été nos appréhensions; et mon partner
et moi nous avions rarement fermé l'œil sans rêver corde et grande
vergue, c'est-à-dire potence; sans rêver que nous combattions, que nous
étions pris, que nous tuions et que nous étions tués. Une nuit entre
autres, dans mon songe j'entrai dans une telle fureur, m'imaginant que
les Hollandais nous abordaient et que j'assommais un de leurs matelots,
que je frappai du poing contre le côté de la cabine où je couchais et
avec une telle force que je me blessai très-grièvement la main, que je
me foulai les jointures, que je me meurtris et déchirai la chair: à ce
coup non-seulement je me réveillai en sursaut, mais encore je fus en
transe un moment d'avoir perdu deux doigts.
Une autre crainte dont j'avais été possédé, c'était le traitement cruel
que nous feraient les Hollandais si nous tombions entre leurs mains.
Alors l'histoire d'Amboyne me revenait dans l'esprit, et je pensais
qu'ils pourraient nous appliquer à la question, comme en cette île ils y
avaient appliqué nos compatriotes, et forcer par la violence de la
torture quelques-uns de nos hommes à confesser des crimes dont jamais
ils ne s'étaient rendus coupables, à s'avouer eux et nous touts pirates,
afin de pouvoir nous mettre à mort avec quelques apparences de justice;
poussés qu'ils seraient à cela par l'appât du gain: notre vaisseau et sa
cargaison valant en somme quatre ou cinq mille livres sterling.
Toutes ces appréhensions nous avaient tourmentés mon partner et moi nuit
et jour. Nous ne prenions point en considération que les capitaines de
navire n'avaient aucune autorité pour agir ainsi, et que si nous nous
constituions leurs prisonniers ils ne pourraient se permettre de nous
torturer, de nous mettre à mort sans en être responsables quand ils
retourneraient dans leur patrie: au fait ceci n'avait rien de bien
rassurant; car s'ils eussent mal agi à notre égard, le bel avantage pour
nous qu'ils fussent appelés à en rendre compte, car si nous avions été
occis tout d'abord, la belle satisfaction pour nous qu'ils en fussent
punis quand ils rentreraient chez eux.
Je ne puis m'empêcher de consigner ici quelques réflexions que je
faisais alors sur mes nombreuses vicissitudes passées. Oh! combien je
trouvais cruel que moi, qui avais dépensé quarante années de ma vie dans
de continuelles traverses, qui avais enfin touché en quelque sorte au
port vers lequel tendent touts les hommes, le repos et l'abondance, je
me fusse volontairement jeté dans de nouveaux chagrins, par mon choix
funeste, et que moi qui avais échappé à tant de périls dans ma jeunesse
j'en fusse venu sur le déclin de l'âge, dans une contrée lointaine, en
lieu et circonstance où mon innocence ne pouvait m'être d'aucune
protection, à me faire pendre pour un crime que, bien loin d'en être
coupable, j'exécrais.
À ces pensées succédait un élan religieux, et je me prenais à considérer
que c'était là sans doute une disposition immédiate de la Providence;
que je devais le regarder comme tel et m'y soumettre; que, bien que je
fusse innocent devant les hommes, tant s'en fallait que je le fusse
devant mon Créateur; que je devais songer aux fautes signalées dont ma
vie était pleine et pour lesquelles la Providence pouvait m'infliger ce
châtiment, comme une juste rétribution; enfin, que je devais m'y
résigner comme je me serais résigné à un naufrage s'il eût plu à Dieu de
me frapper d'un pareil désastre.
À son tour mon courage naturel quelquefois reparaissait, je formais de
vigoureuses résolutions, je jurais de ne jamais me laisser prendre, donc
jamais me laisser torturer par une poignée de barbares froidement
impitoyables; je me disais qu'il aurait mieux valu pour moi tomber entre
les mains des Sauvages, des Cannibales, qui, s'ils m'eussent fait
prisonnier, m'eussent à coup sûr dévoré, que de tomber entre les mains
de ces messieurs, dont peut-être la rage s'assouvirait sur moi par des
cruautés inouïes, des atrocités. Je me disais, quand autrefois j'en
venais aux mains avec les Sauvages n'étais-je pas résolu à combattre
jusqu'au dernier soupir? et je me demandais pourquoi je ne ferais pas de
même alors, puisque être pris par ces messieurs était pour moi une idée
plus terrible que ne l'avait jamais été celle d'être mangé par les
Sauvages. Les Caraïbes, à leur rendre justice, ne mangeaient pas un
prisonnier qu'il n'eût rendu l'âme, ils le tuaient d'abord comme nous
tuons un bœuf; tandis que ces messieurs possédaient une multitude de
raffinements ingénieux pour enchérir sur la cruauté de la mort.--Toutes
les fois que ces pensées prenaient le dessus, je tombais immanquablement
dans une sorte de fièvre, allumée par les agitations d'un combat
supposé: mon sang bouillait, mes yeux étincelaient comme si j'eusse été
dans la mêlée, puis je jurais de ne point accepter de quartier, et quand
je ne pourrais plus résister, de faire sauter le navire et tout ce qui
s'y trouvait pour ne laisser à l'ennemi qu'un chétif butin dont il pût
faire trophée.
Mais aussi lourd qu'avait été le poids de ces anxiétés et de ces
perplexités tandis que nous étions à bord, aussi grande fut notre joie
quand nous nous vîmes à terre, et mon partner me conta qu'il avait rêvé
que ses épaules étaient chargées d'un fardeau très-pesant qu'il devait
porter au sommet d'une montagne: il sentait qu'il ne pourrait le
soutenir long-temps; mais était survenu le pilote portugais qui l'en
avait débarrassé, la montagne avait disparu et il n'avait plus apperçu
devant lui qu'une plaine douce et unie. Vraiment il en était ainsi, nous
étions comme des hommes qu'on a délivrés d'un pesant fardeau.