deux hommes avec moi. Aussitôt que j'approchai du navire, mon partner,
qui ne l'avait point quitté, accourut sur le gaillard d'arrière et tout
joyeux me cria:--«O ho! O ho! nous avons bouché la voie»--«Tout de bon?
lui dis-je; béni soit Dieu! mais qu'on lève l'ancre en toute
hâte.»--«Qu'on lève l'ancre! répéta-t-il, qu'entendez-vous par là? Qu'y
a-t-il?» «Point de questions, répliquai-je; mais tout le monde à
l'œuvre, et qu'on lève l'ancre sans perdre une minute.»--Frappé
d'étonnement, il ne laissa pas d'appeler le capitaine, et de lui
ordonner incontinent de lever l'ancre, et quoique la marée ne fût pas
entièrement montée, une petite brise de terre soufflant, nous fîmes
route vers la mer. Alors j'appelai mon partner dans la cabine et je lui
contai en détail mon aventure, puis nous fîmes venir les deux hommes
pour nous donner le reste de l'histoire. Mais comme ce récit demandait
beaucoup de temps, il n'était pas terminé qu'un matelot vint crier à la
porte de la cabine, de la part du capitaine, que nous étions
chassés.--«Chassés! m'écriai-je; comment et par qui?»--«Par cinq
_sloops_, ou chaloupes, pleines de monde.»--«Très-bien! dis-je; il
paraît qu'il y a du vrai là-dedans.»--Sur-le-champ je fis assembler
touts nos hommes, et je leur déclarai qu'on avait dessein de se saisir
du navire pour nous traiter comme des pirates; puis je leur demandai
s'ils voulaient nous assister et se défendre. Ils répondirent
joyeusement, unanimement, qu'ils voulaient vivre et mourir avec nous.
Sur ce, je demandai au capitaine quel était à son sens la meilleure
marche à suivre dans le combat, car j'étais résolu à résister jusqu'à la
dernière goutte de mon sang.--«Il faut, dit-il, tenir l'ennemi à
distance avec notre canon, aussi long-temps que possible, puis faire
pleuvoir sur lui notre mousqueterie pour l'empêcher de nous aborder;
puis, ces ressources épuisées, se retirer dans nos quartiers; peut-être
n'auront-ils point d'instruments pour briser nos cloisons et ne
pourront-ils pénétrer jusqu'à nous.»
Là-dessus notre canonnier reçut l'ordre de transporter deux pièces à la
timonerie, pour balayer le pont de l'avant à l'arrière, et de les
charger de balles, de morceaux de ferraille, et de tout ce qui tomberait
sous la main. Tandis que nous nous préparions au combat, nous gagnions
toujours le large avec assez de vent, et nous appercevions dans
l'éloignement les embarcations, les cinq grandes chaloupes qui nous
suivaient avec toute la voile qu'elles pouvaient faire.
Deux de ces chaloupes, qu'à l'aide de nos longues-vues nous reconnûmes
pour anglaises, avaient dépassé les autres de près de deux lieues, et
gagnaient considérablement sur nous; à n'en pas douter, elles voulaient
nous joindre; nous tirâmes donc un coup de canon à poudre pour leur
intimer l'ordre de mettre en panne et nous arborâmes un pavillon blanc,
comme pour demander à parlementer; mais elles continuèrent de forcer de
voiles jusqu'à ce qu'elles vinssent à portée de canon. Alors nous
amenâmes le pavillon blanc auquel elles n'avaient point fait réponse,
et, déployant le pavillon rouge, nous tirâmes sur elles à boulets. Sans
en tenir aucun compte elles poursuivirent. Quand elles furent assez près
pour être hélées avec le porte-voix que nous avions à bord nous les
arraisonnâmes, et leur enjoignîmes de s'éloigner, que sinon mal leur en
prendrait.
Ce fut peine perdue, elles n'en démordirent point, et s'efforcèrent
d'arriver sous notre poupe comme pour nous aborder par l'arrière. Voyant
qu'elles étaient résolues à tenter un mauvais coup, et se fiaient sur
les forces qui les suivaient, je donnai l'ordre de mettre en panne afin
de leur présenter le travers, et immédiatement on leur tira cinq coups
de canon, dont un avait été pointé si juste qu'il emporta la poupe de la
chaloupe la plus éloignée, ce qui mit l'équipage dans la nécessité
d'amener toutes les voiles et de se jeter sur l'avant pour empêcher
qu'elle ne coulât; elle s'en tint là, elle en eut assez; mais la plus
avancée n'en poursuivant pas moins sa course, nous nous préparâmes à
faire feu sur elle en particulier.
Dans ces entrefaites, une des trois qui suivaient, ayant devancé les
deux autres, s'approcha de celle que nous avions désemparée pour la
secourir, et nous la vîmes ensuite en recueillir l'équipage. Nous
hélâmes de nouveau la chaloupe la plus proche, et lui offrîmes de
nouveau une trêve pour parlementer, afin de savoir ce qu'elle nous
voulait: pour toute réponse elle s'avança sous notre poupe. Alors notre
canonnier, qui était un adroit compagnon, braqua ses deux canons de
chasse et fit feu sur elle; mais il manqua son coup, et les hommes de la
chaloupe, faisant des acclamations et agitant leurs bonnets, poussèrent
en avant. Le canonnier, s'étant de nouveau promptement apprêté, fit feu
sur eux une seconde fois. Un boulet, bien qu'il n'atteignît pas
l'embarcation elle-même, tomba au milieu des matelots, et fit, nous
pûmes le voir aisément, un grand ravage parmi eux. Incontinent nous
virâmes lof pour lof; nous leur présentâmes la hanche, et, leur ayant
lâché trois coups de canon nous nous apperçûmes que la chaloupe était
presque mise en pièces; le gouvernail entre autres et un morceau de la
poupe avaient été emportés; ils serrèrent donc leurs voiles
immédiatement, jetés qu'ils étaient dans une grande confusion.
AFFAIRE DES CINQ CHALOUPES
Pour compléter leur désastre notre canonnier leur envoya deux autres
coups; nous ne sûmes où ils frappèrent, mais nous vîmes la chaloupe qui
coulait bas. Déjà plusieurs hommes luttaient avec les
flots.--Sur-le-champ je fis mettre à la mer et garnir de monde notre
pinace, avec ordre de repêcher quelques-uns de nos ennemis s'il était
possible, et de les amener de suite à bord, parce que les autres
chaloupes commençaient à s'approcher. Nos gens de la pinace obéirent et
recueillirent trois pauvres diables, dont l'un était sur le point de se
noyer: nous eûmes bien de la peine à le faire revenir à lui. Aussitôt
qu'ils furent rentrés à bord, nous mîmes toutes voiles dehors pour
courir au large, et quand les trois autres chaloupes eurent rejoint les
deux premières, nous vîmes qu'elles avaient levé la chasse.
Ainsi délivré d'un danger qui, bien que j'en ignorasse la cause, me
semblait beaucoup plus grand que je ne l'avais appréhendé, je fis
changer de route pour ne point donner à connaître où nous allions. Nous
mîmes donc le cap à l'Est, entièrement hors de la ligne suivie par les
navires européens chargée pour la Chine ou même tout autre lieu en
relation commerciale avec les nations de l'Europe.
Quand nous fûmes au large nous consultâmes avec les deux marins, et nous
leur demandâmes d'abord ce que tout cela pouvait signifier. Le
Hollandais nous mit tout d'un coup dans le secret, en nous déclarant que
le drille qui nous avait vendu le navire, comme on sait, n'était rien
moins qu'un voleur qui s'était enfui avec. Alors il nous raconta comment
le capitaine, dont il nous dit le nom que je ne puis me remémorer
aujourd'hui, avait été traîtreusement massacré par les naturels sur la
côte de Malacca, avec trois de ses hommes, et comment lui, ce
Hollandais, et quatre autres s'étaient réfugiés dans les bois, où ils
avaient erré bien long-temps, et d'où lui seul enfin s'était échappé
d'une façon miraculeuse en atteignant à la nage un navire hollandais,
qui, naviguant près de la côte en revenant de Chine, avait envoyé sa
chaloupe à terre pour faire aiguade. Cet infortuné n'avait pas osé
descendre sur le rivage où était l'embarcation; mais, dans la nuit,
ayant gagné l'eau un peu au-delà, après avoir nagé fort long-temps, à la
fin il avait été recueilli par la chaloupe du navire.
Il nous dit ensuite qu'il était allé à Batavia, où ayant abandonné les
autres dans leur voyage, deux marins appartenant à ce navire étaient
arrivés; il nous conta que le drôle qui s'était enfui avec le bâtiment
l'avait vendu au Bengale à un ramassis de pirates qui, partis en course,
avaient déjà pris un navire anglais et deux hollandais très-richement
chargés.
Cette dernière allégation nous concernait directement; et quoiqu'il fût
patent qu'elle était fausse, cependant, comme mon partner le disait
très-bien, si nous étions tombés entre leurs mains, ces gens avaient
contre nous une prévention telle, que c'eût été en vain que nous nous
serions défendus, ou que de leur part nous aurions espéré quartier. Nos
accusateurs auraient été nos juges: nous n'aurions rien eu à en attendre
que ce que la rage peut dicter et que peut exécuter une colère aveugle.
Aussi l'opinion de mon partner fut-elle de retourner en droiture au
Bengale, d'où nous venions, sans relâcher à aucun port, parce que là
nous pourrions nous justifier, nous pourrions prouver où nous nous
trouvions quand le navire était arrivé, à qui nous l'avions acheté, et
surtout, s'il advenait que nous fussions dans la nécessité de porter
l'affaire devant nos juges naturels, parce que nous pourrions être sûrs
d'obtenir quelque justice et de ne pas être pendus d'abord et jugés
après.
Je fus quelque temps de l'avis de mon partner; mais après y avoir songé
un peu plus sérieusement:--«Il me semble bien dangereux pour nous, lui
dis-je, de tenter de retourner au Bengale, d'autant que nous sommes en
deçà du détroit de Malacca. Si l'alarme a été donnée nous pouvons avoir
la certitude d'y être guettés par les Hollandais de Batavia et par les
Anglais; et si nous étions en quelque sorte pris en fuite, par là nous
nous condamnerions nous-mêmes: il n'en faudrait pas davantage pour nous
perdre.--Je demandai au marin anglais son sentiment. Il répondit qu'il
partageait le mien et que nous serions immanquablement pris.
Ce danger déconcerta un peu et mon partner et l'équipage. Nous
déterminâmes immédiatement d'aller à la côte de Ton-Kin, puis à la
Chine, et là, tout en poursuivant notre premier projet, nos opérations
commerciales, de chercher d'une manière ou d'une autre à nous défaire de
notre navire pour nous en retourner sur le premier vaisseau du pays que
nous nous procurerions. Nous nous arrêtâmes à ces mesures comme aux plus
sages, et en conséquence nous gouvernâmes Nord-Nord-Est, nous tenant à
plus de cinquante lieues hors de la route ordinaire vers l'Est.
Ce parti pourtant ne laissa pas d'avoir ses inconvénients; les vents,
quand nous fûmes à cette distance de la terre, semblèrent nous être plus
constamment contraires, les moussons, comme on les appelle, soufflant
Est et Est-Nord-Est; de sorte que, tout mal pourvu de vivres que nous
étions pour un long trajet, nous avions la perspective d'une traversée
laborieuse; et ce qui était encore pire, nous avions à redouter que les
navires anglais et hollandais dont les chaloupes nous avaient donné la
chasse, et dont quelques-uns étaient destinés pour ces parages,
n'arrivassent avant nous, ou que quelque autre navire chargé pour la
Chine, informé de nous par eux, ne nous poursuivît avec la même vigueur.
Il faut que je l'avoue, je n'étais pas alors à mon aise, et je
m'estimais, depuis que j'avais échappé aux chaloupes dans la plus
dangereuse position où je me fusse trouvé de ma vie; en quelque mauvaise
passe que j'eusse été, je ne m'étais jamais vu jusque-là poursuivi comme
un voleur; je n'avais non plus jamais rien fait qui blessât la
délicatesse et la loyauté, encore moins qui fût contraire à l'honneur.
J'avais été surtout mon propre ennemi, je n'avais été même, je puis bien
le dire, hostile à personne autre qu'à moi. Pourtant je me voyais
empêtré dans la plus méchante affaire imaginable; car bien que je fusse
parfaitement innocent, je n'étais pas à même de prouver mon innocence;
pourtant, si j'étais pris, je me voyais prévenu d'un crime de la pire
espèce, au moins considéré comme tel par les gens auxquels j'avais à
faire.
Je n'avais qu'une idée: chercher notre salut; mais comment? mais dans
quel port, dans quel lieu? Je ne savais.--Mon partner, qui d'abord avait
été plus démonté que moi, me voyant ainsi abattu, se prit à relever mon
courage; et après m'avoir fait la description des différents ports de
cette côte, il me dit qu'il était d'avis de relâcher à la Cochinchine ou
à la baie de Ton-Kin, pour gagner ensuite Macao, ville appartenant
autrefois aux Portugais, où résident encore beaucoup de familles
européennes, et où se rendent d'ordinaire les missionnaires, dans le
dessein de pénétrer en Chine.
Nous nous rangeâmes à cet avis, et en conséquence, après une traversée
lente et irrégulière, durant laquelle nous souffrîmes beaucoup, faute de
provisions, nous arrivâmes en vue de la côte de très-grand matin, et
faisant réflexion aux circonstances passées et au danger imminent auquel
nous avions échappé, nous résolûmes de relâcher dans une petite rivière
ayant toutefois assez de fond pour nous, et de voir si nous ne pourrions
pas, soit par terre, soit avec la pinace du navire, reconnaître quels
bâtiments se trouvaient dans les ports d'alentour. Nous dûmes vraiment
notre salut à cette heureuse précaution; car si tout d'abord aucun
navire européen ne s'offrit à nos regards dans la baie de Ton-Kin, le
lendemain matin il y arriva deux vaisseaux hollandais, et un troisième
sans pavillon déployé, mais que nous crûmes appartenir à la même nation,
passa environ à deux lieues au large, faisant voile pour la côte de
Chine. Dans l'après-midi nous apperçûmes deux bâtiments anglais, tenant
la même route. Ainsi nous pensâmes nous voir environnés d'ennemis de
touts côtés. Le pays où nous faisions station était sauvage et barbare,
les naturels voleurs par vocation ou par profession; et bien qu'avec eux
nous n'eussions guère commerce, et qu'excepté pour nous procurer des
vivres nous évitassions d'avoir à faire à eux, ce ne fut pourtant qu'à
grande peine que nous pûmes nous garder de leurs insultes plusieurs
fois.
La petite rivière où nous étions n'est distante que de quelques lieues
des dernières limites septentrionales de ce pays. Avec notre embarcation
nous côtoyâmes au Nord-Est jusqu'à la pointe de terre qui ouvre la
grande baie de Ton-Kin, et ce fut durant cette reconnaissance que nous
découvrîmes, comme on sait, les ennemis dont nous étions environnés. Les
naturels chez lesquels nous étions sont les plus barbares de touts les
habitants de cette côte; ils n'ont commerce avec aucune autre nation, et
vivent seulement de poisson, d'huile, et autres grossiers aliments. Une
preuve évidente de leur barbarie toute particulière, c'est la coutume
qu'ils ont, lorsqu'un navire a le malheur de naufrager sur leur côte, de
faire l'équipage prisonnier, c'est-à-dire esclave; et nous ne tardâmes
pas à voir un échantillon de leur bonté en ce genre à l'occasion
suivante:
J'ai consigné ci-dessus que notre navire avait fait une voie d'eau en
mer, et que nous n'avions pu le découvrir. Bien qu'à la fin elle eût été
bouchée aussi inopinément qu'heureusement dans l'instant même où nous
allions être capturés par les chaloupes hollandaises et anglaises proche
la baie de Siam, cependant comme nous ne trouvions pas le bâtiment en
aussi bon point que nous l'aurions désiré, nous résolûmes, tandis que
nous étions en cet endroit, de l'échouer au rivage après avoir retiré le
peu de choses lourdes que nous avions à bord, pour nettoyer et réparer
la carène, et, s'il était possible, trouver où s'était fait le
déchirement.
En conséquence, ayant allégé le bâtiment et mis touts les canons et les
autres objets mobiles d'un seul côté, nous fîmes de notre mieux pour le
mettre à la bande, afin de parvenir jusqu'à la quille; car, toute
réflexion faite, nous ne nous étions pas souciés de l'échouer à sec:
nous n'avions pu trouver une place convenable pour cela.
Les habitants, qui n'avaient jamais assisté à un pareil spectacle,
descendirent émerveillés au rivage pour nous regarder; et voyant le
vaisseau ainsi abattu, incliné vers la rive, et ne découvrant point nos
hommes qui, de l'autre côté, sur des échafaudages et dans les
embarcations travaillaient à la carène, ils s'imaginèrent qu'il avait
fait naufrage et se trouvait profondément engravé.
Dans cette supposition, au bout de deux ou trois heures et avec dix ou
douze grandes barques qui contenaient les unes huit, les autres dix
hommes, ils se réunirent près de nous, se promettant sans doute de venir
à bord, de piller le navire, et, s'ils nous y trouvaient, de nous mener
comme esclaves à leur Roi ou Capitaine, car nous ne sûmes point qui les
gouvernait.
Quand ils s'approchèrent du bâtiment et commencèrent de ramer à
l'entour, ils nous apperçurent touts fort embesognés après la carène,
nettoyant, calfatant et donnant le suif, comme tout marin sait que cela
se pratique.
Ils s'arrêtèrent quelque temps à nous contempler. Dans notre surprise
nous ne pouvions concevoir quel était leur dessein; mais, à tout
évènement, profitant de ce loisir, nous fîmes entrer quelques-uns des
nôtres dans le navire, et passer des armes et des munitions à ceux qui
travaillaient, afin qu'ils pussent se défendre au besoin. Et ce ne fut
pas hors de propos; car après tout au plus un quart d'heure de
délibération, concluant sans doute que le vaisseau était réellement
naufragé, que nous étions à l'œuvre pour essayer de le sauver et de nous
sauver nous-mêmes à l'aide de nos embarcations, et, quand on transporta
nos armes, que nous tâchions de faire le sauvetage de nos marchandises,
ils posèrent en fait que nous leur étions échus et s'avancèrent droit
sur nous, comme en ligne de bataille.
COMBAT À LA POIX
À la vue de cette multitude, la position vraiment n'était pas tenable,
nos hommes commencèrent à s'effrayer, et se mirent à nous crier qu'ils
ne savaient que faire. Je commandai aussitôt à ceux qui travaillaient
sur les échafaudages de descendre, de rentrer dans le bâtiment, et à
ceux qui montaient les chaloupes de revenir. Quant à nous, qui étions à
bord, nous employâmes toutes nos forces pour redresser le bâtiment. Ni
ceux de l'échafaudage cependant, ni ceux des embarcations, ne purent
exécuter ces ordres avant d'avoir sur les bras les Cochinchinois qui,
avec deux de leurs barques, se jetaient déjà sur notre chaloupe pour
faire nos hommes prisonniers.
Le premier dont ils se saisirent était un matelot anglais, un hardi et
solide compagnon. Il tenait un mousquet à la main; mais, au lieu de
faire feu, il le déposa dans la chaloupe: je le crus fou. Le drôle
entendait mieux que moi son affaire; car il agrippa un payen, le tira
violemment de sa barque dans la nôtre, puis, le prenant par les deux
oreilles, lui cogna la tête si rudement contre le plat-bord, que le
camarade lui resta dans les mains. Sur l'entrefaite un Hollandais qui se
trouvait à côté ramassa, le mousquet, et avec la crosse manœuvra si bien
autour de lui, qu'il terrassa cinq barbares au moment où ils tentaient
d'entrer dans la chaloupe. Mais qu'était tout cela pour résister à
quarante ou cinquante hommes qui, intrépidement, ne se méfiant pas du
danger, commençaient à se précipiter dans la chaloupe, défendue par cinq
matelots seulement! Toutefois un incident qui nous apprêta surtout à
rire, procura à nos gens une victoire complète. Voici ce que c'est:
Notre charpentier, en train de donner un suif à l'extérieur du navire et
de brayer les coutures qu'il avait calfatées pour boucher les voies,
venait justement de faire descendre dans la chaloupe deux chaudières,
l'une pleine de poix bouillante, l'autre de résine, de suif, d'huile et
d'autres matières dont on fait usage pour ces opérations, et le garçon
qui servait notre charpentier avait justement à la main une grande
cuillère de fer avec laquelle il passait aux travailleurs la matière en
fusion, quand, par les écoutes d'avant, à l'endroit même où se trouvait
ce garçon, deux de nos ennemis entrèrent dans la chaloupe. Le drille
aussitôt les salua d'une cuillerée de poix bouillante qui les grilla et
les échauda si bien, d'autant qu'ils étaient à moitié nus, qu'exaspérés
par leurs brûlures, ils sautèrent à la mer beuglant comme deux taureaux.
À ce coup le charpentier s'écria:--«Bien joué, Jack! bravo, va
toujours.»--Puis s'avançant lui-même il prend un guipon, et le plongeant
dans la chaudière à la poix, lui et son aide en envoient une telle
profusion, que, bref, dans trois barques, il n'y eut pas un assaillant
qui ne fût roussi et brûlé d'une manière piteuse, d'une manière
effroyable, et ne poussât des cris et des hurlements tels que de ma vie
je n'avais ouï un plus horrible vacarme, voire même rien de semblable;
car bien que la douleur, et c'est une chose digne de remarque, fasse
naturellement jeter des cris à touts les êtres, cependant chaque nation
a un mode particulier d'exclamation et ses vociférations à elle comme
elle a son langage à elle. Je ne saurais, aux clameurs de ces créatures,
donner un nom ni plus juste ni plus exact que celui de hurlement. Je
n'ai vraiment jamais rien ouï qui en approchât plus que les rumeurs des
loups que j'entendis hurler, comme on sait, dans la forêt, sur les
frontières du Languedoc.
Jamais victoire ne me fit plus de plaisir, non-seulement parce qu'elle
était pour moi inopinée et qu'elle nous tirait d'un péril imminent, mais
encore parce que nous l'avions remportée sans avoir répandu d'autre sang
que celui de ce pauvre diable qu'un de nos drilles avait dépêché de ses
mains, à mon regret toutefois, car je souffrais de voir tuer de pareils
misérables Sauvages, même en cas de personnelle défense, dans la
persuasion où j'étais qu'ils croyaient ne faire rien que de juste, et
n'en savaient pas plus long. Et, bien que ce meurtre pût être
justifiable parce qu'il avait été nécessaire et qu'il n'y a point de
crime nécessaire dans la nature, je n'en pensais pas moins que c'est là
une triste vie que celle où il nous faut sans cesse tuer nos semblables
pour notre propre conservation, et, de fait, je pense ainsi toujours;
même aujourd'hui j'aimerais mieux souffrir beaucoup que d'ôter la vie à
l'être le plus vil qui m'outragerait. Tout homme judicieux, et qui
connaît la valeur d'une vie, sera de mon sentiment, j'en ai l'assurance,
s'il réfléchit sérieusement.
Mais pour en revenir à mon histoire, durant cette échauffourée mon
partner et moi, qui dirigions le reste de l'équipage à bord, nous avions
fort dextrement redressé le navire ou à peu près; et, quand nous eûmes
remis les canons en place, le canonner me pria d'ordonner à notre
chaloupe de se retirer, parce qu'il voulait envoyer une bordée à
l'ennemi. Je lui dis de s'en donner de garde, de ne point mettre en
batterie, que sans lui le charpentier ferait la besogne; je le chargeai
seulement de faire chauffer une autre chaudière de poix, ce dont, prit
soin notre Cook qui se trouvait à bord. Mais nos assaillants étaient si
atterrés de leur première rencontre, qu'ils ne se soucièrent pas de
revenir. Quant à ceux de nos ennemis qui s'étaient trouvés hors
d'atteinte, voyant le navire à flot, et pour ainsi dire debout, ils
commencèrent, nous le supposâmes du moins, à s'appercevoir de leur bévue
et à renoncer à l'entreprise, trouvant que ce n'était pas là du tout ce
qu'ils s'étaient promis.--C'est ainsi que nous sortîmes de cette
plaisante bataille; et comme deux jours auparavant nous avions porté à
bord du riz, des racines, du pain et une quinzaine de pourceaux gras,
nous résolûmes de ne pas demeurer là plus long-temps, et de remettre en
mer quoi qu'il en pût advenir; car nous ne doutions pas d'être
environnés, le jour suivant, d'un si grand nombre de ces marauds, que
notre chaudière de poix n'y pourrait suffire.
En conséquence tout fut replacé à bord le soir même, et dès le matin
nous étions prêts à partir. Dans ces entrefaites, comme nous avions
mouillé l'ancre à quelque distance du rivage, nous fûmes bien moins
inquiets: nous étions alors en position de combattre et de courir au
large si quelque ennemi se fût présenté. Le lendemain, après avoir
terminé à bord notre besogne, toutes les voies se trouvant parfaitement
étanchées, nous mîmes à la voile. Nous aurions bien voulu aller dans la
baie de Ton-Kin, désireux que nous étions d'obtenir quelques
renseignements sur ces bâtiments hollandais qui y étaient entrés; mais
nous n'osâmes pas, à cause que nous avions vu peu auparavant plusieurs
navires qui s'y rendaient, à ce que nous supposâmes. Nous cinglâmes donc
au Nord-Est, à dessein de toucher à l'île Formose, ne redoutait pas
moins d'être apperçu par un bâtiment marchand hollandais ou anglais
qu'un navire hollandais ou anglais ne redoute de l'être dans la
Méditerranée par un vaisseau de guerre algérien.
Quand nous eûmes gagné la haute mer nous tînmes toujours au Nord-Est
comme si nous voulions aller aux Manilles ou îles Philippines, ce que
nous fîmes pour ne pas tomber dans la route des vaisseaux européens;
puis nous gouvernâmes au Nord jusqu'à ce que nous fussions par 22 degrés
20 minutes de latitude, de sorte que nous arrivâmes directement à l'île
Formose, où nous jetâmes l'ancre pour faire de l'eau et des provisions
fraîches. Là les habitants, qui sont très-courtois et très-civils dans
leurs manières, vinrent au-devant de nos besoins et en usèrent
très-honnêtement et très-loyalement avec nous dans toutes leurs
relations et touts leurs marchés, ce que nous n'avions pas trouvé dans
l'autre peuple, ce qui peut-être est dû au reste du christianisme
autrefois planté dans cette île par une mission de protestants
hollandais: preuve nouvelle de ce que j'ai souvent observé, que la
religion chrétienne partout où elle est reçue civilise toujours les
hommes et réforme leurs mœurs, qu'elle opère ou non leur sanctification.