» Or, sir, l'essence du sacrement de mariage,--il l'appelait ainsi,

étant catholique romain,--consiste non-seulement dans le consentement

mutuel des parties à se prendre l'une l'autre pour mari et épouse, mais

encore dans l'obligation formelle et légale renfermée dans le contrat,

laquelle force l'homme et la femme de s'avouer et de se reconnaître pour

tels dans touts les temps; obligation imposant à l'homme de s'abstenir

de toute autre femme, de ne contracter aucun autre engagement tandis que

celui-ci subsiste, et, dans toutes les occasions, autant que faire se

peut, de pourvoir convenablement son épouse et ses enfants; obligation

qui, _mutatis mutandis_, soumet de son côté la femme aux mêmes ou à de

semblables conditions.

» Or, sir, ces hommes peuvent, quand il leur plaira ou quand l'occasion

s'en présentera, abandonner ces femmes, désavouer leurs enfants, les

laisser périr, prendre d'autres femmes et les épouser du vivant des

premières.»--Ici il ajouta, non sans quelque chaleur:--«Comment, sir,

Dieu est-il honoré par cette liberté illicite? et comment sa bénédiction

couronnera-t-elle vos efforts dans ce lieu, quoique bons en eux-mêmes,

quoique honnêtes dans leur but; tandis que ces hommes, qui sont

présentement vos sujets, sous votre gouvernement et votre domination

absolus, sont autorisés par vous à vivre ouvertement dans l'adultère?»

Je l'avoue, je fus frappé de la chose, mais beaucoup encore des

arguments convaincants dont il l'avait appuyée; car il était

certainement vrai que, malgré qu'ils n'eussent point d'ecclésiastique

sur les lieux, cependant un contrat formel des deux parties, fait

par-devant témoins, confirmé au moyen de quelque signe par lequel ils se

seraient touts reconnus engagés, n'eût-il consisté que dans la rupture

d'un fétu, et qui eût obligé les hommes à avouer ces femmes pour leurs

épouses en toute circonstance, à ne les abandonner jamais, ni elles ni

leurs enfants, et les femmes à en agir de même à l'égard de leurs maris,

eût été un mariage valide et légal à la face de Dieu. Et c'était une

grande faute de ne l'avoir pas fait.

Je pensai pouvoir m'en tirer avec mon jeune prêtre en lui disant que

tout cela avait été fait durant mon absence, et que depuis tant d'années

ces gens vivaient ensemble, que, si c'était un adultère, il était sans

remède; qu'à cette heure on n'y pouvait rien.

--«sir, en vous demandant pardon d'une telle liberté, répliqua-t-il,

vous avez raison en cela, que, la chose s'étant consommée en votre

absence, vous ne sauriez être accusé d'avoir connivé au crime. Mais, je

vous en conjure, ne vous flattez pas d'être pour cela déchargé de

l'obligation de faire maintenant tout votre possible pour y mettre fin.

Qu'on impute le passé à qui l'on voudra! Comment pourriez-vous ne pas

penser qu'à l'avenir le crime retombera entièrement sur vous, puisque

aujourd'hui il est certainement en votre pouvoir de lever le scandale,

et que nul autre n'a ce pouvoir que vous?»

Je fus encore assez stupide pour ne pas le comprendre, et pour

m'imaginer que par--«lever le scandale»,--il entendait que je devais les

séparer et ne pas souffrir qu'ils vécussent plus long-temps ensemble.

Aussi lui dis-je que c'était chose que je ne pouvais faire en aucune

façon; car ce serait vouloir mettre l'île entière dans la confusion. Il

parut surpris que je me fusse si grossièrement mépris.--«Non, sir»,

reprit-il, je n'entends point que vous deviez les séparer, mais bien au

contraire les unir légalement et efficacement. Et, sir, comme mon mode

de mariage pourrait bien ne pas leur agréer facilement, tout valable

qu'il serait, même d'après vos propres lois, je vous crois qualifié

devant Dieu et devant les hommes pour vous en acquitter vous-même par un

contrat écrit, signé par les deux époux et par touts les témoins

présents, lequel assurément serait déclaré valide par toutes les

législations de l'Europe.»

Je fus étonné de lui trouver tant de vraie piété, un zèle si sincère,

qui plus est dans ses discours une impartialité si peu commune touchant

son propre parti ou son Église, enfin une si fervente sollicitude pour

sauver des gens avec lesquels il n'avait ni relation ni accointance;

pour les sauver, dis-je, de la transgression des lois de Dieu. Je

n'avais en vérité rencontré nulle part rien de semblable. Or,

récapitulant tout ce qu'il avait dit touchant le moyen de les unir par

contrat écrit, moyen que je tenais aussi pour valable, je revins à la

charge et je lui répondis que je reconnaissais que tout ce qu'il avait

dit était fort juste et très-bienveillant de sa part, que je m'en

entretiendrais avec ces gens tout-à-l'heure, dès mon arrivée; mais que

je ne voyais pas pour quelle raison ils auraient des scrupules à se

laisser touts marier par lui: car je n'ignorais pas que cette alliance

serait reconnue aussi authentique et aussi valide en Angleterre que

s'ils eussent été mariés par un de nos propres ministres. Je dirai en

son temps ce qui se fit à ce sujet.

Je le pressai alors de me dire quelle était la seconde plainte qu'il

avait à faire, en reconnaissant que je lui étais fort redevable quant à

la première, et je l'en remerciai cordialement. Il me dit qu'il userait

encore de la même liberté et de la même franchise et qu'il espérait que

je prendrais aussi bien.--Le grief était donc que, nonobstant que ces

Anglais mes sujets, comme il les appelait, eussent vécu avec ces femmes

depuis près de sept années, et leur eussent appris à parler l'anglais,

même à le lire, et qu'elles fussent, comme il s'en était apperçu, des

femmes assez intelligentes et susceptibles d'instruction, ils ne leur

avaient rien enseigné jusque alors de la religion chrétienne, pas

seulement fait connaître qu'il est un Dieu, qu'il a un culte, de quelle

manière Dieu veut être servi, ni que leur propre idolâtrie et leur

adoration étaient fausses et absurdes.

C'était, disait-il, une négligence injustifiable; et que Dieu leur en

demanderait certainement compte, et que peut-être il finirait par leur

arracher l'œuvre des mains. Tout ceci fut prononcé avec beaucoup de

sensibilité et de chaleur.--«Je suis persuadé, poursuivit-il, que si ces

homme eussent vécu dans la contrée sauvage d'où leurs femmes sont

venues, les Sauvages auraient pris plus de peine pour les amener à se

faire idolâtres et à adorer le démon, qu'aucun d'eux, autant que je puis

le voir, n'en a pris pour instruire sa femme dans la connaissance du

vrai Dieu.--Or, sir, continua-t-il, quoique je ne sois pas de votre

communion, ni vous de la mienne, cependant, l'un et l'autre, nous

devrions être joyeux de voir les serviteurs du démon et les sujets de

son royaume apprendre à connaître les principes généreux de la religion

chrétienne, de manière qu'ils puissent au moins posséder quelques

notions de Dieu et d'un Rédempteur, de la résurrection et d'une vie

future, choses auxquelles nous touts nous croyons. Au moins seraient-ils

ainsi beaucoup plus près d'entrer dans le giron de la véritable Église

qu'ils ne le sont maintenant en professant publiquement l'idolâtrie et

le culte de Satan.»

Je n'y tins plus; je le pris dans mes bras et l'embrassai avec un excès

de tendresse.--«Que j'étais loin, lui dis-je, de comprendre le devoir le

plus essentiel d'un Chrétien, c'est-à-dire de vouloir avec amour

l'intérêt de l'Église chrétienne et le bien des âmes de notre prochain!

À peine savais-je ce qu'il faut pour être chrétien.»--«Oh, monsieur, ne

parlez pas ainsi, répliqua-t-il; la chose ne vient pas de votre

faute.»--«Non, dis-je, mais pourquoi ne l'ai-je pas prise à cœur comme

vous?»--«Il n'est pas trop tard encore, dit-il; ne soyez pas si prompt à

vous condamner vous-même.»--«Mais, qu'y a-t-il à faire maintenant?

repris-je. Vous voyez que je suis sur le point de partir.»--«Voulez-vous

me permettre, sir, d'en causer avec ces pauvres hommes?»--«Oui, de tout

mon cœur, répondis-je, et je les obligerai à se montrer attentifs à ce

que vous leur direz.»--«Quant à cela, dit-il, nous devons les abandonner

à la grâce du Christ; notre affaire est seulement de les assister, de

les encourager et de les instruire. Avec votre permission et la

bénédiction de Dieu, je ne doute point que ces pauvres âmes ignorantes

n'entrent dans le grand domaine de la chrétienté, sinon dans la foi

particulière que nous embrassons touts, et cela même pendant que vous

serez encore ici.»--«Là-dessus, lui dis-je, non-seulement je vous

accorde cette permission, mais encore je vous donne mille

remercîments.»--De ce qui s'en est suivi je ferai également mention en

son lieu.

Je le pressai de passer au troisième article, sur lequel nous étions

répréhensibles.--«En vérité, dit-il, il est de la même nature, et je

poursuivrai, moyennant votre permission, avec la même franchise. Il

s'agit de vos pauvres Sauvages de par là-bas, qui sont devenus,--pour

ainsi parler,--vos sujets par droit de conquête. Il y a une maxime, sir,

qui est ou doit être reçue parmi touts les Chrétiens, de quelque

communion ou prétendue communion qu'ils soient, et cette maxime est que

la créance chrétienne doit être propagée par touts les moyens et dans

toutes les occasions possibles. C'est d'après ce principe que notre

Église envoie des missionnaires dans la Perse, dans l'Inde, dans la

Chine, et que notre clergé, même du plus haut rang, s'engage

volontairement dans les voyages les plus hasardeux, et pénètre dans les

plus dangereuses résidences, parmi les barbares et les meurtriers, pour

leur enseigner la connaissance du vrai Dieu et les amener à embrasser la

Foi chrétienne.

ARRIVÉE CHEZ LES ANGLAIS

«Or, vous, sir, vous avez ici une belle occasion de convertir trente-six

ou trente-sept pauvres Sauvages idolâtres à la connaissance de Dieu,

leur Créateur et Rédempteur, et je trouve très-extraordinaire que vous

laissiez échapper une pareille opportunité de faire une bonne œuvre,

digne vraiment qu'un homme y consacra son existence tout entière.»

Je restai muet, je n'avais pas un mot à dire. Là devant les yeux j'avais

l'ardeur d'un zèle véritablement chrétien pour Dieu et la religion;

quels que fussent d'ailleurs les principes particuliers de ce jeune

homme de bien. Quant à moi, jusqu'alors je n'avais pas même eu dans le

cœur une pareille pensée, et sans doute je ne l'aurais jamais conçue;

car ces Sauvages étaient pour moi des esclaves, des gens que, si nous

eussions eu à les employer à quelques travaux, nous aurions traités

comme tels, ou que nous aurions été fort aises de transporter dans toute

autre partie du monde. Notre affaire était de nous en débarrasser. Nous

aurions touts été satisfaits de les voir partir pour quelque pays,

pourvu qu'ils ne revissent jamais le leur.--Mais revenons à notre sujet.

J'étais, dis-je, resté confondu à son discours, et je ne savais quelle

réponse lui faire. Il me regarda fixement, et, remarquant mon

trouble:--«sir, dit-il, je serais désolé si quelqu'une de mes paroles

avait pu vous offenser.»--«Non, non, repartis-je, ma colère ne s'adresse

qu'à moi-même. Je suis profondément contristé non-seulement de n'avoir

pas eu la moindre idée de cela jusqu'à cette heure, mais encore de ne

pas savoir à quoi me servira la connaissance que j'en ai maintenant.

Vous n'ignorez pas, sir, dans quelles circonstances je me trouve. Je

vais aux Indes-Orientales sur un navire frété par des négociants, envers

lesquels ce serait commettre une injustice criante que de retenir ici

leur bâtiment, l'équipage étant pendant tout ce temps nourri et payé aux

frais des armateurs. Il est vrai que j'ai stipulé qu'il me serait

loisible de demeurer douze jours ici, et que si j'y stationnais

davantage, je paierais trois livres sterling par jour de starie.

Toutefois je ne puis prolonger ma starie au-delà de huit jours: en voici

déjà treize que je séjourne en ce lieu. Je suis donc tout-à-fait dans

l'impossibilité de me mettre à cette œuvre, à moins que je ne me résigne

à être de nouveau abandonné sur cette île; et, dans ce cas, si ce seul

navire venait à se perdre sur quelque point de sa course, je retomberais

précisément dans le même état où je me suis trouvé une première fois

ici, et duquel j'ai été si merveilleusement délivré.»

Il avoua que les clauses de mon voyage étaient onéreuses; mais il laissa

à ma conscience à prononcer si le bonheur de sauver trente-sept âmes ne

valait pas la peine que je hasardasse tout ce que j'avais au monde.

N'étant pas autant que lui pénétré de cela, je lui répliquai

ainsi:--«C'est en effet, sir, chose fort glorieuse que d'être un

instrument dans la main de Dieu pour convertir trente-sept payens à la

connaissance du Christ. Mais comme vous êtes un ecclésiastique et

préposé à cette œuvre, il semble qu'elle entre naturellement dans le

domaine de votre profession; comment se fait-il donc qu'au lieu de m'y

exhorter, vous n'offriez pas vous-même de l'entreprendre?»

À ces mots, comme il marchait à mon côté, il se tourna face à face avec

moi, et, m'arrêtant tout court, il me fit une profonde révérence.--«Je

rends grâce à Dieu et à vous du fond de mon cœur, sir, dit-il, de

m'avoir appelé si manifestement à une si sainte entreprise; et si vous

vous en croyez dispensé et désirez que je m'en charge, je l'accepte avec

empressement, et je regarderai comme une heureuse récompense des périls

et des peines d'un voyage aussi interrompu et aussi malencontreux que le

mien, de vaquer enfin à une œuvre si glorieuse.»

Tandis qu'il parlait ainsi, je découvris sur son visage une sorte de

ravissement, ses yeux étincelaient comme le feu, sa face s'embrasait,

pâlissait et se renflammait, comme s'il eût été en proie à des accès. En

un mot il était rayonnant de joie de se voir embarqué dans une pareille

entreprise. Je demeurai fort long-temps sans pouvoir exprimer ce que

j'avais à lui dire; car j'étais réellement surpris de trouver un homme

d'une telle sincérité et d'une telle ferveur, et entraîné par son zèle

au-delà du cercle ordinaire des hommes, non-seulement de sa communion,

mais de quelque communion que ce fût. Or après avoir considéré cela

quelques instants, je lui demandai sérieusement, s'il était vrai qu'il

voulût s'aventurer dans la vue seule d'une tentative à faire auprès de

ces pauvres gens, à rester enfermé dans une île inculte, peut-être pour

la vie, et après tout sans savoir même s'il pourrait ou non leur

procurer quelque bien.

Il se tourna brusquement vers moi, et s'écria:--«Qu'appelez-vous

s'aventurer! Dans quel but, s'il vous plaît, sir, ajouta-t-il,

pensez-vous que j'aie consenti à prendre passage à bord de votre navire

pour les Indes-Orientales?»--«Je ne sais, dis-je, à moins que ce ne fût

pour prêcher les Indiens.»--«Sans aucun doute, répondit-il. Et

croyez-vous que si je puis convertir ces trente-sept hommes à la Foi du

Christ, je n'aurai pas dignement employé mon temps, quand je devrais

même n'être jamais retiré de l'île? Le salut de tant d'âmes n'est-il pas

infiniment plus précieux que ne l'est ma vie et même celle de vingt

autres de ma profession? Oui, sir, j'adresserais toute ma vie des

actions de grâce au Christ et à la Sainte-Vierge si je pouvais devenir

le moindre instrument heureux du salut de l'âme de ces pauvres hommes,

dussé-je ne jamais mettre le pied hors de cette île, et ne revoir jamais

mon pays natal. Or puisque vous voulez bien me faire l'honneur de me

confier cette tâche,--en reconnaissance de quoi je prierai pour vous

touts les jours de ma vie,--je vous adresserai une humble

requête»--«Qu'est-ce? lui dis-je.»--«C'est, répondit-il, de laisser avec

moi votre serviteur VENDREDI, pour me servir d'interprète et me seconder

auprès de ces Sauvages; car sans trucheman je ne saurais en être entendu

ni les entendre.»

Je fus profondément ému à cette demande, car je ne pouvais songer à me

séparer de VENDREDI, et pour maintes raisons. Il avait été le compagnon

de mes travaux; non-seulement il m'était fidèle, mais son dévouement

était sans bornes, et j'avais résolu de faire quelque chose de

considérable pour lui s'il me survivait, comme c'était probable.

D'ailleurs je pensais qu'ayant fait de VENDREDI un Protestant, ce serait

vouloir l'embrouiller entièrement que de l'inciter à embrasser une autre

communion. Il n'eût jamais voulu croire, tant que ses yeux seraient

restés ouverts, que son vieux maître fût un hérétique et serait damné.

Cela ne pouvait donc avoir pour résultat que de ruiner les principes de

ce pauvre garçon et de le rejeter dans son idolâtrie première.

Toutefois, dans cette angoisse, je fus soudainement soulagé par la

pensée que voici: je déclarai à mon jeune prêtre qu'en honneur je ne

pouvais pas dire que je fusse prêt à me séparer de VENDREDI pour quelque

motif que ce pût être, quoiqu'une œuvre qu'il estimait plus que sa

propre vie dût sembler à mes yeux de beaucoup plus de prix que la

possession ou le départ d'un serviteur; que d'ailleurs j'étais persuadé

que VENDREDI ne consentirait jamais en aucune façon à se séparer de moi,

et que l'y contraindre violemment serait une injustice manifeste, parce

que je lui avais promis que je ne le renverrais jamais, et qu'il m'avait

promis et juré de ne jamais m'abandonner, à moins que je ne le

chassasse.

Là-dessus notre abbé parut fort en peine, car tout accès à l'esprit de

ces pauvres gens lui était fermé, puisqu'il ne comprenait pas un seul

mot de leur langue, ni eux un seul mot de la sienne. Pour trancher la

difficulté, je lui dis que le père de VENDREDI avait appris l'espagnol,

et que lui-même, le connaissant, il pourrait lui servir d'interprète.

Ceci lui remit du baume dans le cœur, et rien n'eût pu le dissuader de

rester pour tenter la conversion des Sauvages. Mais la Providence donna

à toutes ces choses un tour différent et fort heureux.

Je reviens maintenant à la première partie de ses reproches.--Quand nous

fûmes arrivés chez les Anglais, je les mandai touts ensemble, et, après

leur avoir rappelé ce que j'avais fait pour eux, c'est-à-dire de quels

objets nécessaires je les avais pourvus et de quelle manière ces objets

avaient été distribués, ce dont ils étaient pénétrés et reconnaissants,

je commençai à leur parler de la vie scandaleuse qu'ils menaient, et je

leur répétai toutes les remarques que le prêtre avait déjà faites à cet

égard. Puis, leur démontrant combien cette vie était anti-chrétienne et

impie, je leur demandai s'ils étaient mariés ou célibataires. Ils

m'exposèrent aussitôt leur état, et me déclarèrent que deux d'entre eux

étaient veufs et les trois autres simplement garçons.--«Comment,

poursuivis-je, avez-vous pu en bonne conscience prendre ces femmes,

cohabiter avec elles comme vous l'avez fait, les appeler vos épouses, en

avoir un si grand nombre d'enfants, sans être légitimement mariés?»

Ils me firent touts la réponse à laquelle je m'attendais, qu'il n'y

avait eu personne pour les marier; qu'ils s'étaient engagés devant le

gouverneur à les prendre pour épouses et à les garder et à les

reconnaître comme telles, et qu'ils pensaient, eu égard à l'état des

choses, qu'ils étaient aussi légitimement mariés que s'ils l'eussent été

par un recteur et avec toutes les formalités du monde.

Je leur répliquai que sans aucun doute ils étaient unis aux yeux de Dieu

et consciencieusement obligés de garder ces femmes pour épouses; mais

que les lois humaines étant touts autres, ils pouvaient prétendre n'être

pas liés et délaisser à l'avenir ces malheureuses et leurs enfants; et

qu'alors leurs épouses, pauvres femmes désolées, sans amis et sans

argent, n'auraient aucun moyen de se sortir de peine. Aussi, leur

dis-je, à moins que je ne fusse assuré de la droiture de leurs

intentions, que je ne pouvais rien pour eux; que j'aurais soin que ce

que je ferais fût, à leur exclusion, tout au profit de leurs femmes et

de leurs enfants; et, à moins qu'ils ne me donnassent l'assurance qu'ils

épouseraient ces femmes, que je ne pensais pas qu'il fût convenable

qu'ils habitassent plus long-temps ensemble conjugalement; car c'était

tout à la fois scandaleux pour les hommes et offensant pour Dieu, dont

ils ne pouvaient espérer la bénédiction s'ils continuaient de vivre

ainsi.

Tout se passa selon mon attente. Ils me déclarèrent, principalement

ATKINS, qui semblait alors parler pour les autres, qu'ils aimaient leurs

femmes autant que si elles fussent nées dans leur propre pays natal, et

qu'ils ne les abandonneraient sous aucun prétexte au monde; qu'ils

avaient l'intime croyance qu'elles étaient tout aussi vertueuses, tout

aussi modestes, et qu'elles faisaient tout ce qui dépendait d'elles pour

eux et pour leurs enfants tout aussi bien que quelque femme que ce pût

être. Enfin que nulle considération ne pourrait les en séparer. William

ATKINS ajouta, pour son compte, que si quelqu'un voulait l'emmener et

lui offrait de le reconduire en Angleterre et de le faire capitaine du

meilleur navire de guerre de la Marine, il refuserait de partir s'il ne

pouvait transporter avec lui sa femme et ses enfants; et que, s'il se

trouvait un ecclésiastique à bord, il se marierait avec elle

sur-le-champ et de tout cœur.

C'était là justement ce que je voulais. Le prêtre n'était pas avec moi

en ce moment, mais il n'était pas loin. Je dis donc à ATKINS, pour

l'éprouver jusqu'au bout, que j'avais avec moi un ecclésiastique, et

que, s'il était sincère, je le marierais le lendemain; puis je

l'engageai à y réfléchir et à en causer avec les autres. Il me répondit

que, quant à lui-même, il n'avait nullement besoin de réflexion, car il

était fort disposé à cela, et fort aise que j'eusse un ministre avec

moi. Son opinion était d'ailleurs que touts y consentiraient également.

Je lui déclarai alors que mon ami le ministre était Français et ne

parlait pas anglais; mais que je ferais entre eux l'office de clerc. Il

ne me demanda seulement pas s'il était papiste ou protestant, ce que

vraiment je redoutais. Jamais même il ne fut question de cela. Sur ce

nous nous séparâmes. Moi je retournai vers mon ecclésiastique et William

ATKINS rentra pour s'entretenir avec ses compagnons.--Je recommandai au

prêtre français de ne rien leur dire jusqu'à ce que l'affaire fût

tout-à-fait mûre, et je lui communiquai leur réponse.

CONVERSION DE WILLIAM ATKINS

Avant que j'eusse quitté leur habitation ils vinrent touts à moi pour

m'annoncer qu'ils avaient considéré ce que je leur avais dit; qu'ils

étaient ravis d'apprendre que j'eusse un ecclésiastique en ma compagnie,

et qu'ils étaient prêts à me donner la satisfaction que je désirais, et

à se marier dans les formes dès que tel serait mon plaisir; car ils

étaient bien éloignés de souhaiter de se séparer de leurs femmes, et

n'avaient eu que des vues honnêtes quand ils en avaient fait choix.

J'arrêtai alors qu'ils viendraient me trouver le lendemain matin, et

dans cette entrefaite qu'ils expliqueraient à leurs femmes le sens de la

loi du mariage, dont le but n'était pas seulement de prévenir le

scandale, mais de les obliger, eux, à ne point les délaisser, quoi qu'il

pût advenir.

Les femmes saisirent aisément l'esprit de la chose, et en furent

très-satisfaites, comme en effet elles avaient sujet de l'être. Aussi ne

manquèrent-ils pas le lendemain de se réunir touts dans mon appartement,

où je produisis mon ecclésiastique. Quoiqu'il n'eût pas la robe d'un

ministre anglican, ni le costume d'un prêtre français, comme il portait

un vêtement noir, à peu près en manière de soutane, et noué d'une

ceinture, il ne ressemblait pas trop mal à un parleur. Quant au mode de

communication, je fus son interprète.

La gravité de ses manières avec eux, et les scrupules qu'il se fit de

marier les femmes, parce qu'elles n'étaient pas baptisées et ne

professaient pas la Foi chrétienne, leur inspirèrent une extrême

révérence pour sa personne. Après cela il ne leur fut pas nécessaire de

s'enquérir s'il était ou non ecclésiastique.

Vraiment je craignis que son scrupule ne fût poussé si loin, qu'il ne

voulût pas les marier du tout. Nonobstant tout ce que je pus dire, il me

résista, avec modestie, mais avec fermeté; et enfin il refusa absolument

de les unir, à moins d'avoir conféré préalablement avec les hommes et

avec les femmes aussi. Bien que d'abord j'y eusse un peu répugné, je

finis par y consentir de bonne grâce, après avoir reconnu la sincérité

de ses vues.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 13 / 29 段