d'éveiller les Indiens avant que de pouvoir s'en rendre maître; mais le
feu ne tarda pas à les arracher au sommeil, et mes drôles cherchèrent
alors à se tenir ensemble bien en corps; car l'incendie devenait si
violent, toutes les maisons étant faites de matières légères et
combustibles, qu'ils pouvaient à peine passer au milieu des rues; et
leur affaire était pourtant de suivre le feu pour consommer leur
extermination. Au fur et à mesure que l'embrasement chassait les
habitants de ces demeures brûlantes, ou que l'effroi les arrachait de
celles encore préservées, nos lurons, qui les attendaient au seuil de la
porte, les assommaient en s'appelant et en se criant réciproquement de
se souvenir de Thomas Jeffrys.
Tandis que ceci se passait, je dois confesser que j'étais fort inquiet,
surtout quand je vis les flammes du village embrasé, qui, parce qu'il
était nuit, me semblaient tout près de moi.
À ce spectacle, mon neveu, le capitaine, que ses hommes réveillèrent
aussi, ne fut guère plus tranquille, ne sachant ce dont il s'agissait et
dans quel danger j'étais, surtout quand il entendit les coups de fusil:
car nos aventuriers commençaient alors à faire usage de leurs armes à
feu. Mille pensées sur mon sort et celui du subrécargue et sur nous
touts oppressaient son âme; et enfin, quoiqu'il lui restât peu de monde
disponible, ignorant dans quel mauvais cas nous pouvions être, il prit
l'autre embarcation et vint me trouver à terre, à la tête de treize
hommes.
Grande fut sa surprise de nous voir, le subrécargue et moi, dans la
chaloupe, seulement avec deux matelots, dont l'un y avait été laissé
pour sa garde; et bien qu'enchanté de nous retrouver en bon point, comme
nous il séchait d'impatience de connaître ce qui se passait, car le
bruit continuait et la flamme croissait. J'avoue qu'il eût été bien
impossible à tout homme au monde de réprimer sa curiosité de savoir ce
qu'il était advenu, ou son inquiétude sur le sort des absents. Bref, le
capitaine me dit qu'il voulait aller au secours de ses hommes, arrive
qui plante. Je lui représentai, comme je l'avais déjà fait à nos
aventuriers, la sûreté du navire, les dangers du voyage, l'intérêt des
armateurs et des négociants, _et cætera_, et lui déclarai que je voulais
partir, moi et deux hommes seulement, pour voir si nous pourrions, à
distance, apprendre quelque chose de l'événement, et revenir le lui
dire.
J'eus autant de succès auprès de mon neveu que j'en avais eu
précédemment auprès des autres:--«Non, non; j'irai, répondit-il;
seulement je regrette d'avoir laissé plus de dix hommes à bord, car je
ne puis penser à laisser périr ces braves faute de secours: j'aimerais
mieux perdre le navire, le voyage, et ma vie et tout!...»--Il partit
donc.
Alors il ne me fut pas plus possible de rester en arrière qu'il m'avait
été possible de les dissuader de partir. Pour couper court, le capitaine
ordonna à deux matelots de retourner au navire avec la pinace, laissant
la chaloupe à l'ancre, et de ramener encore douze hommes. Une fois
arrivés, six devaient garder les deux embarcations et les six autres
venir nous rejoindre. Ainsi seize hommes seulement devaient demeurer à
bord; car l'équipage entier ne se composait que de soixante-cinq hommes,
dont deux avaient péri dans la première échauffourée.
Nous nous mîmes en marche; à peine, comme on peut le croire,
sentions-nous la terre que nous foulions, et guidés par la flamme, à
travers champs, nous allâmes droit au lieu de l'incendie. Si le bruit
des fusillades nous avait surpris d'abord, les cris des pauvres Indiens
nous remuèrent bien autrement et nous remplirent d'horreur. Je le
confesse, je n'avais jamais assisté au sac d'une cité ni à la prise
d'assaut d'une ville. J'avais bien entendu dire qu'Olivier Cromwell
après avoir pris Drogheda en Irlande, y avait fait massacrer hommes,
femmes et enfants. J'avais bien ouï raconter que le comte de Tilly au
saccagement de la ville de Magdebourg avait fait égorger vingt-deux
mille personnes de tout sexe; mais jusqu'alors je ne m'étais jamais fait
une idée de la chose même, et je ne saurais ni la décrire, ni rendre
l'horreur qui s'empara de nos esprits.
Néanmoins nous avancions toujours et enfin nous atteignîmes le village,
sans pouvoir toutefois pénétrer dans les rues à cause du feu. Le premier
objet qui s'offrit à nos regards, ce fut les ruines d'une maison ou
d'une hutte, ou plutôt ses cendres, car elle était consumée. Tout
auprès, éclairés en plein par l'incendie, gisaient quatre hommes et
trois femmes tués; et nous eûmes lieu de croire qu'un ou deux autres
cadavres étaient ensevelis parmi les décombres en feu.
SACCAGEMENT DU VILLAGE INDIEN
En un mot, nous trouvâmes partout les traces d'une rage si barbare, et
d'une fureur si au-delà de tout ce qui est humain, que nous ne pûmes
croire que nos gens fussent coupables de telles atrocités, ou s'ils en
étaient les auteurs, nous pensâmes que touts avaient mérité la mort la
plus cruelle. Mais ce n'était pas tout: nous vîmes l'incendie s'étendre,
et comme les cris croissaient à mesure que l'incendie croissait, nous
tombâmes dans la dernière consternation. Nous nous avançâmes un peu, et
nous apperçûmes, à notre grand étonnement, trois femmes nues, poussant
d'horribles cris, et fuyant comme si elles avaient des ailes, puis,
derrière elles, dans la même épouvante et la même terreur, seize ou dix
sept naturels poursuivis--je ne saurais les mieux nommer--par trois de
nos bouchers anglais, qui, ne pouvant les atteindre leur envoyèrent une
décharge: un pauvre diable, frappé d'une balle, fut renversé sous nos
yeux. Quand ces indiens nous virent, croyant que nous étions des ennemis
et que nous voulions les égorger, comme ceux qui leur donnaient la
chasse ils jetèrent un cri horrible, surtout les femmes, et deux d'entre
eux tombèrent par terre comme morts d'effroi.
À ce spectacle, j'eus le cœur navré, mon sang se glaça dans mes veines,
et je crois que si les trois matelots anglais qui les poursuivaient se
fussent approchés, je les aurais fait tuer par notre monde. Nous
essayâmes de faire connaître à ces pauvres fuyards que nous ne voulions
point leur faire de mal, et aussitôt ils accoururent et se jetèrent à
nos genoux, levant les mains, et se lamentant piteusement pour que nous
leur sauvions la vie. Leur ayant donné à entendre que c'était là notre
intention, touts vinrent pêle-mêle derrière nous se ranger sous notre
protection. Je laissai mes hommes assemblés, et je leur recommandai de
ne frapper personne, mais, s'il était possible, de se saisir de
quelqu'un de nos gens pour voir de quel démon ils étaient possédés, ce
qu'ils espéraient faire, et, bref, de leur enjoindre de se retirer, en
leur assurant que, s'ils demeuraient jusqu'au jour, ils auraient une
centaine de mille hommes à leurs trousses. Je les laissai, dis-je, et
prenant seulement avec moi deux de nos marins, je m'en allai parmi les
fuyards. Là, quel triste spectacle m'attendait! Quelques-uns s'étaient
horriblement rôti les pieds en passant et courant à travers le feu;
d'autres avaient les mains brûlées; une des femmes était tombée dans les
flammes et avait été presque mortellement grillée avant de pouvoir s'en
arracher; deux ou trois hommes avaient eu, dans leur fuite, le dos et
les cuisses tailladés par nos gens; un autre enfin avait reçu une balle
dans le corps, et mourut tandis que j'étais là.
J'aurais bien désiré connaître quelle avait été la cause de tout ceci,
mais je ne pus comprendre un mot de ce qu'ils me dirent; à leurs signes,
toutefois, je m'apperçus qu'ils n'en savaient rien eux-mêmes. Cet
abominable attentat me transperça tellement le cœur que, ne pouvant
tenir là plus long-temps, je retournai vers nos compagnons. Je leur
faisais part de ma résolution et leur commandais de me suivre, quand,
tout-à-coup, s'avancèrent quatre de nos matamores avec le maître
d'équipage à leur tête, courant, tout couverts de sang et de poussière,
sur des monceaux de corps qu'ils avaient tués, comme s'ils cherchaient
encore du monde à massacrer. Nos hommes les appelèrent de toutes leurs
forces; un d'eux, non sans beaucoup de peine, parvint à s'en faire
entendre; ils reconnurent qui nous étions, et s'approchèrent de nous.
Sitôt que le maître d'équipage nous vit, il poussa comme un cri de
triomphe, pensant qu'il lui arrivait du renfort; et sans plus
écouter:--«Capitaine, s'écria-t-il, noble capitaine, que je suis aise
que vous soyez venu! nous n'avons pas encore à moitié fini. Les plats
gueux! les chiens d'Enfer! je veux en tuer autant que le pauvre Tom a de
cheveux sur la tête. Nous avons juré de n'en épargner aucun; nous
voulons extirper cette race de la terre!»--Et il se reprit à courir,
pantelant, hors d'haleine, sans nous donner le temps de lui dire un mot.
Enfin, élevant la voix pour lui imposer un peu silence:--«Chien
sanguinaire! lui criai-je, qu'allez-vous faire? Je vous défends de
toucher à une seule de ces créatures, sous peine de la vie. Je vous
ordonne, sur votre tête, de mettre fin à cette tuerie, et de rester ici,
sinon vous êtes mort.»
--«Tudieu! Sir, dit-il, savez-vous ce que vous faites et ce qu'ils ont
fait? Si vous voulez savoir la raison de ce que nous avons fait, nous,
venez ici.»--Et sur ce, il me montra le pauvre Tom pendu à un arbre, et
la gorge coupée.
J'avoue qu'à cet aspect je fus irrité moi-même, et qu'en tout autre
occasion j'eusse été fort exaspéré; mais je pensai que déjà ils
n'avaient porté que trop loin leur rage et je me rappelai les paroles de
Jacob à ses fils Siméon et Lévi:--«Maudite soit leur colère, car elle a
été féroce, et leur vengeance, car elle a été cruelle.»--Or, une
nouvelle besogne me tomba alors sur les bras, car lorsque les marins qui
me suivaient eurent jeté les yeux sur ce triste spectacle, ainsi que
moi, j'eus autant de peine à les retenir que j'en avais eu avec les
autres. Bien plus, mon neveu le capitaine se rangea de leur côté, et me
dit, de façon à ce qu'ils l'entendissent, qu'ils redoutaient seulement
que nos hommes ne fussent écrasés par le nombre; mais quant aux
habitants, qu'ils méritaient touts la mort, car touts avaient trempé
dans le meurtre du pauvre matelot et devaient être traités comme des
assassins. À ces mots, huit de mes hommes, avec le maître d'équipage et
sa bande, s'enfuirent pour achever leur sanglant ouvrage. Et moi,
puisqu'il était tout-à-fait hors de mon pouvoir de les retenir, je me
retirai morne et pensif: je ne pouvais supporter la vue encore moins les
cris et les gémissements des pauvres misérables qui tombaient entre
leurs mains.
Personne ne me suivit, hors le subrécargue et deux hommes; et avec eux
seuls je retournai vers nos embarcations. C'était une grande folie à
moi, je l'avoue, de m'en aller ainsi; car il commençait à faire jour et
l'alarme s'était répandue dans le pays. Environ trente ou quarante
hommes armés de lances et d'arcs campaient à ce petit hameau de douze ou
treize cabanes dont il a été question déjà; mais par bonheur, j'évitai
cette place et je gagnai directement la côte Quand j'arrivai au rivage
il faisait grand jour: je pris immédiatement la pinace et je me rendis à
bord, puis je la renvoyai pour secourir nos hommes le cas advenant.
Je remarquai, à peu près vers le temps où j'accostai le navire, que le
feu était presque éteint et le bruit appaisé; mais environ une
demi-heure après que j'étais à bord j'entendis une salve de mousqueterie
et je vis une grande fumée C'était, comme je l'appris plus lard, nos
hommes qui, chemin faisant, assaillaient les quarante Indiens postés au
petit hameau. Ils en tuèrent seize ou dix-sept et brûlèrent toutes les
maisons, mais ils ne touchèrent point aux femmes ni aux enfants.
Au moment où la pinace regagnait le rivage nos aventuriers commencèrent
à reparaître: ils arrivaient petit à petit, non plus en deux corps et en
ordre comme ils étaient partis, mais pêle-mêle, mais à la débandade, de
telle façon qu'une poignée d'hommes résolus auraient pu leur couper à
touts la retraite.
Mais ils avaient jeté l'épouvante dans tout le pays. Les naturels
étaient si consternés, si atterrés qu'une centaine d'entre eux, je
crois, auraient fui seulement à l'aspect de cinq des nôtres. Dans toute
cette terrible action il n'y eut pas un homme qui fît une belle défense.
Surpris tout à la fois par l'incendie et l'attaque soudaine de nos gens
au milieu de l'obscurité, ils étaient si éperdus qu'ils ne savaient que
devenir. S'ils fuyaient d'un côté ils rencontraient un parti, s'ils
reculaient un autre, partout la mort. Quant à nos marins, pas un
n'attrapa la moindre blessure, hors un homme qui se foula le pied et un
autre qui eut une main assez grièvement brûlée.
J'étais fort irrité contre mon neveu le capitaine, et au fait
intérieurement, contre touts les hommes du bord, mais surtout contre
lui, non-seulement parce qu'il avait forfait à son devoir, comme
commandant du navire, responsable du voyage, mais encore parce qu'il
avait plutôt attisé qu'amorti la rage de son équipage dans cette
sanguinaire et cruelle entreprise. Mon neveu me répondit
très-respectueusement, et me dit qu'à la vue du cadavre du pauvre
matelot, massacré d'une façon si féroce et si barbare, il n'avait pas
été maître de lui-même et n'avait pu maîtriser sa colère. Il avoua qu'il
n'aurait pas dû agir ainsi comme capitaine du navire, mais comme il
était homme, que la nature l'avait remué et qu'il n'avait pu prévaloir
sur elle. Quant aux autres ils ne m'étaient soumis aucunement, et ils ne
le savaient que trop: aussi firent-ils peu de compte de mon blâme.
Le lendemain nous mîmes à la voile, nous n'apprîmes donc rien de plus.
Nos hommes n'étaient pas d'accord sur le nombre des gens qu'ils avaient
tués: les uns disaient une chose, les autres une autre; mais selon le
plus admissible de touts leurs récits, ils avaient bien expédié environ
cent cinquante personnes, hommes, femmes et enfants, et n'avaient pas
laissé une habitation debout dans le village.
Quant au pauvre Thomas Jeffrys, comme il était bien mort, car on lui
avait coupé la gorge si profondément que sa tête était presque décollée,
ce n'eût pas été la peine de l'emporter. Ils le laissèrent donc où ils
l'avaient trouvé, seulement ils le descendirent de l'arbre où il était
pendu par un bras.
Quelque juste que semblât cette action à nos marins, je n'en demeurai
pas moins là-dessus en opposition ouverte avec eux, et toujours depuis
je leur disais que Dieu maudirait notre voyage; car je ne voyais dans le
sang qu'ils avaient fait couler durant cette nuit qu'un meurtre qui
pesait sur eux. Il est vrai que les Indiens avaient tué Thomas Jeffrys;
mais Thomas Jeffrys avait été l'agresseur, il avait rompu la trêve, et
il avait violé ou débauché une de leurs jeunes filles qui était venue à
notre camp innocemment et sur la foi des traités.
À bord, le maître d'équipage défendit sa cause par la suite. Il disait
qu'à la vérité nous semblions avoir rompu la trêve, mais qu'il n'en
était rien; que la guerre avait été allumée la nuit auparavant par les
naturels eux-mêmes, qui avaient tiré sur nous et avaient tué un de nos
marins sans aucune provocation; que puisque nous avions été en droit de
les combattre, nous avions bien pu aussi être en droit de nous faire
justice d'une façon extraordinaire; que ce n'était pas une raison parce
que le pauvre Tom avait pris quelques libertés avec une jeune Malgache,
pour l'assassiner et d'une manière si atroce; enfin, qu'ils n'avaient
rien fait que de juste, et qui, selon les lois de Dieu, ne fût à faire
aux meurtriers.
On va penser sans doute qu'après cet évènement nous nous donnâmes de
garde de nous aventurer à terre parmi les payens et les barbares mais
point du tout, les hommes ne deviennent sages qu'à leurs propres dépens,
et toujours l'expérience semble leur être d'autant plus profitable
qu'elle est plus chèrement achetée.
Nous étions alors destinés pour le golfe Persique et de là pour la case
de Coromandel, en touchant seulement à Surate; mais le principal dessein
de notre subrécargue l'appelait dans la baie du Bengale, d'où, s'il
manquait l'affaire pour laquelle il avait mission, il devait aller à la
Chine, et revenir à la côte en s'en retournant.
Le premier désastre qui fondit sur nous ce fut dans le golfe Persique,
où s'étant aventurés à terre sur la côte Arabique du golfe, cinq de nos
hommes furent environnés par les Arabes et touts tués ou emmenés en
esclavage: le reste des matelots montant l'embarcation n'avait pas été à
même de les délivrer et n'avait eu que le temps de regagner la chaloupe.
MUTINERIE
Je plantai alors au nez de nos gens la juste rétribution du Ciel en ce
cas; mais le maître d'équipage me répondit avec chaleur que j'allais
trop loin dans mes censures que je ne saurais appuyer d'aucun passage
des Écritures, et il s'en référa au chapitre XIII de saint Luc, verset
4, où notre Sauveur donne à entendre que ceux sur lesquels la Tour de
Siloé tomba, n'étaient pas plus coupables que les autres Galiléens. Mais
ce qui me réduisit tout de bon au silence en cette occasion, c'est que
pas un des cinq hommes que nous venions de perdre n'était du nombre de
ceux descendus à terre lors du massacre de Madagascar,--ainsi toujours
l'appelai-je, quoique l'équipage ne pût supporter qu'impatiemment ce mot
de massacre. Cette dernière circonstance, comme je l'ai dit, me ferma
réellement la bouche pour le moment.
Mes sempiternels sermons à ce sujet eurent des conséquences pires que je
ne m'y attendais, et le maître d'équipage qui avait été le chef de
l'entreprise, un beau jour vint à moi hardiment et me dit qu'il trouvait
que je remettais bien souvent cette affaire sur le tapis, que je faisais
d'injustes réflexions là dessus et qu'à cet égard j'en avais fort mal
usé avec l'équipage et avec lui-même en particulier; que, comme je
n'étais qu'un passager, que je n'avais ni commandement dans le navire,
ni intérêt dans le voyage, ils n'étaient pas obligés de supporter tout
cela; qu'après tout qui leur disait que je n'avais pas quelque mauvais
dessein en tête, et ne leur susciterais pas un procès quand ils seraient
de retour en Angleterre; enfin, que si je ne me déterminais pas à en
finir et à ne plus me mêler de lui et de ses affaires, il quitterait le
navire, car il ne croyait pas qu'il fût sain de voyager avec moi.
Je l'écoutai assez patiemment jusqu'au bout, puis je lui répliquai qu'il
était parfaitement vrai que tout du long je m'étais opposé au _massacre
de Madagascar_, car je ne démordais pas de l'appeler ainsi, et qu'en
toute occasion j'en avais parlé fort à mon aise, sans l'avoir en vue lui
plus que les autres; qu'à la vérité je n'avais point de commandement
dans le navire et n'y exerçais aucune autorité, mais que je prenais la
liberté d'exprimer mon opinion sur des choses qui visiblement nous
concernaient touts.--«Quant à mon intérêt dans le voyage, ajoutai-je,
vous n'y entendez goutte: je suis propriétaire pour une grosse part dans
ce navire, et en cette qualité je me crois quelque droit de parler, même
plus que je ne l'ai encore fait, sans avoir de compte à rendre ni à vous
ni personne autre.» Je commençais à m'échauffer: il ne me répondit que
peu de chose cette fois, et je crus l'affaire terminée. Nous étions
alors en rade au Bengale, et désireux de voir le pays, je me rendis à
terre, dans la chaloupe, avec le subrécargue, pour me récréer. Vers le
soir, je me préparais à retourner à bord, quand un des matelots
s'approcha de moi et me dit qu'il voulait m'épargner la peine[20] de
regagner la chaloupe, car ils avaient ordre de ne point me ramener à
bord. On devine quelle fut ma surprise à cet insolent message. Je
demandai au matelot qui l'avait chargé de cette mission près de moi. Il
me répondit que c'était le patron de la chaloupe; je n'en dis pas
davantage à ce garçon, mais je lui ordonnai d'aller faire savoir à qui
de droit qu'il avait rempli son message, et que je n'y avais fait aucune
réponse.
J'allai immédiatement retrouver le subrécargue, et je lui contai
l'histoire, ajoutant qu'à l'heure même je pressentais qu'une mutinerie
devait éclater à bord. Je le suppliai donc de s'y rendre sur-le-champ
dans un canot indien pour donner l'éveil au capitaine; mais j'aurais pu
me dispenser de cette communication, car avant même que je lui eusse
parlé à terre, le coup était frappé à bord. Le maître d'équipage, le
canonnier et le charpentier, et en un mot touts les officiers
inférieurs, aussitôt que je fus descendu dans la chaloupe, se réunirent
vers le gaillard d'arrière et demandèrent à parler au capitaine. Là, le
maître d'équipage faisant une longue harangue,--car le camarade
s'exprimait fort bien,--et répétant tout ce qu'il m'avait dit, lui
déclara en peu de mots que, puisque je m'en étais allé paisiblement à
terre, il leur fâcherait d'user de violence envers moi, ce que,
autrement, si je ne me fusse retiré de moi-même, ils auraient fait pour
m'obliger à m'éloigner.--«Capitaine, poursuivit-il, nous croyons donc
devoir vous dire que, comme nous nous sommes embarqués pour servir sous
vos ordres, notre désir est de les accomplir avec fidélité; mais que si
cet homme ne veut pas quitter le navire, ni vous, capitaine, le
contraindre à le quitter, nous abandonnerons touts le bâtiment; nous
vous laisserons en route.»--Au mot _touts_, il se tourna vers le grand
mat, ce qui était, à ce qu'il paraît, le signal convenu entre eux, et
là-dessus touts les matelots qui se trouvaient là réunis se mirent à
crier:--Oui, touts! touts!»
Mon neveu le capitaine était un homme de cœur et d'une grande présence
d'esprit. Quoique surpris assurément à cette incartade, il leur répondit
cependant avec calme qu'il examinerait la question, mais qu'il ne
pouvait rien décider là-dessus avant de m'en avoir parlé. Pour leur
montrer la déraison et l'injustice de la chose, il leur poussa quelques
arguments; mais ce fut peine vaine. Ils jurèrent devant lui, en se
secouant la main à la ronde, qu'ils s'en iraient touts à terre, à moins
qu'il ne promît de ne point souffrir que je revinsse à bord du navire.
La clause était dure pour mon neveu, qui sentait toute l'obligation
qu'il m'avait, et ne savait comment je prendrais cela. Aussi
commença-t-il à leur parler cavalièrement. Il leur dit que j'étais un
des plus considérables intéressés dans ce navire, et qu'en bonne justice
il ne pouvait me mettre à la porte de ma propre maison; que ce serait me
traiter à peu près à la manière du fameux pirate Kid, qui fomenta une
révolte à bord, déposa le capitaine sur une île inhabitée et fit la
course avec le navire; qu'ils étaient libres de s'embarquer sur le
vaisseau qu'ils voudraient, mais que si jamais ils reparaissaient en
Angleterre, il leur en coûterait cher; que le bâtiment était mien, qu'il
ne pouvait m'en chasser, et qu'il aimerait mieux perdre le navire et
l'expédition aussi, que de me désobliger à ce point; donc, qu'ils
pouvaient agir comme bon leur semblait. Toutefois, il voulut aller à
terre pour s'entretenir avec moi, et invita le maître d'équipage à le
suivre, espérant qu'ils pourraient accommoder l'affaire.
Ils s'opposèrent touts à cette démarche, disant qu'ils ne voulaient plus
avoir aucune espèce de rapport avec moi, ni sur terre ni sur mer, et que
si je remettais le pied à bord, ils s'en iraient.--«Eh bien! dit le
capitaine, si vous êtes touts de cet avis, laissez-moi aller à terre
pour causer avec lui.»--Il vint donc me trouver avec cette nouvelle, un
peu après le message qui m'avait été apporté de la part du patron de la
chaloupe, du _Cockswain_.
Je fus charmé de revoir mon neveu, je dois l'avouer, dans l'appréhension
où j'étais qu'ils ne se fussent saisi de lui pour mettre à la voile, et
faire la course avec le navire. Alors j'aurais été jeté dans une contrée
lointaine dénué et sans ressource, et je me serais trouvé dans une
condition pire que lorsque j'étais tout seul dans mon île.