Il commença par leur dire que je l'avais instruit de leur situation et

du présent dessein; qu'il était tout disposé à s'acquitter de cette

partie de son ministre, à les marier enfin, comme j'en avais manifesté

le désir; mais qu'avant de pouvoir le faire, il devait prendre la

liberté de s'entretenir avec eux. Alors il me déclara qu'aux yeux de

tout homme et selon l'esprit des lois sociales, ils avaient vécu jusqu'à

cette heure dans un adultère patent, auquel rien que leur consentement à

se marier ou à se séparer effectivement et immédiatement ne pouvait

mettre un terme; mais qu'en cela il s'élevait même, relativement aux

lois chrétiennes du mariage, une difficulté qui ne laissait pas de

l'inquiéter, celle d'unir un Chrétien à une Sauvage, une idolâtre, une

payenne, une créature non baptisée; et cependant qu'il ne voyait pas

qu'il y eût le loisir d'amener ces femmes par la voie de la persuasion à

se faire baptiser, ou à confesser le nom du Christ, dont il doutait

qu'elles eussent jamais ouï parler, et sans quoi elles ne pouvaient

recevoir le baptême.

Il leur déclara encore qu'il présumait qu'eux-mêmes n'étaient que de

très-indifférents Chrétiens, n'ayant qu'une faible connaissance de Dieu

et de ses voies; qu'en conséquence il ne pouvait s'attendre à ce qu'ils

en eussent dit bien long à leurs femmes sur cet article; et que, s'ils

ne voulaient promettre de faire touts leurs efforts auprès d'elles pour

les persuader de devenir chrétiennes et de les instruire de leur mieux

dans la connaissance et la croyance de Dieu qui les a créées, et dans

l'adoration de Jésus-Christ qui les a rachetées, il ne pourrait

consacrer leur union; car il ne voulait point prêter les mains à une

alliance de Chrétiens à des Sauvages, chose contraire aux principes de

la religion chrétienne et formellement défendue par la Loi de Dieu.

Ils écoutèrent fort attentivement tout ceci, que, sortant de sa bouche,

je leur transmettais très-fidèlement et aussi littéralement que je le

pouvais, ajoutant seulement parfois quelque chose de mon propre, pour

leur faire sentir combien c'était juste et combien je l'approuvais. Mais

j'établissais toujours très-scrupuleusement une distinction entre ce que

je tirais de moi-même et ce qui était les paroles du prêtre. Ils me

répondirent que ce que le _gentleman_ avait dit était véritable, qu'ils

n'étaient eux-mêmes que de très-indifférents Chrétiens, et qu'ils

n'avaient jamais à leurs femmes touché un mot de religion.--«Seigneur

Dieu! sir, s'écria WILL ATKINS, comment leur enseignerions-nous la

religion? nous n'y entendons rien nous-mêmes. D'ailleurs si nous allions

leur parler de Dieu, de Jésus-Christ, de Ciel et de l'Enfer, ce serait

vouloir les faire rire à nos dépens, et les pousser à nous demander

qu'est-ce que nous-mêmes nous croyons; et si nous leur disions que nous

ajoutons foi à toutes les choses dont nous leur parlons, par exemple,

que les bons vont au Ciel et les méchants en Enfer, elles ne

manqueraient pas de nous demander où nous prétendons aller nous-mêmes,

qui croyons à tout cela et n'en sommes pas moins de mauvais êtres, comme

en effet nous le sommes. Vraiment, sir, cela suffirait pour leur

inspirer tout d'abord du dégoût pour la religion. Il faut avoir de la

religion soi-même avant de vouloir prêcher les autres.--«WILL ATKINS,

lui repartis-je, quoique j'aie peur que ce que vous dites ne soit que

trop vrai en soi, ne pourriez-vous cependant répondre à votre femme

qu'elle est plongée dans l'erreur; qu'il est un Dieu; qu'il y a une

religion meilleure que la sienne; que ses dieux sont des idoles qui ne

peuvent ni entendre ni parler; qu'il existe un grand Être qui a fait

toutes choses et qui a puissance de détruire tout ce qu'il a fait; qu'il

récompense le bien et punit le mal; et que nous serons jugés par lui à

la fin, selon nos œuvres en ce monde? Vous n'êtes pas tellement dépourvu

de sens que la nature elle-même ne vous ait enseigné que tout cela est

vrai; je suis sûr que vous savez qu'il en est ainsi, et que vous y

croyez vous-même.»

«Cela est juste, sir, répliqua ATKINS; mais de quel front pourrais-je

dire quelque chose de tout ceci à ma femme quand elle me répondrait

immédiatement que ce n'est pas vrai?»

--«Pas vrai! répliquai-je. Qu'entendez-vous par-là?»--«Oui, sir, elle me

dira qu'il n'est pas vrai que ce Dieu dont je lui parlerai soit juste,

et puisse punir et récompenser, puisque je ne suis pas puni et livré à

Satan, moi qui ai été, elle ne le sait que trop, une si mauvaise

créature envers elle et envers touts les autres, puisqu'il souffre que

je vive, moi qui ai toujours agi si contrairement à ce qu'il faut que je

lui présente comme le bien, et à ce que j'eusse dû faire.»

--«Oui vraiment, ATKINS, répétai-je, j'ai grand peur que tu ne dises

trop vrai.»--Et là-dessus je reportai les réponses d'ATKINS à

l'ecclésiastique, qui brûlait de les connaître.--«Oh! s'écria le prêtre,

dites-lui qu'il est une chose qui peut le rendre le meilleur ministre du

monde auprès de sa femme, et que c'est la repentance; car personne ne

prêche le repentir comme les vrais pénitents. Il ne lui manque que

l'attrition pour être mieux que tout autre en état d'instruire son

épouse. C'est alors qu'il sera qualifié pour lui apprendre que

non-seulement il est un Dieu, juste rémunérateur du bien et du mal, mais

que ce Dieu est un Être miséricordieux; que, dans sa bonté ineffable et

sa patience infinie, il diffère de punir ceux qui l'outragent, à dessein

d'user de clémence, car il ne veut pas la mort du pécheur, mais bien

qu'il revienne à soi et qu'il vive; que souvent il souffre que les

méchants parcourent une longue carrière; que souvent même il ajourne

leur damnation au jour de l'universelle rétribution; et que c'est là une

preuve évidente d'un Dieu et d'une vie future, que les justes ne

reçoivent pas leur récompense ni les méchants leur châtiment en ce

monde. Ceci le conduira naturellement à enseigner à sa femme les dogmes

de la Résurrection et du Jugement dernier. En vérité je vous le dis, que

seulement il se repente, et il sera pour sa femme un excellent

instrument de repentance.»

Je répétai tout ceci à ATKINS, qui l'écouta d'un air fort grave, et qui,

il était facile de le voir, en fut extraordinairement affecté.

Tout-à-coup, s'impatientant et me laissant à peine achever:--«Je sais

tout cela, _master_, me dit-il, et bien d'autres choses encore; mais je

n'aurai pas l'impudence de parler ainsi à ma femme, quand Dieu et ma

propre conscience savent, quand ma femme elle-même serait contre moi un

irrécusable témoin, que j'ai vécu comme si je n'eusse jamais ouï parler

de Dieu ou d'une vie future ou de rien de semblable; et pour ce qui est

de mon repentir, hélas!...--là-dessus il poussa un profond soupir et je

vis ses yeux se mouiller de larmes,--tout est perdu pour moi!»--«Perdu!

ATKINS; mais qu'entends-tu par là?»--«Je ne sais que trop ce que

j'entends, sir, répondit-il; j'entends qu'il est trop tard, et que ce

n'est que trop vrai.»

Je traduisis mot pour mot à mon ecclésiastique ce que William venait de

me dire. Le pauvre prêtre zélé,--ainsi dois-je l'appeler, car, quelle

que fût sa croyance, il avait assurément une rare sollicitude du salut

de l'âme de son prochain, et il serait cruel de penser qu'il n'eût pas

une égale sollicitude de son propre salut;--cet homme zélé et

charitable, dis-je, ne put aussi retenir ses larmes; mais, s'étant

remis, il me dit:--«Faites-lui cette seule question: Est-il satisfait

qu'il soit trop tard ou en est-il chagrin, et souhaiterait-il qu'il n'en

fût pas ainsi.»--Je posai nettement la question à ATKINS, et il me

répondit avec beaucoup de chaleur:--«Comment un homme pourrait-il

trouver sa satisfaction dans une situation qui sûrement doit avoir pour

fin la mort éternelle? Bien loin d'en être satisfait, je pense, au

contraire, qu'un jour ou l'autre elle causera ma ruine.»

--«Qu'entendez-vous par là?» lui dis-je. Et il me répliqua qu'il pensait

en venir, ou plus tôt ou plus tard, à se couper la gorge pour mettre fin

à ses terreurs.

L'ecclésiastique hocha la tête d'un air profondément pénétré, quand je

lui reportai tout cela; et, s'adressant brusquement à moi, il me

dit:--«Si tel est son état, vous pouvez l'assurer qu'il n'est pas trop

tard. Le Christ lui donnera repentance. Mais, je vous en prie,

ajouta-t-il, expliquez-lui ceci. Que comme l'homme n'est sauvé que par

le Christ et le mérite de sa Passion intercédant la miséricorde divine,

il n'est jamais trop tard pour rentrer en grâce. Pense-t-il qu'il soit

possible à l'homme de pécher au-delà des bornes de la puissance

miséricordieuse de Dieu? Dites-lui, je vous prie, qu'il y a peut-être un

temps où, lassée, la grâce divine cesse ses longs efforts, et où Dieu

peut refuser de prêter l'oreille; mais que pour l'homme il n'est jamais

trop tard pour implorer merci; que nous, qui sommes serviteurs du

Christ, nous avons pour mission de prêcher le pardon en tout temps, au

nom de Jésus-Christ, à touts ceux qui se repentent sincèrement. Donc ce

n'est jamais trop tard pour se repentir.»

Je répétai tout ceci à ATKINS. Il m'écouta avec empressement; mais il

parut vouloir remettre la fin de l'entretien, car il me dit qu'il

désirait sortir pour causer un peu avec sa femme. Il se retira en effet,

et nous suivîmes avec ses compagnons. Je m'apperçus qu'ils étaient touts

ignorants jusqu'à la stupidité en matière de religion, comme je l'étais

moi-même quand je m'enfuis de chez mon père pour courir le monde.

Cependant aucun d'eux ne s'était montré inattentif à ce qui avait été

dit; et touts promirent sérieusement d'en parler à leurs femmes, et

d'employer touts leurs efforts pour les persuader de se faire

chrétiennes.

MARIAGES

L'ecclésiastique sourit lorsque je lui rendis leur réponse; mais il

garda long-temps le silence. À la fin pourtant, secouant la tête:--Nous

qui sommes serviteurs du Christ, dit-il, nous ne pouvons qu'exhorter et

instruire; quand les hommes se soumettent et se conforment à nos

censures, et promettent ce que nous demandons, notre pouvoir s'arrête

là; nous sommes tenus d'accepter leurs bonnes paroles. Mais croyez-moi,

sir, continua-t-il, quoi que vous ayez pu apprendre de la vie de cet

homme que vous nommez William ATKINS, j'ai la conviction qu'il est parmi

eux le seul sincèrement converti. Je le regarde comme un vrai pénitent.

Non que je désespère des autres. Mais cet homme-ci est profondément

frappé des égarements de sa vie passée, et je ne doute pas que lorsqu'il

viendra à parler de religion à sa femme, il ne s'en pénètre lui-même

efficacement; car s'efforcer d'instruire les autres est souvent le

meilleur moyen de s'instruire soi-même. J'ai connu un homme qui,

ajouta-t-il, n'ayant de la religion que des notions sommaires, et menant

une vie au plus haut point coupable et perdue de débauches, en vint à

une complète résipiscence en s'appliquant à convertir un Juif. Si donc

le pauvre ATKINS se met une fois à parler sérieusement de Jésus-Christ à

sa femme, ma vie à parier qu'il entre par-là lui-même dans la voie d'une

entière conversion et d'une sincère pénitence. Et qui sait ce qui peut

s'ensuivre?»

D'après cette conversation cependant, et les susdites promesses de

s'efforcer à persuader aux femmes d'embrasser le Christianisme, le

prêtre maria les trois couples présents. WILL ATKINS et sa femme

n'étaient pas encore rentrés. Les épousailles faites, après avoir

attendu quelque temps, mon ecclésiastique fut curieux de savoir où était

allé ATKINS; et, se tournant vers moi, il me dit:--«Sir, je vous en

supplie, sortons de votre labyrinthe, et allons voir. J'ose avancer que

nous trouverons par là ce pauvre homme causant sérieusement avec sa

femme, et lui enseignant déjà quelque chose de la religion.»--Je

commençais à être de même avis. Nous sortîmes donc ensemble, et je le

menai par un chemin qui n'était connu que de moi, et où les arbres

s'élevaient si épais qu'il n'était pas facile de voir à travers les

touffes de feuillage, qui permettaient encore moins d'être vu qu'elles

ne laissaient voir. Quand nous fûmes arrivés à la rive du bois,

j'apperçus ATKINS et sa sauvage épouse au teint basané assis à l'ombre

d'un buisson et engagés dans une conversation animée. Je restai coi

jusqu'à ce que mon ecclésiastique m'eût rejoint; et alors, lui ayant

montré où ils étaient, nous fîmes halte et les examinâmes long-temps

avec la plus grande attention.

Nous remarquâmes qu'il la sollicitait vivement en lui montrant du doigt

là-haut le soleil et toutes les régions des cieux; puis en bas la terre,

puis au loin la mer, puis lui-même, puis elle, puis les bois et les

arbres.--«Or, me dit mon ecclésiastique, vous le voyez, voici que mes

paroles se vérifient: il la prêche. Observez-le; maintenant il lui

enseigne que notre Dieu les a faits, elle et lui, de même que le

firmament, la terre, la mer, les bois et les arbres.--«Je le crois

aussi, lui répondis-je.»--Aussitôt nous vîmes ATKINS se lever, puis se

jeter à genoux en élevant ses deux mains vers le ciel. Nous supposâmes

qu'il proférait quelque chose, mais nous ne pûmes l'entendre: nous

étions trop éloignés pour cela. Il resta à peine une demi-minute

agenouillé, revint s'asseoir près de sa femme et lui parla derechef.

Nous remarquâmes alors combien elle était attentive; mais gardait-elle

le silence ou parlait-elle, c'est ce que nous n'aurions su dire. Tandis

que ce pauvre homme était agenouillé, j'avais vu des larmes couler en

abondance sur les joues de mon ecclésiastique, et j'avais eu peine

moi-même à me retenir. Mais c'était un grand chagrin pour nous que de ne

pas être assez près pour entendre quelque chose de ce qui s'agitait

entre eux.

Cependant nous ne pouvions approcher davantage, de peur de les troubler.

Nous résolûmes donc d'attendre la fin de cette conversation silencieuse,

qui d'ailleurs nous parlait assez haut sans le secours de la voix.

ATKINS, comme je l'ai dit, s'était assis de nouveau tout auprès de sa

femme, et lui parlait derechef avec chaleur. Deux ou trois fois nous

pûmes voir qu'il l'embrassait passionnément. Une autre fois nous le

vîmes prendre son mouchoir, lui essuyer les yeux, puis l'embrasser

encore avec des transports d'une nature vraiment singulière. Enfin,

après plusieurs choses semblables, nous le vîmes se relever tout-à-coup,

lui tendre la main pour l'aider à faire de même, puis, la tenant ainsi,

la conduire aussitôt à quelques pas de là, où touts deux

s'agenouillèrent et restèrent dans cette attitude deux minutes environ.

Mon ami ne se possédait plus. Il s'écria:--«Saint Paul! saint Paul!

voyez, il prie!»--Je craignis qu'ATKINS ne l'entendit: je le conjurai de

se modérer pendant quelques instants, afin que nous pussions voir la fin

de cette scène, qui, pour moi, je dois le confesser, fut bien tout à la

fois la plus touchante et la plus agréable que j'aie jamais vue de ma

vie. Il chercha en effet à se rendre maître de lui; mais il était dans

de tels ravissements de penser que cette pauvre femme payenne était

devenue chrétienne, qu'il lui fut impossible de se contenir, et qu'il

versa des larmes à plusieurs reprises. Levant les mains vers le ciel et

se signant la poitrine, il faisait des oraisons jaculatoires pour rendre

grâce à Dieu d'une preuve si miraculeuse du succès de nos efforts;

tantôt il parlait tout bas et je pouvais à peine entendre, tantôt à voix

haute, tantôt en latin, tantôt en français; deux ou trois fois des

larmes de joie l'interrompirent et étouffèrent ses paroles tout-à-fait.

Je le conjurai de nouveau de se calmer, afin que nous pussions observer

de plus près et plus complètement ce qui se passait sous nos yeux, ce

qu'il fit pour quelque temps. La scène n'était pas finie; car, après

qu'ils se furent relevés, nous vîmes encore le pauvre homme parler avec

ardeur à sa femme, et nous reconnûmes à ses gestes qu'elle était

vivement touchée de ce qu'il disait: elle levait fréquemment les mains

au ciel, elle posait une main sur sa poitrine, ou prenait telles autres

attitudes qui décèlent d'ordinaire une componction profonde et une

sérieuse attention. Ceci dura un demi-quart d'heure environ. Puis ils

s'éloignèrent trop pour que nous pussions les épier plus long-temps.

Je saisis cet instant pour adresser la parole à mon religieux, et je lui

dis d'abord que j'étais charmé d'avoir vu dans ses détails ce dont nous

venions d'être témoins; que, malgré que je fusse assez incrédule en

pareils cas, je me laissais cependant aller à croire qu'ici tout était

fort sincère, tant de la part du mari que de celle de la femme, quelle

que pût être d'ailleurs leur ignorance, et que j'espérais, qu'un tel

commencement aurait encore une fin plus heureuse.--«Et qui sait,

ajoutai-je, si ces deux-là ne pourront pas avec le temps, par la voie de

l'enseignement et de l'exemple, opérer sur quelques autres?»--«Quelques

autres, reprit-il en se tournant brusquement vers moi, voire même sur

touts les autres. Faites fond là-dessus: si ces deux Sauvages,--car lui,

à votre propre dire, n'a guère, laissé voir qu'il valût

mieux,--s'adonnent à Jésus-Christ, ils n'auront pas de cesse qu'ils

n'aient converti touts les autres; car la vraie religion est

naturellement communicative, et celui qui une bonne fois s'est fait

Chrétien ne laissera jamais un payen derrière lui s'il peut le

sauver.»--J'avouai que penser ainsi était un principe vraiment chrétien,

et la preuve d'un zèle véritable et d'un cœur généreux en soi.--«Mais,

mon ami, poursuivis-je, voulez-vous me permettre de soulever ici une

difficulté? Je n'ai pas la moindre chose à objecter contre le fervent

intérêt que vous déployez pour convertir ces pauvres gens du paganisme à

la religion chrétienne; mais quelle consolation en pouvez-vous tirer,

puisque, à votre sens, ils sont hors du giron de l'Église catholique,

hors de laquelle vous croyez qu'il n'y a point de salut? Ce ne sont

toujours à vos yeux que des hérétiques, et, pour cent raisons, aussi

effectivement damnés que les payens eux-mêmes.»

À ceci il répondit avec beaucoup de candeur et de charité

chrétienne:--«Sir, je suis catholique de l'Église romaine et prêtre de

l'ordre de Saint-Benoît, et je professe touts les principes de la Foi

romaine; mais cependant, croyez-moi, et ce n'est pas comme compliment

que je vous dis cela, ni eu égard à ma position et à vos amitiés, je ne

vous regarde pas, vous qui vous appelez vous-même _réformés_, sans

quelque sentiment charitable. Je n'oserais dire, quoique je sache que

c'est en général notre opinion, je n'oserais dire que vous ne pouvez

être sauvés, je ne prétends en aucune manière limiter la miséricorde du

Christ jusque-là de penser qu'il ne puisse vous recevoir dans le sein de

son Église par des voies à nous impalpables, et qu'il nous est

impossible de connaître, et j'espère que vous avez la même charité pour

nous. Je prie chaque jour pour que vous soyez touts restitués à l'Église

du Christ, de quelque manière qu'il plaise à Celui qui est infiniment

sage de vous y ramener. En attendant vous reconnaîtrez sûrement qu'il

m'appartient, comme catholique, d'établir une grande différence entre un

Protestant et un payen; entre celui qui invoque Jésus-Christ, quoique

dans un mode que je ne juge pas conforme à la véritable Foi, et un

Sauvage, un barbare, qui ne connaît ni Dieu, ni Christ, ni Rédempteur.

Si vous n'êtes pas dans le giron de l'Église catholique, nous espérons

que vous êtes plus près d'y entrer que ceux-là qui ne connaissent

aucunement ni Dieu ni son Église. C'est pourquoi je me réjouis quand je

vois ce pauvre homme, que vous me dites avoir été un débauché et presque

un meurtrier, s'agenouiller et prier Jésus-Christ, comme nous supposons

qu'il a fait, malgré qu'il ne soit pas pleinement éclairé, dans la

persuasion où je suis que Dieu de qui toute œuvre semblable procède,

touchera sensiblement son cœur, et le conduira, en son temps, à une

connaissance plus profonde de la vérité. Et si Dieu inspire à ce pauvre

homme de convertir et d'instruire l'ignorante Sauvage son épouse, je ne

puis croire qu'il le repoussera lui-même. N'ai-je donc pas raison de me

réjouir lorsque je vois quelqu'un amené à la connaissance du Christ,

quoiqu'il ne puisse être apporté jusque dans le sein de l'Église

catholique, juste à l'heure où je puis le désirer, tout en laissant à la

bonté du Christ le soin de parfaire son œuvre en son temps et par ses

propres voies? Certes que je me réjouirais si touts les Sauvages de

l'Amérique étaient amenés, comme cette pauvre femme, à prier Dieu,

dussent-ils être touts protestants d'abord, plutôt que de les voir

persister dans le paganisme et l'idolâtrie, fermement convaincu que je

serais que Celui qui aurait épanché sur eux cette lumière daignerait

plus tard les illuminer d'un rayon de sa céleste grâce; et les

recueillir dans le bercail de son Église, alors que bon lui semblerait.»

Je fus autant étonné de la sincérité et de la modération de ce Papiste

véritablement pieux, que terrassé par la force de sa dialectique, et il

me vint en ce moment à l'esprit que si une pareille modération était

universelle, nous pourrions être touts chrétiens catholiques, quelle que

fût l'Église ou la communion particulière à laquelle nous

appartinssions; que l'esprit de charité bientôt nous insinuerait touts

dans de droits principes; et, en un mot, comme il pensait qu'une

semblable charité nous rendrait touts catholiques, je lui dis qu'à mon

sens si touts les membres de son Église professaient la même tolérance

ils seraient bientôt touts protestants. Et nous brisâmes là, car nous

n'entrions jamais en controverse.

Cependant, changeant de langage, et lui prenant la main.--«Mon ami, lui

dis-je, je souhaiterais que tout le clergé de l'Église romaine fût doué

d'une telle modération, et d'une charité égale à la vôtre. Je suis

entièrement de votre opinion; mais je dois vous dire que si vous

prêchiez une pareille doctrine en Espagne ou en Italie on vous livrerait

à l'Inquisition.»

--«Cela se peut, répondit-il. J'ignore ce que feraient les Espagnols ou

les Italiens; mais je ne dirai pas qu'ils en soient meilleurs Chrétiens

pour cette rigueur: car ma conviction est qu'il n'y a point d'hérésie

dans un excès de charité.»

DIALOGUE

WILL ATKINS et sa femme étant partis, nous n'avions que faire en ce

lieu. Nous rebroussâmes donc chemin; et, comme nous nous en retournions,

nous les trouvâmes qui attendaient qu'on les fît entrer. Lorsque je les

eus apperçus, je demandai à mon ecclésiastique si nous devions ou non

découvrir à ATKINS que nous l'avions vu près du buisson. Il fut d'avis

que nous ne le devions pas, mais qu'il fallait lui parler d'abord et

écouter ce qu'il nous dirait. Nous l'appelâmes donc en particulier, et,

personne n'étant là que nous-mêmes, je liai avec lui en ces termes:

--«Comment fûtes-vous élevé, WILL ATKINS, je vous prie? Qu'était votre

père?»

WILLIAM ATKINS.--Un meilleur homme que je ne serai jamais, sir; mon père

était un ecclésiastique.

ROBINSON CRUSOE.--Quelle éducation vous donna-t-il?

W. A.--Il aurait désiré me voir instruit, sir; mais je méprisai toute

éducation, instruction ou correction, comme une brute que j'étais.

R. C.--C'est vrai, Salomon a dit:--«Celui qui repousse le blâme est

semblable à la brute.»

W. A.--Ah! sir, j'ai été comme la brute en effet; j'ai tué mon père!

Pour l'amour de Dieu, sir, ne me parlez point de cela, sir; j'ai

assassiné mon pauvre père!

LE PRÊTRE.--Ha? un meurtrier?

Ici le prêtre tressaillit et devint pâle,--car je lui traduisais mot

pour mot les paroles d'ATKINS. Il paraissait croire que Will avait

réellement tué son père.

ROBINSON CRUSOE--Non, non, sir, je ne l'entends pas ainsi. Mais ATKINS,

expliquez-vous: n'est-ce pas que vous n'avez pas tué votre père de vos

propres mains?

WILLIAM ATKINS.--Non, sir; je ne lui ai pas coupé la gorge; mais j'ai

tari la source de ses joies, mais j'ai accourci ses jours. Je lui ai

brisé le cœur en payant de la plus noire ingratitude le plus tendre et

le plus affectueux traitement que jamais père ait pu faire éprouver ou

qu'enfant ait jamais reçu.

R. C.--C'est bien. Je ne vous ai pas questionné sur votre père pour vous

arracher cet aveu. Je prie Dieu de vous en donner repentir et de vous

pardonner cela ainsi que touts vos autres péchés. Je ne vous ai fait

cette question que parce que je vois, quoique vous ne soyez pas

très-docte, que vous n'êtes pas aussi ignorant que tant d'autres dans la

science du bien, et que vous en savez en fait de religion beaucoup plus

que vous n'en avez pratiqué.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 14 / 29 段