Il s'écoula quelque temps avant qu'on pût en prendre aucun; mais, comme

ils étaient faibles et exténués, l'un d'eux fut enfin surpris et fait

prisonnier. Il se montra d'abord rétif, et ne voulut ni manger ni boire;

mais, se voyant traité avec bonté, voyant qu'on lui donnait des

aliments, et qu'il n'avait à supporter aucune violence, il finit par

devenir plus maniable et par se rassurer.

On lui amena le vieux VENDREDI, qui s'entretint souvent avec lui et lui

dit combien les nôtres seraient bons envers touts les siens; que

non-seulement ils auraient la vie sauve, mais encore qu'on leur

accorderait pour demeure une partie de l'île, pourvu qu'ils donnassent

l'assurance qu'ils garderaient leurs propres limites, et qu'ils ne

viendraient pas au-delà pour faire tort ou pour faire outrage aux

colons; enfin qu'on leur donnerait du blé qu'ils sèmeraient et

cultiveraient pour leurs besoins, et du pain pour leur subsistance

présente.--Ensuite le vieux VENDREDI commanda au Sauvage d'aller trouver

ses compatriotes et de voir ce qu'ils penseraient de la proposition, lui

affirmant que s'ils n'y adhéraient immédiatement, ils seraient touts

détruits.

Ces pauvres gens, profondément abattus et réduits au nombre de d'environ

trente-sept, accueillirent tout d'abord cette offre, et prièrent qu'on

leur donnât quelque nourriture. Là-dessus douze Espagnols et deux

Anglais, bien armés, avec trois esclaves indiens et le vieux VENDREDI,

se transportèrent au lieu où ils étaient: les trois esclaves indiens

charriaient une grande quantité de pain, du riz cuit en gâteaux et séché

au soleil, et trois chèvres vivantes. On enjoignit à ces infortunés de

se rendre sur le versant d'une colline, où ils s'assirent pour manger

avec beaucoup de reconnaissance. Ils furent plus fidèles à leur parole

qu'on ne l'aurait pensé; car, excepté quand ils venaient demander des

vivres et des instructions, jamais ils ne passèrent leurs limites. C'est

là qu'ils vivaient encore lors de mon arrivée dans l'île, et que j'allai

les visiter.

Les colons leur avaient appris à semer le blé, à faire le pain, à élever

des chèvres, et à les traire. Rien ne leur manquait que des femmes pour

devenir bientôt une nation. Ils étaient confinés sur une langue de

terre; derrière eux s'élevaient des rochers, et devant eux une vaste

plaine se prolongeait vers la mer, à la pointe Sud-Est de l'île. Leur

terrain était bon et fertile et ils en avaient suffisamment; car il

s'étendait d'un côté sur une largeur d'un mille et demi, et de l'autre

sur une longueur de trois ou quatre milles.

Nos hommes leur enseignèrent aussi à faire des bêches en bois, comme

j'en avais fait pour mon usage, et leur donnèrent douze hachettes et

trois ou quatre couteaux; et, là, ils vécurent comme les plus soumises

et les plus innocentes créatures que jamais on n'eût su voir.

La colonie jouit après cela d'une parfaite tranquillité quant aux

Sauvages, jusqu'à la nouvelle visite que je lui fis, environ deux ans

après. Ce n'est pas que de temps à autre quelques canots de Sauvages

n'abordassent à l'île pour la célébration barbare de leurs triomphes;

mais, comme ils appartenaient à diverses nations, et que, peut-être, ils

n'avaient point entendu parler de ceux qui étaient venus précédemment

dans l'île, ou que peut-être ils ignoraient la cause de leur venue, ils

ne firent, à l'égard de leurs compatriotes, aucune recherche, et, en

eussent-ils fait, il leur eût été fort difficile de les découvrir.

Voici que j'ai donné, ce me semble, la relation complète de ce qui était

arrivé à nos colons jusqu'à mon retour, au moins de ce qui était digne

de remarque.--Ils avaient merveilleusement civilisé les Indiens ou

Sauvages, et allaient souvent les visiter; mais ils leur défendaient,

sous peine de mort, de venir parmi eux, afin que leur établissement ne

fût pas livré derechef.

Une chose vraiment notable, c'est que les Sauvages, à qui ils avaient

appris à faire des paniers et de la vannerie, surpassèrent bientôt leurs

maîtres. Ils tressèrent une multitude de choses les plus ingénieuses,

surtout des corbeilles de toute espèce, des cribles, des cages à

oiseaux, des buffets, ainsi que des chaises pour s'asseoir, des

escabelles, des lits, des couchettes et beaucoup d'autres choses encore;

car ils déployaient dans ce genre d'ouvrage une adresse remarquable,

quand une fois on les avait mis sur la voie.

Mon arrivé leur fut d'un grand secours, en ce que nous les

approvisionnâmes de couteaux, de ciseaux, de bêches, de pelles, de

pioches et de toutes choses semblables dont ils pouvaient avoir besoin.

Ils devinrent tellement adroits à l'aide de ces outils, qu'ils

parvinrent à se bâtir de fort jolies huttes ou maisonnettes, dont ils

tressaient et arrondissaient les contours comme à de la vannerie; vrais

chefs-d'œuvre d'industrie et d'un aspect fort bizarre, mais qui les

protégeaient efficacement contre la chaleur et contre toutes sortes

d'insectes. Nos hommes en étaient tellement épris, qu'ils invitèrent la

tribu sauvage à les venir voir et à s'en construire de pareilles. Aussi,

quand j'allai visiter la colonie des deux Anglais, ces planteurs me

firent-ils de loin l'effet de vivre comme des abeilles dans une ruche.

Quant à WILL ATKINS, qui était devenu un garçon industrieux, laborieux

et réglé, il s'était fait une tente en vannerie, comme on n'en avait, je

pense, jamais vu. Elle avait cent vingt pas de tour à l'extérieur, je la

mesurai moi-même. Les murailles étaient à brins aussi serrés que ceux

d'un panier, et se composaient de trente-deux panneaux ou carrés,

très-solides, d'environ sept pieds de hauteur. Au milieu s'en trouvait

une autre, qui n'avait pas plus de vingt-deux pas de circonférence, mais

d'une construction encore plus solide, car elle était divisée en huit

pans, aux huit angles desquels se trouvaient huit forts poteaux. Sur

leur sommet il avait placé de grosses charpentes, jointes ensemble au

moyen de chevilles de bois, et d'où il avait élevé pour la couverture

une pyramide de huit chevrons fort élégante, je vous l'assure, et

parfaitement assemblée, quoiqu'il n'eût pas de clous, mais seulement

quelques broches de fer qu'il s'était faites avec la ferraille que

j'avais laissée dans l'île. Cet adroit garçon donna vraiment des preuves

d'une grande industrie en beaucoup de choses dont la connaissance lui

manquait. Il se fit une forge et une paire de soufflets en bois pour

attiser le feu; il se fabriqua encore le charbon qu'en exigeait l'usage;

et d'une pince de fer, il fit une enclume fort passable. Cela le mit à

même de façonner une foule de choses, des crochets, des gâches, des

pointes, des verroux et des gonds.--Mais revenons à sa case. Après qu'il

eut posé le comble de la tente intérieure, il remplit les entrevous des

chevrons au moyen d'un treillis si solide et qu'il recouvrit si

ingénieusement de paille de riz, et au sommet d'une large feuille d'un

certain arbre, que sa maison était tout aussi à l'abri de l'humidité que

si elle eût été couverte en tuiles ou en ardoises. Il m'avoua, il est

vrai, que les Sauvages lui avaient fait la vannerie.

L'enceinte extérieure était couverte, comme une galerie, tout autour de

la rotonde intérieure; et de grands chevrons s'étendaient de trente-deux

angles au sommet des poteaux de l'habitation du milieu, éloignée

d'environ vingt pieds; de sorte qu'il y avait entre le mur de clayonnage

extérieur et le mur intérieur un espace, semblable à un promenoir, de la

largeur de vingt pieds à peu près.

Il avait divisé la place intérieure avec un pareil clayonnage, mais

beaucoup plus délicat, et l'avait distribuée en six logements, ou

chambres de plain-pied, ayant d'abord chacune une porte donnant

extérieurement sur l'entrée ou passage conduisant à la tente principale;

puis une autre sur l'espace ou promenoir qui régnait au pourtour; de

manière que ce promenoir était aussi divisé en six parties égales, qui

servaient non-seulement de retraites, mais encore à entreposer toutes

les choses nécessaires à la famille. Ces six espaces n'occupant point

toute la circonférence, les autres logements de la galerie étaient

disposés ainsi: Aussitôt que vous aviez passé la porte de l'enceinte

extérieure, vous aviez droit devant vous un petit passage conduisant à

la porte de la case intérieure; de chaque côté était une cloison de

clayonnage, avec une porte par laquelle vous pénétriez d'abord dans une

vaste chambre ou magasin, de vingt pieds de large sur environ trente de

long, et de là dans une autre un peu moins longue. Ainsi, dans le

pourtour il y avait dix belles chambres, six desquelles n'avaient entrée

que par les logements de la tente intérieure, et servaient de cabinets

ou de retraits à chaque chambre respective de cette tente, et quatre

grands magasins, ou granges, ou comme il vous plaira de les appeler,

deux de chaque côté du passage qui conduisait de la porte d'entrée à la

rotonde intérieure, et donnant l'un dans l'autre.

HABITATION DE WILLIAM ATKINS

Un pareil morceau de vannerie, je crois, n'a jamais été vu dans le

monde, pas plus qu'une maison ou tente si bien conçue, surtout bâtie

comme cela. Dans cette grande ruche habitaient les trois familles,

c'est-à-dire WILL ATKINS et ses compagnons; le troisième avait été tué,

mais sa femme restait avec trois enfants,--elle était, à ce qu'il

paraît, enceinte lorsqu'il mourut. Les deux survivants ne négligeaient

pas de fournir la veuve de toutes choses, j'entends de blé, de lait, de

raisins, et de lui faire bonne part quand ils tuaient un chevreau ou

trouvaient une tortue sur le rivage; de sorte qu'ils vivaient touts

assez bien, quoiqu'à la vérité ceux-ci ne fussent pas aussi industrieux

que les deux autres, comme je l'ai fait observer déjà.

Il est une chose qui toutefois ne saurait être omise; c'est, qu'en fait

de religion, je ne sache pas qu'il existât rien de semblable parmi eux.

Il est vrai qu'assez souvent ils se faisaient souvenir l'un l'autre

qu'il est un Dieu, mais c'était purement par la commune méthode des

marins, c'est-à-dire en blasphémant son nom. Leurs femmes, pauvres

ignorantes Sauvages, n'en étaient pas beaucoup plus éclairées pour être

mariées à des Chrétiens, si on peut les appeler ainsi, car eux-mêmes,

ayant fort peu de notions de Dieu, se trouvaient profondément incapables

d'entrer en discours avec elles sur la Divinité, ou de leur parler de

rien qui concernât la religion.

Le plus grand profit qu'elles avaient, je puis dire, retiré de leur

alliance, c'était d'avoir appris de leurs maris à parler passablement

l'anglais. Touts leurs enfants, qui pouvaient bien être une vingtaine,

apprenaient de même à s'exprimer en anglais dès leurs premiers

bégaiements, quoiqu'ils ne fissent d'abord que l'écorcher, comme leurs

mères. Pas un de ces enfants n'avait plus de six ans quand j'arrivai,

car il n'y en avait pas beaucoup plus de sept que ces cinq _ladys_

sauvages avaient été amenées; mais toutes s'étaient trouvées fécondes,

toutes avaient des enfants, plus ou moins. La femme du cuisinier en

second était, je crois, grosse de son sixième. Ces mères étaient toutes

d'une heureuse nature, paisibles, laborieuses, modestes et décentes,

s'aidant l'une l'autre, parfaitement obéissantes et soumises à leurs

maîtres, je ne puis dire à leurs maris. Il ne leur manquait rien que

d'être bien instruites dans la religion chrétienne et d'être

légitimement mariées, avantages dont heureusement dans la suite elles

jouirent par mes soins, ou du moins par les conséquences de ma venue

dans l'île.

Ayant ainsi parlé de la colonie en général et assez longuement de mes

cinq chenapans d'Anglais, je dois dire quelque chose des Espagnols, qui

formaient le principal corps de la famille, et dont l'histoire offre

aussi quelques incidents assez remarquables.

J'eus de nombreux entretiens avec eux sur ce qu'était leur situation

durant leur séjour parmi les Sauvages. Ils m'avouèrent franchement

qu'ils n'avaient aucune preuve à donner de leur savoir-faire ou de leur

industrie dans ce pays; qu'ils n'étaient là qu'une pauvre poignée

d'hommes misérables et abattus; que, quand bien même ils eussent eu des

ressources entre les mains, ils ne s'en seraient pas moins abandonnés au

désespoir; et qu'ils ployaient tellement sous le poids de leurs

infortunes, qu'ils ne songeaient qu'à se laisser mourir de faim.--Un

d'entre eux, personnage grave et judicieux, me dit qu'il était convaincu

qu'ils avaient eu tort; qu'à des hommes sages il n'appartient pas de

s'abandonner à leur misère, mais de se saisir incessamment des secours

que leur offre la raison, tant pour l'existence présente que pour la

délivrance future.--«Le chagrin, ajouta-t-il, est la plus insensée et la

plus insignifiante passion du monde, parce qu'elle n'a pour objet que

les choses passées, qui sont en général irrévocables ou irrémédiables;

parce qu'elle n'embrasse point l'avenir, qu'elle n'entre pour rien dans

ce qui touche le salut, et qu'elle ajoute plutôt à l'affliction qu'elle

n'y apporte remède.»--Là-dessus il cita un proverbe espagnol que je ne

puis répéter dans les mêmes termes, mais dont je me souviens avoir

habillé à ma façon un proverbe anglais, que voici:

/*[4]

_Dans le trouble soyez troublé,_

_Votre trouble sera doublé._

*/

Ensuite il abonda en remarques sur toutes les petites améliorations que

j'avais introduites dans ma solitude, sur mon infatigable industrie,

comme il l'appelait, et sur la manière dont j'avais rendu une condition,

par ses circonstances d'abord pire que la leur, mille fois plus heureuse

que celle dans laquelle ils étaient, même alors, où ils se trouvaient

touts ensemble. Il me dit qu'il était à remarquer que les Anglais

avaient une plus grande présence d'esprit dans la détresse que tout

autre peuple qu'il eût jamais vu; que ses malheureux compatriotes, ainsi

que les Portugais, étaient la pire espèce d'hommes de l'univers pour

lutter contre l'adversité; parce que dans les périls, une fois les

efforts vulgaires tentés, leur premier pas était de se livrer au

désespoir, de succomber sous lui et de mourir sans tourner leurs pensées

vers des voies de salut.

Je lui répliquai que leur cas et le mien différaient extrêmement; qu'ils

avaient été jetés sur le rivage privés de toutes choses nécessaires, et

sans provisions pour subsister jusqu'à ce qu'ils pussent se pourvoir;

qu'à la vérité j'avais eu ce désavantage et cette affliction d'être

seul; mais que les secours providentiellement jetés dans mes mains par

le bris inopiné du navire, étaient un si grand réconfort, qu'il aurait

poussé tout homme au monde à s'ingénier comme je l'avais fait.--«Señor,

reprit l'Espagnol, si nous pauvres Castillans eussions été à votre

place, nous n'eussions pas tiré du vaisseau la moitié de ces choses que

vous sûtes en tirer; jamais nous n'aurions trouvé le moyen de nous

procurer un radeau pour les transporter, ni de conduire un radeau à

terre sans l'aide d'une chaloupe ou d'une voile; et à plus forte raison

pas un de nous ne l'eût fait s'il eût été seul.»--Je le priai de faire

trêve à son compliment, et de poursuivre l'histoire de leur venue dans

l'endroit où ils avaient abordé. Il me dit qu'ils avaient pris terre

malheureusement en un lieu où il y avait des habitants sans provisions;

tandis que s'ils eussent eu le bon sens de remettre en mer et d'aller à

une autre île un peu plus éloignée, ils auraient trouvé des provisions

sans habitants. En effet, dans ce parage, comme on le leur avait dit,

était située une île riche en comestibles, bien que déserte,

c'est-à-dire que les Espagnols de la Trinité, l'ayant visitée

fréquemment, l'avaient remplie à différentes fois de chèvres et de

porcs. Là ces animaux avaient multiplié de telle sorte, là tortues et

oiseaux de mer étaient en telle abondance, qu'ils n'eussent pas manqué

de viande s'ils eussent eu faute de pain. À l'endroit où ils avaient

abordé ils n'avaient au contraire pour toute nourriture que quelques

herbes et quelques racines à eux inconnues, fort peu succulentes, et que

leur donnaient avec assez de parcimonie les naturels, vraiment dans

l'impossibilité de les traiter mieux, à moins qu'ils ne se fissent

cannibales et mangeassent de la chair humaine, le grand régal du pays.

Nos Espagnols me racontèrent comment par divers moyens ils s'étaient

efforcés, mais en vain, de civiliser les Sauvages leurs hôtes, et de

leur faire adopter des coutumes rationnelles dans le commerce ordinaire

de la vie; et comment ces Indiens en récriminant leur répondaient qu'il

était injuste à ceux qui étaient venus sur cette terre pour implorer

aide et assistance, de vouloir se poser comme les instructeurs de ceux

qui les nourrissaient; donnant à entendre par-là, ce semble, que

celui-là ne doit point se faire l'instructeur des autres qui ne peut se

passer d'eux pour vivre.

Ils me firent l'affreux récit des extrémités où ils avaient été réduits;

comment ils avaient passé quelquefois plusieurs jours sans nourriture

aucune, l'île où ils se trouvaient étant habitée par une espèce de

Sauvages plus indolents, et, par cette raison, ils avaient tout lieu de

le croire, moins pourvus des choses nécessaires à la vie que les autres

indigènes de cette même partie du monde. Toutefois ils reconnaissaient

que cette peuplade était moins rapace et moins vorace que celles qui

avaient une meilleure et une plus abondante nourriture.

Ils ajoutèrent aussi qu'ils ne pouvaient se refuser à reconnaître avec

quelles marques de sagesse et de bonté la souveraine providence de Dieu

dirige l'événement des choses de ce monde; marques, disaient-ils,

éclatantes à leur égard; car, si poussés par la dureté de leur position

et par la stérilité du pays où ils étaient ils eussent cherché un lieu

meilleur pour y vivre, ils se seraient trouvés en dehors de la voie de

salut qui par mon intermédiaire leur avait été ouverte.

Ensuite ils me racontèrent que les Sauvages leurs hôtes avaient fait

fond sur eux pour les accompagner dans leurs guerres. Et par le fait,

comme ils avaient des armes à feu, s'ils n'eussent pas eu le malheur de

perdre leurs munitions, ils eussent pu non-seulement être utiles à leurs

amis, mais encore se rendre redoutables et à leurs amis et à leurs

ennemis. Or, n'ayant ni poudre ni plomb, et se voyant dans une condition

qui ne leur permettait pas de refuser de suivre leurs _landlords_ à la

guerre, ils se trouvaient sur le champ de bataille dans une position

pire que celle des Sauvages eux-mêmes; car ils n'avaient ni flèches ni

arcs, ou ne savaient se servir de ceux que les Sauvages leur avaient

donnés. Ils ne pouvaient donc faire autre chose que rester cois, exposés

aux flèches, jusqu'à ce qu'on fût arrivé sous la dent de l'ennemi. Alors

trois hallebardes qu'ils avaient leur étaient de quelque usage, et

souvent ils balayaient devant eux toute une petite armée avec ces

hallebardes et des bâtons pointus fichés dans le canon de leurs

mousquets. Maintes fois pourtant ils avaient été entourés par des

multitudes, et en grand danger de tomber sous leurs traits. Mais enfin

ils avaient imaginé de se faire de grandes targes de bois, qu'ils

avaient couvertes de peaux de bêtes sauvages dont ils ne savaient pas le

nom. Nonobstant ces boucliers, qui les préservaient des flèches des

Indiens, ils essuyaient quelquefois de grands périls. Un jour surtout

cinq d'entre eux furent terrassés ensemble par les casse-têtes des

Sauvages; et c'est alors qu'un des leurs fut fait prisonnier,

c'est-à-dire l'Espagnol que j'arrachai à la mort. Ils crurent d'abord

qu'il avait été tué; mais ensuite, quand ils apprirent qu'il était

captif, ils tombèrent dans la plus profonde douleur imaginable, et

auraient volontiers touts exposé leur vie pour le délivrer.

Lorsque ceux-ci eurent été ainsi terrassés, les autres les secoururent

et combattirent en les entourant jusqu'à ce qu'ils fussent touts revenus

à eux-mêmes, hormis celui qu'on croyait mort; puis touts ensemble,

serrés sur une ligne, ils se firent jour avec leurs hallebardes et leurs

bayonnettes à travers un corps de plus de mille Sauvages, abattirent

tout ce qui se trouvait sur leur chemin et remportèrent la victoire;

mais à leur grand regret, parce qu'elle leur avait coûté la perte de

leur compagnon, que le parti ennemi, qui le trouva vivant, avait emporté

avec quelques autres, comme je l'ai conté dans la première portion de ma

vie.

Ils me dépeignirent de la manière la plus touchante quelle avait été

leur surprise de joie au retour de leur ami et compagnon de misère,

qu'ils avaient cru dévoré par des bêtes féroces de la pire espèce,

c'est-à-dire par des hommes sauvages, et comment de plus en plus cette

surprise s'était augmentée au récit qu'il leur avait fait de son

message, et de l'existence d'un Chrétien sur une terre voisine, qui plus

est d'un Chrétien ayant assez de pouvoir et d'humanité pour contribuer à

leur délivrance.

Ils me dépeignirent encore leur étonnement à la vue du secours que je

leur avais envoyé, et surtout à l'aspect des miches du pain, choses

qu'ils n'avaient pas vues depuis leur arrivée dans ce misérable lieu,

disant que nombre de fois ils les avaient couvertes de signes de croix

et de bénédictions, comme un aliment descendu du Ciel; et en y goûtant

quel cordial revivifiant ç'avait été pour leurs esprits, ainsi que tout

ce que j'avais envoyé pour leur réconfort.

DISTRIBUTION DES OUTILS

Ils auraient bien voulu me faire connaître quelque chose de la joie dont

ils avaient été transportés à la vue de la barque et des pilotes

destinés à les conduire vers la personne et au lieu d'où leur venaient

touts ces secours; mais ils m'assurèrent qu'il était impossible de

l'exprimer par des mots; que l'excès de leur joie les avait poussés à de

messéantes extravagances qu'il ne leur était loisible de décrire qu'en

me disant qu'ils s'étaient vus sur le point de tomber en frénésie, ne

pouvant donner un libre cours aux émotions qui les agitaient; bref, que

ce saisissement avait agi sur celui-ci de telle manière, sur celui-là de

telles autres; que les uns avaient débondé en larmes, que les autres

avaient été à moitié fous, et que quelques-uns s'étaient immédiatement

évanouis.--Cette peinture me toucha extrêmement, et me rappela l'extase

de VENDREDI quand il retrouva son père, les transports des pauvres

Français quand je les recueillis en mer, après l'incendie de leur

navire, la joie du capitaine quand il se vit délivré dans le lieu même

où il s'attendait à périr, et ma propre joie quand, après vingt-huit ans

de captivité, je vis un bon vaisseau prêt à me conduire dans ma patrie.

Touts ces souvenirs me rendirent plus sensible au récit de ces pauvres

gens et firent que je m'en affectai d'autant plus.

Ayant ainsi donné un apperçu de l'état des choses telles que je les

trouvai, il convient que je relate ce que je fis d'important pour nos

colons, et dans quelle situation je les laissai. Leur opinion et la

mienne étaient qu'ils ne seraient plus inquiétés par les Sauvages, ou

que, s'ils venaient à l'être, ils étaient en état de les repousser,

fussent-ils deux fois plus nombreux qu'auparavant: de sorte qu'ils

étaient fort tranquilles sur ce point.--En ce temps-là, avec l'Espagnol

que j'ai surnommé gouverneur j'eus un sérieux entretien sur leur séjour

dans l'île; car, n'étant pas venu pour emmener aucun d'entre eux, il

n'eût pas été juste d'en emmener quelques-uns et de laisser les autres,

qui peut-être ne seraient pas restés volontiers, si leurs forces eussent

été diminuées.

En conséquence, je leur déclarai que j'étais venu pour les établir en ce

lieu et non pour les en déloger; puis je leur fis connaître que j'avais

apporté pour eux des secours de toute sorte; que j'avais fait de grandes

dépenses afin de les pourvoir de toutes les choses nécessaires à leur

bien-être et leur sûreté, et que je leur amenais telles et telles

personnes, non-seulement pour augmenter et renforcer leur nombre, mais

encore pour les aider comme artisans, grâce aux divers métiers utiles

qu'elles avaient appris, à se procurer tout ce dont ils avaient faute

encore.

Ils étaient touts ensemble quand je leur parlai ainsi. Avant de leur

livrer les provisions que j'avais apportées, je leur demandai, un par

un, s'ils avaient entièrement étouffé et oublié les inimitiés qui

avaient régné parmi eux, s'ils voulaient se secouer la main et se jurer

une mutuelle affection et une étroite union d'intérêts, que ne

détruiraient plus ni mésintelligences ni jalousies.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 11 / 29 段