Tout ceci durant, nos gens n'avaient pas lâché un coup de fusil, de peur

d'éveiller les Indiens avant que de pouvoir s'en rendre maître; mais le

feu ne tarda pas à les arracher au sommeil, et mes drôles cherchèrent

alors à se tenir ensemble bien en corps; car l'incendie devenait si

violent, toutes les maisons étant faites de matières légères et

combustibles, qu'ils pouvaient à peine passer au milieu des rues; et

leur affaire était pourtant de suivre le feu pour consommer leur

extermination. Au fur et à mesure que l'embrasement chassait les

habitants de ces demeures brûlantes, ou que l'effroi les arrachait de

celles encore préservées, nos lurons, qui les attendaient au seuil de la

porte, les assommaient en s'appelant et en se criant réciproquement de

se souvenir de Thomas Jeffrys.

Tandis que ceci se passait, je dois confesser que j'étais fort inquiet,

surtout quand je vis les flammes du village embrasé, qui, parce qu'il

était nuit, me semblaient tout près de moi.

À ce spectacle, mon neveu, le capitaine, que ses hommes réveillèrent

aussi, ne fut guère plus tranquille, ne sachant ce dont il s'agissait et

dans quel danger j'étais, surtout quand il entendit les coups de fusil:

car nos aventuriers commençaient alors à faire usage de leurs armes à

feu. Mille pensées sur mon sort et celui du subrécargue et sur nous

touts oppressaient son âme; et enfin, quoiqu'il lui restât peu de monde

disponible, ignorant dans quel mauvais cas nous pouvions être, il prit

l'autre embarcation et vint me trouver à terre, à la tête de treize

hommes.

Grande fut sa surprise de nous voir, le subrécargue et moi, dans la

chaloupe, seulement avec deux matelots, dont l'un y avait été laissé

pour sa garde; et bien qu'enchanté de nous retrouver en bon point, comme

nous il séchait d'impatience de connaître ce qui se passait, car le

bruit continuait et la flamme croissait. J'avoue qu'il eût été bien

impossible à tout homme au monde de réprimer sa curiosité de savoir ce

qu'il était advenu, ou son inquiétude sur le sort des absents. Bref, le

capitaine me dit qu'il voulait aller au secours de ses hommes, arrive

qui plante. Je lui représentai, comme je l'avais déjà fait à nos

aventuriers, la sûreté du navire, les dangers du voyage, l'intérêt des

armateurs et des négociants, _et cætera_, et lui déclarai que je voulais

partir, moi et deux hommes seulement, pour voir si nous pourrions, à

distance, apprendre quelque chose de l'événement, et revenir le lui

dire.

J'eus autant de succès auprès de mon neveu que j'en avais eu

précédemment auprès des autres:--«Non, non; j'irai, répondit-il;

seulement je regrette d'avoir laissé plus de dix hommes à bord, car je

ne puis penser à laisser périr ces braves faute de secours: j'aimerais

mieux perdre le navire, le voyage, et ma vie et tout!...»--Il partit

donc.

Alors il ne me fut pas plus possible de rester en arrière qu'il m'avait

été possible de les dissuader de partir. Pour couper court, le capitaine

ordonna à deux matelots de retourner au navire avec la pinace, laissant

la chaloupe à l'ancre, et de ramener encore douze hommes. Une fois

arrivés, six devaient garder les deux embarcations et les six autres

venir nous rejoindre. Ainsi seize hommes seulement devaient demeurer à

bord; car l'équipage entier ne se composait que de soixante-cinq hommes,

dont deux avaient péri dans la première échauffourée.

Nous nous mîmes en marche; à peine, comme on peut le croire,

sentions-nous la terre que nous foulions, et guidés par la flamme, à

travers champs, nous allâmes droit au lieu de l'incendie. Si le bruit

des fusillades nous avait surpris d'abord, les cris des pauvres Indiens

nous remuèrent bien autrement et nous remplirent d'horreur. Je le

confesse, je n'avais jamais assisté au sac d'une cité ni à la prise

d'assaut d'une ville. J'avais bien entendu dire qu'Olivier Cromwell

après avoir pris Drogheda en Irlande, y avait fait massacrer hommes,

femmes et enfants. J'avais bien ouï raconter que le comte de Tilly au

saccagement de la ville de Magdebourg avait fait égorger vingt-deux

mille personnes de tout sexe; mais jusqu'alors je ne m'étais jamais fait

une idée de la chose même, et je ne saurais ni la décrire, ni rendre

l'horreur qui s'empara de nos esprits.

Néanmoins nous avancions toujours et enfin nous atteignîmes le village,

sans pouvoir toutefois pénétrer dans les rues à cause du feu. Le premier

objet qui s'offrit à nos regards, ce fut les ruines d'une maison ou

d'une hutte, ou plutôt ses cendres, car elle était consumée. Tout

auprès, éclairés en plein par l'incendie, gisaient quatre hommes et

trois femmes tués; et nous eûmes lieu de croire qu'un ou deux autres

cadavres étaient ensevelis parmi les décombres en feu.

SACCAGEMENT DU VILLAGE INDIEN

En un mot, nous trouvâmes partout les traces d'une rage si barbare, et

d'une fureur si au-delà de tout ce qui est humain, que nous ne pûmes

croire que nos gens fussent coupables de telles atrocités, ou s'ils en

étaient les auteurs, nous pensâmes que touts avaient mérité la mort la

plus cruelle. Mais ce n'était pas tout: nous vîmes l'incendie s'étendre,

et comme les cris croissaient à mesure que l'incendie croissait, nous

tombâmes dans la dernière consternation. Nous nous avançâmes un peu, et

nous apperçûmes, à notre grand étonnement, trois femmes nues, poussant

d'horribles cris, et fuyant comme si elles avaient des ailes, puis,

derrière elles, dans la même épouvante et la même terreur, seize ou dix

sept naturels poursuivis--je ne saurais les mieux nommer--par trois de

nos bouchers anglais, qui, ne pouvant les atteindre leur envoyèrent une

décharge: un pauvre diable, frappé d'une balle, fut renversé sous nos

yeux. Quand ces indiens nous virent, croyant que nous étions des ennemis

et que nous voulions les égorger, comme ceux qui leur donnaient la

chasse ils jetèrent un cri horrible, surtout les femmes, et deux d'entre

eux tombèrent par terre comme morts d'effroi.

À ce spectacle, j'eus le cœur navré, mon sang se glaça dans mes veines,

et je crois que si les trois matelots anglais qui les poursuivaient se

fussent approchés, je les aurais fait tuer par notre monde. Nous

essayâmes de faire connaître à ces pauvres fuyards que nous ne voulions

point leur faire de mal, et aussitôt ils accoururent et se jetèrent à

nos genoux, levant les mains, et se lamentant piteusement pour que nous

leur sauvions la vie. Leur ayant donné à entendre que c'était là notre

intention, touts vinrent pêle-mêle derrière nous se ranger sous notre

protection. Je laissai mes hommes assemblés, et je leur recommandai de

ne frapper personne, mais, s'il était possible, de se saisir de

quelqu'un de nos gens pour voir de quel démon ils étaient possédés, ce

qu'ils espéraient faire, et, bref, de leur enjoindre de se retirer, en

leur assurant que, s'ils demeuraient jusqu'au jour, ils auraient une

centaine de mille hommes à leurs trousses. Je les laissai, dis-je, et

prenant seulement avec moi deux de nos marins, je m'en allai parmi les

fuyards. Là, quel triste spectacle m'attendait! Quelques-uns s'étaient

horriblement rôti les pieds en passant et courant à travers le feu;

d'autres avaient les mains brûlées; une des femmes était tombée dans les

flammes et avait été presque mortellement grillée avant de pouvoir s'en

arracher; deux ou trois hommes avaient eu, dans leur fuite, le dos et

les cuisses tailladés par nos gens; un autre enfin avait reçu une balle

dans le corps, et mourut tandis que j'étais là.

J'aurais bien désiré connaître quelle avait été la cause de tout ceci,

mais je ne pus comprendre un mot de ce qu'ils me dirent; à leurs signes,

toutefois, je m'apperçus qu'ils n'en savaient rien eux-mêmes. Cet

abominable attentat me transperça tellement le cœur que, ne pouvant

tenir là plus long-temps, je retournai vers nos compagnons. Je leur

faisais part de ma résolution et leur commandais de me suivre, quand,

tout-à-coup, s'avancèrent quatre de nos matamores avec le maître

d'équipage à leur tête, courant, tout couverts de sang et de poussière,

sur des monceaux de corps qu'ils avaient tués, comme s'ils cherchaient

encore du monde à massacrer. Nos hommes les appelèrent de toutes leurs

forces; un d'eux, non sans beaucoup de peine, parvint à s'en faire

entendre; ils reconnurent qui nous étions, et s'approchèrent de nous.

Sitôt que le maître d'équipage nous vit, il poussa comme un cri de

triomphe, pensant qu'il lui arrivait du renfort; et sans plus

écouter:--«Capitaine, s'écria-t-il, noble capitaine, que je suis aise

que vous soyez venu! nous n'avons pas encore à moitié fini. Les plats

gueux! les chiens d'Enfer! je veux en tuer autant que le pauvre Tom a de

cheveux sur la tête. Nous avons juré de n'en épargner aucun; nous

voulons extirper cette race de la terre!»--Et il se reprit à courir,

pantelant, hors d'haleine, sans nous donner le temps de lui dire un mot.

Enfin, élevant la voix pour lui imposer un peu silence:--«Chien

sanguinaire! lui criai-je, qu'allez-vous faire? Je vous défends de

toucher à une seule de ces créatures, sous peine de la vie. Je vous

ordonne, sur votre tête, de mettre fin à cette tuerie, et de rester ici,

sinon vous êtes mort.»

--«Tudieu! Sir, dit-il, savez-vous ce que vous faites et ce qu'ils ont

fait? Si vous voulez savoir la raison de ce que nous avons fait, nous,

venez ici.»--Et sur ce, il me montra le pauvre Tom pendu à un arbre, et

la gorge coupée.

J'avoue qu'à cet aspect je fus irrité moi-même, et qu'en tout autre

occasion j'eusse été fort exaspéré; mais je pensai que déjà ils

n'avaient porté que trop loin leur rage et je me rappelai les paroles de

Jacob à ses fils Siméon et Lévi:--«Maudite soit leur colère, car elle a

été féroce, et leur vengeance, car elle a été cruelle.»--Or, une

nouvelle besogne me tomba alors sur les bras, car lorsque les marins qui

me suivaient eurent jeté les yeux sur ce triste spectacle, ainsi que

moi, j'eus autant de peine à les retenir que j'en avais eu avec les

autres. Bien plus, mon neveu le capitaine se rangea de leur côté, et me

dit, de façon à ce qu'ils l'entendissent, qu'ils redoutaient seulement

que nos hommes ne fussent écrasés par le nombre; mais quant aux

habitants, qu'ils méritaient touts la mort, car touts avaient trempé

dans le meurtre du pauvre matelot et devaient être traités comme des

assassins. À ces mots, huit de mes hommes, avec le maître d'équipage et

sa bande, s'enfuirent pour achever leur sanglant ouvrage. Et moi,

puisqu'il était tout-à-fait hors de mon pouvoir de les retenir, je me

retirai morne et pensif: je ne pouvais supporter la vue encore moins les

cris et les gémissements des pauvres misérables qui tombaient entre

leurs mains.

Personne ne me suivit, hors le subrécargue et deux hommes; et avec eux

seuls je retournai vers nos embarcations. C'était une grande folie à

moi, je l'avoue, de m'en aller ainsi; car il commençait à faire jour et

l'alarme s'était répandue dans le pays. Environ trente ou quarante

hommes armés de lances et d'arcs campaient à ce petit hameau de douze ou

treize cabanes dont il a été question déjà; mais par bonheur, j'évitai

cette place et je gagnai directement la côte Quand j'arrivai au rivage

il faisait grand jour: je pris immédiatement la pinace et je me rendis à

bord, puis je la renvoyai pour secourir nos hommes le cas advenant.

Je remarquai, à peu près vers le temps où j'accostai le navire, que le

feu était presque éteint et le bruit appaisé; mais environ une

demi-heure après que j'étais à bord j'entendis une salve de mousqueterie

et je vis une grande fumée C'était, comme je l'appris plus lard, nos

hommes qui, chemin faisant, assaillaient les quarante Indiens postés au

petit hameau. Ils en tuèrent seize ou dix-sept et brûlèrent toutes les

maisons, mais ils ne touchèrent point aux femmes ni aux enfants.

Au moment où la pinace regagnait le rivage nos aventuriers commencèrent

à reparaître: ils arrivaient petit à petit, non plus en deux corps et en

ordre comme ils étaient partis, mais pêle-mêle, mais à la débandade, de

telle façon qu'une poignée d'hommes résolus auraient pu leur couper à

touts la retraite.

Mais ils avaient jeté l'épouvante dans tout le pays. Les naturels

étaient si consternés, si atterrés qu'une centaine d'entre eux, je

crois, auraient fui seulement à l'aspect de cinq des nôtres. Dans toute

cette terrible action il n'y eut pas un homme qui fît une belle défense.

Surpris tout à la fois par l'incendie et l'attaque soudaine de nos gens

au milieu de l'obscurité, ils étaient si éperdus qu'ils ne savaient que

devenir. S'ils fuyaient d'un côté ils rencontraient un parti, s'ils

reculaient un autre, partout la mort. Quant à nos marins, pas un

n'attrapa la moindre blessure, hors un homme qui se foula le pied et un

autre qui eut une main assez grièvement brûlée.

J'étais fort irrité contre mon neveu le capitaine, et au fait

intérieurement, contre touts les hommes du bord, mais surtout contre

lui, non-seulement parce qu'il avait forfait à son devoir, comme

commandant du navire, responsable du voyage, mais encore parce qu'il

avait plutôt attisé qu'amorti la rage de son équipage dans cette

sanguinaire et cruelle entreprise. Mon neveu me répondit

très-respectueusement, et me dit qu'à la vue du cadavre du pauvre

matelot, massacré d'une façon si féroce et si barbare, il n'avait pas

été maître de lui-même et n'avait pu maîtriser sa colère. Il avoua qu'il

n'aurait pas dû agir ainsi comme capitaine du navire, mais comme il

était homme, que la nature l'avait remué et qu'il n'avait pu prévaloir

sur elle. Quant aux autres ils ne m'étaient soumis aucunement, et ils ne

le savaient que trop: aussi firent-ils peu de compte de mon blâme.

Le lendemain nous mîmes à la voile, nous n'apprîmes donc rien de plus.

Nos hommes n'étaient pas d'accord sur le nombre des gens qu'ils avaient

tués: les uns disaient une chose, les autres une autre; mais selon le

plus admissible de touts leurs récits, ils avaient bien expédié environ

cent cinquante personnes, hommes, femmes et enfants, et n'avaient pas

laissé une habitation debout dans le village.

Quant au pauvre Thomas Jeffrys, comme il était bien mort, car on lui

avait coupé la gorge si profondément que sa tête était presque décollée,

ce n'eût pas été la peine de l'emporter. Ils le laissèrent donc où ils

l'avaient trouvé, seulement ils le descendirent de l'arbre où il était

pendu par un bras.

Quelque juste que semblât cette action à nos marins, je n'en demeurai

pas moins là-dessus en opposition ouverte avec eux, et toujours depuis

je leur disais que Dieu maudirait notre voyage; car je ne voyais dans le

sang qu'ils avaient fait couler durant cette nuit qu'un meurtre qui

pesait sur eux. Il est vrai que les Indiens avaient tué Thomas Jeffrys;

mais Thomas Jeffrys avait été l'agresseur, il avait rompu la trêve, et

il avait violé ou débauché une de leurs jeunes filles qui était venue à

notre camp innocemment et sur la foi des traités.

À bord, le maître d'équipage défendit sa cause par la suite. Il disait

qu'à la vérité nous semblions avoir rompu la trêve, mais qu'il n'en

était rien; que la guerre avait été allumée la nuit auparavant par les

naturels eux-mêmes, qui avaient tiré sur nous et avaient tué un de nos

marins sans aucune provocation; que puisque nous avions été en droit de

les combattre, nous avions bien pu aussi être en droit de nous faire

justice d'une façon extraordinaire; que ce n'était pas une raison parce

que le pauvre Tom avait pris quelques libertés avec une jeune Malgache,

pour l'assassiner et d'une manière si atroce; enfin, qu'ils n'avaient

rien fait que de juste, et qui, selon les lois de Dieu, ne fût à faire

aux meurtriers.

On va penser sans doute qu'après cet évènement nous nous donnâmes de

garde de nous aventurer à terre parmi les payens et les barbares mais

point du tout, les hommes ne deviennent sages qu'à leurs propres dépens,

et toujours l'expérience semble leur être d'autant plus profitable

qu'elle est plus chèrement achetée.

Nous étions alors destinés pour le golfe Persique et de là pour la case

de Coromandel, en touchant seulement à Surate; mais le principal dessein

de notre subrécargue l'appelait dans la baie du Bengale, d'où, s'il

manquait l'affaire pour laquelle il avait mission, il devait aller à la

Chine, et revenir à la côte en s'en retournant.

Le premier désastre qui fondit sur nous ce fut dans le golfe Persique,

où s'étant aventurés à terre sur la côte Arabique du golfe, cinq de nos

hommes furent environnés par les Arabes et touts tués ou emmenés en

esclavage: le reste des matelots montant l'embarcation n'avait pas été à

même de les délivrer et n'avait eu que le temps de regagner la chaloupe.

MUTINERIE

Je plantai alors au nez de nos gens la juste rétribution du Ciel en ce

cas; mais le maître d'équipage me répondit avec chaleur que j'allais

trop loin dans mes censures que je ne saurais appuyer d'aucun passage

des Écritures, et il s'en référa au chapitre XIII de saint Luc, verset

4, où notre Sauveur donne à entendre que ceux sur lesquels la Tour de

Siloé tomba, n'étaient pas plus coupables que les autres Galiléens. Mais

ce qui me réduisit tout de bon au silence en cette occasion, c'est que

pas un des cinq hommes que nous venions de perdre n'était du nombre de

ceux descendus à terre lors du massacre de Madagascar,--ainsi toujours

l'appelai-je, quoique l'équipage ne pût supporter qu'impatiemment ce mot

de massacre. Cette dernière circonstance, comme je l'ai dit, me ferma

réellement la bouche pour le moment.

Mes sempiternels sermons à ce sujet eurent des conséquences pires que je

ne m'y attendais, et le maître d'équipage qui avait été le chef de

l'entreprise, un beau jour vint à moi hardiment et me dit qu'il trouvait

que je remettais bien souvent cette affaire sur le tapis, que je faisais

d'injustes réflexions là dessus et qu'à cet égard j'en avais fort mal

usé avec l'équipage et avec lui-même en particulier; que, comme je

n'étais qu'un passager, que je n'avais ni commandement dans le navire,

ni intérêt dans le voyage, ils n'étaient pas obligés de supporter tout

cela; qu'après tout qui leur disait que je n'avais pas quelque mauvais

dessein en tête, et ne leur susciterais pas un procès quand ils seraient

de retour en Angleterre; enfin, que si je ne me déterminais pas à en

finir et à ne plus me mêler de lui et de ses affaires, il quitterait le

navire, car il ne croyait pas qu'il fût sain de voyager avec moi.

Je l'écoutai assez patiemment jusqu'au bout, puis je lui répliquai qu'il

était parfaitement vrai que tout du long je m'étais opposé au _massacre

de Madagascar_, car je ne démordais pas de l'appeler ainsi, et qu'en

toute occasion j'en avais parlé fort à mon aise, sans l'avoir en vue lui

plus que les autres; qu'à la vérité je n'avais point de commandement

dans le navire et n'y exerçais aucune autorité, mais que je prenais la

liberté d'exprimer mon opinion sur des choses qui visiblement nous

concernaient touts.--«Quant à mon intérêt dans le voyage, ajoutai-je,

vous n'y entendez goutte: je suis propriétaire pour une grosse part dans

ce navire, et en cette qualité je me crois quelque droit de parler, même

plus que je ne l'ai encore fait, sans avoir de compte à rendre ni à vous

ni personne autre.» Je commençais à m'échauffer: il ne me répondit que

peu de chose cette fois, et je crus l'affaire terminée. Nous étions

alors en rade au Bengale, et désireux de voir le pays, je me rendis à

terre, dans la chaloupe, avec le subrécargue, pour me récréer. Vers le

soir, je me préparais à retourner à bord, quand un des matelots

s'approcha de moi et me dit qu'il voulait m'épargner la peine[20] de

regagner la chaloupe, car ils avaient ordre de ne point me ramener à

bord. On devine quelle fut ma surprise à cet insolent message. Je

demandai au matelot qui l'avait chargé de cette mission près de moi. Il

me répondit que c'était le patron de la chaloupe; je n'en dis pas

davantage à ce garçon, mais je lui ordonnai d'aller faire savoir à qui

de droit qu'il avait rempli son message, et que je n'y avais fait aucune

réponse.

J'allai immédiatement retrouver le subrécargue, et je lui contai

l'histoire, ajoutant qu'à l'heure même je pressentais qu'une mutinerie

devait éclater à bord. Je le suppliai donc de s'y rendre sur-le-champ

dans un canot indien pour donner l'éveil au capitaine; mais j'aurais pu

me dispenser de cette communication, car avant même que je lui eusse

parlé à terre, le coup était frappé à bord. Le maître d'équipage, le

canonnier et le charpentier, et en un mot touts les officiers

inférieurs, aussitôt que je fus descendu dans la chaloupe, se réunirent

vers le gaillard d'arrière et demandèrent à parler au capitaine. Là, le

maître d'équipage faisant une longue harangue,--car le camarade

s'exprimait fort bien,--et répétant tout ce qu'il m'avait dit, lui

déclara en peu de mots que, puisque je m'en étais allé paisiblement à

terre, il leur fâcherait d'user de violence envers moi, ce que,

autrement, si je ne me fusse retiré de moi-même, ils auraient fait pour

m'obliger à m'éloigner.--«Capitaine, poursuivit-il, nous croyons donc

devoir vous dire que, comme nous nous sommes embarqués pour servir sous

vos ordres, notre désir est de les accomplir avec fidélité; mais que si

cet homme ne veut pas quitter le navire, ni vous, capitaine, le

contraindre à le quitter, nous abandonnerons touts le bâtiment; nous

vous laisserons en route.»--Au mot _touts_, il se tourna vers le grand

mat, ce qui était, à ce qu'il paraît, le signal convenu entre eux, et

là-dessus touts les matelots qui se trouvaient là réunis se mirent à

crier:--Oui, touts! touts!»

Mon neveu le capitaine était un homme de cœur et d'une grande présence

d'esprit. Quoique surpris assurément à cette incartade, il leur répondit

cependant avec calme qu'il examinerait la question, mais qu'il ne

pouvait rien décider là-dessus avant de m'en avoir parlé. Pour leur

montrer la déraison et l'injustice de la chose, il leur poussa quelques

arguments; mais ce fut peine vaine. Ils jurèrent devant lui, en se

secouant la main à la ronde, qu'ils s'en iraient touts à terre, à moins

qu'il ne promît de ne point souffrir que je revinsse à bord du navire.

La clause était dure pour mon neveu, qui sentait toute l'obligation

qu'il m'avait, et ne savait comment je prendrais cela. Aussi

commença-t-il à leur parler cavalièrement. Il leur dit que j'étais un

des plus considérables intéressés dans ce navire, et qu'en bonne justice

il ne pouvait me mettre à la porte de ma propre maison; que ce serait me

traiter à peu près à la manière du fameux pirate Kid, qui fomenta une

révolte à bord, déposa le capitaine sur une île inhabitée et fit la

course avec le navire; qu'ils étaient libres de s'embarquer sur le

vaisseau qu'ils voudraient, mais que si jamais ils reparaissaient en

Angleterre, il leur en coûterait cher; que le bâtiment était mien, qu'il

ne pouvait m'en chasser, et qu'il aimerait mieux perdre le navire et

l'expédition aussi, que de me désobliger à ce point; donc, qu'ils

pouvaient agir comme bon leur semblait. Toutefois, il voulut aller à

terre pour s'entretenir avec moi, et invita le maître d'équipage à le

suivre, espérant qu'ils pourraient accommoder l'affaire.

Ils s'opposèrent touts à cette démarche, disant qu'ils ne voulaient plus

avoir aucune espèce de rapport avec moi, ni sur terre ni sur mer, et que

si je remettais le pied à bord, ils s'en iraient.--«Eh bien! dit le

capitaine, si vous êtes touts de cet avis, laissez-moi aller à terre

pour causer avec lui.»--Il vint donc me trouver avec cette nouvelle, un

peu après le message qui m'avait été apporté de la part du patron de la

chaloupe, du _Cockswain_.

Je fus charmé de revoir mon neveu, je dois l'avouer, dans l'appréhension

où j'étais qu'ils ne se fussent saisi de lui pour mettre à la voile, et

faire la course avec le navire. Alors j'aurais été jeté dans une contrée

lointaine dénué et sans ressource, et je me serais trouvé dans une

condition pire que lorsque j'étais tout seul dans mon île.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 19 / 29 段