Et d'abord il faut observer que, pour maintes raisons, je ne jugeai pas

à propos de leur parler du _sloop_ que j'avais embarqué en botte, et que

j'avais pensé faire assembler dans l'île; car je trouvai, du moins à mon

arrivée, de telles semences de discorde parmi eux, que je vis

clairement, si je reconstruisais le _sloop_ et le leur laissais, qu'au

moindre mécontentement ils se sépareraient, s'en iraient chacun de son

côté, ou peut-être même s'adonneraient à la piraterie et feraient ainsi

de l'île un repaire de brigands, au lieu d'une colonie de gens sages et

religieux comme je voulais qu'elle fût. Je ne leur laissai pas

davantage, pour la même raison, les deux pièces de canon de bronze que

j'avais à bord et les deux caronades dont mon neveu s'était chargé par

surcroît. Ils me semblaient suffisamment équipés pour une guerre

défensive contre quiconque entreprendrait sur eux; et je n'entendais

point les armer pour une guerre offensive ni les encourager à faire des

excursions pour attaquer autrui, ce qui, en définitive, n'eût attiré sur

eux et leurs desseins que la ruine et la destruction. Je réservai, en

conséquence, le _sloop_ et les canons pour leur être utiles d'une autre

manière, comme je le consignerai en son lieu.

J'en avais alors fini avec mon île. Laissant touts mes planteurs en

bonne passe, et dans une situation florissante, je retournai à bord de

mon navire le cinquième jour de mai, après avoir demeuré vingt-cinq

jours parmi eux; comme ils étaient touts résolus à rester dans l'île

jusqu'à ce que je vinsse les en tirer, je leur promis de leur envoyer de

nouveaux secours du Brésil, si je pouvais en trouver l'occasion, et

spécialement je m'engageai à leur envoyer du bétail, tels que moutons,

cochons et vaches: car pour les deux vaches et les veaux que j'avais

emmenés d'Angleterre, la longueur de la traversée nous avait contraints

à les tuer, faute de foin pour les nourrir.

Le lendemain, après les avoir salués de cinq coups de canon de partance,

nous fîmes voile, et nous arrivâmes à la Baie de Touts-les-Saints, au

Brésil, en vingt-deux jours environ, sans avoir rencontré durant le

trajet rien de remarquable que ceci: Après trois jours de navigation,

étant abriés et le courant nous portant violemment au Nord-Nord-Est dans

une baie ou golfe vers la côte, nous fûmes quelque peu entraînés hors de

notre route, et une ou deux fois nos hommes crièrent:--«Terre à

l'Est!»--Mais était-ce le Continent ou des îles? C'est ce que nous

n'aurions su dire aucunement.

Or le troisième jour, vers le soir, la mer étant douce et le temps

calme, nous vîmes la surface de l'eau en quelque sorte couverte, du côté

de la terre, de quelque chose de très-noir, sans pouvoir distinguer ce

que c'était. Mais un instant après, notre second étant monté dans les

haubans du grand mât, et ayant braqué une lunette d'approche sur ce

point, cria que c'était une armée. Je ne pouvais m'imaginer ce qu'il

entendait par une armée, et je lui répondis assez brusquement,

l'appelant fou, ou quelque chose semblable.--«Oui-da, sir, dit-il, ne

vous fâchez pas, car c'est bien une armée et même une flotte; car je

crois qu'il y a bien mille canots! Vous pouvez d'ailleurs les voir

pagayer; ils s'avancent en hâte vers nous, et sont pleins de monde.»

Dans le fond je fus alors un peu surpris, ainsi que mon neveu, le

capitaine; comme il avait entendu dans l'île de terribles histoires sur

les Sauvages et n'était point encore venu dans ces mers, il ne savait

trop que penser de cela; et deux ou trois fois il s'écria que nous

allions touts être dévorés. Je dois l'avouer, vu que nous étions abriés,

et que le courant portait avec force vers la terre, je mettais les

choses au pire. Cependant je lui recommandai de ne pas s'effrayer, mais

de faire mouiller l'ancre aussitôt que nous serions assez près pour

savoir s'il nous fallait en venir aux mains avec eux.

Le temps demeurant calme, et les canots nageant rapidement vers nous, je

donnai l'ordre de jeter l'ancre et de ferler toutes nos voiles. Quant

aux Sauvages, je dis à nos gens que nous n'avions à redouter de leur

part que le feu; que, pour cette raison, il fallait mettre nos

embarcations à la mer, les amarrer, l'une à la proue, l'autre à la

poupe, les bien équiper toutes deux, et attendre ainsi l'événement.

J'eus soin que les hommes des embarcations se tinssent prêts, avec des

seaux et des écopes, à éteindre le feu si les Sauvages tentaient de le

mettre à l'extérieur du navire.

Dans cette attitude nous les attendîmes, et en peu de temps ils

entrèrent dans nos eaux; mais jamais si horrible spectacle ne s'était

offert à des Chrétiens! Mon lieutenant s'était trompé de beaucoup dans

le calcul de leur nombre,--je veux dire en le portant à mille

canots,--le plus que nous pûmes en compter quand ils nous eurent

atteints étant d'environ cent vingt-six. Ces canots contenaient une

multitude d'Indiens; car quelques-uns portaient seize ou dix-sept

hommes, d'autres davantage, et les moindre six ou sept.

Lorsqu'ils se furent approchés de nous, ils semblèrent frappés

d'étonnement et d'admiration, comme à l'aspect d'une chose qu'ils

n'avaient sans doute jamais vue auparavant, et ils ne surent d'abord,

comme nous le comprîmes ensuite, comment s'y prendre avec nous.

Cependant, ils s'avancèrent hardiment, et parurent se disposer à nous

entourer; mais nous criâmes à nos hommes qui montaient les chaloupes, de

ne pas les laisser venir trop près.

MORT DE VENDREDI

Cet ordre nous amena un engagement avec eux, sans que nous en eussions

le dessein; car cinq ou six de leurs grands canots s'étant fort

approchés de notre chaloupe, nos gens leur signifièrent de la main de se

retirer, ce qu'ils comprirent fort bien, et ce qu'ils firent; mais, dans

leur retraite, une cinquantaine de flèches nous furent décochées de ces

pirogues, et un de nos matelots de la chaloupe tomba grièvement blessé.

Néanmoins, je leur criai de ne point faire feu; mais nous leur passâmes

bon nombre de planches, dont le charpentier fit sur-le-champ une sorte

de palissade ou de rempart, pour les défendre des flèches des Sauvages,

s'ils venaient à tirer de nouveau.

Une demi-heure après environ, ils s'avancèrent touts en masse sur notre

arrière, passablement près, si près même, que nous pouvions facilement

les distinguer, sans toutefois pénétrer leur dessein. Je reconnus

aisément qu'ils étaient de mes vieux amis, je veux dire de la même race

de Sauvages que ceux avec lesquels j'avais eu coutume de me mesurer.

Ensuite ils nagèrent un peu plus au large jusqu'à ce qu'ils fussent

vis-à-vis de notre flanc, puis alors tirèrent à la rame droit sur nous,

et s'approchèrent tellement qu'ils pouvaient nous entendre parler. Sur

ce, j'ordonnai à touts mes hommes de se tenir clos et couverts, de peur

que les Sauvages ne décochassent de nouveau quelques traits, et

d'apprêter toutes nos armes. Comme ils se trouvaient à portée de la

voix, je fis monter VENDREDI sur le pont pour s'arraisonner avec eux

dans son langage, et savoir ce qu'ils prétendaient. Il m'obéit. Le

comprirent-ils ou non, c'est ce que j'ignore; mais sitôt qu'il les eut

hélés, six d'entre eux, qui étaient dans le canot le plus avancé,

c'est-à-dire le plus rapproché de nous, firent volte-face, et, se

baissant, nous montrèrent leur derrière nu, précisément comme si, en

anglais, sauf votre respect. Ils nous eussent dit: _Baise_... Était-ce

un défi ou un cartel, était-ce purement une marque de mépris ou un

signal pour les autres, nous ne savions; mais au même instant VENDREDI

s'écria qu'ils allaient tirer, et, malheureusement pour lui, pauvre

garçon! ils firent voler plus de trois cents flèches; et, à mon

inexprimable douleur, tuèrent ce pauvre VENDREDI, exposé seul à leur

vue. L'infortuné fut percé de trois flèches et trois autres tombèrent

très-près de lui, tant ils étaient de redoutables tireurs.

Je fus si furieux de la perte de mon vieux serviteur, le compagnon de

touts mes chagrins et de mes solitudes, que j'ordonnai sur-le-champ de

charger cinq canons à biscayens et quatre à boulets et nous leur

envoyâmes une bordée telle, que de leur vie ils n'en avaient jamais

essuyé de pareille, à coup sûr.

Ils n'étaient pas à plus d'une demi-encâblure quand nous fîmes feu, et

nos canonniers avaient pointé si juste, que trois ou quatre de leurs

canots furent, comme nous eûmes tout lieu de le croire, renversés d'un

seul coup.

La manière incongrue dont ils nous avaient tourné leur derrière tout nu

ne nous avait pas grandement offensé; d'ailleurs, il n'était pas certain

que cela, qui passerait chez nous pour une marque du plus grand mépris,

fût par eux entendu de même; aussi avais-je seulement résolu de les

saluer en revanche de quatre ou cinq coups de canon à poudre, ce que je

savais devoir les effrayer suffisamment. Mais quand ils tirèrent

directement sur nous avec toute la furie dont ils étaient capables, et

surtout lorsqu'ils eurent tué mon pauvre VENDREDI, que j'aimais et

estimais tant, et qui, par le fait, le méritait si bien, non-seulement

je crus ma colère justifiée devant Dieu et devant les hommes, mais

j'aurais été content si j'eusse pu les submerger eux et touts leurs

canots.

Je ne saurais dire combien nous en tuâmes ni combien nous en blessâmes

de cette bordée; mais, assurément, jamais on ne vit un tel effroi et un

tel hourvari parmi une telle multitude: il y avait bien en tout, frisées

et culbutées, treize ou quatorze pirogues dont les hommes s'étaient

jetés à la nage; le reste de ces barbares, épouvantés, éperdus,

s'enfuyaient aussi vite que possible, se souciant peu de sauver ceux

dont les pirogues avaient été brisées ou effondrées par notre canonnade.

Aussi, je le suppose, beaucoup d'entre eux périrent-ils. Un pauvre

diable, qui luttait à la nage contre les flots, fut recueilli par nos

gens plus d'une heure après que touts étaient partis.

Nos coups de canon à biscayens durent en tuer et en blesser un grand

nombre; mais, bref, nous ne pûmes savoir ce qu'il en avait été: ils

s'enfuirent si précipitamment qu'au bout de trois heures ou environ,

nous n'appercevions plus que trois ou quatre canots traîneurs[17]. Et

nous ne revîmes plus les autres, car, une brise se levant le même soir,

nous appareillâmes et fîmes voile pour le Brésil.

Nous avions bien un prisonnier, mais il était si triste, qu'il ne

voulait ni manger ni parler. Nous nous figurâmes touts qu'il avait

résolu de se laisser mourir de faim. Pour le guérir, j'usai d'un

expédient: j'ordonnai qu'on le prît, qu'on le redescendît dans la

chaloupe, et qu'on lui fît accroire qu'on allait le rejeter à la mer, et

l'abandonner où on l'avait trouvé, s'il persistait à garder le silence.

Il s'obstina: nos matelots le jetèrent donc réellement à la mer et

s'éloignèrent de lui; alors il les suivit, car il nageait comme un

liége, et se mit à les appeler dans sa langue; mais ils ne comprirent

pas un mot de ce qu'il disait. Cependant, à la fin, ils le reprirent à

bord. Depuis, il devint plus traitable, et je n'eus plus recours à cet

expédient.

Nous remîmes alors à la voile. J'étais inconsolable de la perte de mon

serviteur VENDREDI et je serais volontiers retourné dans l'île pour y

prendre quelqu'autre sauvage à mon service, mais cela ne se pouvait pas;

nous poursuivîmes donc notre route. Nous avions un prisonnier, comme je

l'ai dit, et beaucoup de temps s'écoula avant que nous pussions lui

faire entendre la moindre chose. À la longue, cependant, nos gens lui

apprirent quelque peu d'anglais, et il se montra plus sociable. Nous lui

demandâmes de quel pays il venait: sa réponse nous laissa au même point,

car son langage était si étrange, si guttural, et se parlait de la gorge

d'une façon si sourde et si bizarre, qu'il nous fut impossible d'en

recueillir un mot, et nous fûmes touts d'avis qu'on pouvait aussi bien

parler ce baragouin avec un bâillon dans la bouche qu'autrement. Ses

dents, sa langue, son palais, ses lèvres, autant que nous pûmes voir, ne

lui étaient d'aucun usage: il formait ses mots, précisément comme une

trompe de chasse forme un ton, à plein gosier. Il nous dit cependant,

quelque temps après, quand nous lui eûmes enseigné à articuler un peu

l'anglais, qu'ils s'en allaient avec leurs rois pour livrer une grande

bataille. Comme il avait dit rois, nous lui demandâmes combien ils en

avaient. Il nous répondit qu'il y avait là cinq _nation_,--car nous ne

pouvions lui faire comprendre l'usage de l'S au pluriel,--et qu'elles

s'étaient réunies pour combattre deux autres _NATION_. Nous lui

demandâmes alors pourquoi ils s'étaient avancés sur nous.--«Pour faire

la grande merveille regarder,»--dit-il (_To makee te great wonder

look_). À ce propos, il est bon de remarquer, que touts ces naturels, de

même que ceux d'Afrique, quand ils apprennent l'anglais, ajoutent

toujours deux E à la fin des mots où nous n'en mettons qu'un, et placent

l'accent sur le dernier, comme _makee_, _takee_, par exemple,

prononciation vicieuse dont on ne saurait les désaccoutumer, et dont

j'eus beaucoup de peine à débarrasser VENDREDI, bien que j'eusse fini

par en venir à bout.

Et maintenant que je viens de nommer encore une fois ce pauvre garçon,

il faut que je lui dise un dernier adieu. Pauvre honnête VENDREDI!...

Nous l'ensevelîmes avec toute la décence et la solemnité possibles. On

le mit dans un cercueil, on le jeta à la mer, et je fis tirer pour lui

onze coups de canon. Ainsi finit la vie du plus reconnaissant, du plus

fidèle, du plus candide, du plus affectionné serviteur qui fût jamais.

À la faveur d'un bon vent, nous cinglions alors vers le Brésil, et, au

bout de douze jours environs, nous découvrîmes la terre par latitude de

cinq degrés Sud de la ligne: c'est là le point le plus Nord-Est de toute

cette partie de l'Amérique. Nous demeurâmes Sud-quart-Est en vue de

cette côte pendant quatre jours; nous doublâmes alors le Cap

Saint-Augustin, et, trois jours après, nous vînmes mouiller dans la Baie

de Touts-les-Saints, l'ancien lieu de ma délivrance, d'où m'étaient

venues également ma bonne et ma mauvaise fortune.

Jamais navire n'avait amené dans ce parage personne qui y eût moins

affaire que moi, et cependant ce ne fut qu'avec beaucoup de difficultés

que nous fûmes admis à avoir à terre la moindre communication. Ni mon

partner lui-même, qui vivait encore, et faisait en ces lieux grande

figure, ni les deux négociants, mes curateurs, ni le bruit de ma

miraculeuse conservation dans l'île, ne purent obtenir cette faveur.

Toutefois, mon partner, se souvenant que j'avais donné cinq cents

MOIDORES au Prieur du monastère des Augustins, et trois cent

soixante-douze aux pauvres, alla au couvent et engagea celui qui pour

lors en était le Prieur à se rendre auprès du Gouverneur pour lui

demander pour moi la permission de descendre à terre avec le capitaine,

quelqu'un autre et huit matelots seulement, et ceci sous la condition

expresse et absolue que nous ne débarquerions aucune marchandise et ne

transporterions nulle autre personne sans autorisation.

On fut si strict envers nous, quant au non-débarquement des

marchandises, que ce ne fut qu'avec extrême difficulté que je pus mettre

à terre trois ballots de merceries anglaises, à savoir, de draps fins,

d'étoffes et de toiles que j'avais apportées pour en faire présent à mon

partner.

C'était un homme généreux et grand, bien que, ainsi que moi, il fût

parti de fort bas d'abord. Quoiqu'il ne sût pas que j'eusse le moindre

dessein de lui rien donner, il m'envoya à bord des provisions fraîches,

du vin et des confitures, pour une valeur de plus de trente MOIDORES, à

quoi il avait joint du tabac et trois ou quatre belles médailles d'or;

mais je m'acquittai envers lui par mon présent, qui, comme je l'ai dit,

consistait en drap fin, en étoffes anglaises, en dentelles et, en belles

toiles de Hollande. Je lui livrai en outre pour cent livres sterling de

marchandises d'autre espèce, et j'obtins de lui, en retour, qu'il ferait

assembler le _sloop_ que j'avais apporté avec moi d'Angleterre pour

l'usage de mes planteurs, afin d'envoyer à ma colonie les secours que je

lui destinais.

En conséquence il se procura des bras, et le _sloop_ fut achevé en

très-peu de jours, car il était tout façonné déjà; et je donnai au

capitaine qui en prit le commandement des instructions telles qu'il ne

pouvait manquer de trouver l'île. Aussi la trouva-t-il, comme par la

suite j'en reçus l'avis de mon partner. Le _sloop_ fut bientôt chargé de

la petite cargaison que j'adressais à mes insulaires, et un de nos

marins, qui m'avait suivi dans l'île, m'offrit alors de s'embarquer pour

aller s'y établir moyennant une lettre de moi, laquelle enjoignît au

gouverneur espagnol de lui assigner une étendue de terrain suffisante

pour une plantation, et de lui donner les outils et les choses

nécessaires pour faire des plantages, ce à quoi il se disait fort

entendu, ayant été planteur au Maryland et, par-dessus le marché,

boucanier.

Je confirmai ce garçon dans son dessein en lui accordant tout ce qu'il

désirait. Pour se l'attacher comme esclave, je l'avantageai en outre du

Sauvage que nous avions fait prisonnier de guerre, et je fis passer

l'ordre au gouverneur espagnol de lui donner sa part de tout ce dont il

avait besoin, ainsi qu'aux autres.

EMBARQUEMENT DE BESTIAUX POUR L'ÎLE

Quand nous en vînmes à équiper le _sloop_, mon vieux partner me dit

qu'il y avait un très-honnête homme, un planteur brésilien de sa

connaissance lequel avait encouru la disgrâce de l'Église.--«Je ne sais

pourquoi, dit-il, mais, sur ma conscience je pense qu'il est hérétique

dans le fond de son cœur. De peur de l'inquisition, il a été obligé de

se cacher. À coup sûr, il serait ravi de trouver une pareille occasion

de s'échapper avec sa femme et ses deux filles. Si vous vouliez bien le

laisser émigrer dans votre île et lui constituer une plantation, je me

chargerais de lui donner un petit matériel pour commencer; car les

officiers de l'Inquisition ont saisi touts ses effets et touts ses

biens, et il ne lui reste rien qu'un chétif mobilier et deux esclaves.

Quoique je haïsse ses principes, cependant je ne voudrais pas le voir

tomber entre leurs mains; sûrement il serait brûlé vif.»

J'adhérai sur-le-champ à cette proposition, je réunis mon Anglais à

cette famille, et nous cachâmes l'homme, sa femme et ses filles sur

notre navire, jusqu'au moment où le _sloop_ mit à la voile. Alors, leurs

effets ayant été portés à bord de cette embarcation quelque temps

auparavant, nous les y déposâmes quand elle fut sortie de la baie.

Notre marin fut extrêmement aise de ce nouveau compagnon. Aussi riches

l'un que l'autre en outils et en matériaux, ils n'avaient, pour

commencer leur établissement, que ce dont j'ai fait mention ci-dessus;

mais ils emportaient avec eux,--ce qui valait tout le reste,--quelques

plants de canne à sucre et quelques instruments pour la culture des

cannes, à laquelle le Portugais s'entendait fort bien.

Entre autres secours que je fis passer à mes tenanciers dans l'île, je

leur envoyai par ce _sloop:_ trois vaches laitières, cinq veaux, environ

vingt-deux porcs, parmi lesquels trois truies pleines; enfin deux

poulinières et un étalon.

J'engageai trois femmes portugaises à partir, selon ma promesse faite

aux Espagnols, auxquels je recommandai de les épouser et d'en user

dignement avec elles. J'aurais pu en embarquer bien davantage, mais je

me souvins que le pauvre homme persécuté avait deux filles, et que cinq

Espagnols seulement en désiraient; les autres avaient des femmes en leur

puissance, bien qu'en pays éloignés.

Toute cette cargaison arriva à bon port et fut, comme il vous est facile

de l'imaginer, fort bien reçue par mes vieux habitants, qui se

trouvèrent alors, avec cette addition, au nombre de soixante ou

soixante-dix personnes, non compris les petits enfants, dont il y avait

foison Quand je revins en Angleterre, je trouvai des lettres d'eux

touts, apportées par le _sloop_ à son retour du Brésil et venues par la

voie de Lisbonne. J'en accuse ici réception.

Maintenant, j'en ai fini avec mon île, je romps avec tout ce qui la

concerne; et quiconque lira le reste de ces mémoires fera bien de l'ôter

tout-à-fait de sa pensée, et de s'attendre à lire seulement les folies

d'un vieillard que ses propres malheurs et à plus forte raison ceux

d'autrui n'avaient pu instruire à se garer de nouveaux désastres; d'un

vieillard que n'avait pu rasseoir plus de quarante années de misères et

d'adversités, que n'avaient pu satisfaire une prospérité surpassant son

espérance, et que n'avaient pu rendre sage une affliction, une détresse

qui passe l'imagination.

Je n'avais pas plus affaire d'aller aux Indes-Orientales qu'un homme en

pleine liberté n'en a d'aller trouver le guichetier de Newgate, et de le

prier de l'enfermer avec les autres prisonniers et de lui faire souffrir

la faim. Si j'avais pris un petit bâtiment anglais pour me rendre

directement dans l'île, si je l'avais chargé, comme j'avais fait l'autre

vaisseau, de toutes choses nécessaires pour la plantation et pour mon

peuple; si j'avais demandé à ce gouvernement-ci des lettres-patentes qui

assurassent ma propriété, rangée simplement sous la domination de

l'Angleterre, ce qu'assurément j'eusse obtenu; si j'y avais transporté

du canon, des munitions, des esclaves, des planteurs; si, prenant

possession de la place, je l'eusse munie et fortifiée au nom de la

Grande-Bretagne et eusse accru na population, comme aisément je l'eusse

pu faire; si alors j'eusse résidé là et eusse renvoyé le vaisseau chargé

de bon riz, ce qu'aussi j'eusse pu faire au bout de six mois, en mandant

à mes amis de nous le réexpédier avec un chargement à notre convenance;

si j'avais fait ceci, si je me fusse fixé là, j'aurais enfin agi, moi,

comme un homme de bon sens; mais j'étais possédé d'un esprit vagabond,

et je méprisai touts ces avantages. Je complaisais à me voir le patron

de ces gens que j'avais placés là, et à en user avec eux en quelque

sorte d'une manière haute et majestueuse comme un antique monarque

patriarcal: ayant soin de les pourvoir comme si j'eusse été Père de

toute la famille, comme je l'étais de la plantation; mais je n'avais

seulement jamais eu la prétention de planter au nom de quelque

gouvernement ou de quelque nation, de reconnaître quelque prince, et de

déclarer mes gens sujets d'une nation plutôt que d'une autre; qui plus

est, je n'avais même pas donné de nom à l'île: je la laissai comme je

l'avais trouvée, n'appartenant à personne, et sa population n'ayant

d'autre discipline, d'autre gouvernement que le mien, lequel, bien que

j'eusse sur elle l'influence d'un père et d'un bienfaiteur, n'avait

point d'autorité ou de pouvoir pour agir ou commander allant au-delà de

ce que, pour me plaire, elle m'accordait volontairement. Et cependant

cela aurait été plus que suffisant si j'eusse résidé dans mon domaine.

Or, comme j'allai courir au loin et ne reparus plus, les dernières

nouvelles que j'en reçus me parvinrent par le canal de mon partner, qui

plus tard envoya un autre _sloop_ à la colonie, et qui,--je ne reçus

toutefois sa missive que cinq années après qu'elle avait été écrite,--me

donna avis que mes planteurs n'avançaient que chétivement, et

murmuraient de leur long séjour en ce lieu; que WILL ATKINS était mort;

que cinq Espagnols étaient partis; que, bien qu'ils n'eussent pas été

très-molestés par les sauvages, ils avaient eu cependant quelques

escarmouches avec eux et qu'ils le suppliaient de m'écrire de penser à

la promesse que je leur avais faite de les tirer de là, afin qu'ils

pussent revoir leur patrie avant de mourir.

Mais j'étais parti en chasse de l'_Oie-sauvage_, en vérité; et ceux qui

voudront savoir quelque chose de plus sur mon compte, il faut qu'ils se

déterminent à me suivre à travers une nouvelle variété d'extravagances,

de détresse et d'impertinentes aventures, où la justice de la Providence

se montre clairement, et où nous pouvons voir combien il est facile au

Ciel de nous rassasier de nos propres désirs, de faire que le plus

ardent de nos souhaits soit notre affliction, et de nous punir

sévèrement dans les choses mêmes où nous pensions rencontrer le suprême

bonheur.

Que l'homme sage ne se flatte pas de la force de son propre jugement, et

de pouvoir faire choix par lui-même de sa condition privée dans la vie.

L'homme est une créature qui a la vue courte, l'homme ne voit pas loin

devant lui; et comme ses passions ne sont pas de ses meilleurs amis, ses

affections particulières sont généralement ses plus mauvais

conseillers[18].

Robinson Crusoe (II/II) · 第 17 / 29 段