De là nous continuâmes à faire route au Nord, nous tenant toujours à la

même distance de la côte de Chine, jusqu'à ce que nous eussions passé

touts les ports fréquentés par les navires européens, résolus que nous

étions autant que possible à ne pas nous laisser prendre, surtout dans

cette contrée, où, vu notre position, c'eût été fait de nous

infailliblement. Pour ma part, j'avais une telle peur d'être capturé,

que, je le crois fermement, j'eusse préféré de beaucoup tomber entre les

mains de l'inquisition espagnole[22].

Étant alors parvenus à la latitude de 30 degrés, nous nous déterminâmes

à entrer dans le premier port de commerce que nous trouverions. Tandis

que nous rallions la terre, une barque vint nous joindre à deux lieues

au large, ayant à bord un vieux pilote portugais, qui, nous ayant

reconnu pour un bâtiment européen, venait nous offrir ses services. Nous

fûmes ravis de sa proposition; nous le prîmes à bord, et là-dessus, sans

nous demander où nous voulions aller, il congédia la barque sur laquelle

il était venu.

Bien persuadé qu'il nous était loisible alors de nous faire mener par ce

vieux homme où bon nous semblerait, je lui parlai tout d'abord de nous

conduire au golfe de Nanking, dans la partie la plus septentrionale de

la côte de Chine. Le bon homme nous dit qu'il connaissait fort bien le

golfe de Nanking; mais, en souriant, il nous demanda ce que nous y

comptions faire.

Je lui répondis que nous voulions y vendre notre cargaison, y acheter

des porcelaines, des calicots, des soies écrues, du thé, des soies

ouvrées, puis nous en retourner par la même route.--«En ce cas, nous

dit-il, ce serait bien mieux votre affaire de relâcher à Macao, où vous

ne pourriez manquer de vous défaire avantageusement de votre opium, et

où, avec votre argent, vous pourriez acheter toute espèce de

marchandises chinoises à aussi bon marché qu'à Nanking.»

Dans l'impossibilité de détourner le bon homme de ce sentiment dont il

était fort entêté et fort engoué, je lui dis que nous étions _gentlemen_

aussi bien que négociants, et que nous avions envie d'aller voir la

grande cité de Péking et la fameuse Cour du monarque de la

Chine.--«Alors, reprit-il, il faut aller à Ningpo, d'où, par le fleuve

qui se jette là dans la mer, vous gagnerez, au bout de cinq lieues, le

grand canal. Ce canal, partout navigable, traverse le cœur de tout le

vaste empire chinois, coupe toutes les rivières, franchit plusieurs

montagnes considérables au moyen d'écluses et de portes, et s'avance

jusqu'à la ville de Péking, après un cours de deux cent soixante-dix

lieues.»

--«Fort bien, senhor Portuguez, répondis-je; mais ce n'est pas là notre

affaire maintenant: la grande question est de savoir s'il vous est

possible de nous conduire à la ville de Nanking, d'où plus tard nous

nous rendrions à Péking.»--Il me dit que Oui, que c'était pour lui chose

facile, et qu'un gros navire hollandais venait justement de prendre la

même route. Ceci me causa quelque trouble: un vaisseau hollandais était

pour lors notre terreur, et nous eussions préféré rencontrer le diable

pourvu qu'il ne fût pas venu sous une figure trop effroyable. Nous

avions la persuasion qu'un bâtiment hollandais serait notre ruine; nous

n'étions pas de taille à nous mesurer: touts les vaisseaux qui

trafiquent dans ces parages étant d'un port considérable et d'une

beaucoup plus grande force que nous.

Le bon homme s'apperçut de mon trouble et de mon embarras quand il me

parla du navire hollandais, et il me dit:

--«Sir, vous n'avez rien à redouter des Hollandais, je ne suppose pas

qu'ils soient en guerre aujourd'hui avec votre nation.»--«Non, dis-je,

il est vrai; mais je ne sais quelles libertés les hommes se peuvent

donner lorsqu'ils sont hors de la portée des lois de leurs pays.»--«Eh

quoi! reprit-il, vous n'êtes pas des pirates, que craignez-vous? À coup

sûr on ne s'attaquera pas à de paisibles négociants.»

LE VIEUX PILOTE PORTUGAIS

Si, à ces mots, tout mon sang ne me monta pas au visage, c'est que

quelque obstruction l'arrêta dans les vaisseaux que la nature a destinés

à sa circulation.--Jeté dans la dernière confusion, je dissimulai mal,

et le bon homme s'apperçut aisément de mon désordre.

--«Sir, me dit-il, je vois que je déconcerte vos mesures: je vous en

prie, s'il vous plaît, faîtes ce que bon vous semble, et croyez bien que

je vous servirai de toutes mes forces.»--«Oui, cela est vrai, Senhor,

répondis-je, maintenant je suis quelque peu ébranlé dans ma résolution,

je ne sais où je dois aller, d'autant surtout que vous avez parlé de

pirates. J'ose espérer qu'il n'y en a pas dans ces mers; nous serions en

fort mauvaise position: vous le voyez, notre navire n'est pas de

haut-bord et n'est que faiblement équipé.»

«Oh! Sir, s'écria-t-il, tranquillisez-vous; je ne sache pas qu'aucun

pirate ait paru dans ces mers depuis quinze ans, un seul excepté, qui a

été vu, à ce que j'ai ouï dire, dans la baie de Siam il y a environ un

mois; mais vous pouvez être certain qu'il est parti pour le Sud;

d'ailleurs ce bâtiment n'est ni formidable ni propre à son métier; il

n'a pas été construit pour faire la course; il a été enlevé par un tas

de coquins qui se trouvaient à bord, après que le capitaine et

quelques-uns de ses hommes eurent été tués par des Malais à ou près

l'île de Sumatra.»

«Quoi! dis-je, faisant semblant de ne rien savoir de cette affaire, ils

ont assassiné leur capitaine?»--«Non, reprit-il, je ne prétends pas

qu'ils l'aient massacré; mais comme après le coup ils se sont enfuis

avec le navire, on croit généralement qu'ils l'ont livré par trahison

entre les mains de ces Malais qui l'égorgèrent, et que sans doute ils

avaient apostés pour cela.»--«Alors, m'écriai-je, ils ont mérité la mort

tout autant que s'ils avaient frappé eux-mêmes.»--«Oui-da, repartit le

bon homme ils l'ont méritée et pour certain ils l'auront s'ils sont

découverts par quelque navire anglais ou hollandais; car touts sont

convenus s'ils rencontrent ces brigands de ne leur point donner de

quartier.»

--«Mais, lui fis-je observer, puisque vous dites que le pirate a quitté

ces mers, comment pourraient-ils le rencontrer?»--«Oui vraiment,

répliqua-t-il, on assure qu'il est parti; ce qu'il y a de certain

toutefois, comme je vous l'ai déjà dit, c'est qu'il est entré il y a

environ un mois, dans la baie de Siam, dans la rivière de Camboge, et

que là, découvert par des Hollandais, qui avaient fait partie de

l'équipage et qui avaient été abandonnés à terre quand leurs compagnons

s'étaient enfuis avec le navire, peu s'en est fallu qu'il ne soit tombé

entre les mains de quelques marchands anglais et hollandais mouillés

dans la même rivière. Si leurs premières embarcations avaient été bien

secondées on l'aurait infailliblement capturé; mais ne se voyant

harcelés que par deux chaloupes, il vira vent devant, fit feu dessus,

les désempara avant que les autres fussent arrivées, puis, gagnant la

haute mer, leur fit lever la chasse et disparut. Comme ils ont une

description exacte du navire, ils sont sûrs de le reconnaître, et

partout où ils le trouveront ils ont juré de ne faire aucun quartier ni

au capitaine ni à ses hommes et de les pendre touts à la grande vergue.»

--«Quoi! m'écriai-je, ils les exécuteront à tort ou à droit? Ils les

pendront d'abord et les jugeront ensuite?»--«Bon Dieu! Sir, répondit le

vieux pilote, qu'est-il besoin de formalités avec de pareils coquins?

Qu'on les lie dos à dos et qu'on les jette à la mer, c'est là tout ce

qu'ils méritent.»

Sentant le bon homme entre mes mains et dans l'impossibilité de me

nuire, je l'interrompis brusquement:--«Fort bien, Senhor, lui dis-je, et

voilà justement pourquoi je veux que vous nous meniez à Nanking et ne

veux pas rebrousser vers Macao ou tout autre parage fréquenté par les

bâtiments anglais ou hollandais; car, sachez, Senhor, que messieurs les

capitaines de vaisseaux sont un tas de malavisés, d'orgueilleux,

d'insolents personnages qui ne savent ce que c'est que la justice, ce

que c'est que de se conduire selon les lois de Dieu et la nature; fiers

de leur office et n'entendant goutte à leur pouvoir pour punir des

voleurs, ils se font assassins; ils prennent sur eux d'outrager des gens

faussement accusés et de les déclarer coupables sans enquête légale;

mais si Dieu me prête vie je leur en ferai rendre compte, je leur ferai

apprendre comment la justice veut être administrée, et qu'on ne doit pas

traiter un homme comme un criminel avant que d'avoir quelque preuve et

du crime et de la culpabilité de cet homme.»

Sur ce, je lui déclarai que notre navire était celui-là même que ces

messieurs avaient attaqué; je lui exposai tout au long l'escarmouche que

nous avions eue avec leurs chaloupes et la sottise et la couardise de

leur conduite; je lui contai toute l'histoire de l'acquisition du navire

et comment le Hollandais nous avait présenté la chose; je lui dis les

raisons que j'avais de ne pas ajouter foi à l'assassinat du capitaine

par les Malais, non plus qu'au rapt du navire; que ce n'était qu'une

fable du crû de ces messieurs pour insinuer que l'équipage s'était fait

pirate; qu'après tout ces messieurs auraient dû au moins s'assurer du

fait avant de nous attaquer au dépourvu et de nous contraindre à leur

résister:--«Ils auront à répondre, ajoutai-je, du sang des hommes que

dans notre légitime défense nous avons tués!»

Ébahi à ce discours, le bon homme nous dit que nous avions furieusement

raison de gagner le Nord, et que, s'il avait un conseil à nous donner,

ce serait de vendre notre bâtiment en Chine, chose facile, puis d'en

construire ou d'en acheter un autre dans ce pays:--«Assurément,

ajouta-t-il, vous n'en trouverez pas d'aussi bon que le vôtre; mais vous

pourrez vous en procurer un plus que suffisant pour vous ramener vous et

toutes vos marchandises au Bengale, ou partout ailleurs.»

Je lui dis que j'userais de son avis quand nous arriverions dans quelque

port où je pourrais trouver un bâtiment pour mon retour ou quelque

chaland qui voulût acheter le mien. Il m'assura qu'à Nanking les

acquéreurs afflueraient; que pour m'en revenir une jonque chinoise

ferait parfaitement mon affaire; et qu'il me procurerait des gens qui

m'achèteraient l'un et qui me vendraient l'autre.

--«Soit! Senhor, repris-je; mais comme vous dites que ces messieurs

connaissent si bien mon navire, en suivant vos conseils, je pourrai

jeter d'honnêtes et braves gens dans un affreux guêpier et peut-être les

faire égorger inopinément; car partout où ces messieurs rencontreront le

navire il leur suffira de le reconnaître pour impliquer l'équipage:

ainsi d'innocentes créatures seraient surprises et massacrées.»--«Non,

non, dit le bon homme, j'aviserai au moyen de prévenir ce malencontre:

comme je connais touts ces commandants dont vous parlez et que je les

verrai touts quand ils passeront, j'aurai soin de leur exposer la chose

sous son vrai jour, et de leur démontrer l'énormité de leur méprise; je

leur dirai que s'il est vrai que les hommes de l'ancien équipage se

soient enfuis avec le navire, il est faux pourtant qu'ils se soient

faits pirates; et que ceux qu'ils ont assaillis vers Camboge ne sont pas

ceux qui autrefois enlevèrent le navire, mais de braves gens qui l'ont

acheté innocemment pour leur commerce: et je suis persuadé qu'ils

ajouteront foi à mes paroles, assez du moins pour agir avec plus de

discrétion à l'avenir.»--«Bravo, lui dis-je, et voulez-vous leur

remettre un message de ma part?»--«Oui, volontiers, me répondit-il, si

vous me le donnez par écrit et signé, afin que je puisse leur prouver

qu'il vient de vous, qu'il n'est pas de mon crû.»--Me rendant à son

désir, sur-le-champ je pris une plume, de l'encre et du papier, et je me

mis à écrire sur l'échauffourée des chaloupes, sur la prétendue raison

de cet injuste et cruel outrage, un long factum où je déclarais en somme

à ces messieurs les commandants qu'ils avaient fait une chose honteuse,

et que, si jamais ils reparaissaient en Angleterre et que je vécusse

assez pour les y voir, ils la paieraient cher, à moins que durant mon

absence les lois de ma patrie ne fussent tombées en désuétude.

Mon vieux pilote lut et relut ce manifeste et me demanda à plusieurs

reprises si j'étais prêt à soutenir ce que j'y avançais. Je lui répondis

que je le maintiendrais tant qu'il me resterait quelque chose au monde,

dans la conviction où j'étais que tôt ou tard je devais la trouver belle

pour ma revanche. Mais je n'eus pas l'occasion d'envoyer le pilote

porter ce message, car il ne s'en retourna point[23]. Tandis que tout

ceci se passait entre nous, par manière d'entretien, nous avancions

directement vers Nanking, et au bout d'environ treize jours de

navigation, nous vînmes jeter l'ancre à la pointe Sud-Ouest du grand

golfe de ce nom, où j'appris par hasard que deux bâtiments hollandais

étaient arrivés quelque temps avant moi, et qu'infailliblement je

tomberais entre leurs mains. Dans cette conjoncture, je consultai de

nouveau mon partner; il était aussi embarrassé que moi, et aurait bien

voulu descendre sain et sauf à terre, n'importe où. Comme ma perplexité

ne me troublait pas à ce point, je demandai au vieux pilote s'il n'y

avait pas quelque crique, quelque havre où je pusse entrer, pour traiter

secrètement avec les Chinois sans être en danger de l'ennemi. Il me dit

que si je voulais faire encore quarante-deux lieues au Sud nous

trouverions un petit port nommé Quinchang, où les Pères de la Mission

débarquaient d'ordinaire en venant de Macao, pour aller enseigner la

religion chrétienne aux Chinois, et où les navires européens ne se

montraient jamais; et que, si je jugeais à propos de m'y rendre, là,

quand j'aurais mis pied à terre, je pourrais prendre tout à loisir une

décision ultérieure.--«J'avoue, ajouta-t-il, que ce n'est pas une place

marchande, cependant à certaines époques il s'y tient une sorte de

foire, où les négociants japonais viennent acheter des marchandises

chinoises.»

Nous fûmes touts d'avis de gagner ce port, dont peut-être j'écris le nom

de travers; je ne puis au juste me le rappeler l'ayant perdu ainsi que

plusieurs autres notes sur un petit livre de poche que l'eau me gâta,

dans un accident que je relaterai en son lieu; je me souviens seulement

que les négociants chinois et japonais avec lesquels nous entrâmes en

relation lui donnaient un autre nom que notre pilote portugais, et

qu'ils le prononçaient comme ci-dessus Quinchang.

Unanimes dans notre résolution de nous rendre à cette place, nous

levâmes l'ancre le jour suivant; nous étions allés deux fois à terre

pour prendre de l'eau fraîche, et dans ces deux occasions les habitants

du pays s'étaient montrés très-civils envers nous, et nous avaient

apporté une profusion de choses, c'est-à-dire de provisions, de plantes,

de racines, de thé, de riz et d'oiseaux; mais rien sans argent.

Le vent étant contraire, nous n'arrivâmes à Quinchang qu'au bout de cinq

jours; mais notre satisfaction n'en fut pas moins vive. Transporté de

joie, et, je puis bien le dire, de reconnaissance envers le Ciel, quand

je posai le pied sur le rivage, je fis serment ainsi que mon partner,

s'il nous était possible de disposer de nous et de nos marchandises

d'une manière quelconque, même désavantageuse, de ne jamais remonter à

bord de ce navire de malheur. Oui, il me faut ici le reconnaître, de

toutes les circonstances de la vie dont j'ai fait quelque expérience,

nulle ne rend l'homme si complètement misérable qu'une crainte

continuelle. L'Écriture dit avec raison:--«L'effroi que conçoit un homme

lui tend un piège.» C'est une mort dans la vie; elle oppresse tellement

l'âme qu'elle la plonge dans l'inertie; elle étouffe les esprits animaux

et abat toute cette vigueur naturelle qui soutient ordinairement l'homme

dans ses afflictions, et qu'il retrouve toujours dans les plus grandes

perplexités[24].

ARRIVÉE À QUINCHANG

Ce sentiment qui grossit le danger ne manqua pas son effet ordinaire sur

notre imagination en nous représentant les capitaines anglais et

hollandais comme des gens incapables d'entendre raison, de distinguer

l'honnête homme d'avec le coquin, de discerner une histoire en l'air,

calculée pour nous nuire et dans le dessein de tromper, d'avec le récit

simple et vrai de tout notre voyage, de nos opérations et de nos

projets; car nous avions cent moyens de convaincre toute créature

raisonnable que nous n'étions pas des pirates: notre cargaison, la route

que nous tenions, la franchise avec laquelle nous nous montrions et nous

étions entrés dans tel et tel port, la forme et la faiblesse de notre

bâtiment, le nombre de nos hommes, la paucité[25] de nos armes, la

petite quantité de nos munitions, la rareté de nos vivres, n'était-ce

pas là tout autant de témoignages irrécusables? L'opium et les autres

marchandises que nous avions à bord auraient prouvé que le navire était

allé au Bengale; les Hollandais, qui, disait-on, avaient touts les noms

des hommes de son ancien équipage, auraient vu aisément que nous étions

un mélange d'Anglais, de Portugais et d'Indiens, et qu'il n'y avait

parmi nous que deux Hollandais. Toutes ces circonstances et bien

d'autres encore auraient suffi et au-delà pour rendre évident à tout

capitaine entre les mains de qui nous serions tombés que nous n'étions

pas des pirates.

Mais la peur, cette aveugle et vaine passion, nous troublait et nous

jetait dans les vapeurs: elle brouillait notre cervelle, et notre

imagination abusée enfantait mille terribles choses moralement

impossibles. Nous nous figurions, comme on nous l'avait rapporté, que

les marins des navires anglais et hollandais, que ces derniers

particulièrement, étaient si enragés au seul nom de pirate, surtout si

furieux de la déconfiture de leurs chaloupes et de notre fuite que, sans

se donner le temps de s'informer si nous étions ou non des écumeurs et

sans vouloir rien entendre, ils nous exécuteraient sur-le champ. Pour

qu'ils daignassent faire plus de cérémonie nous réfléchissions que la

chose avait à leurs yeux de trop grandes apparences de vérité: le

vaisseau n'était-il pas le même, quelques-uns de leurs matelots ne le

connaissaient-ils pas, n'avaient-ils pas fait partie de son équipage, et

dans la rivière de Camboge, lorsque nous avions eu vent qu'ils devaient

descendre pour nous examiner, n'avions nous pas battu leurs chaloupes et

levé le pied? Nous ne mettions donc pas en doute qu'ils ne fussent aussi

pleinement assurés que nous étions pirates que nous nous étions

convaincus du contraire; et souvent je disais que je ne savais si, nos

rôles changés, notre cas devenu le leur, je n'eusse pas considéré tout

ceci comme de la dernière évidence, et me fusse fait aucun scrupule de

tailler en pièces l'équipage sans croire et peut-être même sans écouter

ce qu'il aurait pu alléguer pour sa défense.

Quoi qu'il en fût, telles avaient été nos appréhensions; et mon partner

et moi nous avions rarement fermé l'œil sans rêver corde et grande

vergue, c'est-à-dire potence; sans rêver que nous combattions, que nous

étions pris, que nous tuions et que nous étions tués. Une nuit entre

autres, dans mon songe j'entrai dans une telle fureur, m'imaginant que

les Hollandais nous abordaient et que j'assommais un de leurs matelots,

que je frappai du poing contre le côté de la cabine où je couchais et

avec une telle force que je me blessai très-grièvement la main, que je

me foulai les jointures, que je me meurtris et déchirai la chair: à ce

coup non-seulement je me réveillai en sursaut, mais encore je fus en

transe un moment d'avoir perdu deux doigts.

Une autre crainte dont j'avais été possédé, c'était le traitement cruel

que nous feraient les Hollandais si nous tombions entre leurs mains.

Alors l'histoire d'Amboyne me revenait dans l'esprit, et je pensais

qu'ils pourraient nous appliquer à la question, comme en cette île ils y

avaient appliqué nos compatriotes, et forcer par la violence de la

torture quelques-uns de nos hommes à confesser des crimes dont jamais

ils ne s'étaient rendus coupables, à s'avouer eux et nous touts pirates,

afin de pouvoir nous mettre à mort avec quelques apparences de justice;

poussés qu'ils seraient à cela par l'appât du gain: notre vaisseau et sa

cargaison valant en somme quatre ou cinq mille livres sterling.

Toutes ces appréhensions nous avaient tourmentés mon partner et moi nuit

et jour. Nous ne prenions point en considération que les capitaines de

navire n'avaient aucune autorité pour agir ainsi, et que si nous nous

constituions leurs prisonniers ils ne pourraient se permettre de nous

torturer, de nous mettre à mort sans en être responsables quand ils

retourneraient dans leur patrie: au fait ceci n'avait rien de bien

rassurant; car s'ils eussent mal agi à notre égard, le bel avantage pour

nous qu'ils fussent appelés à en rendre compte, car si nous avions été

occis tout d'abord, la belle satisfaction pour nous qu'ils en fussent

punis quand ils rentreraient chez eux.

Je ne puis m'empêcher de consigner ici quelques réflexions que je

faisais alors sur mes nombreuses vicissitudes passées. Oh! combien je

trouvais cruel que moi, qui avais dépensé quarante années de ma vie dans

de continuelles traverses, qui avais enfin touché en quelque sorte au

port vers lequel tendent touts les hommes, le repos et l'abondance, je

me fusse volontairement jeté dans de nouveaux chagrins, par mon choix

funeste, et que moi qui avais échappé à tant de périls dans ma jeunesse

j'en fusse venu sur le déclin de l'âge, dans une contrée lointaine, en

lieu et circonstance où mon innocence ne pouvait m'être d'aucune

protection, à me faire pendre pour un crime que, bien loin d'en être

coupable, j'exécrais.

À ces pensées succédait un élan religieux, et je me prenais à considérer

que c'était là sans doute une disposition immédiate de la Providence;

que je devais le regarder comme tel et m'y soumettre; que, bien que je

fusse innocent devant les hommes, tant s'en fallait que je le fusse

devant mon Créateur; que je devais songer aux fautes signalées dont ma

vie était pleine et pour lesquelles la Providence pouvait m'infliger ce

châtiment, comme une juste rétribution; enfin, que je devais m'y

résigner comme je me serais résigné à un naufrage s'il eût plu à Dieu de

me frapper d'un pareil désastre.

À son tour mon courage naturel quelquefois reparaissait, je formais de

vigoureuses résolutions, je jurais de ne jamais me laisser prendre, donc

jamais me laisser torturer par une poignée de barbares froidement

impitoyables; je me disais qu'il aurait mieux valu pour moi tomber entre

les mains des Sauvages, des Cannibales, qui, s'ils m'eussent fait

prisonnier, m'eussent à coup sûr dévoré, que de tomber entre les mains

de ces messieurs, dont peut-être la rage s'assouvirait sur moi par des

cruautés inouïes, des atrocités. Je me disais, quand autrefois j'en

venais aux mains avec les Sauvages n'étais-je pas résolu à combattre

jusqu'au dernier soupir? et je me demandais pourquoi je ne ferais pas de

même alors, puisque être pris par ces messieurs était pour moi une idée

plus terrible que ne l'avait jamais été celle d'être mangé par les

Sauvages. Les Caraïbes, à leur rendre justice, ne mangeaient pas un

prisonnier qu'il n'eût rendu l'âme, ils le tuaient d'abord comme nous

tuons un bœuf; tandis que ces messieurs possédaient une multitude de

raffinements ingénieux pour enchérir sur la cruauté de la mort.--Toutes

les fois que ces pensées prenaient le dessus, je tombais immanquablement

dans une sorte de fièvre, allumée par les agitations d'un combat

supposé: mon sang bouillait, mes yeux étincelaient comme si j'eusse été

dans la mêlée, puis je jurais de ne point accepter de quartier, et quand

je ne pourrais plus résister, de faire sauter le navire et tout ce qui

s'y trouvait pour ne laisser à l'ennemi qu'un chétif butin dont il pût

faire trophée.

Mais aussi lourd qu'avait été le poids de ces anxiétés et de ces

perplexités tandis que nous étions à bord, aussi grande fut notre joie

quand nous nous vîmes à terre, et mon partner me conta qu'il avait rêvé

que ses épaules étaient chargées d'un fardeau très-pesant qu'il devait

porter au sommet d'une montagne: il sentait qu'il ne pourrait le

soutenir long-temps; mais était survenu le pilote portugais qui l'en

avait débarrassé, la montagne avait disparu et il n'avait plus apperçu

devant lui qu'une plaine douce et unie. Vraiment il en était ainsi, nous

étions comme des hommes qu'on a délivrés d'un pesant fardeau.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 22 / 29 段