ils étaient faibles et exténués, l'un d'eux fut enfin surpris et fait
prisonnier. Il se montra d'abord rétif, et ne voulut ni manger ni boire;
mais, se voyant traité avec bonté, voyant qu'on lui donnait des
aliments, et qu'il n'avait à supporter aucune violence, il finit par
devenir plus maniable et par se rassurer.
On lui amena le vieux VENDREDI, qui s'entretint souvent avec lui et lui
dit combien les nôtres seraient bons envers touts les siens; que
non-seulement ils auraient la vie sauve, mais encore qu'on leur
accorderait pour demeure une partie de l'île, pourvu qu'ils donnassent
l'assurance qu'ils garderaient leurs propres limites, et qu'ils ne
viendraient pas au-delà pour faire tort ou pour faire outrage aux
colons; enfin qu'on leur donnerait du blé qu'ils sèmeraient et
cultiveraient pour leurs besoins, et du pain pour leur subsistance
présente.--Ensuite le vieux VENDREDI commanda au Sauvage d'aller trouver
ses compatriotes et de voir ce qu'ils penseraient de la proposition, lui
affirmant que s'ils n'y adhéraient immédiatement, ils seraient touts
détruits.
Ces pauvres gens, profondément abattus et réduits au nombre de d'environ
trente-sept, accueillirent tout d'abord cette offre, et prièrent qu'on
leur donnât quelque nourriture. Là-dessus douze Espagnols et deux
Anglais, bien armés, avec trois esclaves indiens et le vieux VENDREDI,
se transportèrent au lieu où ils étaient: les trois esclaves indiens
charriaient une grande quantité de pain, du riz cuit en gâteaux et séché
au soleil, et trois chèvres vivantes. On enjoignit à ces infortunés de
se rendre sur le versant d'une colline, où ils s'assirent pour manger
avec beaucoup de reconnaissance. Ils furent plus fidèles à leur parole
qu'on ne l'aurait pensé; car, excepté quand ils venaient demander des
vivres et des instructions, jamais ils ne passèrent leurs limites. C'est
là qu'ils vivaient encore lors de mon arrivée dans l'île, et que j'allai
les visiter.
Les colons leur avaient appris à semer le blé, à faire le pain, à élever
des chèvres, et à les traire. Rien ne leur manquait que des femmes pour
devenir bientôt une nation. Ils étaient confinés sur une langue de
terre; derrière eux s'élevaient des rochers, et devant eux une vaste
plaine se prolongeait vers la mer, à la pointe Sud-Est de l'île. Leur
terrain était bon et fertile et ils en avaient suffisamment; car il
s'étendait d'un côté sur une largeur d'un mille et demi, et de l'autre
sur une longueur de trois ou quatre milles.
Nos hommes leur enseignèrent aussi à faire des bêches en bois, comme
j'en avais fait pour mon usage, et leur donnèrent douze hachettes et
trois ou quatre couteaux; et, là, ils vécurent comme les plus soumises
et les plus innocentes créatures que jamais on n'eût su voir.
La colonie jouit après cela d'une parfaite tranquillité quant aux
Sauvages, jusqu'à la nouvelle visite que je lui fis, environ deux ans
après. Ce n'est pas que de temps à autre quelques canots de Sauvages
n'abordassent à l'île pour la célébration barbare de leurs triomphes;
mais, comme ils appartenaient à diverses nations, et que, peut-être, ils
n'avaient point entendu parler de ceux qui étaient venus précédemment
dans l'île, ou que peut-être ils ignoraient la cause de leur venue, ils
ne firent, à l'égard de leurs compatriotes, aucune recherche, et, en
eussent-ils fait, il leur eût été fort difficile de les découvrir.
Voici que j'ai donné, ce me semble, la relation complète de ce qui était
arrivé à nos colons jusqu'à mon retour, au moins de ce qui était digne
de remarque.--Ils avaient merveilleusement civilisé les Indiens ou
Sauvages, et allaient souvent les visiter; mais ils leur défendaient,
sous peine de mort, de venir parmi eux, afin que leur établissement ne
fût pas livré derechef.
Une chose vraiment notable, c'est que les Sauvages, à qui ils avaient
appris à faire des paniers et de la vannerie, surpassèrent bientôt leurs
maîtres. Ils tressèrent une multitude de choses les plus ingénieuses,
surtout des corbeilles de toute espèce, des cribles, des cages à
oiseaux, des buffets, ainsi que des chaises pour s'asseoir, des
escabelles, des lits, des couchettes et beaucoup d'autres choses encore;
car ils déployaient dans ce genre d'ouvrage une adresse remarquable,
quand une fois on les avait mis sur la voie.
Mon arrivé leur fut d'un grand secours, en ce que nous les
approvisionnâmes de couteaux, de ciseaux, de bêches, de pelles, de
pioches et de toutes choses semblables dont ils pouvaient avoir besoin.
Ils devinrent tellement adroits à l'aide de ces outils, qu'ils
parvinrent à se bâtir de fort jolies huttes ou maisonnettes, dont ils
tressaient et arrondissaient les contours comme à de la vannerie; vrais
chefs-d'œuvre d'industrie et d'un aspect fort bizarre, mais qui les
protégeaient efficacement contre la chaleur et contre toutes sortes
d'insectes. Nos hommes en étaient tellement épris, qu'ils invitèrent la
tribu sauvage à les venir voir et à s'en construire de pareilles. Aussi,
quand j'allai visiter la colonie des deux Anglais, ces planteurs me
firent-ils de loin l'effet de vivre comme des abeilles dans une ruche.
Quant à WILL ATKINS, qui était devenu un garçon industrieux, laborieux
et réglé, il s'était fait une tente en vannerie, comme on n'en avait, je
pense, jamais vu. Elle avait cent vingt pas de tour à l'extérieur, je la
mesurai moi-même. Les murailles étaient à brins aussi serrés que ceux
d'un panier, et se composaient de trente-deux panneaux ou carrés,
très-solides, d'environ sept pieds de hauteur. Au milieu s'en trouvait
une autre, qui n'avait pas plus de vingt-deux pas de circonférence, mais
d'une construction encore plus solide, car elle était divisée en huit
pans, aux huit angles desquels se trouvaient huit forts poteaux. Sur
leur sommet il avait placé de grosses charpentes, jointes ensemble au
moyen de chevilles de bois, et d'où il avait élevé pour la couverture
une pyramide de huit chevrons fort élégante, je vous l'assure, et
parfaitement assemblée, quoiqu'il n'eût pas de clous, mais seulement
quelques broches de fer qu'il s'était faites avec la ferraille que
j'avais laissée dans l'île. Cet adroit garçon donna vraiment des preuves
d'une grande industrie en beaucoup de choses dont la connaissance lui
manquait. Il se fit une forge et une paire de soufflets en bois pour
attiser le feu; il se fabriqua encore le charbon qu'en exigeait l'usage;
et d'une pince de fer, il fit une enclume fort passable. Cela le mit à
même de façonner une foule de choses, des crochets, des gâches, des
pointes, des verroux et des gonds.--Mais revenons à sa case. Après qu'il
eut posé le comble de la tente intérieure, il remplit les entrevous des
chevrons au moyen d'un treillis si solide et qu'il recouvrit si
ingénieusement de paille de riz, et au sommet d'une large feuille d'un
certain arbre, que sa maison était tout aussi à l'abri de l'humidité que
si elle eût été couverte en tuiles ou en ardoises. Il m'avoua, il est
vrai, que les Sauvages lui avaient fait la vannerie.
L'enceinte extérieure était couverte, comme une galerie, tout autour de
la rotonde intérieure; et de grands chevrons s'étendaient de trente-deux
angles au sommet des poteaux de l'habitation du milieu, éloignée
d'environ vingt pieds; de sorte qu'il y avait entre le mur de clayonnage
extérieur et le mur intérieur un espace, semblable à un promenoir, de la
largeur de vingt pieds à peu près.
Il avait divisé la place intérieure avec un pareil clayonnage, mais
beaucoup plus délicat, et l'avait distribuée en six logements, ou
chambres de plain-pied, ayant d'abord chacune une porte donnant
extérieurement sur l'entrée ou passage conduisant à la tente principale;
puis une autre sur l'espace ou promenoir qui régnait au pourtour; de
manière que ce promenoir était aussi divisé en six parties égales, qui
servaient non-seulement de retraites, mais encore à entreposer toutes
les choses nécessaires à la famille. Ces six espaces n'occupant point
toute la circonférence, les autres logements de la galerie étaient
disposés ainsi: Aussitôt que vous aviez passé la porte de l'enceinte
extérieure, vous aviez droit devant vous un petit passage conduisant à
la porte de la case intérieure; de chaque côté était une cloison de
clayonnage, avec une porte par laquelle vous pénétriez d'abord dans une
vaste chambre ou magasin, de vingt pieds de large sur environ trente de
long, et de là dans une autre un peu moins longue. Ainsi, dans le
pourtour il y avait dix belles chambres, six desquelles n'avaient entrée
que par les logements de la tente intérieure, et servaient de cabinets
ou de retraits à chaque chambre respective de cette tente, et quatre
grands magasins, ou granges, ou comme il vous plaira de les appeler,
deux de chaque côté du passage qui conduisait de la porte d'entrée à la
rotonde intérieure, et donnant l'un dans l'autre.
HABITATION DE WILLIAM ATKINS
Un pareil morceau de vannerie, je crois, n'a jamais été vu dans le
monde, pas plus qu'une maison ou tente si bien conçue, surtout bâtie
comme cela. Dans cette grande ruche habitaient les trois familles,
c'est-à-dire WILL ATKINS et ses compagnons; le troisième avait été tué,
mais sa femme restait avec trois enfants,--elle était, à ce qu'il
paraît, enceinte lorsqu'il mourut. Les deux survivants ne négligeaient
pas de fournir la veuve de toutes choses, j'entends de blé, de lait, de
raisins, et de lui faire bonne part quand ils tuaient un chevreau ou
trouvaient une tortue sur le rivage; de sorte qu'ils vivaient touts
assez bien, quoiqu'à la vérité ceux-ci ne fussent pas aussi industrieux
que les deux autres, comme je l'ai fait observer déjà.
Il est une chose qui toutefois ne saurait être omise; c'est, qu'en fait
de religion, je ne sache pas qu'il existât rien de semblable parmi eux.
Il est vrai qu'assez souvent ils se faisaient souvenir l'un l'autre
qu'il est un Dieu, mais c'était purement par la commune méthode des
marins, c'est-à-dire en blasphémant son nom. Leurs femmes, pauvres
ignorantes Sauvages, n'en étaient pas beaucoup plus éclairées pour être
mariées à des Chrétiens, si on peut les appeler ainsi, car eux-mêmes,
ayant fort peu de notions de Dieu, se trouvaient profondément incapables
d'entrer en discours avec elles sur la Divinité, ou de leur parler de
rien qui concernât la religion.
Le plus grand profit qu'elles avaient, je puis dire, retiré de leur
alliance, c'était d'avoir appris de leurs maris à parler passablement
l'anglais. Touts leurs enfants, qui pouvaient bien être une vingtaine,
apprenaient de même à s'exprimer en anglais dès leurs premiers
bégaiements, quoiqu'ils ne fissent d'abord que l'écorcher, comme leurs
mères. Pas un de ces enfants n'avait plus de six ans quand j'arrivai,
car il n'y en avait pas beaucoup plus de sept que ces cinq _ladys_
sauvages avaient été amenées; mais toutes s'étaient trouvées fécondes,
toutes avaient des enfants, plus ou moins. La femme du cuisinier en
second était, je crois, grosse de son sixième. Ces mères étaient toutes
d'une heureuse nature, paisibles, laborieuses, modestes et décentes,
s'aidant l'une l'autre, parfaitement obéissantes et soumises à leurs
maîtres, je ne puis dire à leurs maris. Il ne leur manquait rien que
d'être bien instruites dans la religion chrétienne et d'être
légitimement mariées, avantages dont heureusement dans la suite elles
jouirent par mes soins, ou du moins par les conséquences de ma venue
dans l'île.
Ayant ainsi parlé de la colonie en général et assez longuement de mes
cinq chenapans d'Anglais, je dois dire quelque chose des Espagnols, qui
formaient le principal corps de la famille, et dont l'histoire offre
aussi quelques incidents assez remarquables.
J'eus de nombreux entretiens avec eux sur ce qu'était leur situation
durant leur séjour parmi les Sauvages. Ils m'avouèrent franchement
qu'ils n'avaient aucune preuve à donner de leur savoir-faire ou de leur
industrie dans ce pays; qu'ils n'étaient là qu'une pauvre poignée
d'hommes misérables et abattus; que, quand bien même ils eussent eu des
ressources entre les mains, ils ne s'en seraient pas moins abandonnés au
désespoir; et qu'ils ployaient tellement sous le poids de leurs
infortunes, qu'ils ne songeaient qu'à se laisser mourir de faim.--Un
d'entre eux, personnage grave et judicieux, me dit qu'il était convaincu
qu'ils avaient eu tort; qu'à des hommes sages il n'appartient pas de
s'abandonner à leur misère, mais de se saisir incessamment des secours
que leur offre la raison, tant pour l'existence présente que pour la
délivrance future.--«Le chagrin, ajouta-t-il, est la plus insensée et la
plus insignifiante passion du monde, parce qu'elle n'a pour objet que
les choses passées, qui sont en général irrévocables ou irrémédiables;
parce qu'elle n'embrasse point l'avenir, qu'elle n'entre pour rien dans
ce qui touche le salut, et qu'elle ajoute plutôt à l'affliction qu'elle
n'y apporte remède.»--Là-dessus il cita un proverbe espagnol que je ne
puis répéter dans les mêmes termes, mais dont je me souviens avoir
habillé à ma façon un proverbe anglais, que voici:
/*[4]
_Dans le trouble soyez troublé,_
_Votre trouble sera doublé._
*/
Ensuite il abonda en remarques sur toutes les petites améliorations que
j'avais introduites dans ma solitude, sur mon infatigable industrie,
comme il l'appelait, et sur la manière dont j'avais rendu une condition,
par ses circonstances d'abord pire que la leur, mille fois plus heureuse
que celle dans laquelle ils étaient, même alors, où ils se trouvaient
touts ensemble. Il me dit qu'il était à remarquer que les Anglais
avaient une plus grande présence d'esprit dans la détresse que tout
autre peuple qu'il eût jamais vu; que ses malheureux compatriotes, ainsi
que les Portugais, étaient la pire espèce d'hommes de l'univers pour
lutter contre l'adversité; parce que dans les périls, une fois les
efforts vulgaires tentés, leur premier pas était de se livrer au
désespoir, de succomber sous lui et de mourir sans tourner leurs pensées
vers des voies de salut.
Je lui répliquai que leur cas et le mien différaient extrêmement; qu'ils
avaient été jetés sur le rivage privés de toutes choses nécessaires, et
sans provisions pour subsister jusqu'à ce qu'ils pussent se pourvoir;
qu'à la vérité j'avais eu ce désavantage et cette affliction d'être
seul; mais que les secours providentiellement jetés dans mes mains par
le bris inopiné du navire, étaient un si grand réconfort, qu'il aurait
poussé tout homme au monde à s'ingénier comme je l'avais fait.--«Señor,
reprit l'Espagnol, si nous pauvres Castillans eussions été à votre
place, nous n'eussions pas tiré du vaisseau la moitié de ces choses que
vous sûtes en tirer; jamais nous n'aurions trouvé le moyen de nous
procurer un radeau pour les transporter, ni de conduire un radeau à
terre sans l'aide d'une chaloupe ou d'une voile; et à plus forte raison
pas un de nous ne l'eût fait s'il eût été seul.»--Je le priai de faire
trêve à son compliment, et de poursuivre l'histoire de leur venue dans
l'endroit où ils avaient abordé. Il me dit qu'ils avaient pris terre
malheureusement en un lieu où il y avait des habitants sans provisions;
tandis que s'ils eussent eu le bon sens de remettre en mer et d'aller à
une autre île un peu plus éloignée, ils auraient trouvé des provisions
sans habitants. En effet, dans ce parage, comme on le leur avait dit,
était située une île riche en comestibles, bien que déserte,
c'est-à-dire que les Espagnols de la Trinité, l'ayant visitée
fréquemment, l'avaient remplie à différentes fois de chèvres et de
porcs. Là ces animaux avaient multiplié de telle sorte, là tortues et
oiseaux de mer étaient en telle abondance, qu'ils n'eussent pas manqué
de viande s'ils eussent eu faute de pain. À l'endroit où ils avaient
abordé ils n'avaient au contraire pour toute nourriture que quelques
herbes et quelques racines à eux inconnues, fort peu succulentes, et que
leur donnaient avec assez de parcimonie les naturels, vraiment dans
l'impossibilité de les traiter mieux, à moins qu'ils ne se fissent
cannibales et mangeassent de la chair humaine, le grand régal du pays.
Nos Espagnols me racontèrent comment par divers moyens ils s'étaient
efforcés, mais en vain, de civiliser les Sauvages leurs hôtes, et de
leur faire adopter des coutumes rationnelles dans le commerce ordinaire
de la vie; et comment ces Indiens en récriminant leur répondaient qu'il
était injuste à ceux qui étaient venus sur cette terre pour implorer
aide et assistance, de vouloir se poser comme les instructeurs de ceux
qui les nourrissaient; donnant à entendre par-là, ce semble, que
celui-là ne doit point se faire l'instructeur des autres qui ne peut se
passer d'eux pour vivre.
Ils me firent l'affreux récit des extrémités où ils avaient été réduits;
comment ils avaient passé quelquefois plusieurs jours sans nourriture
aucune, l'île où ils se trouvaient étant habitée par une espèce de
Sauvages plus indolents, et, par cette raison, ils avaient tout lieu de
le croire, moins pourvus des choses nécessaires à la vie que les autres
indigènes de cette même partie du monde. Toutefois ils reconnaissaient
que cette peuplade était moins rapace et moins vorace que celles qui
avaient une meilleure et une plus abondante nourriture.
Ils ajoutèrent aussi qu'ils ne pouvaient se refuser à reconnaître avec
quelles marques de sagesse et de bonté la souveraine providence de Dieu
dirige l'événement des choses de ce monde; marques, disaient-ils,
éclatantes à leur égard; car, si poussés par la dureté de leur position
et par la stérilité du pays où ils étaient ils eussent cherché un lieu
meilleur pour y vivre, ils se seraient trouvés en dehors de la voie de
salut qui par mon intermédiaire leur avait été ouverte.
Ensuite ils me racontèrent que les Sauvages leurs hôtes avaient fait
fond sur eux pour les accompagner dans leurs guerres. Et par le fait,
comme ils avaient des armes à feu, s'ils n'eussent pas eu le malheur de
perdre leurs munitions, ils eussent pu non-seulement être utiles à leurs
amis, mais encore se rendre redoutables et à leurs amis et à leurs
ennemis. Or, n'ayant ni poudre ni plomb, et se voyant dans une condition
qui ne leur permettait pas de refuser de suivre leurs _landlords_ à la
guerre, ils se trouvaient sur le champ de bataille dans une position
pire que celle des Sauvages eux-mêmes; car ils n'avaient ni flèches ni
arcs, ou ne savaient se servir de ceux que les Sauvages leur avaient
donnés. Ils ne pouvaient donc faire autre chose que rester cois, exposés
aux flèches, jusqu'à ce qu'on fût arrivé sous la dent de l'ennemi. Alors
trois hallebardes qu'ils avaient leur étaient de quelque usage, et
souvent ils balayaient devant eux toute une petite armée avec ces
hallebardes et des bâtons pointus fichés dans le canon de leurs
mousquets. Maintes fois pourtant ils avaient été entourés par des
multitudes, et en grand danger de tomber sous leurs traits. Mais enfin
ils avaient imaginé de se faire de grandes targes de bois, qu'ils
avaient couvertes de peaux de bêtes sauvages dont ils ne savaient pas le
nom. Nonobstant ces boucliers, qui les préservaient des flèches des
Indiens, ils essuyaient quelquefois de grands périls. Un jour surtout
cinq d'entre eux furent terrassés ensemble par les casse-têtes des
Sauvages; et c'est alors qu'un des leurs fut fait prisonnier,
c'est-à-dire l'Espagnol que j'arrachai à la mort. Ils crurent d'abord
qu'il avait été tué; mais ensuite, quand ils apprirent qu'il était
captif, ils tombèrent dans la plus profonde douleur imaginable, et
auraient volontiers touts exposé leur vie pour le délivrer.
Lorsque ceux-ci eurent été ainsi terrassés, les autres les secoururent
et combattirent en les entourant jusqu'à ce qu'ils fussent touts revenus
à eux-mêmes, hormis celui qu'on croyait mort; puis touts ensemble,
serrés sur une ligne, ils se firent jour avec leurs hallebardes et leurs
bayonnettes à travers un corps de plus de mille Sauvages, abattirent
tout ce qui se trouvait sur leur chemin et remportèrent la victoire;
mais à leur grand regret, parce qu'elle leur avait coûté la perte de
leur compagnon, que le parti ennemi, qui le trouva vivant, avait emporté
avec quelques autres, comme je l'ai conté dans la première portion de ma
vie.
Ils me dépeignirent de la manière la plus touchante quelle avait été
leur surprise de joie au retour de leur ami et compagnon de misère,
qu'ils avaient cru dévoré par des bêtes féroces de la pire espèce,
c'est-à-dire par des hommes sauvages, et comment de plus en plus cette
surprise s'était augmentée au récit qu'il leur avait fait de son
message, et de l'existence d'un Chrétien sur une terre voisine, qui plus
est d'un Chrétien ayant assez de pouvoir et d'humanité pour contribuer à
leur délivrance.
Ils me dépeignirent encore leur étonnement à la vue du secours que je
leur avais envoyé, et surtout à l'aspect des miches du pain, choses
qu'ils n'avaient pas vues depuis leur arrivée dans ce misérable lieu,
disant que nombre de fois ils les avaient couvertes de signes de croix
et de bénédictions, comme un aliment descendu du Ciel; et en y goûtant
quel cordial revivifiant ç'avait été pour leurs esprits, ainsi que tout
ce que j'avais envoyé pour leur réconfort.
DISTRIBUTION DES OUTILS
Ils auraient bien voulu me faire connaître quelque chose de la joie dont
ils avaient été transportés à la vue de la barque et des pilotes
destinés à les conduire vers la personne et au lieu d'où leur venaient
touts ces secours; mais ils m'assurèrent qu'il était impossible de
l'exprimer par des mots; que l'excès de leur joie les avait poussés à de
messéantes extravagances qu'il ne leur était loisible de décrire qu'en
me disant qu'ils s'étaient vus sur le point de tomber en frénésie, ne
pouvant donner un libre cours aux émotions qui les agitaient; bref, que
ce saisissement avait agi sur celui-ci de telle manière, sur celui-là de
telles autres; que les uns avaient débondé en larmes, que les autres
avaient été à moitié fous, et que quelques-uns s'étaient immédiatement
évanouis.--Cette peinture me toucha extrêmement, et me rappela l'extase
de VENDREDI quand il retrouva son père, les transports des pauvres
Français quand je les recueillis en mer, après l'incendie de leur
navire, la joie du capitaine quand il se vit délivré dans le lieu même
où il s'attendait à périr, et ma propre joie quand, après vingt-huit ans
de captivité, je vis un bon vaisseau prêt à me conduire dans ma patrie.
Touts ces souvenirs me rendirent plus sensible au récit de ces pauvres
gens et firent que je m'en affectai d'autant plus.
Ayant ainsi donné un apperçu de l'état des choses telles que je les
trouvai, il convient que je relate ce que je fis d'important pour nos
colons, et dans quelle situation je les laissai. Leur opinion et la
mienne étaient qu'ils ne seraient plus inquiétés par les Sauvages, ou
que, s'ils venaient à l'être, ils étaient en état de les repousser,
fussent-ils deux fois plus nombreux qu'auparavant: de sorte qu'ils
étaient fort tranquilles sur ce point.--En ce temps-là, avec l'Espagnol
que j'ai surnommé gouverneur j'eus un sérieux entretien sur leur séjour
dans l'île; car, n'étant pas venu pour emmener aucun d'entre eux, il
n'eût pas été juste d'en emmener quelques-uns et de laisser les autres,
qui peut-être ne seraient pas restés volontiers, si leurs forces eussent
été diminuées.
En conséquence, je leur déclarai que j'étais venu pour les établir en ce
lieu et non pour les en déloger; puis je leur fis connaître que j'avais
apporté pour eux des secours de toute sorte; que j'avais fait de grandes
dépenses afin de les pourvoir de toutes les choses nécessaires à leur
bien-être et leur sûreté, et que je leur amenais telles et telles
personnes, non-seulement pour augmenter et renforcer leur nombre, mais
encore pour les aider comme artisans, grâce aux divers métiers utiles
qu'elles avaient appris, à se procurer tout ce dont ils avaient faute
encore.
Ils étaient touts ensemble quand je leur parlai ainsi. Avant de leur
livrer les provisions que j'avais apportées, je leur demandai, un par
un, s'ils avaient entièrement étouffé et oublié les inimitiés qui
avaient régné parmi eux, s'ils voulaient se secouer la main et se jurer
une mutuelle affection et une étroite union d'intérêts, que ne
détruiraient plus ni mésintelligences ni jalousies.