W. A--Quand vous ne m'auriez pas, sir, arraché la confession que je

viens de vous faire sur mon père, ma conscience l'eût faite. Toutes les

fois que nous venons à jeter un regard en arrière sur notre vie, les

péchés contre nos indulgents parents sont certes, parmi touts ceux que

nous pouvons commettre, les premiers qui nous touchent: les blessures

qu'ils font sont les plus profondes, et le poids qu'ils laissent pèse le

plus lourdement sur le cœur.

R. C.--Vous parlez, pour moi, avec trop de sentiment et de sensibilité,

ATKINS, je ne saurais le supporter.

W. A.--Vous le pouvez, master! J'ose croire que tout ceci vous est

étranger.

R. C.--Oui, ATKINS, chaque rivage, chaque colline, je dirai même chaque

arbre de cette île, est un témoin des angoisses de mon âme au

ressentiment de mon ingratitude et de mon indigne conduite envers un bon

et tendre père, un père qui ressemblait beaucoup au vôtre, d'après la

peinture que vous en faites. Comme vous, WILL ATKINS, j'ai assassiné mon

père, mais je crois ma repentance de beaucoup surpassée par la vôtre.

J'en aurais dit davantage si j'eusse pu maîtriser mon agitation; mais le

repentir de ce pauvre homme me semblait tellement plus profond que le

mien, que je fus sur le point de briser là et de me retirer. J'étais

stupéfait de ses paroles; je voyais que bien loin que je dusse remontrer

et instruire cet homme, il était devenu pour moi un maître et un

précepteur, et cela de la façon la plus surprenante et la plus

inattendue.

J'exposai tout ceci au jeune ecclésiastique, qui en fut grandement

pénétré, et me dit:--«Eh bien, n'avais-je pas prédit qu'une fois que cet

homme serait converti, il nous prêcherait touts? En vérité, sir, je vous

le déclare, si cet homme devient un vrai pénitent, on n'aura pas besoin

de moi ici; il fera des Chrétiens de touts les habitants de

l'île.»--M'étant un peu remis de mon émotion, je renouai conversation

avec WILL ATKINS.

«Mais Will, dis-je, d'où vient que le sentiment de ces fautes vous

touche précisément à cette heure?

WILLIAM ATKINS.--Sir, vous m'avez mis à une œuvre qui m'a transpercé

l'âme. J'ai parlé à ma femme de Dieu et de religion, à dessein, selon vos

vues, de la faire chrétienne, et elle m'a prêché, elle-même, un sermon

tel que je ne l'oublierai de ma vie.

ROBINSON CRUSOE.--Non, non, ce n'est pas votre femme qui vous a prêché;

mais lorsque vous la pressiez de vos arguments religieux, votre

conscience les rétorquait contre vous.

W. A.--Oh! oui, sir, et d'une telle force que je n'eusse pu y résister.

R. C.--Je vous en prie, Will, faites-nous connaître ce qui se passait

entre vous et votre femme; j'en sais quelque chose déjà.

W. A.--Sir, il me serait impossible de vous en donner un récit parfait.

J'en suis trop plein pour le taire, cependant la parole me manque pour

l'exprimer. Mais, quoiqu'elle ait dit, et bien que je ne puisse vous en

rendre compte, je puis toutefois vous en déclarer ceci, que je suis

résolu à m'amender et à réformer ma vie.

R. C.--De grâce, dites-nous en quelques mots. Comment commençâtes-vous,

Will? Chose certaine, le cas a été extraordinaire. C'est effectivement

un sermon qu'elle vous a prêché, si elle a opéré sur vous cet

amendement.

W. A.--Eh bien, je lui exposai d'abord la nature de nos lois sur le

mariage, et les raisons pour lesquelles l'homme et la femme sont dans

l'obligation de former des nœuds tels qu'il ne soit au pouvoir ni de

l'un ni de l'autre de les rompre; qu'autrement l'ordre et la justice ne

pourraient être maintenus; que les hommes répudieraient leurs femmes et

abandonneraient leurs enfants, et vivraient dans la promiscuité, et que

les familles ne pourraient se perpétuer ni les héritages se régler par

une descendance légale.

R. C.--Vous parlez comme un légiste, Will. Mais pûtes-vous lui faire

comprendre ce que vous entendez par héritage et famille? On ne sait rien

de cela parmi les Sauvages, on s'y marie n'importe comment, sans avoir

égard à la parenté, à la consanguinité ou à la famille: le frère avec la

sœur, et même, comme il m'a été dit, le père avec la fille, le fils avec

la mère.

W. A.--Je crois, sir, que vous êtes mal informé;--ma femme m'assure le

contraire, et qu'ils ont horreur de cela. Peut-être pour quelques

parentés plus éloignées ne sont-ils pas aussi rigides que nous; mais

elle m'affirme qu'il n'y a point d'alliance dans les proches degrés dont

vous parlez.

R. C.--Soit. Et que répondit-elle à ce que vous lui disiez?

W. A.--Elle répondit que cela lui semblait fort bien, et que c'était

beaucoup mieux que dans son pays.

R. C.--Mais lui avez-vous expliqué ce que c'est que le mariage.

W. A.--Oui, oui; là commença notre dialogue. Je lui demandai si elle

voulait se marier avec moi à notre manière. Elle me demanda de quelle

manière était-ce. Je lui répondis que le mariage avait été institué par

Dieu; et c'est alors que nous eûmes ensemble en vérité le plus étrange

entretien qu'aient jamais eu mari et femme, je crois.

_N. B._ Voici ce dialogue entre W. ATKINS et sa femme, tel que je le

couchai par écrit, immédiatement après qu'il me le rapporta.

LA FEMME.--Institué par votre Dieu! Comment! vous avoir un Dieu dans

votre pays?

William ATKINS.--Oui, ma chère, Dieu est dans touts les pays.

LA FEMME--Pas votre Dieu dans mon pays; mon pays avoir le grand vieux

Dieu Benamuckée.

W. A.--Enfant, je ne suis pas assez habile pour vous démontrer ce que

c'est que Dieu: Dieu est dans le Ciel, et il a fait le ciel et la terre

et la mer, et tout ce qui s'y trouve.

LA FEMME.--Pas fait la terre; votre Dieu pas fait la terre; pas fait mon

pays.

WILL ATKINS sourit à ces mots: que Dieu n'avait pas fait son pays.

LA FEMME.--Pas rire. Pourquoi me rire? ça pas chose à rire.

Il était blâmé à bon droit; car elle se montrait plus grave que lui-même

d'abord.

WILLIAM ATKINS.--C'est très-vrai. Je ne rirai plus, ma chère.

LA FEMME.--Pourquoi vous dire, votre Dieu a fait tout?

W. A.--Oui, enfant, notre Dieu a fait le monde entier, et vous, et moi,

et toutes choses; car il est le seul vrai Dieu. Il n'y a point d'autre

Dieu que lui. Il habite à jamais dans le Ciel.

LA FEMME.--Pourquoi vous pas dire ça à moi depuis long-temps?

W. A.--C'est vrai. En effet; mais j'ai été un grand misérable, et j'ai

non-seulement oublié jusqu'ici de t'instruire de tout cela, mais encore

j'ai vécu moi-même comme s'il n'y avait pas de Dieu au monde.

LA FEMME.--Quoi! vous avoir le grand Dieu dans votre pays; vous pas

connaître lui? Pas dire: O! à lui? Pas faire bonne chose pour lui? Ça

pas possible!

W. A.--Tout cela n'est que trop vrai: nous vivons comme s'il n'y avait

pas un Dieu dans le Ciel ou qu'il n'eût point de pouvoir sur la terre.

LA FEMME.--Mais pourquoi Dieu laisse vous faire ainsi? Pourquoi lui pas

faire vous bien vivre?

W. A.--C'est entièrement notre faute.

LA FEMME.--Mais vous dire à moi, lui être grand, beaucoup grand, avoir

beaucoup grand puissance; pouvoir faire tuer quand lui vouloir: pourquoi

lui pas faire tuer vous quand vous pas servir lui? pas dire O! à lui?

pas être bons hommes?

W. A.--Tu dis vrai; il pourrait me frapper de mort, et je devrais m'y

attendre, car j'ai été un profond misérable. Tu dis vrai; mais Dieu est

miséricordieux et ne nous traite pas comme nous le méritons.

LA FEMME.--Mais alors vous pas dire à Dieu merci pour cela?

W. A.--Non, en vérité, je n'ai pas plus remercié Dieu pour sa

miséricorde que je n'ai redouté Dieu pour son pouvoir.

LA FEMME.--Alors votre Dieu pas Dieu; moi non penser, moi non croire lui

être un tel grand beaucoup pouvoir, fort; puisque pas faire tuer vous,

quoique vous faire lui beaucoup colère?

CONVERSION DE LA FEMME D'ATKINS

WILLIAM ATKINS.--Quoi! ma coupable vie vous empêcherait-elle de croire

en Dieu! Quelle affreuse créature je suis! Et quelle triste vérité est

celle-là: que la vie infâme des Chrétiens empêche la conversion des

idolâtres?

LA FEMME.--Comment! moi penser vous avoir grand beaucoup Dieu

là-haut,--du doigt elle montrait le ciel,--cependant pas faire bien, pas

faire bonne chose? Pouvoir lui savoir? Sûrement lui pas savoir quoi vous

faire?

W. A.--Oui, oui, il connaît et voit toutes choses; il nous entend

parler, voit ce que nous faisons, sait ce que nous pensons, même quand

nous ne parlons pas.

LA FEMME.--Non! lui pas entendre vous maudire, vous jurer, vous dire le

grand _god-damn!_

W. A.--Si, si, il entend tout cela.

LA FEMME.--Où être alors son grand pouvoir fort?

W. A.--Il est miséricordieux: c'est tout ce que nous pouvons dire; et

cela prouve qu'il est le vrai Dieu. Il est Dieu et non homme; et c'est

pour cela que nous ne sommes point anéantis.

WILL ATKINS nous dit ici qu'il était saisi d'horreur en pensant comment

il avait pu annoncer si clairement à sa femme que Dieu voit, entend, et

connaît les secrètes pensées du cœur, et tout ce que nous faisons,

encore qu'il eût osé commettre toutes les méprisables choses dont il

était coupable.

LA FEMME.--_Miséricordieux_! quoi vous appeler ça?

WILLIAM ATKINS.--Il est notre père et notre Créateur; il a pitié de nous

et nous épargne.

LA FEMME.--Ainsi donc lui jamais faire tuer, jamais colère quand faire

méchant; alors lui pas bon lui-même ou pas grand capable.

W. A.--Si, si, ma chère, il est infiniment bon et infiniment grand et

capable de punir. Souventes fois même, afin de donner des preuves de sa

justice et de sa vengeance, il laisse sa colère se répandre pour

détruire les pécheurs et faire exemple. Beaucoup même seul frappés au

milieu de leurs crimes.

LA FEMME.--Mais pas faire tuer vous cependant. Donc vous lui dire,

peut-être, que lui pas faire tuer vous? Donc vous faire le marché avec

lui, vous commettre mauvaises choses; lui pas être colère contre vous,

quand lui être colère contre les autres hommes?

W. A.--Non, en vérité; mes péchés ne proviennent que d'une confiance

présomptueuse en sa bonté; et il serait infiniment juste, s'il me

détruisait comme il a détruit d'autres hommes.

LA FEMME.--Bien. Néanmoins pas tuer, pas faire vous mort! Que vous dire

à lui pour ça? Vous pas dire à lui: merci pour tout ça.

W. A.--Je suis un chien d'ingrat, voilà le fait.

LA FEMME.--Pourquoi lui pas faire vous beaucoup bon meilleur? Vous dire

lui faire vous.

W. A.--Il m'a créé comme il a créé tout le monde; c'est moi-même qui me

suis dépravé, qui ai abusé de sa bonté, et qui ai fait de moi un être

abominable.

LA FEMME.--Moi désirer vous faire Dieu connaître à moi. Moi pas faire

lui colère. Moi pas faire mauvaise méchante chose.

Ici WILL ATKINS nous dit que son cœur, lui avait défailli en entendant

une pauvre et ignorante créature exprimer le désir d'être amenée à la

connaissance de Dieu, tandis que lui, misérable, ne pouvait lui en dire

un mot auquel l'ignominie de sa conduite ne la détournât d'ajouter foi.

Déjà même elle s'était refusée à croire en Dieu, parce que lui qui avait

été si méchant n'était pas anéanti.

WILLIAM ATKINS.--Sans doute, ma chère, vous voulez dire que vous

souhaitez que je vous enseigne à connaître Dieu et non pas que

j'apprenne à Dieu à vous connaître; car il vous connaît déjà, vous et

chaque pensée de votre cœur.

LA FEMME--Ainsi donc lui savoir ce que moi dire à vous maintenant; lui

savoir moi désirer de connaître lui. Comment moi connaître celui qui

créer moi?

W. A.--Pauvre créature; il faut qu'il t'enseigne, lui, moi je ne puis

t'enseigner. Je le prierai de t'apprendre à le connaître et de me

pardonner, à moi, qui suis indigne de t'instruire.

Le pauvre garçon fut tellement mis aux abois quand sa femme lui exprima

le désir d'être amenée par lui à la science de Dieu, quand elle forma le

souhait de connaître Dieu, qu'il tomba à genoux devant elle, nous

dit-il, et pria le Seigneur d'illuminer son esprit par la connaissance

salutaire de Jésus-Christ, de lui pardonner à lui-même ses péchés et de

l'accepter comme un indigne instrument pour instruire cette idolâtre

dans les principes de la religion. Après quoi il s'assit de nouveau près

d'elle et leur dialogue se poursuivit.

_N. B._ C'était là le moment où nous l'avions vu s'agenouiller et lever

les mains vers le ciel.

LA FEMME.--Pourquoi vous mettre les genoux à terre? Pourquoi vous lever

en haut les mains? Quoi vous dire? À qui vous parler? Quoi est tout ça?

WILLIAM ATKINS.--Ma chère, je ploie les genoux en signe de soumission

envers Celui qui m'a créé. Je lui ai dit, O! comme vous appelez cela et

comme vous racontez que font vos vieillards à leur idole Benamuckée,

c'est-à-dire que je l'ai prié.

LA FEMME--Pourquoi vous dire O! à lui?

W. A.--Je l'ai prié d'ouvrir vos yeux et votre entendement, afin que

vous puissiez le connaître et lui être agréable.

LA FEMME.--Pouvoir lui faire ça aussi?

W. A.--Oui, il le peut; il peut faire toutes choses.

LA FEMME.--Mais lui pas entendre quoi vous dire?

W. A.--Si. Il nous a commandé de le prier et promis de nous écouter.

LA FEMME.--Commandé vous prier! Quand lui commander vous? Comment lui

commander vous? Quoi! vous entendre lui parler?

W. A.--Non, nous ne l'entendons point parler; mais il s'est révélé à

nous de différentes manières.

Ici ATKINS fut très-embarrassé pour lui faire comprendre que Dieu s'est

révélé à nous par sa parole; et ce que c'est que sa parole; mais enfin

il poursuivit ainsi:

WILLIAM ATKINS.--Dieu, dans les premiers temps, a parlé à quelques

hommes bons du haut du ciel, en termes formels; puis Dieu a inspiré des

hommes bons par son Esprit, et ils ont écrit toutes ses lois dans un

livre.

LA FEMME.--Moi pas comprendre ça. Où est ce livre?

W. A.--Hélas! ma pauvre créature, je n'ai pas ce livre; mais j'espère un

jour ou l'autre l'acquérir pour vous et vous le faire lire.

C'est ici qu'il l'embrassa avec beaucoup de tendresse, mais avec

l'inexprimable regret de n'avoir pas de Bible.

LA FEMME.--Mais comment vous faire moi connaître que Dieu enseigner eux

à écrire ce livre?

WILLIAM ATKINS.--Par la même démonstration par laquelle nous savons

qu'il est Dieu.

LA FEMME.--Quelle démonstration? quel moyen vous savoir?

W. A.--Parce qu'il enseigne et ne commande rien qui ne soit bon, juste,

saint, et ne tende à nous rendre parfaitement bons et parfaitement

heureux, et parce qu'il nous défend et nous enjoint de fuir tout ce qui

est mal, mauvais en soi ou mauvais dans ses conséquences.

LA FEMME. Que moi voudrais comprendre, que moi volontiers connaître! Si

lui récompenser toute bonne chose, punir toute méchante chose, défendre

toute méchante chose, lui, faire toute chose, lui, donner toute chose,

lui entendre moi quand moi dire: O! à lui, comme vous venir de faire

juste à présent; lui faire moi bonne, si moi désir être bonne; lui

épargner moi, pas faire tuer moi, quand moi pas être bonne, si tout ce

que vous dire lui faire; oui, lui être grand Dieu; moi prendre, penser,

croire lui être grand Dieu; moi dire; O! aussi à lui, avec vous, mon

cher.

Ici le pauvre homme nous dit qu'il n'avait pu se contenir plus

long-temps; mais que prenant sa femme par la main il l'avait fait mettre

à genoux près de lui et qu'il avait prié Dieu à haute voix de

l'instruire dans la connaissance de lui-même par son divin Esprit, et de

faire par un coup heureux de sa providence, s'il était possible, que tôt

ou tard elle vînt à posséder une Bible, afin qu'elle pût lire la parole

de Dieu et par là apprendre à le connaître.

C'est en ce moment que nous l'avions vu lui offrir la main et

s'agenouiller auprès d'elle, comme il a été dit.

Ils se dirent encore après ceci beaucoup d'autres choses qui serait trop

long, ce me semble, de rapporter ici. Entre autres elle lui fit

promettre, puisque de son propre aveu sa vie n'avait été qu'une suite

criminelle et abominable de provocations contre Dieu, de la réformer, de

ne plus irriter Dieu, de peur qu'il ne voulût--«faire lui mort,»--selon

sa propre expression; qu'alors elle ne restât seule et ne pût apprendre

à connaître plus particulièrement ce Dieu, et qu'il ne fût misérable,

comme il lui avait dit que les hommes méchants le seraient après leur

mort.

Ce récit nous parut vraiment étrange et nous émut beaucoup l'un et

l'autre, surtout le jeune ecclésiastique. Il en fut, lui, émerveillé;

mais il ressentit la plus vive douleur de ne pouvoir parler à la femme,

de ne pouvoir parler anglais pour s'en faire entendre, et comme elle

écorchait impitoyablement l'anglais, de ne pouvoir la comprendre

elle-même. Toutefois il se tourna vers moi, et me dit qu'il croyait que

pour elle il y avait quelque chose de plus à faire que de la marier. Je

ne le compris pas d'abord; mais enfin il s'expliqua: il entendait par là

qu'elle devait être baptisée.

J'adhérai à cela avec joie; et comme je m'y empressais:

--«Non, non, arrêtez, sir, me dit-il; bien que j'aie fort à cœur de la

voir baptisée, cependant tout en reconnaissant que WILL ATKINS, son

mari, l'a vraiment amenée d'une façon miraculeuse à souhaiter

d'embrasser une vie religieuse, et à lui donner de justes idées de

l'existence d'un Dieu, de son pouvoir, de sa justice, de sa miséricorde,

je désire savoir de lui s'il lui a dit quelque chose de Jésus-Christ et

du salut des pécheurs; de la nature de notre foi en lui, et de notre

Rédemption; du Saint-Esprit, de la Résurrection, du Jugement dernier et

d'une vie future.

Je rappelai WILL ATKINS, et je le lui demandai. Le pauvre garçon fondit

en larmes et nous dit qu'il lui en avait bien touché quelques paroles;

mais qu'il était lui-même si méchante créature et que sa conscience lui

reprochait si vivement sa vie horrible et impie, qu'il avait tremblé que

la connaissance qu'elle avait de lui n'atténuât l'attention qu'elle

devait donner à ces choses, et ne la portât plutôt à mépriser la

religion qu'à l'embrasser. Néanmoins il était certain, nous dit-il, que

son esprit était si disposé à recevoir d'heureuses impressions de toutes

ces vérités, que si je voulais bien l'en entretenir, elle ferait voir, à

ma grande satisfaction, que mes peines ne seraient point perdues sur

elle.

En conséquence je la fis venir; et, me plaçant comme interprète entre

elle et mon pieux ecclésiastique, je le priai d'entrer en matière.

BAPTÊME DE LA FEMME D'ATKINS

Or, sûrement jamais pareil sermon n'a été prêché par un prêtre papiste

dans ces derniers siècles du monde. Aussi lui dis-je que je lui trouvais

tout le zèle, toute la science, toute la sincérité d'un Chrétien, sans

les erreurs d'un catholique romain, et que je croyais voir en lui un

pasteur tel qu'avaient été les évêques de Rome avant que l'Église

romaine se fût assumé la souveraineté spirituelle sur les consciences

humaines[16].

En un mot il amena la pauvre femme à embrasser la connaissance du

Christ, et de notre Rédemption, non-seulement avec admiration, avec

étonnement, comme elle avait accueilli les premières notions de

l'existence d'un Dieu, mais encore avec joie, avec foi, avec une ferveur

et un degré surprenant d'intelligence presque inimaginables et

tout-à-fait indicibles. Finalement, à sa propre requête, elle fut

baptisée.

Tandis qu'il se préparait à lui conférer le baptême, je le suppliai de

vouloir bien accomplir cet office avec quelques précautions, afin, s'il

était possible, que l'homme ne pût s'appercevoir qu'il appartenait à

l'Église romaine, à cause des fâcheuses conséquences qui pourraient

résulter d'une dissidence entre nous dans cette religion même où nous

instruisions les autres. Il me répondit que, n'ayant ni chapelle

consacrée ni choses propres à cette célébration, il officierait d'une

telle manière que je ne pourrais reconnaître moi-même qu'il était

catholique romain si je ne le savais déjà. Et c'est ce qu'il fit: car

après avoir marmonné en latin quelques paroles que je ne pus comprendre,

il versa un plein vase d'eau sur la tête de la femme, disant en français

d'une voix haute:--«Marie! C'était le nom que son époux avait souhaité

que je lui donnasse, car j'étais son parrain.--«Je te baptise au nom du

Père, du Fils et du Saint-Esprit.» De sorte qu'on ne pouvait deviner

par-là de quelle religion il était. Ensuite il donna la bénédiction en

latin; mais WILL ATKINS ne sut pas si c'était en français, ou ne prit

point garde à cela en ce moment.

Sitôt cette cérémonie terminée, il les maria; puis après les épousailles

faites il se tourna vers WILL ATKINS et l'exhorta d'une manière

très-pressante, non-seulement à persévérer dans ses bonnes dispositions,

mais à corroborer les convictions dont il était pénétré par une ferme

résolution de réformer sa vie. Il lui déclara que c'était chose vaine

que de dire qu'il se repentait, s'il n'abjurait ses crimes. Il lui

représenta combien Dieu l'avait honoré en le choisissant comme

instrument pour amener sa femme à la connaissance de la religion

chrétienne, et combien il devait être soigneux de ne pas se montrer

rebelle à la grâce de Dieu; qu'autrement il verrait la payenne meilleure

chrétienne que lui, la Sauvage élue et l'instrument réprouvé.

Il leur dit encore à touts deux une foule d'excellentes choses; puis,

les recommandant en peu de mots à la bonté divine, il leur donna de

nouveau la bénédiction: moi, comme interprète, leur traduisant toujours

chaque chose en anglais. Ainsi se termina la cérémonie. Ce fut bien pour

moi la plus charmante, la plus agréable journée que j'aie jamais passée

dans toute ma vie.

Or mon religieux n'en avait pas encore fini. Ses pensées se reportaient

sans cesse à la conversion des trente-sept Sauvages, et volontiers il

serait resté dans l'île pour l'entreprendre. Mais je le convainquis

premièrement qu'en soi cette entreprise était impraticable, et

secondement que je pourrais peut-être la mettre en voie d'être terminée

à sa satisfaction durant son absence dont je parlerai tout-à-l'heure.

Ayant ainsi mis à fond les affaires de l'île, je me préparais à

retourner à bord du navire, quand le jeune homme que j'avais recueilli

d'entre l'équipage affamé vint à moi et me dit qu'il avait appris que

j'avais un ecclésiastique et que j'avais marié par son office les

Anglais avec les femmes sauvages qu'ils nommaient leurs épouses, et que

lui-même avait aussi un projet de mariage entre deux Chrétiens qu'il

désirait voir s'accomplir avant mon départ, ce qui, espérait-il, ne me

serait point désagréable.

Je compris de suite qu'il était question de la jeune fille servante de

sa mère; car il n'y avait point d'autre femme chrétienne dans l'île.

Aussi commençai-je à le dissuader de faire une chose pareille

inconsidérément, et parce qu'il se trouvait dans une situation isolée.

Je lui représentai qu'il avait par le monde une fortune assez

considérable et de bons amis, comme je le tenais de lui-même et de la

jeune fille aussi; que cette fille était non-seulement pauvre et

servante, mais encore d'un âge disproportionné, puisqu'elle avait

vingt-six ou vingt-sept ans, et lui pas plus de dix-sept ou dix-huit;

que très-probablement il lui serait possible avec mon assistance de se

tirer de ce désert et de retourner dans sa patrie; qu'alors il y avait

mille à parier contre un qu'il se repentirait de son choix, et que le

dégoût de sa position leur serait préjudiciable à touts deux. J'allais

m'étendre bien davantage; mais il m'interrompit en souriant et me dit

avec beaucoup de candeur que je me trompais dans mes conjectures, qu'il

n'avait rien de pareil en tête, sa situation présente étant déjà assez

triste et déplorable; qu'il était charmé d'apprendre que j'avais quelque

désir de le mettre à même de revoir son pays; que rien n'aurait pu

l'engager à rester en ce lieu si le voyage que j'allais poursuivre n'eût

été si effroyablement long et si hasardeux, et ne l'eût jeté si loin de

touts ses amis; qu'il ne souhaitait rien de moi, sinon que je voulusse

bien lui assigner une petite propriété dans mon île, lui donner un

serviteur ou deux et les choses nécessaires pour qu'il pût s'y établir

comme planteur, en attendant l'heureux moment où, si je retournais en

Angleterre, je pourrais le délivrer, plein de l'espérance que je ne

l'oublierais pas quand j'y serais revenu; enfin qu'il me remettrait

quelques lettres pour ses amis à Londres, afin de leur faire savoir

combien j'avais été bon pour lui, et dans quel lieu du monde et dans

quelle situation je l'avais laissé. Il me promettait, disait-il, lorsque

je le délivrerais, que la plantation dans l'état d'amélioration où il

l'aurait portée, quelle qu'en pût être la valeur, deviendrait

tout-à-fait mienne.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 15 / 29 段