surtout agréable parce qu'il m'apprenait positivement que le mariage en
vue ne le concernait point lui-même. Je lui donnai toutes les assurances
possibles que, si j'arrivais à bon port en Angleterre, je remettrais ses
lettres et m'occuperais sérieusement de ses affaires, et qu'il pouvait
compter que je n'oublierais point dans quelle situation je le laissais;
mais j'étais toujours impatient de savoir quels étaient les personnages
à marier. Il me dit enfin que c'était mon Jack-bon-à-tout et sa servante
Suzan.
Je fus fort agréablement surpris quand il me nomma le couple; car
vraiment il me semblait bien assorti. J'ai déjà tracé le caractère de
l'homme: quant à la servante, c'était une jeune femme très-honnête,
modeste, réservée et pieuse. Douée de beaucoup de sens, elle était assez
agréable de sa personne, s'exprimait fort bien et à propos, toujours
avec décence et bonne grâce, et n'était ni lente à parler quand quelque
chose le requérait, ni impertinemment empressée quand ce n'était pas ses
affaires; très-adroite d'ailleurs, fort entendue dans tout ce qui la
concernait, excellente ménagère et capable en vérité d'être la
gouvernante de l'île entière. Elle savait parfaitement se conduire avec
les gens de toute sorte qui l'entouraient, et n'eût pas été plus
empruntée avec des gens du bel air, s'il s'en fût trouvé là.
Les accordailles étant faites de cette manière, nous les mariâmes le
jour même; et comme à l'autel, pour ainsi dire, je servais de père à
cette fille, et que je la présentais, je lui constituai une dot: je lui
assignai, à elle et à son mari, une belle et vaste étendue de terre pour
leur plantation. Ce mariage et la proposition que le jeune gentleman
m'avait faite de lui concéder une petite propriété dans l'île, me
donnèrent l'idée de la partager entre ses habitants, afin qu'ils ne
pussent par la suite se quereller au sujet de leur emplacement.
Je remis le soin de ce partage à WILL ATKINS, qui vraiment alors était
devenu un homme sage, grave, ménager, complètement réformé,
excessivement pieux et religieux, et qui, autant qu'il peut m'être
permis de prononcer en pareil cas, était, je le crois fermement, un
pénitent sincère.
Il s'acquitta de cette répartition avec tant d'équité et tellement à la
satisfaction de chacun, qu'ils désirèrent seulement pour le tout un acte
général de ma main que je fis dresser et que je signai et scellai. Ce
contrat, déterminant la situation et les limites de chaque plantation,
certifiait que je leur accordais la possession absolue et héréditaire
des plantations ou fermes respectives et de leurs améliorissements, à
eux et à leurs hoirs, me réservant tout le reste de l'île comme ma
propriété particulière, et par chaque plantation une certaine redevance
payable au bout de onze années à moi ou à quiconque de ma part ou en mon
nom viendrait la réclamer et produirait une copie légalisée de cette
concession.
Quant au mode de gouvernement et aux lois à introduire parmi eux, je
leur dis que je ne saurais leur donner de meilleurs réglements que ceux
qu'ils pouvaient s'imposer eux-mêmes. Seulement je leur fis promettre de
vivre en amitié et en bon voisinage les uns avec les autres. Et je me
préparai à les quitter.
Une chose que je ne dois point passer sous silence, c'est que, nos
colons étant alors constitués en une sorte de république et surchargés
de travaux, il était incongru que trente-sept Indiens vécussent dans un
coin de l'île indépendants et inoccupés; car, excepté de pourvoir à leur
nourriture, ce qui n'était pas toujours sans difficulté, ils n'avaient
aucune espèce d'affaire ou de propriété à administrer. Aussi proposai-je
au gouverneur Espagnol d'aller les trouver avec le père de VENDREDI et
de leur offrir de se disperser et de planter pour leur compte, ou d'être
agrégés aux différentes familles comme serviteurs, et entretenus pour
leur travail, sans être toutefois absolument esclaves; car je n'aurais
pas voulu souffrir qu'on les soumît à l'esclavage, ni par la force ni
par nulle autre voie, parce que leur liberté leur avait été octroyée par
capitulation, et qu'elle était un article de reddition, chose que
l'honneur défend de violer.
Ils adhérèrent volontiers à la proposition et suivirent touts de grand
cœur le gouverneur Espagnol. Nous leur départîmes donc des terres et des
plantations; trois ou quatre d'entre eux en acceptèrent, mais touts les
autres préférèrent être employés comme serviteurs dans les diverses
familles que nous avions fondées; et ainsi ma colonie fut à peu près
établie comme il suit: les Espagnols possédaient mon habitation
primitive, laquelle était la ville capitale, et avaient étendu leur
plantation tout le long du ruisseau qui formait la crique dont j'ai si
souvent parlé, jusqu'à ma tonnelle: en accroissant leurs cultures ils
poussaient toujours à l'Est. Les Anglais habitaient dans la partie
Nord-Est, où WILL ATKINS et ses compagnons s'étaient fixés tout d'abord,
et s'avançaient au Sud et au Sud-Ouest en deçà des possessions des
Espagnols. Chaque plantation avait au besoin un grand supplément de
terrain à sa disposition, de sorte qu'il ne pouvait y avoir lieu de se
chamailler par manque de place.
Toute la pointe occidentale de l'île fut laissée inhabitée, afin que si
quelques Sauvages y abordaient seulement pour y consommer leurs
barbaries accoutumées, ils pussent aller et venir librement; s'ils ne
vexaient personne, personne n'avait envie de les vexer. Sans doute ils y
débarquèrent souvent, mais ils s'en retournèrent, sans plus; car je n'ai
jamais entendu dire que mes planteurs eussent été attaqués et troublés
davantage.
LA BIBLE
Il me revint alors à l'esprit que j'avais insinué à mon ami
l'ecclésiastique que l'œuvre de la conversion de nos Sauvages pourrait
peut-être s'accomplir en son absence et à sa satisfaction; et je lui dis
que je la croyais à cette heure en beau chemin; car ces Indiens étant
ainsi répartis parmi les Chrétiens, si chacun de ceux-ci voulait faire
son devoir auprès de ceux qui se trouvaient sous sa main, j'espérais que
cela pourrait avoir un fort bon résultat.
Il en tomba d'accord d'emblée: «--Si toutefois, dit-il, ils voulaient
faire leur devoir; mais comment, ajouta-t-il, obtiendrons-nous cela
d'eux?»--Je lui répondis que nous les manderions touts ensemble, et leur
en imposerions la charge, ou bien que nous irions les trouver chacun en
particulier, ce qu'il jugea préférable. Nous nous partageâmes donc la
tâche, lui pour en parler aux Espagnols qui étaient touts papistes, et
moi aux anglais qui étaient touts protestants; et nous leur
recommandâmes instamment et leur fîmes promettre de ne jamais établir
aucune distinction de Catholiques ou de Réformés, en exhortant les
Sauvages à se faire Chrétiens, mais de leur donner une connaissance
générale du vrai Dieu et de Jésus-Christ, leur Sauveur. Ils nous
promirent pareillement qu'ils n'auraient jamais les uns avec les autres
aucun différent, aucune dispute au sujet de la religion.
Quand j'arrivai à la maison de WILL ATKINS,--si je puis l'appeler ainsi,
car jamais pareil édifice, pareil morceau de clayonnage, je crois, n'eut
son semblable dans le monde,--quand j'arrivai là, dis-je, j'y trouvai la
jeune femme dont précédemment j'ai parlé et l'épouse de William ATKINS
liées intimement. Cette jeune femme sage et religieuse avait
perfectionné l'œuvre que WILL ATKINS avait commencée; et, quoique ce ne
fût pas plus de quatre jours après ce dont je viens de donner la
relation, cependant la néophyte indienne était devenue une chrétienne
telle que m'en ont rarement offert mes observations et le commerce du
monde.
Dans la matinée qui précéda cette visite, il me vint à l'idée que parmi
les choses nécessaires que j'avais à laisser à mes Anglais, j'avais
oublié de placer une Bible, et qu'en cela je me montrais moins
attentionné à leur égard que ne l'avait été envers moi ma bonne amie la
veuve, lorsqu'en m'envoyant de Lisbonne la cargaison de cent livres
sterling, elle y avait glissé trois Bibles et un livre de prières.
Toutefois la charité de cette brave femme eut une plus grande extension
qu'elle ne l'avait imaginé; car il était réservé à ses présents de
servir à la consolation et à l'instruction de gens qui en firent un bien
meilleur usage que moi-même.
Je mis une de ces Bibles dans ma poche, et lorsque j'arrivai à la
rotonde ou maison de William ATKINS, et que j'eus appris que la jeune
épousée et la femme baptisée d'ATKINS avaient conversé ensemble sur la
religion,--car Will me l'annonça avec beaucoup de joie,--je demandai si
elles étaient réunies en ce moment, et il me répondit que oui. J'entrai
donc dans la maison, il m'y suivit, et nous les trouvâmes toutes deux en
grande conversation.--«Oh! sir, me dit William ATKINS, quand Dieu a des
pécheurs à réconcilier à lui, et des étrangers à introduire dans son
royaume, il ne manque pas de messagers. Ma femme s'est acquis un nouveau
guide; moi je me reconnais aussi indigne qu'incapable de cette œuvre;
cette jeune personne nous a été envoyée du Ciel: il suffirait d'elle
pour convertir toute une île de Sauvages.»--La jeune épousée rougit et
se leva pour se retirer, mais je l'invitai à se rasseoir.--«Vous avez
une bonne œuvre entre les mains, lui dis-je, j'espère que Dieu vous
bénira dans cette œuvre.»
Nous causâmes un peu; et, ne m'appercevant pas qu'ils eussent aucun
livre chez eux, sans toutefois m'en être enquis, je mis la main dans ma
poche et j'en tirai ma Bible.--«Voici, dis-je à ATKINS, que je vous
apporte un secours que peut-être vous n'aviez pas jusqu'à cette
heure.»--Le pauvre homme fut si confondu, que de quelque temps il ne put
proférer une parole. Mais, revenant à lui, il prit le livre à deux
mains, et se tournant vers sa femme:--«Tenez, ma chère, s'écria-t-il, ne
vous avais-je pas dit que notre Dieu, bien qu'il habite là-haut, peut
entendre ce que nous disons! Voici ce livre que j'ai demandé par mes
prières quand vous et moi nous nous agenouillâmes près du buisson. Dieu
nous a entendu et nous l'envoie.»--En achevant ces mots il tomba dans de
si vifs transports, qu'au milieu de la joie de posséder ce livre et des
actions de grâce qu'il en rendait à Dieu, les larmes ruisselaient sur sa
face comme à un enfant qui pleure.
La femme fut émerveillée et pensa tomber dans une méprise que personne
de nous n'avait prévue; elle crut fermement que Dieu lui avait envoyé le
livre sur la demande de son mari. Il est vrai qu'il en était ainsi
providentiellement, et qu'on pouvait le prendre ainsi dans un sens
raisonnable; mais je crois qu'il n'eût pas été difficile en ce moment de
persuader à cette pauvre femme qu'un messager exprès était venu du Ciel
uniquement dans le dessein de lui apporter ce livre. C'était matière
trop sérieuse pour tolérer aucune supercherie; aussi me tournai-je vers
la jeune épousée et lui dis-je que nous ne devions point en imposer à la
nouvelle convertie, dans sa primitive et ignorante intelligence des
choses, et je la priai de lui expliquer qu'on peut dire fort justement
que Dieu répond à nos suppliques, quand, par le cours de sa providence,
pareilles choses d'une façon toute particulière adviennent comme nous
l'avions demandé; mais que nous ne devons pas nous attendre à recevoir
des réponses du Ciel par une voie miraculeuse et toute spéciale, et que
c'est un bien pour nous qu'il n'en soit pas ainsi.
La jeune épousée s'acquitta heureusement de ce soin, de sorte qu'il n'y
eut, je vous assure, nulle fraude pieuse là-dedans. Ne point détromper
cette femme eût été à mes yeux la plus injustifiable imposture du monde.
Toutefois le saisissement de joie de WILL ATKINS passait vraiment toute
expression, et là pourtant, on peut en être certain, il n'y avait rien
d'illusoire. À coup sûr, pour aucune chose semblable, jamais homme ne
manifesta plus de reconnaissance qu'il n'en montra pour le don de cette
Bible; et jamais homme, je crois, ne fut ravi de posséder une Bible par
de plus dignes motifs. Quoiqu'il eût été la créature la plus scélérate,
la plus dangereuse, la plus opiniâtre, la plus outrageuse, la plus
furibonde et la plus perverse, cet homme peut nous servir d'exemple à
touts pour la bonne éducation des enfants, à savoir que les parents ne
doivent jamais négliger d'enseigner et d'instruire et ne jamais
désespérer du succès de leurs efforts, les enfants fussent-ils à ce
point opiniâtres et rebelles, ou en apparence insensibles à
l'instruction; car si jamais Dieu dans sa providence vient à toucher
leur conscience, la force de leur éducation reprend son action sur eux,
et les premiers enseignements des parents ne sont pas perdus, quoiqu'ils
aient pu rester enfouis bien des années: un jour ou l'autre ils peuvent
en recueillir bénéfice.
C'est ce qui advint à ce pauvre homme. Quelque ignorant ou quelque
dépourvu qu'il fût de religion et de connaissance chrétienne, s'étant
trouvé avoir à faire alors à plus ignorant que lui, la moindre parcelle
des instructions de son bon père, qui avait pu lui revenir à l'esprit
lui avait été d'un grand secours.
Entre autres choses il s'était rappelé, disait-il, combien son père
avait coutume d'insister sur l'inexprimable valeur de la Bible, dont la
possession est un privilége et un trésor pour l'homme, les familles et
les nations. Toutefois il n'avait jamais conçu la moindre idée du prix
de ce livre jusqu'au moment où, ayant à instruire des payens, des
Sauvages, des barbares, il avait eu faute de l'assistance de l'Oracle
Écrit.
La jeune épousée fut aussi enchantée de cela pour la conjoncture
présente, bien qu'elle eût déjà, ainsi que le jeune homme, une Bible à
bord de notre navire, parmi les effets qui n'étaient pas encore
débarqués. Maintenant, après avoir tant parlé de cette jeune femme, je
ne puis omettre à propos d'elle et de moi un épisode encore qui renferme
en soi quelque chose de très-instructif et de très-remarquable.
J'ai raconté à quelle extrémité la pauvre jeune suivante avait été
réduite; comment sa maîtresse, exténuée par l'inanition, était morte à
bord de ce malheureux navire que nous avions rencontré en mer, et
comment l'équipage entier étant tombé dans la plus atroce misère, la
_gentlewoman_, son fils et sa servante avaient été d'abord durement
traités quant aux provisions, et finalement totalement négligés et
affamés, c'est-à-dire livrés aux plus affreuses angoisses de la faim.
Un jour, m'entretenant avec elle des extrémités qu'ils avaient
souffertes, je lui demandai si elle pourrait décrire, d'après ce qu'elle
avait ressenti, ce que c'est que mourir de faim, et quels en sont les
symptômes. Elle me répondit qu'elle croyait le pouvoir, et elle me narra
fort exactement son histoire en ces termes:
--«D'abord, sir, dit-elle, durant quelques jours nous fîmes très-maigre
chère et souffrîmes beaucoup la faim, puis enfin nous restâmes sans
aucune espèce d'aliments, excepté du sucre, un peu de vin et un peu
d'eau. Le premier jour où nous ne reçûmes point du tout de nourriture,
je me sentis, vers le soir, d'abord du vide et du malaise à l'estomac,
et, plus avant dans la soirée, une invincible envie de bâiller et de
dormir. Je me jetai sur une couche dans la grande cabine pour reposer,
et je reposai environ trois heures, puis je m'éveillai quelque peu
rafraîchie, ayant pris un verre de vin en me couchant. Après être
demeurée trois heures environ éveillée, il pouvait être alors cinq
heures du matin, je sentis de nouveau du vide et du malaise à l'estomac,
et je me recouchai; mais harassée et souffrante, je ne pus dormir du
tout. Je passai ainsi tout le deuxième jour dans de singulières
intermittences, d'abord de faim, puis de douleurs, accompagnées d'envies
de vomir. La deuxième nuit, obligée de me mettre au lit derechef sans
avoir rien pris qu'un verre d'eau claire, et m'étant assoupie, je rêvai
que j'étais à la Barbade, que le marché était abondamment fourni de
provisions, que j'en achetais pour ma maîtresse, puis que je revenais et
dînais tout mon soûl.
» Je crus après ceci mon estomac aussi plein qu'au sortir d'un bon
repas; mais quand je m'éveillai je fus cruellement atterrée en me
trouvant en proie aux horreurs de la faim. Le dernier verre de vin que
nous eussions, je le bus après avoir mis du sucre, pour suppléer par le
peu d'esprit qu'il contient au défaut de nourriture. Mais n'ayant dans
l'estomac nulle substance qui pût fournir au travail de la digestion, je
trouvai que le seul effet du vin était de faire monter de désagréables
vapeurs de l'estomac au cerveau, et, à ce qu'on me rapporta, je demeurai
stupide et inerte, comme une personne ivre, pendant quelque temps.
» Le troisième jour dans la matinée après une nuit de rêves étranges,
confus et incohérents, où j'avais plutôt sommeillé que dormi, je
m'éveillai enragée et furieuse de faim, et je doute, au cas où ma raison
ne fût revenue et n'en eût triomphé, je doute, dis-je, si j'eusse été
mère et si j'eusse eu un jeune enfant avec moi, que sa vie eût été en
sûreté.
» Ce transport dura environ trois heures, pendant lesquelles deux fois
je fus aussi folle à lier qu'aucun habitant de Bedlam, comme mon jeune
maître me l'a dit et comme il peut aujourd'hui vous le confirmer.
ÉPISODE DE LA CABINE
» Dans un de ces accès de frénésie ou de démence, soit par l'effet du
mouvement du vaisseau ou que mon pied eût glissé, je ne sais, je tombai,
et mon visage heurta contre le coin du lit de veille où couchait ma
maîtresse. À ce coup le sang ruissela de mon nez. Le _cabin-boy_
m'apporta un petit bassin, je m'assis et j'y saignai abondamment. À
mesure que le sang coulait je revenais à moi, et la violence du
transport ou de la fièvre qui me possédait s'abattait ainsi que la
partie vorace de ma faim.
» Alors je me sentis de nouveau malade, et j'eus des soulèvements de
cœur; mais je ne pus vomir, car je n'avais dans l'estomac rien à
rejeter. Après avoir saigné quelque temps je m'évanouis: l'on crut que
j'étais morte. Je revins bientôt à moi, et j'eus un violent mal à
l'estomac impossible à décrire. Ce n'était point des tranchées, mais une
douleur d'inanition atroce et déchirante. Vers la nuit elle fit place à
une sorte de désir déréglé, à une envie de nourriture, à quelque chose
de semblable, je suppose, aux envies d'une femme grosse. Je pris un
autre verre d'eau avec du sucre; mais mon estomac y répugna, et je
rendis tout. Alors je bus un verre d'eau sans sucre que je gardai, et je
me remis sur le lit, priant du fond du cœur, afin qu'il plût à Dieu de
m'appeler à lui; et après avoir calmé mon esprit par cet espoir, je
sommeillai quelque temps. À mon réveil, affaiblie par les vapeurs qui
s'élèvent d'un estomac vide, je me crus mourante. Je recommandai mon âme
à Dieu, et je souhaitai vivement que quelqu'un voulût me jeter à la mer.
» Durant tout ce temps ma maîtresse était étendue près de moi, et, comme
je l'appréhendais, sur le point d'expirer. Toutefois elle supportait son
mal avec beaucoup plus de résignation que moi, et donna son dernier
morceau de pain à son fils, mon jeune maître, qui ne voulait point le
prendre; mais elle le contraignit à le manger, et c'est, je crois, ce
qui lui sauva la vie.
» Vers le matin, je me rendormis, et quand je me réveillai, d'abord
j'eus un débordement de pleurs, puis un second accès de faim dévorante,
tel que je redevins vorace et retombai dans un affreux état: si ma
maîtresse eût été morte, quelle que fût mon affection pour elle, j'ai la
conviction que j'aurais mangé un morceau de sa chair avec autant de goût
et aussi indifféremment que je le fis jamais de la viande d'aucun animal
destiné à la nourriture; une ou deux fois, je fus tentée de mordre à mon
propre bras. Enfin, j'apperçus le bassin dans lequel était le sang que
j'avais perdu la veille; j'y courus, et j'avalai ce sang avec autant de
hâte et d'avidité que si j'eusse été étonnée que personne ne s'en fût
emparé déjà, et que j'eusse craint qu'on voulût alors me l'arracher.
» Bien qu'une fois faite cette action me remplit d'horreur, cependant
cela étourdit ma grosse faim, et, ayant pris un verre d'eau pure, je fus
remise et restaurée pour quelques heures. C'était le quatrième jour, et
je me soutins ainsi jusque vers la nuit, où, dans l'espace de trois
heures, je passai de nouveau, tour à tour, par toutes les circonstances
précédentes, c'est-à-dire que je fus malade, assoupie, affamée,
souffrante de l'estomac, puis de nouveau vorace, puis de nouveau malade,
puis folle, puis éplorée, puis derechef vorace. De quart d'heure en
quart d'heure changeant ainsi d'état, mes forces s'épuisèrent
totalement. À la nuit, je me couchai, ayant pour toute consolation
l'espoir de mourir avant le matin.
» Je ne dormis point de toute cette nuit, ma faim était alors devenue
une maladie, et j'eus une terrible colique et des tranchées engendrées
par les vents qui, au défaut de nourriture, s'étaient frayé un passage
dans mes entrailles. Je restai dans cet état jusqu'au lendemain matin,
où je fus quelque peu surprise par les plaintes et les lamentations de
mon jeune maître, qui me criait que sa mère était morte. Je me soulevai
un peu, n'ayant pas la force de me lever, mais je vis qu'elle respirait
encore, quoiqu'elle ne donnât que de faibles signes de vie.
» J'avais alors de telles convulsions d'estomac, provoquées par le
manque de nourriture, que je ne saurais en donner une idée; et de
fréquents déchirements, des transes de faim telles que rien n'y peut
être comparé, sinon les tortures de la mort. C'est dans cet état que
j'étais, quand j'entendis au-dessus de moi les matelots crier:--«Une
voile! une voile!»--et vociférer et sauter comme s'ils eussent été en
démence.
» Je n'étais pas capable de sortir du lit, ma maîtresse encore moins, et
mon jeune maître était si malade que je le croyais expirant. Nous ne
pûmes donc ouvrir la porte de la cabine ni apprendre ce qui pouvait
occasionner un pareil tumulte. Il y avait deux jours que nous n'avions
eu aucun rapport avec les gens de l'équipage, qui nous avaient dit
n'avoir pas dans le bâtiment une bouchée de quoi que ce soit à manger.
Et depuis, ils nous avouèrent qu'ils nous avaient crus morts.
» C'était là l'affreux état où nous étions quand vous fûtes envoyé pour
nous sauver la vie. Et comment vous nous trouvâtes, sir, vous le savez
aussi bien et même mieux que moi.»
Tel fut son propre récit. C'était une relation tellement exacte de ce
qu'on souffre en mourant de faim, que jamais vraiment je n'avais rien
ouï de pareil, et qu'elle fut excessivement intéressante pour moi. Je
suis d'autant plus disposé à croire que cette peinture est vraie, que le
jeune homme m'en toucha lui-même une bonne partie, quoique, à vrai dire,
d'une façon moins précise et moins poignante, sans doute parce que sa
mère l'avait soutenu aux dépens de sa propre vie. Bien que la pauvre
servante fût d'une constitution plus forte que sa maîtresse, déjà sur le
retour et délicate, il se peut qu'elle ait eu à lutter plus cruellement
contre la faim, je veux dire qu'il peut être présumable que cette
infortunée en ait ressenti les horreurs plus tôt que sa maîtresse, qu'on
ne saurait blâmer d'avoir gardé les derniers morceaux, sans en rien
abandonner pour le soulagement de sa servante. Sans aucun doute d'après
cette relation, si notre navire ou quelque autre ne les eût pas si
providentiellement rencontrés, quelques jours de plus, et ils étaient
touts morts, à moins qu'ils n'eussent prévenu l'événement en se mangeant
les uns les autres; et même, dans leur position, cela ne leur eût que
peu servi, vu qu'ils étaient à cinq cents lieues de toute terre et hors
de toute possibilité d'être secourus autrement que de la manière
miraculeuse dont la chose advint. Mais ceci soit dit en passant. Je
retourne à mes dispositions concernant ma colonie.