Je dis ceci, faisant trait au désir impétueux que j'avais, comme un

jeune homme, de courir le monde. Combien il était évident alors que

cette inclination s'était perpétuée en moi pour mon châtiment! Comment

advint-il, de quelle manière, dans quelle circonstance, quelle en fut la

conclusion, c'est chose aisée de vous le rapporter historiquement et

dans touts ses détails; mais les fins secrètes de la divine Providence,

en permettant que nous soyons ainsi précipités dans le torrent de nos

propres désirs, ne seront comprises que de ceux qui savent prêter

l'oreille à la voix de la Providence et tirer de religieuses

conséquences de la justice de Dieu et de leurs propres erreurs.

Que j'eusse affaire ou pas affaire, le fait est que je partis; ce n'est

point l'heure maintenant de s'étendre plus au long sur la raison ou

l'absurdité de ma conduite. Or, pour en revenir à mon histoire, je

m'étais embarqué pour un voyage, et ce voyage je le poursuivis.

J'ajouterai seulement que mon honnête et véritablement pieux

ecclésiastique me quitta ici[19]: un navire étant prêt à faire voile

pour Lisbonne, il me demanda permission de s'y embarquer, destiné qu'il

était, comme il le remarqua, à ne jamais achever un voyage commencé.

Qu'il eût été heureux pour moi que je fusse parti avec lui!

Mais il était trop tard alors. D'ailleurs le Ciel arrange toutes choses

pour le mieux; si j'étais parti avec lui, je n'aurais pas eu tant

d'occasions de rendre grâce à Dieu, et vous, vous n'auriez point connu

la seconde partie des Voyages et Aventures de Robinson CRUSOE. Il me

faut donc laisser là ces vaines apostrophes contre moi-même, et

continuer mon voyage.

Du Brésil, nous fîmes route directement à travers la mer Atlantique pour

le Cap de Bonne-Espérance, ou, comme nous l'appelons, _the Cape of Good

Hope_, et notre course étant généralement Sud-Est, nous eûmes une assez

bonne traversée; par-ci par-là, toutefois, quelques grains ou quelques

vents contraires. Mais j'en avais fini avec mes désastres sur mer: mes

infortunes et mes revers m'attendaient au rivage, afin que je fusse une

preuve que la terre comme la mer se prête à notre châtiment, quand il

plaît au Ciel, qui dirige l'événement des choses, d'ordonner qu'il en

soit ainsi.

Notre vaisseau, faisant un voyage de commerce, il y avait à bord un

subrécargue, chargé de diriger touts ses mouvements une fois arrivé au

Cap; seulement, dans chaque port où nous devions faire escale, il ne

pouvait s'arrêter au-delà d'un certain nombre de jours fixé par la

charte-partie; ceci n'était pas mon affaire, je ne m'en mêlai pas du

tout; mon neveu,--le capitaine,--et le subrécargue arrangeaient toutes

ces choses entre eux comme ils le jugeaient convenable.

Nous ne demeurâmes au Cap que le temps nécessaire pour prendre de l'eau,

et nous fîmes route en toute diligence pour la côte de Coromandel. De

fait, nous étions informés qu'un vaisseau de guerre français de

cinquante canons et deux gros bâtiments marchands étaient partis aux

Indes, et comme je savais que nous étions en guerre avec la France, je

n'étais pas sans quelque appréhension à leur égard; mais ils

poursuivirent leur chemin, et nous n'en eûmes plus de nouvelles.

Je n'enchevêtrerai point mon récit ni le lecteur dans la description des

lieux, le journal de nos voyages, les variations du compas, les

latitudes, les distances, les moussons, la situation des ports, et

autres choses semblables dont presque toutes les histoires de longue

navigation sont pleines, choses qui rendent leur lecture assez

fastidieuse, et sont parfaitement insignifiantes pour tout le monde,

excepté seulement pour ceux qui sont allés eux-mêmes dans ces mêmes

parages.

C'est bien assez de nommer les ports et les lieux où nous relâchâmes, et

de rapporter ce qui nous arriva dans le trajet de l'un à l'autre.--Nous

touchâmes d'abord à l'île de Madagascar, où, quoiqu'ils soient farouches

et perfides, et particulièrement très-bien armés de lances et d'arcs,

dont ils se servent avec une inconcevable dextérité, nous ne nous

entendîmes pas trop mal avec les naturels pendant quelque temps: ils

nous traitaient avec beaucoup de civilité, et pour quelques bagatelles

que nous leur donnâmes, telles que couteaux, ciseaux, _et cætera_, ils

nous amenèrent onze bons et gras bouvillons, de moyenne taille, mais

fort bien en chair, que nous embarquâmes, partie comme provisions

fraîches pour notre subsistance présente, partie pour être salé pour

l'avitaillement du navire.

THOMAS JEFFRYS

Après avoir fait nos approvisionnements, nous fûmes obligés de demeurer

là quelque temps; et moi, toujours aussi curieux d'examiner chaque

recoin du monde où j'allais, je descendais à terre aussi souvent que

possible. Un soir, nous débarquâmes sur le côté oriental de l'île, et

les habitants, qui, soit dit en passant, sont très-nombreux, vinrent en

foule autour de nous, et tout en nous épiant, s'arrêtèrent à quelque

distance. Comme nous avions trafiqué librement avec eux et qu'ils en

avaient fort bien usé avec nous, nous ne nous crûmes point en danger;

mais, en voyant cette multitude, nous coupâmes trois branches d'arbre et

les fichâmes en terre à quelques pas de nous, ce qui est, à ce qu'il

paraît, dans ce pays une marque de paix et d'amitié. Quand le manifeste

est accepté, l'autre parti plante aussi trois rameaux ou pieux en signe

d'adhésion à la trève. Alors, c'est une condition reconnue de la paix,

que vous ne devez point passer par devers eux au-delà de leurs trois

pieux, ni eux venir par devers vous en-deçà des trois vôtres, de sorte

que vous êtes parfaitement en sûreté derrière vos trois perches. Tout

l'espace entre vos jalons et les leurs est réservé comme un marché pour

converser librement, pour troquer et trafiquer. Quand vous vous rendez

là, vous ne devez point porter vos armes avec vous, et pour eux, quand

ils viennent sur ce terrain, ils laissent près de leurs pieux leurs

sagaies et leurs lances, et s'avancent désarmés. Mais si quelque

violence leur est faite, si, par là, la trève est rompue, ils s'élancent

aux pieux, saisissent leurs armes et alors adieu la paix.

Il advint un soir où nous étions au rivage, que les habitants

descendirent vers nous en plus grand nombre que de coutume, mais touts

affables et bienveillants. Ils nous apportèrent plusieurs sortes de

provisions, pour lesquelles nous leur donnâmes quelques babioles que

nous avions: leurs femmes nous apportèrent aussi du lait, des racines,

et différentes choses pour nous très-acceptables, et tout demeura

paisible. Nous fîmes une petite tente ou hutte avec quelques branches

d'arbres pour passer la nuit à terre.

Je ne sais à quelle occasion, mais je ne me sentis pas si satisfait de

coucher à terre que les autres; et le canot se tenant à l'ancre à

environ un jet de pierre de la rive, avec deux hommes pour le garder,

j'ordonnai à l'un d'eux de mettre pied à terre; puis, ayant cueilli

quelques branches d'arbres pour nous couvrir aussi dans la barque,

j'étendis la voile dans le fond, et passai la nuit à bord sous l'abri de

ces rameaux.

À deux heures du matin environ, nous entendîmes un de nos hommes faire

grand bruit sur le rivage, nous criant, au nom de Dieu, d'amener

l'esquif et de venir à leur secours, car ils allaient être touts

assassinés. Au même instant, j'entendis la détonation de cinq

mousquets,--c'était le nombre des armes que se trouvaient avoir nos

compagnons,--et cela à trois reprises. Les naturels de ce pays, à ce

qu'il paraît, ne s'effraient pas aussi aisément des coups de feu que les

Sauvages d'Amérique auxquels j'avais eu affaire.

Ignorant la cause de ce tumulte, mais arraché subitement à mon sommeil,

je fis avancer l'esquif, et je résolus, armés des trois fusils que nous

avions à bord, de débarquer et de secourir notre monde.

Nous aurions bientôt gagné le rivage; mais nos gens étaient en si grande

hâte qu'arrivés au bord de l'eau ils plongèrent pour atteindre vitement

la barque: trois ou quatre cents hommes les poursuivaient. Eux n'étaient

que neuf en tout; cinq seulement avaient des fusils: les autres, à vrai

dire, portaient bien des pistolets et des sabres; mais ils ne leur

avaient pas servi à grand'chose.

Nous en recueillîmes sept avec assez de peine, trois d'entre eux, étant

grièvement blessés. Le pire de tout, c'est que tandis que nous étions

arrêtés pour les prendre à bord, nous trouvions exposés au même danger

qu'ils avaient essuyé à terre. Les naturels faisaient pleuvoir sur nous

une telle grêle de flèches, que nous fûmes obligés de barricader un des

côtés de la barque avec des bancs et deux ou trois planches détachées

qu'à notre grande satisfaction, par un pur hasard, ou plutôt

providentiellement, nous trouvâmes dans l'esquif.

Toutefois, ils étaient, ce semble, tellement adroits tireurs que, s'il

eût fait jour et qu'ils eussent pu appercevoir la moindre partie de

notre corps, ils auraient été sûrs de nous. À la clarté de la lune on

les entrevoyait, et comme du rivage où ils étaient arrêtés ils nous

lançaient des sagaies et des flèches, ayant rechargé nos armes, nous

leur envoyâmes une fusillade que nous jugeâmes avoir fait merveille aux

cris que jetèrent quelques-uns d'eux. Néanmoins, ils demeurèrent rangés

en bataille sur la grève jusqu'à la pointe du jour, sans doute, nous le

supposâmes, pour être à même de nous mieux ajuster.

Nous gardâmes aussi la même position, ne sachant comment faire pour

lever l'ancre et mettre notre voile au vent, parce qu'il nous eût fallu

pour cela nous tenir debout dans le bateau, et qu'alors ils auraient été

aussi certains de nous frapper que nous le serions d'atteindre avec de

la cendrée un oiseau perché sur un arbre. Nous adressâmes des signaux de

détresse au navire, et quoiqu'il fût mouillé à une lieue, entendant

notre mousquetade, et, à l'aide de longues-vues, découvrant dans quelle

attitude nous étions et que nous faisions feu sur le rivage, mon neveu

nous comprit le reste. Levant l'ancre en toute hâte, il fit avancer le

vaisseau aussi près de terre que possible; puis, pour nous secourir,

nous dépêcha une autre embarcation montée par dix hommes. Nous leur

criâmes de ne point trop s'approcher, en leur faisant connaître notre

situation. Nonobstant, ils s'avancèrent fort près de nous: puis l'un

d'eux prenant à la main le bout d'une amarre, et gardant toujours notre

esquif entre lui et l'ennemi, si bien qu'il ne pouvait parfaitement

l'appercevoir, gagna notre bord à la nage et y attacha l'amarre. Sur ce,

nous filâmes par le bout notre petit câble, et, abandonnant notre ancre,

nous fûmes remorqués hors de la portée des flèches. Nous, durant toute

cette opération, nous demeurâmes cachés derrière la barricade que nous

avions faite.

Sitôt que nous n'offusquâmes plus le navire, afin de présenter le flanc

aux ennemis, il prolongea la côte et leur envoya une bordée chargée de

morceaux de fer et de plomb, de balles et autre mitraille, sans compter

les boulets, laquelle fit parmi eux un terrible ravage.

Quand nous fûmes rentrés à bord et hors de danger, nous recherchâmes

tout à loisir la cause de cette bagarre; et notre subrécargue, qui

souvent avait visité ces parages, me mit sur la voie:--«Je suis sûr,

dit-il, que les habitants ne nous auraient point touchés après une trève

conclue si nous n'avions rien fait pour les y provoquer.»--Enfin il nous

revint qu'une vieille femme était venue pour nous vendre du lait et

l'avait apporté dans l'espace libre entre nos pieux, accompagnée d'une

jeune fille qui nous apportait aussi des herbes et des racines. Tandis

que la vieille,--était-ce ou non la mère de la jeune personne, nous

l'ignorions,--débitait son laitage, un de nos hommes avait voulu prendre

quelque grossière privauté avec la jeune Malgache, de quoi la vieille

avait fait grand bruit. Néanmoins, le matelot n'avait pas voulu lâcher

sa capture, et l'avait entraînée hors de la vue de la vieille sous les

arbres: il faisait presque nuit. La vieille femme s'était donc en allée

sans elle, et sans doute, on le suppose, ayant par ses clameurs ameuté

le peuple, en trois ou quatre heures, toute cette grande armée s'était

rassemblée contre nous. Nous l'avions échappé belle.

Un des nôtres avait été tué d'un coup de lance dès le commencement de

l'attaque, comme il sortait de la hutte que nous avions dressée; les

autres s'étaient sauvés, touts, hormis le drille qui était la cause de

tout le méchef, et qui paya bien cher sa noire maîtresse: nous ne pûmes

de quelque temps savoir ce qu'il était devenu. Nous demeurâmes encore

sur la côte pendant deux jours, bien que le vent donna, et nous lui

fîmes des signaux, et notre chaloupe côtoya et recôtoya le rivage

l'espace de plusieurs lieues, mais en vain. Nous nous vîmes donc dans la

nécessité de l'abandonner. Après tout, si lui seul eût souffert de sa

faute, ce n'eût pas été grand dommage.

Je ne pus cependant me décider à partir sans m'aventurer une fois encore

à terre, pour voir s'il ne serait pas possible d'apprendre quelque chose

sur lui et les autres. Ce fut la troisième nuit après l'action que j'eus

un vif désir d'en venir à connaître, s'il était possible, par n'importe

le moyen, quel dégât nous avions fait et quel jeu se jouait du côté des

Indiens. J'eus soin de me mettre en campagne durant l'obscurité, de peur

d'une nouvelle attaque; mais j'aurais dû aussi m'assurer que les hommes

qui m'accompagnaient étaient bien sous mon commandement, avant de

m'engager dans une entreprise si hasardeuse et si dangereuse, comme

inconsidérément je fis.

Nous nous adjoignîmes, le subrécargue et moi, vingt compagnons des plus

hardis, et nous débarquâmes deux heures avant minuit, au même endroit où

les Indiens s'étaient rangés en bataille l'autre soir. J'abordai là

parce que mon dessein, comme je l'ai dit, était surtout de voir s'ils

avaient levé le camp et s'ils n'avaient pas laissé derrière eux quelques

traces du dommage que nous leur avions fait. Je pensais que, s'il nous

était possible d'en surprendre un ou deux, nous pourrions peut-être

ravoir notre homme en échange.

Nous mîmes pied à terre sans bruit, et nous divisâmes notre monde en

deux bandes: le bosseman en commandait une, et moi l'autre. Nous

n'entendîmes ni ne vîmes personne bouger quand nous opérâmes notre

descente; nous poussâmes donc en avant vers le lieu du combat, gardant

quelque distance entre nos deux bataillons. De prime-abord, nous

n'apperçûmes rien: il faisait très-noir; mais, peu après, notre maître

d'équipage, qui conduisait l'avant-garde, broncha, et tomba sur un

cadavre. Là-dessus touts firent halte, et, jugeant par cette

circonstance qu'ils se trouvaient à la place même où les Indiens avaient

pris position, ils attendirent mon arrivée. Alors nous résolûmes de

demeurer là jusqu'à ce que, à la lueur de la lune, qui devait monter à

l'horizon avant une heure, nous pussions reconnaître la perte que nous

leur avions fait essuyer. Nous comptâmes trente-deux corps restés sur la

place, dont deux n'étaient pas tout-à-fait morts. Les uns avaient un

bras de moins, les autres une jambe, un autre la tête. Les blessés, à ce

que nous supposâmes, avaient été enlevés.

Quand à mon sens nous eûmes fait une complète découverte de tout ce que

nous pouvions espérer connaître, je me disposai à retourner à bord; mais

le maître d'équipage et sa bande me firent savoir qu'ils étaient

déterminés à faire une visite à la ville indienne où ces chiens, comme

ils les appelaient, faisaient leur demeure, et me prièrent de venir avec

eux. S'ils, pouvaient y pénétrer, comme ils se l'imaginaient, ils ne

doutaient pas, disaient-ils, de faire un riche butin, et peut-être d'y

retrouver Thomas Jeffrys. C'était le nom de l'homme que nous avions

perdu.

S'ils m'avaient envoyé demander la permission d'y aller, je sais quelle

eût été ma réponse: je leur eus intimé l'ordre sur-le-champ de retourner

à bord; car ce n'était point à nous à courir à de pareils hasards, nous

qui avions un navire et son chargement sous notre responsabilité, et à

accomplir un voyage qui reposait totalement sur la vie de l'équipage;

mais comme ils me firent dire qu'ils étaient résolus à partir, et

seulement demandèrent à moi et à mon escouade de les accompagner, je

refusai net, et je me levai--car j'étais assis à terre--pour regagner

l'embarcation. Un ou deux de mes hommes se mirent alors à m'importuner

pour que je prisse part à l'expédition, et comme je m'y refusais

toujours positivement, ils commencèrent à murmurer et à dire qu'ils

n'étaient point sous mes ordres et qu'ils voulaient marcher.--«Viens,

Jack, dit l'un d'eux; veux-tu venir avec moi? sinon j'irai tout

seul.»--Jack répondit qu'il voulait bien, un autre le suivit, puis un

autre.

THOMAS JEFFRYS PENDU

Bref, touts me laissèrent, excepté un auquel, non sans beaucoup de

difficultés, je persuadai de rester. Ainsi le subrécargue et moi, et cet

homme, nous regagnâmes la chaloupe où, leur dîmes-nous, nous allions les

attendre et veiller pour recueillir ceux d'entre eux qui pourraient s'en

tirer;--«Car, leur répétai-je, c'est une mauvaise chose que vous allez

faire, et je redoute que la plupart de vous ne subissent le sort de

Thomas Jeffrys.»

Ils me répondirent, en vrais marins, qu'ils gageaient d'en revenir,

qu'ils se tiendraient sur leur garde, _et cætera_; et ils partirent. Je

les conjurai de prendre en considération le navire et la traversée; je

leur représentai que leur vie ne leur appartenait pas, qu'elle était en

quelque sorte incorporée au voyage; que s'il leur mésarrivait le

vaisseau serait perdu faute de leur assistance et qu'ils seraient sans

excuses devant Dieu et devant les hommes. Je leur dis bien des choses

encore sur cet article, mais c'était comme si j'eusse parlé au grand mât

du navire. Cette incursion leur avait tourné la tête; seulement ils me

donnèrent de bonnes paroles, me prièrent de ne pas me fâcher,

m'assurèrent qu'ils seraient prudents, et que, sans aucun doute, ils

seraient de retour dans une heure au plus tard, car le village indien,

disaient-ils, n'était pas à plus d'un demi-mille au-delà. Ils n'en

marchèrent pas moins deux milles et plus, avant d'y arriver.

Ils partirent donc, comme on l'a vu plus haut, et quoique ce fût une

entreprise désespérée et telle que des fous seuls s'y pouvaient jeter,

toutefois, c'est justice à leur rendre, ils s'y prirent aussi prudemment

que hardiment. Ils étaient galamment armés, tout de bon, car chaque

homme avait un fusil ou un mousquet, une bayonnette et un pistolet.

Quelques-uns portaient de gros poignards, d'autres des coutelas, et le

maître d'équipage ainsi que deux autres brandissaient des haches

d'armes. Outre tout cela, ils étaient munis de treize grenades. Jamais

au monde compagnons plus téméraires et mieux pourvus ne partirent pour

un mauvais coup.

En partant, leur principal dessein était le pillage: ils se promettaient

beaucoup de trouver de l'or; mais une circonstance qu'aucun d'eux

n'avait prévue, les remplit du feu de la vengeance, et fit d'eux touts

des démons. Quand ils arrivèrent aux quelques maisons indiennes qu'ils

avaient prises pour la ville, et qui n'étaient pas éloignées de plus

d'un demi-mille, grand fut leur désappointement, car il y avait là tout

au plus douze ou treize cases, et où était la ville, et quelle était son

importance, ils ne le savaient. Ils se consultèrent donc sur ce qu'ils

devaient faire, et demeurèrent quelque temps sans pouvoir rien résoudre:

s'ils tombaient sur ces habitants, il fallait leur couper la gorge à

touts; pourtant il y avait dix à parier contre un que quelqu'un d'entre

eux s'échapperait à la faveur de la nuit, bien que la lune fût levée,

et, si un seul s'échappait, qu'il s'enfuirait pour donner l'alerte à

toute la ville, de sorte qu'ils se verraient une armée entière sur les

bras. D'autre part s'ils passaient outre et laissaient ces habitants en

paix,--car ils étaient touts plongés dans le sommeil,--ils ne savaient

par quel chemin chercher la ville.

Cependant ce dernier cas leur semblant le meilleur, ils se déterminèrent

à laisser intactes ces habitations, et à se mettre en quête de la ville

comme ils pourraient. Après avoir fait un bout de chemin ils trouvèrent

une vache attachée à un arbre, et sur-le-champ il leur vint à l'idée

qu'elle pourrait leur être un bon guide:--«Sûrement, se disaient-ils,

cette vache appartient au village que nous cherchons ou au hameau que

nous laissons, et en la déliant nous verrons de quel côté elle ira: si

elle retourne en arrière, tant pis; mais si elle marche en avant, nous

n'aurons qu'à la suivre.»--Ils coupèrent donc la corde faite de glayeuls

tortillés, et la vache partit devant. Bref, cette vache les conduisit

directement au village, qui, d'après leur rapport, se composait de plus

de deux cents maisons ou cabanes. Dans quelques-unes plusieurs familles

vivaient ensemble.

Là régnait partout le silence et cette sécurité profonde que pouvait

goûter dans le sommeil une contrée qui n'avait jamais vu pareil ennemi.

Pour aviser à ce qu'ils devaient faire, ils tinrent de nouveau conseil,

et, bref, ils se déterminèrent à se diviser sur trois bandes et à mettre

le feu à trois maisons sur trois différents points du village; puis à

mesure que les habitants sortiraient de s'en saisir et de les garrotter.

Si quelqu'un résistait il n'est pas besoin de demander ce qu'ils

pensaient lui faire. Enfin ils devaient fouiller le reste des maisons et

se livrer au pillage. Toutefois il était convenu que sans bruit on

traverserait d'abord le village pour reconnaître son étendue et voir si

l'on pouvait ou non tenter l'aventure.

La ronde faite, ils se résolurent à hasarder le coup en désespérés; mais

tandis qu'ils s'excitaient l'un l'autre à la besogne, trois d'entre eux,

qui étaient un peu plus en avant, se mirent à appeler, disant qu'ils

avaient trouvé Thomas Jeffrys. Touts accoururent, et ce n'était que trop

vrai, car là ils trouvèrent le pauvre garçon pendu tout nu par un bras,

et la gorge coupée. Près de l'arbre patibulaire il y avait une maison où

ils entrevirent seize ou dix-sept des principaux Indiens qui

précédemment avaient pris part au combat contre nous, et dont deux ou

trois avaient reçu des coups de feu. Nos hommes s'apperçurent bien que

les gens de cette demeure étaient éveillés et se parlaient l'un l'autre,

mais ils ne purent savoir quel était leur nombre.

La vue de leur pauvre camarade massacré les transporta tellement de

rage, qu'ils jurèrent touts de se venger et que pas un Indien qui

tomberait sous leurs mains n'aurait quartier. Ils se mirent à l'œuvre

sur-le-champ, toutefois moins follement qu'on eût pu l'attendre de leur

fureur. Leur premier mouvement fut de se mettre en quête de choses

aisément inflammables; mais après un instant de recherche, ils

s'apperçurent qu'ils n'en avaient que faire, car la plupart des maisons

étaient basses et couvertes de glayeuls et de joncs dont la contrée est

pleine. Ils firent donc alors des artifices en humectant un peu de

poudre dans la paume de leur main; et au bout d'un quart d'heure le

village brûlait en quatre ou cinq endroits, et particulièrement cette

habitation où les Indiens ne s'étaient pas couchés. Aussitôt que

l'incendie éclata, ces pauvres misérables commencèrent à s'élancer

dehors pour sauver leur vie; mais ils trouvaient leur sort dans cette

tentative, là, au seuil de la porte où ils étaient repoussés, le maître

d'équipage lui-même en pourfendit un ou deux avec sa hache d'arme. Comme

la case était grande et remplie d'Indiens, le drôle ne se soucia pas d'y

entrer, mais il demanda et jeta au milieu d'eux une grenade qui d'abord

les effraya; puis quand elle éclata elle fit un tel ravage parmi eux

qu'ils poussèrent des hurlements horribles.

Bref, la plupart des infortunés qui se trouvaient dans l'entrée de la

hutte furent tués ou blessés par cette grenade, hormis deux ou trois qui

se précipitèrent à la porte que gardaient le maître d'équipage et deux

autres compagnons, avec la bayonnette au bout du fusil, pour dépêcher

touts ceux qui prendraient ce chemin. Il y avait un autre logement dans

la maison où le Prince ou Roi, n'importe, et quelques autres, se

trouvaient: là, on les retint jusqu'à ce que l'habitation, qui pour lors

était tout en flamme, croula sur eux. Ils furent étouffés ou brûlés

touts ensemble.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 18 / 29 段