qu'ils avaient assez essuyé d'afflictions pour devenir touts sages, et
rencontré assez d'ennemis pour devenir touts amis; que, pour sa part, il
voulait vivre et mourir avec les autres; que, bien loin de former de
mauvais desseins contre les Espagnols, il reconnaissait qu'ils ne lui
avaient rien fait que son mauvais caractère n'eût rendu nécessaire et
qu'à leur place il n'eût fait, s'il n'avait fait pis; qu'il leur
demanderait pardon si je le souhaitais de ses impertinences et de ses
brutalités à leur égard; qu'il avait la volonté et le désir de vivre
avec eux dans les termes d'une amitié et d'une union parfaites, et qu'il
ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour les en convaincre. Enfin,
quant à l'Angleterre, qu'il lui importait peu de ne pas y aller de vingt
années.
Les Espagnols répondirent qu'à la vérité, dans le commencement, ils
avaient désarmé et exclus William ATKINS et ses deux camarades, à cause
de leur mauvaise conduite, comme ils me l'avaient fait connaître, et
qu'ils en appelaient touts à moi de la nécessité où ils avaient été d'en
agir ainsi; mais que William ATKINS s'était conduit avec tant de
bravoure dans le grand combat livré aux Sauvages et depuis dans quantité
d'occasions, et s'était montré si fidèle et si dévoué aux intérêts
généraux de la colonie, qu'ils avaient oublié tout le passé, et
pensaient qu'il méritait autant qu'aucun d'eux qu'on lui confiât des
armes et qu'on le pourvût de toutes choses nécessaires; qu'en lui
déférant le commandement après le gouverneur lui-même, ils avaient
témoigné de la foi qu'ils avaient en lui; que s'ils avaient eu foi
entière en lui et en ses compatriotes, ils reconnaissaient aussi qu'ils
s'étaient montrés dignes de cette foi par tout ce qui peut appeler sur
un honnête homme l'estime et la confiance; bref qu'ils saisissaient de
tout cœur cette occasion de me donner cette assurance qu'ils n'auraient
jamais d'intérêt qui ne fût celui de touts.
D'après ces franches et ouvertes déclarations d'amitié, nous fixâmes le
jour suivant pour dîner touts ensemble, et nous fîmes, d'honneur, un
splendide festin. Je priai le _cook_ du navire et son aide de venir à
terre pour dresser le repas, et l'ancien cuisinier en second que nous
avions dans l'île les assista. On tira des provisions du vaisseau: six
pièces de bon bœuf, quatre pièces de porc et notre _bowl_ à _punch_,
avec les ingrédients pour en faire; et je leur donnai, en particulier,
dix bouteilles de vin clairet de France et dix bouteilles de bière
anglaise, choses dont ni les Espagnols ni les Anglais n'avaient goûté
depuis bien des années, et dont, cela est croyable, ils furent on ne
peut plus ravis.
Les Espagnols ajoutèrent à notre festin cinq chevreaux entiers que les
_cooks_ firent rôtir, et dont trois furent envoyés bien couverts à bord
du navire, afin que l'équipage se pût régaler de notre viande fraîche,
comme nous le faisions à terre de leur salaison.
Après ce banquet, où brilla une innocente gaîté, je fis étaler ma
cargaison d'effets; et, pour éviter toute dispute sur la répartition, je
leur montrai qu'elle était suffisante pour eux touts, et leur enjoignis
à touts de prendre une quantité égale des choses à l'usage du corps,
c'est-à-dire égale après confection. Je distribuai d'abord assez de
toile pour faire à chacun quatre chemises; mais plus tard, à la requête
des Espagnols, je portai ce nombre à six. Ce linge leur fut extrêmement
confortable; car, pour ainsi dire, ils en avaient depuis long-temps
oublié l'usage, ou ce que c'était que d'en porter.
Je distribuai les minces étoffes anglaises dont j'ai déjà parlé, pour
faire à chacun un léger vêtement, en manière de blaude, costume frais et
peu gênant que je jugeai le plus convenable à cause de la chaleur de la
saison, et j'ordonnai que toutes et quantes fois ils seraient usés, on
leur en fît d'autres, comme bon semblerait. Je répartis de même
escarpins, souliers, bas et chapeaux.
Je ne saurais exprimer le plaisir et la satisfaction qui éclataient dans
l'air de touts ces pauvres gens quand ils virent quel soin j'avais pris
d'eux et combien largement je les avais pourvus. Ils me dirent que
j'étais leur père, et que d'avoir un correspondant tel que moi dans une
partie du monde si lointaine, cela leur ferait oublier qu'ils étaient
délaissés sur une terre déserte. Et touts envers moi prirent volontiers
l'engagement de ne pas quitter la place sans mon consentement.
Alors je leur présentai les gens que j'avais amenés avec moi,
spécialement le tailleur, le forgeron, et les deux charpentiers,
personnages fort nécessaires; mais par-dessus tout mon artisan
universel, lequel était plus utile pour eux qu'aucune chose qu'ils
eussent pu nommer. Le tailleur, pour leur montrer son bon vouloir, se
mit immédiatement à l'ouvrage, et avec ma permission leur fit à chacun
premièrement une chemise. Qui plus est, non-seulement il enseigna aux
femmes à coudre, à piquer, à manier l'aiguille, mais il s'en fit aider
pour faire les chemises de leurs maris et de touts les autres.
Quant aux charpentiers, je ne m'appesantirai pas sur leur utilité: ils
démontèrent touts mes meubles grossiers et mal bâtis, et en firent
promptement des tables convenables, des escabeaux, des châlits, des
buffets, des armoires, des tablettes, et autres choses semblables dont
on avait faute.
Or pour leur montrer comment la nature fait des ouvriers spontanément,
je les menai voir la _maison-corbeille_ de William ATKINS, comme je la
nommais; et ils m'avouèrent l'un et l'autre qu'ils n'avaient jamais vu
un pareil exemple d'industrie naturelle, ni rien de si régulier et de si
habilement construit, du moins en ce genre. À son aspect l'un d'eux,
après avoir rêvé quelque temps, se tourna vers moi et dit:--«Je suis
convaincu que cet homme n'a pas besoin de nous: donnez-lui seulement des
outils.»
Je fis ensuite débarquer toute ma provision d'instruments, et je donnai
à chaque homme une bêche, une pelle, et un râteau, au défaut de herses
et de charrues; puis pour chaque établissement séparé une pioche, une
pince, une doloire et une scie, statuant toujours que toutes et quantes
fois quelqu'un de ces outils serait rompu ou usé, on y suppléerait sans
difficulté au magasin général que je laisserais en réserve.
Pour des clous, des gâches, des gonds, des marteaux, des gouges, des
couteaux, des ciseaux, et des ustensiles et des ferrures de toutes
sortes, nos hommes en eurent sans compter selon ce qu'ils demandaient,
car aucun ne se fût soucié d'en prendre au-delà de ses besoins: bien fou
eût été celui qui les aurait gaspillés ou gâtés pour quelque raison que
ce fût. À l'usage du forgeron, et pour son approvisionnement, je laissai
deux tonnes de fer brut.
Le magasin de poudre et d'armes que je leur apportais allait jusqu'à la
profusion, ce dont ils furent nécessairement fort aises. Ils pouvaient
alors, comme j'avais eu coutume de le faire, marcher avec un mousquet
sur chaque épaule, si besoin était, et combattre un millier de Sauvages,
n'auraient-ils eu qu'un faible avantage de position, circonstance qui ne
pouvait leur manquer dans l'occasion.
J'avais mené à terre avec moi le jeune homme dont la mère était morte de
faim, et la servante aussi, jeune fille modeste, bien élevée, pieuse, et
d'une conduite si pleine de candeur, que chacun avait pour elle une
bonne parole. Parmi nous elle avait eu une vie fort malheureuse à bord,
où pas d'autre femme qu'elle ne se trouvait; mais elle l'avait supportée
avec patience.--Après un court séjour dans l'île, voyant toutes choses
si bien ordonnées et en si bon train de prospérer, et considérant qu'ils
n'avaient ni affaires ni connaissances dans les Indes-Orientales, ni
motif pour entreprendre un si long voyage; considérant tout cela,
dis-je, ils vinrent ensemble me trouver, et me demandèrent que je leur
permisse de rester dans l'île, et d'entrer dans ma famille, comme ils
disaient.
J'y consentis de tout cœur, et on leur assigna une petite pièce de
terre, où on leur éleva trois tentes ou maisons, entourées d'un
clayonnage, palissadées comme celle d'ATKINS et contiguës à sa
plantation. Ces huttes furent disposées de telle façon, qu'ils avaient
chacun une chambre à part pour se loger, et un pavillon mitoyen, ou
espèce de magasin, pour déposer touts leurs effets et prendre leurs
repas. Les deux autres Anglais transportèrent alors leur habitation à la
même place, et ainsi l'île demeura divisée en trois colonies, pas
davantage. Les Espagnols, avec le vieux VENDREDI et les premiers
serviteurs, logeaient à mon ancien manoir au pied de la colline, lequel
était, pour ainsi parler, la cité capitale, et où ils avaient tellement
augmenté et étendu leurs travaux, tant dans l'intérieur qu'à l'extérieur
de la colline, que, bien que parfaitement cachés, ils habitaient fort au
large. Jamais, à coup sûr, dans aucune partie du monde, on ne vit une
pareille petite cité, au milieu d'un bois, et si secrète.
CONFÉRENCE
Sur l'honneur, mille hommes, s'ils n'eussent su qu'elle existât ou ne
l'eussent cherchée à dessein, auraient pu sans la trouver battre l'île
pendant un mois: car les arbres avaient cru si épais et si serrés, et
s'étaient tellement entrelacés les uns dans les autres, que pour
découvrir la place il eût fallu d'abord les abattre, à moins qu'on n'eût
trouvé les deux petits passages servant d'entrée et d'issue, ce qui
n'était pas fort aisé. L'un était juste au bord de l'eau, sur la rive de
la crique, et à plus de deux cents verges du château; l'autre se
trouvait au haut de la double escalade, que j'ai déjà exactement
décrite. Sur le sommet de la colline il y avait aussi un gros bois,
planté serré, de plus d'un acre d'étendue, lequel avait cru promptement,
et garantissait la place de toute atteinte de ce côté, où l'on ne
pouvait pénétrer que par une ouverture étroite réservée entre deux
arbres, et peu facile à découvrir.
L'autre colonie était celle de WILL ATKINS, où se trouvaient quatre
familles anglaises, je veux dire les Anglais que j'avais laissés dans
l'île, leurs femmes, leurs enfants, trois Sauvages esclaves, la veuve et
les enfants de celui qui avait été tué, le jeune homme et la servante,
dont, par parenthèse, nous fîmes une femme avant notre départ. Là
habitaient aussi les deux charpentiers et le tailleur que je leur avais
amenés, ainsi que le forgeron, artisan fort utile, surtout comme
arquebusier, pour prendre soin de leurs armes; enfin, mon autre homme,
que j'appelais--«Jack-bon-à-tout», et qui à lui seul valait presque
vingt hommes; car c'était non-seulement un garçon fort ingénieux, mais
encore un joyeux compagnon. Avant de partir nous le mariâmes à l'honnête
servante venue avec le jeune homme à bord du navire, ce dont j'ai déjà
fait mention.
Maintenant que j'en suis arrivé, à parler de mariage, je me vois
naturellement entraîné à dire quelques mots de l'ecclésiastique
français, qui pour me suivre avait quitté l'équipage que je recueillis
en mer. Cet homme, cela est vrai, était catholique romain, et peut-être
choquerais-je par-là quelques personnes si je rapportais rien
d'extraordinaire au sujet d'un personnage que je dois, avant de
commencer,--pour le dépeindre fidèlement,--en des termes fort à son
désavantage aux yeux des Protestants, représenter d'abord comme Papiste,
secondement comme prêtre papiste et troisièmement comme prêtre papiste
français[14].
Mais la justice exige de moi que je lui donne son vrai caractère; et je
dirai donc que c'était un homme grave, sobre, pieux, plein de ferveur,
d'une vie régulière, d'une ardente charité, et presque en toutes choses
d'une conduite exemplaire. Qui pourrait me blâmer d'apprécier,
nonobstant sa communion, la valeur d'un tel homme, quoique mon opinion
soit, peut-être ainsi que l'opinion de ceux qui liront ceci, qu'il était
dans l'erreur? [15]
Tout d'abord que je m'entretins avec lui, après qu'il eut consenti à
aller avec moi aux Indes-Orientales, je trouvai, non sans raison, un
charme extrême dans sa conversation. Ce fut de la manière la plus
obligeante qu'il entama notre première causerie sur la religion.
--«Sir, dit-il, non-seulement, grâce à Dieu,--à ce nom il se signa la
poitrine,--vous m'avez sauvé la vie, mais vous m'avez admis à faire ce
voyage dans votre navire, et par votre civilité pleine de déférence vous
m'avez reçu dans votre familiarité, en donnant champ libre à mes
discours. Or, sir, vous voyez à mon vêtement quelle est ma communion, et
je devine, moi, par votre nation, quelle est la vôtre. Je puis penser
qu'il est de mon devoir, et cela n'est pas douteux, d'employer touts mes
efforts, en toute occasion, pour amener le plus d'âmes que je puis et à
la connaissance de la vérité et à embrasser la doctrine catholique;
mais, comme je suis ici sous votre bon vouloir et dans votre famille,
vos amitiés m'obligent, aussi bien que la décence et les convenances, à
me ranger sous votre obéissance. Je n'entrerai donc pas plus avant que
vous ne m'y autoriserez dans aucun débat sur des points de religion
touchant lesquels nous pourrions différer de sentiments.
Je lui dis que sa conduite était si pleine de modestie, que je ne
pouvais ne pas en être pénétré; qu'à la vérité nous étions de ces gens
qu'ils appelaient hérétiques, mais qu'il n'était pas le premier
catholique avec lequel j'eusse conversé sans tomber dans quelques
difficultés ou sans porter la question un peu haut dans le débat; qu'il
ne s'en trouverait pas plus mal traité pour avoir une autre opinion que
nous, et que si nous ne nous entretenions pas sur cette matière sans
quelque aigreur d'un côté ou de l'autre, ce serait sa faute et non la
nôtre.
Il répliqua qu'il lui semblait facile d'éloigner toute dispute de nos
entretiens; que ce n'était point son affaire de convertir les principes
de chaque homme avec qui il discourait, et qu'il désirait converser avec
moi plutôt en homme du monde qu'en religieux; que si je voulais lui
permettre de discourir quelquefois sur des sujets de religion, il le
ferait très-volontiers; qu'alors il ne doutait point que je ne le
laissasse défendre ses propres opinions aussi bien qu'il le pourrait,
mais que sans mon agrément il n'ouvrirait jamais la bouche sur pareille
matière.
Il me dit encore que, pour le bien du navire et le salut de tout ce qui
s'y trouvait, il ne cesserait de faire tout ce qui seyait à sa double
mission de prêtre et de Chrétien; et que, nonobstant que nous ne
voulussions pas peut-être nous réunir à lui, et qu'il ne pût joindre ses
prières aux nôtres, il espérait pouvoir prier pour nous, ce qu'il ferait
en toute occasion. Telle était l'allure de nos conversations; et, de
même qu'il était d'une conduite obligeante et noble, il était, s'il peut
m'être permis de le dire, homme de bon sens, et, je crois, d'un grand
savoir.
Il me fit un fort agréable récit de sa vie et des événements
extraordinaires dont elle était semée. Parmi les nombreuses aventures
qui lui étaient advenues depuis le peu d'années qu'il courait le monde,
celle-ci était surtout très-remarquable. Durant le voyage qu'il
poursuivait encore, il avait eu la disgrâce d'être embarqué et débarqué
cinq fois, sans que jamais aucun des vaisseaux où il se trouvait fût
parvenu à sa destination. Son premier dessein était d'aller à la
Martinique, et il avait pris passage à Saint-Malo sur un navire chargé
pour cette île; mais, contraint par le mauvais temps de faire relâche à
Lisbonne, le bâtiment avait éprouvé quelque avarie en échouant dans
l'embouchure du Tage, et on avait été obligé de décharger sa cargaison.
Là, trouvant un vaisseau portugais nolisé pour Madère prêt à mettre à la
voile, et supposant rencontrer facilement dans ce parage un navire
destiné pour la Martinique, il s'était donc rembarqué. Mais le capitaine
de ce bâtiment portugais, lequel était un marin négligent, s'étant
trompé dans son estime, avait dérivé jusqu'à Fayal, où toutefois il
avait eu la chance de trouver un excellent débit de son chargement, qui
consistait en grains. En conséquence, il avait résolu de ne point aller
à Madère, mais de charger du sel à l'île de May, et de faire route de là
pour Terre-Neuve.--Notre jeune ecclésiastique dans cette occurrence
n'avait pu que suivre la fortune du navire, et le voyage avait été assez
heureux jusqu'aux Bancs,--on appelle ainsi le lieu où se fait la pêche.
Ayant rencontré là un bâtiment français parti de France pour Québec, sur
la rivière du Canada, puis devant porter des vivres à la Martinique, il
avait cru tenir une bonne occasion d'accomplir son premier dessein;
mais, arrivé à Québec, le capitaine était mort, et le vaisseau n'avait
pas poussé plus loin. Il s'était donc résigné à retourner en France sur
le navire qui avait brûlé en mer, et dont nous avions recueilli
l'équipage, et finalement il s'était embarqué avec nous pour les
Indes-Orientales, comme je l'ai déjà dit.--C'est ainsi qu'il avait été
désappointé dans cinq voyages, qui touts, pour ainsi dire, n'en étaient
qu'un seul: cela soit dit sans préjudice de ce que j'aurai occasion de
raconter de lui par la suite.
Mais je ne ferai point de digression sur les aventures d'autrui
étrangères à ma propre histoire.--Je retourne à ce qui concerne nos
affaires de l'île. Notre religieux,--car il passa avec nous tout le
temps que nous séjournâmes à terre,--vint me trouver un matin, comme je
me disposais à aller visiter la colonie des Anglais, dans la partie la
plus éloignée de l'île; il vint à moi, dis-je, et me déclara d'un air
fort grave qu'il aurait désiré depuis deux ou trois jours trouver le
moment opportun de me faire une ouverture qui, espérait-il, ne me serait
point désagréable, parce qu'elle lui semblait tendre sous certains
rapports à mon dessein général, le bonheur de ma nouvelle colonie, et
pouvoir sans doute la placer, au moins plus avant qu'elle ne l'était
selon lui, dans la voie des bénédictions de Dieu.
Je restai un peu surpris à ces dernières paroles; et l'interrompant
assez brusquement:--«Comment, sir, m'écriai-je, peut-on dire que nous ne
sommes pas dans la voie des bénédictions de Dieu, après l'assistance si
palpable et les délivrances si merveilleuses que nous avons vues ici, et
dont je vous ai donné un long détail?»
--S'il vous avait plu de m'écouter, sir, répliqua-t-il avec beaucoup de
modération et cependant avec une grande vivacité, vous n'auriez pas eu
lieu d'être fâché, et encore moins de me croire assez dénué de sens pour
insinuer que vous n'avez pas eu d'assistances et de délivrances
miraculeuses. J'espère, quant à vous-même, que vous êtes dans la voie
des bénédictions de Dieu, et que votre dessein est bon, et qu'il
prospérera. Mais, sir, vos desseins fussent-t-ils encore meilleurs,
au-delà même de ce qui vous est possible, il peut y en avoir parmi vous
dont les actions ne sont pas aussi irréprochables; or, dans l'histoire
des enfants d'Israël, qu'il vous souvienne d'Haghan, qui, lui seul,
suffit, dans le camp, pour détourner la bénédiction de Dieu de tout le
peuple et lui rendre son bras si redoutable, que trente-six d'entre les
Hébreux, quoiqu'ils n'eussent point trempé dans le crime, devinrent
l'objet de la vengeance céleste, et portèrent le poids du châtiment.»
Je lui dis, vivement touché de ce discours, que sa conclusion était si
juste, que ses intentions me paraissaient si sincères et qu'elles
étaient de leur nature réellement si religieuses, que j'étais fort
contrit de l'avoir interrompu, et que je le suppliais de poursuivre.
Cependant, comme il semblait que ce que nous avions à nous dire dût
prendre quelque temps, je l'informai que j'allais visiter la plantation
des Anglais, et lui demandai s'il voulait venir avec moi, que nous
pourrions causer de cela chemin faisant. Il me répondit qu'il m'y
accompagnerait d'autant plus volontiers que c'était là qu'en partie
s'était passée la chose dont il désirait m'entretenir. Nous partîmes
donc, et je le pressai de s'expliquer franchement et ouvertement sur ce
qu'il avait à me dire.
--«Eh bien, sir, me dit-il, veuillez me permettre d'établir quelques
propositions comme base de ce que j'ai à dire, afin que nous ne
différions pas sur les principes généraux, quoique nous puissions être
d'opinion différente sur la pratique des détails. D'abord, sir, malgré
que nous divergions sur quelques points de doctrine religieuse,--et il
est très-malheureux qu'il en soit ainsi, surtout dans le cas présent,
comme je le démontrerai ensuite,--il est cependant quelques principes
généraux sur lesquels nous sommes d'accord: nommément qu'il y a un Dieu,
et que Dieu nous ayant donné des lois générales et fixes de devoir et
d'obéissance, nous ne devons pas volontairement et sciemment l'offenser,
soit en négligeant de faire ce qu'il a commandé, soit en faisant ce
qu'il a expressément défendu. Quelles que soient nos différentes
religions, ce principe général est spontanément avoué par nous touts,
que la bénédiction de Dieu ne suit pas ordinairement une présomptueuse
transgression de sa Loi.
SUITE DE LA CONFÉRENCE
«Tout bon chrétien devra donc mettre ses plus tendres soins à empêcher
que ceux qu'il tient sous sa tutelle ne vivent dans un complet oubli de
Dieu et de ses commandements. Parce que vos hommes sont protestants,
quel que puisse être d'ailleurs mon sentiment, cela ne me décharge pas
de la sollicitude que je dois avoir de leurs âmes et des efforts qu'il
est de mon devoir de tenter, si le cas y échoit, pour les amener à vivre
à la plus petite distance et dans la plus faible inimitié possibles de
leur Créateur, surtout si vous me permettez d'entreprendre à ce point
sur vos attributions.»
Je ne pouvais encore entrevoir son but; cependant je ne laissai pas
d'applaudir à ce qu'il avait dit. Je le remerciai de l'intérêt si grand
qu'il prenait à nous, et je le priai du vouloir bien exposer les détails
de ce qu'il avait observé, afin que je pusse, comme Josué,--pour
continuer sa propre parabole,--éloigner de nous la _chose maudite_.
--«Eh bien! soit, me dit-il, je vais user de la liberté que vous me
donnez.--Il y a trois choses, lesquelles, si je ne me trompe, doivent
arrêter ici vos efforts dans la voie des bénédictions de Dieu, et que,
pour l'amour de vous et des vôtres, je me réjouirais de voir écartées.
Sir, j'ai la persuasion que vous les reconnaîtrez comme moi dès que je
vous les aurai nommées, surtout quand je vous aurai convaincu qu'on peut
très-aisément, et à votre plus grande satisfaction, remédier à chacune
de ces choses.
Et là-dessus il ne me permit pas de placer quelques mots polis, mais il
continua:--D'abord, sir, dit-il, vous avez ici quatre Anglais qui sont
allés chercher des femmes chez les Sauvages, en ont fait leurs épouses,
en ont eu plusieurs enfants, et cependant ne sont unis à elles selon
aucune coutume établie et légale, comme le requièrent les lois de Dieu
et les lois des hommes; ce ne sont donc pas moins, devant les unes et
les autres, que des adultères, vivant dans l'adultère. À cela, sir, je
sais que vous objecterez qu'ils n'avaient ni clerc, ni prêtre d'aucune
sorte ou d'aucune communion pour accomplir la cérémonie; ni plumes, ni
encre, ni papier, pour dresser un contrat de mariage et y apposer
réciproquement leur seing. Je sais encore, sir, ce que le gouverneur
vous a dit, de l'accord auquel il les obligea de souscrire quand ils
prirent ces femmes, c'est-à-dire qu'ils les choisiraient d'après un mode
consenti et les garderaient séparément; ce qui, soit dit en passant, n'a
rien d'un mariage, et n'implique point l'engagement des femmes comme
épouses: ce n'est qu'un marché fait entre les hommes pour prévenir les
querelles entre eux.