étant catholique romain,--consiste non-seulement dans le consentement
mutuel des parties à se prendre l'une l'autre pour mari et épouse, mais
encore dans l'obligation formelle et légale renfermée dans le contrat,
laquelle force l'homme et la femme de s'avouer et de se reconnaître pour
tels dans touts les temps; obligation imposant à l'homme de s'abstenir
de toute autre femme, de ne contracter aucun autre engagement tandis que
celui-ci subsiste, et, dans toutes les occasions, autant que faire se
peut, de pourvoir convenablement son épouse et ses enfants; obligation
qui, _mutatis mutandis_, soumet de son côté la femme aux mêmes ou à de
semblables conditions.
» Or, sir, ces hommes peuvent, quand il leur plaira ou quand l'occasion
s'en présentera, abandonner ces femmes, désavouer leurs enfants, les
laisser périr, prendre d'autres femmes et les épouser du vivant des
premières.»--Ici il ajouta, non sans quelque chaleur:--«Comment, sir,
Dieu est-il honoré par cette liberté illicite? et comment sa bénédiction
couronnera-t-elle vos efforts dans ce lieu, quoique bons en eux-mêmes,
quoique honnêtes dans leur but; tandis que ces hommes, qui sont
présentement vos sujets, sous votre gouvernement et votre domination
absolus, sont autorisés par vous à vivre ouvertement dans l'adultère?»
Je l'avoue, je fus frappé de la chose, mais beaucoup encore des
arguments convaincants dont il l'avait appuyée; car il était
certainement vrai que, malgré qu'ils n'eussent point d'ecclésiastique
sur les lieux, cependant un contrat formel des deux parties, fait
par-devant témoins, confirmé au moyen de quelque signe par lequel ils se
seraient touts reconnus engagés, n'eût-il consisté que dans la rupture
d'un fétu, et qui eût obligé les hommes à avouer ces femmes pour leurs
épouses en toute circonstance, à ne les abandonner jamais, ni elles ni
leurs enfants, et les femmes à en agir de même à l'égard de leurs maris,
eût été un mariage valide et légal à la face de Dieu. Et c'était une
grande faute de ne l'avoir pas fait.
Je pensai pouvoir m'en tirer avec mon jeune prêtre en lui disant que
tout cela avait été fait durant mon absence, et que depuis tant d'années
ces gens vivaient ensemble, que, si c'était un adultère, il était sans
remède; qu'à cette heure on n'y pouvait rien.
--«sir, en vous demandant pardon d'une telle liberté, répliqua-t-il,
vous avez raison en cela, que, la chose s'étant consommée en votre
absence, vous ne sauriez être accusé d'avoir connivé au crime. Mais, je
vous en conjure, ne vous flattez pas d'être pour cela déchargé de
l'obligation de faire maintenant tout votre possible pour y mettre fin.
Qu'on impute le passé à qui l'on voudra! Comment pourriez-vous ne pas
penser qu'à l'avenir le crime retombera entièrement sur vous, puisque
aujourd'hui il est certainement en votre pouvoir de lever le scandale,
et que nul autre n'a ce pouvoir que vous?»
Je fus encore assez stupide pour ne pas le comprendre, et pour
m'imaginer que par--«lever le scandale»,--il entendait que je devais les
séparer et ne pas souffrir qu'ils vécussent plus long-temps ensemble.
Aussi lui dis-je que c'était chose que je ne pouvais faire en aucune
façon; car ce serait vouloir mettre l'île entière dans la confusion. Il
parut surpris que je me fusse si grossièrement mépris.--«Non, sir»,
reprit-il, je n'entends point que vous deviez les séparer, mais bien au
contraire les unir légalement et efficacement. Et, sir, comme mon mode
de mariage pourrait bien ne pas leur agréer facilement, tout valable
qu'il serait, même d'après vos propres lois, je vous crois qualifié
devant Dieu et devant les hommes pour vous en acquitter vous-même par un
contrat écrit, signé par les deux époux et par touts les témoins
présents, lequel assurément serait déclaré valide par toutes les
législations de l'Europe.»
Je fus étonné de lui trouver tant de vraie piété, un zèle si sincère,
qui plus est dans ses discours une impartialité si peu commune touchant
son propre parti ou son Église, enfin une si fervente sollicitude pour
sauver des gens avec lesquels il n'avait ni relation ni accointance;
pour les sauver, dis-je, de la transgression des lois de Dieu. Je
n'avais en vérité rencontré nulle part rien de semblable. Or,
récapitulant tout ce qu'il avait dit touchant le moyen de les unir par
contrat écrit, moyen que je tenais aussi pour valable, je revins à la
charge et je lui répondis que je reconnaissais que tout ce qu'il avait
dit était fort juste et très-bienveillant de sa part, que je m'en
entretiendrais avec ces gens tout-à-l'heure, dès mon arrivée; mais que
je ne voyais pas pour quelle raison ils auraient des scrupules à se
laisser touts marier par lui: car je n'ignorais pas que cette alliance
serait reconnue aussi authentique et aussi valide en Angleterre que
s'ils eussent été mariés par un de nos propres ministres. Je dirai en
son temps ce qui se fit à ce sujet.
Je le pressai alors de me dire quelle était la seconde plainte qu'il
avait à faire, en reconnaissant que je lui étais fort redevable quant à
la première, et je l'en remerciai cordialement. Il me dit qu'il userait
encore de la même liberté et de la même franchise et qu'il espérait que
je prendrais aussi bien.--Le grief était donc que, nonobstant que ces
Anglais mes sujets, comme il les appelait, eussent vécu avec ces femmes
depuis près de sept années, et leur eussent appris à parler l'anglais,
même à le lire, et qu'elles fussent, comme il s'en était apperçu, des
femmes assez intelligentes et susceptibles d'instruction, ils ne leur
avaient rien enseigné jusque alors de la religion chrétienne, pas
seulement fait connaître qu'il est un Dieu, qu'il a un culte, de quelle
manière Dieu veut être servi, ni que leur propre idolâtrie et leur
adoration étaient fausses et absurdes.
C'était, disait-il, une négligence injustifiable; et que Dieu leur en
demanderait certainement compte, et que peut-être il finirait par leur
arracher l'œuvre des mains. Tout ceci fut prononcé avec beaucoup de
sensibilité et de chaleur.--«Je suis persuadé, poursuivit-il, que si ces
homme eussent vécu dans la contrée sauvage d'où leurs femmes sont
venues, les Sauvages auraient pris plus de peine pour les amener à se
faire idolâtres et à adorer le démon, qu'aucun d'eux, autant que je puis
le voir, n'en a pris pour instruire sa femme dans la connaissance du
vrai Dieu.--Or, sir, continua-t-il, quoique je ne sois pas de votre
communion, ni vous de la mienne, cependant, l'un et l'autre, nous
devrions être joyeux de voir les serviteurs du démon et les sujets de
son royaume apprendre à connaître les principes généreux de la religion
chrétienne, de manière qu'ils puissent au moins posséder quelques
notions de Dieu et d'un Rédempteur, de la résurrection et d'une vie
future, choses auxquelles nous touts nous croyons. Au moins seraient-ils
ainsi beaucoup plus près d'entrer dans le giron de la véritable Église
qu'ils ne le sont maintenant en professant publiquement l'idolâtrie et
le culte de Satan.»
Je n'y tins plus; je le pris dans mes bras et l'embrassai avec un excès
de tendresse.--«Que j'étais loin, lui dis-je, de comprendre le devoir le
plus essentiel d'un Chrétien, c'est-à-dire de vouloir avec amour
l'intérêt de l'Église chrétienne et le bien des âmes de notre prochain!
À peine savais-je ce qu'il faut pour être chrétien.»--«Oh, monsieur, ne
parlez pas ainsi, répliqua-t-il; la chose ne vient pas de votre
faute.»--«Non, dis-je, mais pourquoi ne l'ai-je pas prise à cœur comme
vous?»--«Il n'est pas trop tard encore, dit-il; ne soyez pas si prompt à
vous condamner vous-même.»--«Mais, qu'y a-t-il à faire maintenant?
repris-je. Vous voyez que je suis sur le point de partir.»--«Voulez-vous
me permettre, sir, d'en causer avec ces pauvres hommes?»--«Oui, de tout
mon cœur, répondis-je, et je les obligerai à se montrer attentifs à ce
que vous leur direz.»--«Quant à cela, dit-il, nous devons les abandonner
à la grâce du Christ; notre affaire est seulement de les assister, de
les encourager et de les instruire. Avec votre permission et la
bénédiction de Dieu, je ne doute point que ces pauvres âmes ignorantes
n'entrent dans le grand domaine de la chrétienté, sinon dans la foi
particulière que nous embrassons touts, et cela même pendant que vous
serez encore ici.»--«Là-dessus, lui dis-je, non-seulement je vous
accorde cette permission, mais encore je vous donne mille
remercîments.»--De ce qui s'en est suivi je ferai également mention en
son lieu.
Je le pressai de passer au troisième article, sur lequel nous étions
répréhensibles.--«En vérité, dit-il, il est de la même nature, et je
poursuivrai, moyennant votre permission, avec la même franchise. Il
s'agit de vos pauvres Sauvages de par là-bas, qui sont devenus,--pour
ainsi parler,--vos sujets par droit de conquête. Il y a une maxime, sir,
qui est ou doit être reçue parmi touts les Chrétiens, de quelque
communion ou prétendue communion qu'ils soient, et cette maxime est que
la créance chrétienne doit être propagée par touts les moyens et dans
toutes les occasions possibles. C'est d'après ce principe que notre
Église envoie des missionnaires dans la Perse, dans l'Inde, dans la
Chine, et que notre clergé, même du plus haut rang, s'engage
volontairement dans les voyages les plus hasardeux, et pénètre dans les
plus dangereuses résidences, parmi les barbares et les meurtriers, pour
leur enseigner la connaissance du vrai Dieu et les amener à embrasser la
Foi chrétienne.
ARRIVÉE CHEZ LES ANGLAIS
«Or, vous, sir, vous avez ici une belle occasion de convertir trente-six
ou trente-sept pauvres Sauvages idolâtres à la connaissance de Dieu,
leur Créateur et Rédempteur, et je trouve très-extraordinaire que vous
laissiez échapper une pareille opportunité de faire une bonne œuvre,
digne vraiment qu'un homme y consacra son existence tout entière.»
Je restai muet, je n'avais pas un mot à dire. Là devant les yeux j'avais
l'ardeur d'un zèle véritablement chrétien pour Dieu et la religion;
quels que fussent d'ailleurs les principes particuliers de ce jeune
homme de bien. Quant à moi, jusqu'alors je n'avais pas même eu dans le
cœur une pareille pensée, et sans doute je ne l'aurais jamais conçue;
car ces Sauvages étaient pour moi des esclaves, des gens que, si nous
eussions eu à les employer à quelques travaux, nous aurions traités
comme tels, ou que nous aurions été fort aises de transporter dans toute
autre partie du monde. Notre affaire était de nous en débarrasser. Nous
aurions touts été satisfaits de les voir partir pour quelque pays,
pourvu qu'ils ne revissent jamais le leur.--Mais revenons à notre sujet.
J'étais, dis-je, resté confondu à son discours, et je ne savais quelle
réponse lui faire. Il me regarda fixement, et, remarquant mon
trouble:--«sir, dit-il, je serais désolé si quelqu'une de mes paroles
avait pu vous offenser.»--«Non, non, repartis-je, ma colère ne s'adresse
qu'à moi-même. Je suis profondément contristé non-seulement de n'avoir
pas eu la moindre idée de cela jusqu'à cette heure, mais encore de ne
pas savoir à quoi me servira la connaissance que j'en ai maintenant.
Vous n'ignorez pas, sir, dans quelles circonstances je me trouve. Je
vais aux Indes-Orientales sur un navire frété par des négociants, envers
lesquels ce serait commettre une injustice criante que de retenir ici
leur bâtiment, l'équipage étant pendant tout ce temps nourri et payé aux
frais des armateurs. Il est vrai que j'ai stipulé qu'il me serait
loisible de demeurer douze jours ici, et que si j'y stationnais
davantage, je paierais trois livres sterling par jour de starie.
Toutefois je ne puis prolonger ma starie au-delà de huit jours: en voici
déjà treize que je séjourne en ce lieu. Je suis donc tout-à-fait dans
l'impossibilité de me mettre à cette œuvre, à moins que je ne me résigne
à être de nouveau abandonné sur cette île; et, dans ce cas, si ce seul
navire venait à se perdre sur quelque point de sa course, je retomberais
précisément dans le même état où je me suis trouvé une première fois
ici, et duquel j'ai été si merveilleusement délivré.»
Il avoua que les clauses de mon voyage étaient onéreuses; mais il laissa
à ma conscience à prononcer si le bonheur de sauver trente-sept âmes ne
valait pas la peine que je hasardasse tout ce que j'avais au monde.
N'étant pas autant que lui pénétré de cela, je lui répliquai
ainsi:--«C'est en effet, sir, chose fort glorieuse que d'être un
instrument dans la main de Dieu pour convertir trente-sept payens à la
connaissance du Christ. Mais comme vous êtes un ecclésiastique et
préposé à cette œuvre, il semble qu'elle entre naturellement dans le
domaine de votre profession; comment se fait-il donc qu'au lieu de m'y
exhorter, vous n'offriez pas vous-même de l'entreprendre?»
À ces mots, comme il marchait à mon côté, il se tourna face à face avec
moi, et, m'arrêtant tout court, il me fit une profonde révérence.--«Je
rends grâce à Dieu et à vous du fond de mon cœur, sir, dit-il, de
m'avoir appelé si manifestement à une si sainte entreprise; et si vous
vous en croyez dispensé et désirez que je m'en charge, je l'accepte avec
empressement, et je regarderai comme une heureuse récompense des périls
et des peines d'un voyage aussi interrompu et aussi malencontreux que le
mien, de vaquer enfin à une œuvre si glorieuse.»
Tandis qu'il parlait ainsi, je découvris sur son visage une sorte de
ravissement, ses yeux étincelaient comme le feu, sa face s'embrasait,
pâlissait et se renflammait, comme s'il eût été en proie à des accès. En
un mot il était rayonnant de joie de se voir embarqué dans une pareille
entreprise. Je demeurai fort long-temps sans pouvoir exprimer ce que
j'avais à lui dire; car j'étais réellement surpris de trouver un homme
d'une telle sincérité et d'une telle ferveur, et entraîné par son zèle
au-delà du cercle ordinaire des hommes, non-seulement de sa communion,
mais de quelque communion que ce fût. Or après avoir considéré cela
quelques instants, je lui demandai sérieusement, s'il était vrai qu'il
voulût s'aventurer dans la vue seule d'une tentative à faire auprès de
ces pauvres gens, à rester enfermé dans une île inculte, peut-être pour
la vie, et après tout sans savoir même s'il pourrait ou non leur
procurer quelque bien.
Il se tourna brusquement vers moi, et s'écria:--«Qu'appelez-vous
s'aventurer! Dans quel but, s'il vous plaît, sir, ajouta-t-il,
pensez-vous que j'aie consenti à prendre passage à bord de votre navire
pour les Indes-Orientales?»--«Je ne sais, dis-je, à moins que ce ne fût
pour prêcher les Indiens.»--«Sans aucun doute, répondit-il. Et
croyez-vous que si je puis convertir ces trente-sept hommes à la Foi du
Christ, je n'aurai pas dignement employé mon temps, quand je devrais
même n'être jamais retiré de l'île? Le salut de tant d'âmes n'est-il pas
infiniment plus précieux que ne l'est ma vie et même celle de vingt
autres de ma profession? Oui, sir, j'adresserais toute ma vie des
actions de grâce au Christ et à la Sainte-Vierge si je pouvais devenir
le moindre instrument heureux du salut de l'âme de ces pauvres hommes,
dussé-je ne jamais mettre le pied hors de cette île, et ne revoir jamais
mon pays natal. Or puisque vous voulez bien me faire l'honneur de me
confier cette tâche,--en reconnaissance de quoi je prierai pour vous
touts les jours de ma vie,--je vous adresserai une humble
requête»--«Qu'est-ce? lui dis-je.»--«C'est, répondit-il, de laisser avec
moi votre serviteur VENDREDI, pour me servir d'interprète et me seconder
auprès de ces Sauvages; car sans trucheman je ne saurais en être entendu
ni les entendre.»
Je fus profondément ému à cette demande, car je ne pouvais songer à me
séparer de VENDREDI, et pour maintes raisons. Il avait été le compagnon
de mes travaux; non-seulement il m'était fidèle, mais son dévouement
était sans bornes, et j'avais résolu de faire quelque chose de
considérable pour lui s'il me survivait, comme c'était probable.
D'ailleurs je pensais qu'ayant fait de VENDREDI un Protestant, ce serait
vouloir l'embrouiller entièrement que de l'inciter à embrasser une autre
communion. Il n'eût jamais voulu croire, tant que ses yeux seraient
restés ouverts, que son vieux maître fût un hérétique et serait damné.
Cela ne pouvait donc avoir pour résultat que de ruiner les principes de
ce pauvre garçon et de le rejeter dans son idolâtrie première.
Toutefois, dans cette angoisse, je fus soudainement soulagé par la
pensée que voici: je déclarai à mon jeune prêtre qu'en honneur je ne
pouvais pas dire que je fusse prêt à me séparer de VENDREDI pour quelque
motif que ce pût être, quoiqu'une œuvre qu'il estimait plus que sa
propre vie dût sembler à mes yeux de beaucoup plus de prix que la
possession ou le départ d'un serviteur; que d'ailleurs j'étais persuadé
que VENDREDI ne consentirait jamais en aucune façon à se séparer de moi,
et que l'y contraindre violemment serait une injustice manifeste, parce
que je lui avais promis que je ne le renverrais jamais, et qu'il m'avait
promis et juré de ne jamais m'abandonner, à moins que je ne le
chassasse.
Là-dessus notre abbé parut fort en peine, car tout accès à l'esprit de
ces pauvres gens lui était fermé, puisqu'il ne comprenait pas un seul
mot de leur langue, ni eux un seul mot de la sienne. Pour trancher la
difficulté, je lui dis que le père de VENDREDI avait appris l'espagnol,
et que lui-même, le connaissant, il pourrait lui servir d'interprète.
Ceci lui remit du baume dans le cœur, et rien n'eût pu le dissuader de
rester pour tenter la conversion des Sauvages. Mais la Providence donna
à toutes ces choses un tour différent et fort heureux.
Je reviens maintenant à la première partie de ses reproches.--Quand nous
fûmes arrivés chez les Anglais, je les mandai touts ensemble, et, après
leur avoir rappelé ce que j'avais fait pour eux, c'est-à-dire de quels
objets nécessaires je les avais pourvus et de quelle manière ces objets
avaient été distribués, ce dont ils étaient pénétrés et reconnaissants,
je commençai à leur parler de la vie scandaleuse qu'ils menaient, et je
leur répétai toutes les remarques que le prêtre avait déjà faites à cet
égard. Puis, leur démontrant combien cette vie était anti-chrétienne et
impie, je leur demandai s'ils étaient mariés ou célibataires. Ils
m'exposèrent aussitôt leur état, et me déclarèrent que deux d'entre eux
étaient veufs et les trois autres simplement garçons.--«Comment,
poursuivis-je, avez-vous pu en bonne conscience prendre ces femmes,
cohabiter avec elles comme vous l'avez fait, les appeler vos épouses, en
avoir un si grand nombre d'enfants, sans être légitimement mariés?»
Ils me firent touts la réponse à laquelle je m'attendais, qu'il n'y
avait eu personne pour les marier; qu'ils s'étaient engagés devant le
gouverneur à les prendre pour épouses et à les garder et à les
reconnaître comme telles, et qu'ils pensaient, eu égard à l'état des
choses, qu'ils étaient aussi légitimement mariés que s'ils l'eussent été
par un recteur et avec toutes les formalités du monde.
Je leur répliquai que sans aucun doute ils étaient unis aux yeux de Dieu
et consciencieusement obligés de garder ces femmes pour épouses; mais
que les lois humaines étant touts autres, ils pouvaient prétendre n'être
pas liés et délaisser à l'avenir ces malheureuses et leurs enfants; et
qu'alors leurs épouses, pauvres femmes désolées, sans amis et sans
argent, n'auraient aucun moyen de se sortir de peine. Aussi, leur
dis-je, à moins que je ne fusse assuré de la droiture de leurs
intentions, que je ne pouvais rien pour eux; que j'aurais soin que ce
que je ferais fût, à leur exclusion, tout au profit de leurs femmes et
de leurs enfants; et, à moins qu'ils ne me donnassent l'assurance qu'ils
épouseraient ces femmes, que je ne pensais pas qu'il fût convenable
qu'ils habitassent plus long-temps ensemble conjugalement; car c'était
tout à la fois scandaleux pour les hommes et offensant pour Dieu, dont
ils ne pouvaient espérer la bénédiction s'ils continuaient de vivre
ainsi.
Tout se passa selon mon attente. Ils me déclarèrent, principalement
ATKINS, qui semblait alors parler pour les autres, qu'ils aimaient leurs
femmes autant que si elles fussent nées dans leur propre pays natal, et
qu'ils ne les abandonneraient sous aucun prétexte au monde; qu'ils
avaient l'intime croyance qu'elles étaient tout aussi vertueuses, tout
aussi modestes, et qu'elles faisaient tout ce qui dépendait d'elles pour
eux et pour leurs enfants tout aussi bien que quelque femme que ce pût
être. Enfin que nulle considération ne pourrait les en séparer. William
ATKINS ajouta, pour son compte, que si quelqu'un voulait l'emmener et
lui offrait de le reconduire en Angleterre et de le faire capitaine du
meilleur navire de guerre de la Marine, il refuserait de partir s'il ne
pouvait transporter avec lui sa femme et ses enfants; et que, s'il se
trouvait un ecclésiastique à bord, il se marierait avec elle
sur-le-champ et de tout cœur.
C'était là justement ce que je voulais. Le prêtre n'était pas avec moi
en ce moment, mais il n'était pas loin. Je dis donc à ATKINS, pour
l'éprouver jusqu'au bout, que j'avais avec moi un ecclésiastique, et
que, s'il était sincère, je le marierais le lendemain; puis je
l'engageai à y réfléchir et à en causer avec les autres. Il me répondit
que, quant à lui-même, il n'avait nullement besoin de réflexion, car il
était fort disposé à cela, et fort aise que j'eusse un ministre avec
moi. Son opinion était d'ailleurs que touts y consentiraient également.
Je lui déclarai alors que mon ami le ministre était Français et ne
parlait pas anglais; mais que je ferais entre eux l'office de clerc. Il
ne me demanda seulement pas s'il était papiste ou protestant, ce que
vraiment je redoutais. Jamais même il ne fut question de cela. Sur ce
nous nous séparâmes. Moi je retournai vers mon ecclésiastique et William
ATKINS rentra pour s'entretenir avec ses compagnons.--Je recommandai au
prêtre français de ne rien leur dire jusqu'à ce que l'affaire fût
tout-à-fait mûre, et je lui communiquai leur réponse.
CONVERSION DE WILLIAM ATKINS
Avant que j'eusse quitté leur habitation ils vinrent touts à moi pour
m'annoncer qu'ils avaient considéré ce que je leur avais dit; qu'ils
étaient ravis d'apprendre que j'eusse un ecclésiastique en ma compagnie,
et qu'ils étaient prêts à me donner la satisfaction que je désirais, et
à se marier dans les formes dès que tel serait mon plaisir; car ils
étaient bien éloignés de souhaiter de se séparer de leurs femmes, et
n'avaient eu que des vues honnêtes quand ils en avaient fait choix.
J'arrêtai alors qu'ils viendraient me trouver le lendemain matin, et
dans cette entrefaite qu'ils expliqueraient à leurs femmes le sens de la
loi du mariage, dont le but n'était pas seulement de prévenir le
scandale, mais de les obliger, eux, à ne point les délaisser, quoi qu'il
pût advenir.
Les femmes saisirent aisément l'esprit de la chose, et en furent
très-satisfaites, comme en effet elles avaient sujet de l'être. Aussi ne
manquèrent-ils pas le lendemain de se réunir touts dans mon appartement,
où je produisis mon ecclésiastique. Quoiqu'il n'eût pas la robe d'un
ministre anglican, ni le costume d'un prêtre français, comme il portait
un vêtement noir, à peu près en manière de soutane, et noué d'une
ceinture, il ne ressemblait pas trop mal à un parleur. Quant au mode de
communication, je fus son interprète.
La gravité de ses manières avec eux, et les scrupules qu'il se fit de
marier les femmes, parce qu'elles n'étaient pas baptisées et ne
professaient pas la Foi chrétienne, leur inspirèrent une extrême
révérence pour sa personne. Après cela il ne leur fut pas nécessaire de
s'enquérir s'il était ou non ecclésiastique.
Vraiment je craignis que son scrupule ne fût poussé si loin, qu'il ne
voulût pas les marier du tout. Nonobstant tout ce que je pus dire, il me
résista, avec modestie, mais avec fermeté; et enfin il refusa absolument
de les unir, à moins d'avoir conféré préalablement avec les hommes et
avec les femmes aussi. Bien que d'abord j'y eusse un peu répugné, je
finis par y consentir de bonne grâce, après avoir reconnu la sincérité
de ses vues.